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L'Atelier : hors les murs

L’Atelier

Presque dix ans après sa Palme d’Or, Laurent Cantet revient à Cannes avec L’Atelier, présenté à Un certain Regard. La sélection au Festival de Cannes n’est pas le seul point commun entre ces deux œuvres, qui mettent toutes deux en scène des rapports de transmission et d’opposition entre un professeur et ses élèves. Mais là où Entre les murs avait pour cadre l’Éducation nationale, ses cadres rigides et la réserve qu’elle impose à ses enseignants, L’Atelier s’inscrit dans un dispositif beaucoup plus libre : quelques semaines de stage d'écriture pendant lesquelles des jeunes de La Ciotat, ex-fleuron de l’industrie navale, s’efforcent d’accoucher d'un roman noir avec l’aide d’une écrivaine à succès (Marina Foïs).
Ce changement de cadre permet à Laurent Cantet d’aborder plus frontalement encore des questions brûlantes d’actualité. La grande force de L’Atelier est ainsi de réussir à questionner avec une extrême justesse des thématiques omniprésentes dans les médias : terrorisme (il est notamment question des attentats du 13 novembre 2015), précarisation d’une partie de la société, ou encore montée de l’extrême-droite (le film met en scène les vidéos d'un clone d'Alain Soral). Son originalité et son intérêt sont également de poser ces questions au prisme de la création littéraire, interrogeant la représentation du crime, dialoguant sans jamais les citer avec les grandes œuvres de la littérature (L'Étranger de Camus, Un roi sans divertissement de Giono)… On savait Cantet et son scénariste Robin Campillo dialoguistes hors-pair, et L’Atelier ne fait pas exception à la règle : chaque discussion ou confrontation entre l’écrivaine et ses élèves ainsi qu’entre les jeunes entre eux apparaît comme une vraie séance de maïeutique, où il ne s’agit pas tant de prendre l’ascendant sur l’autre que de l’aider à accoucher de sa pensée. Par la simple force des mots, et en faisant appel à l’intelligence du spectateur, Cantet parvient à faire de ses dialogues des moments d’une intensité dramatique formidable en même temps que d'une grande pédagogie.

Stimulant intellectuellement, le film touche aussi au cœur, notamment lorsque Cantet filme la capacité de l'écriture à susciter l’émotion. Il en est ainsi d’un texte écrit par une des jeunes femmes de l’atelier, qui raconte, d’après les souvenirs recueillis auprès de son grand-père, la mise à l'eau des navires construits dans les chantiers de La Ciotat. La puissance évocatrice de ce court texte est prodigieuse, l'émotion naissant simplement des mots et de la beauté de leur assemblage.
La beauté de l’assemblage, c’est précisément ce qui porte L’Atelier, fort de son collectif de jeunes acteurs. De ce fait, lorsque l’intrigue se resserre autour des deux personnages principaux, l’écrivaine et le plus mutique de ses élèves, agité par de sombres démons, le film perd un peu de sa puissance. Malgré l’interprétation magistrale du jeune Matthieu Lucci, pour la première fois à l’écran, le suspens entretenu tout au long du film se dénoue trop rapidement dans la dernière demi-heure, sans que n’advienne le climax attendu. On regrettera cette fin un peu décevante, mais elle ne saurait amoindrir la puissance du reste du film, qui s’affirme comme une des grandes œuvres politiques de ce Festival 2017.

Philippine Le Bret

L'Atelier de Laurent Cantet, France, 2017, Durée : 113 mn
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.17 à 11:58

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