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Marie Curie : le biopic d'une femme d'exception qui se perd dans l'anecdotique

Marie Curie

Quand on sait qu’en France seulement 33% des postes scientifiques et techniques sont occupés par des femmes, la mise en avant de modèles scientifiques féminins est toujours une bonne nouvelle. On se réjouissait donc de la sortie d’un film consacré à la physicienne et chimiste Marie Skłodowska-Curie, d’autant que la réalisatrice, Marie Noëlle, semblait vouloir se détacher de l’entité bicéphale « Pierre-et-Marie-Curie » pour se consacrer uniquement à sa moitié féminine. Malheureusement, au-delà de cette intention initiale, on peine à comprendre ce que Marie Noëlle souhaite raconter. Entendait-elle faire un biopic de Marie Curie ? Cela aurait nécessité de se pencher plus en détails sur le génie que déploya la scientifique dans son travail (ses recherches, son apport à la science, l’origine de sa passion pour la physique et la chimie, etc.). Or, rien de tout cela ici : les novices n’auront aucun moyen de comprendre l’importance des travaux de Marie Curie. Il y a pourtant dans sa carrière matière à nourrir le romanesque, elle qui pendant la Première Guerre Mondiale utilisa sa connaissance du radium pour concevoir des unités de radiologie mobiles (surnommées plus tard les « petites Curies ») et se rendit régulièrement sur le front pour réaliser des radiographies des soldats blessés.
Peut-être Marie Noëlle voulait-elle s’affranchir du biopic, et montrer une intellectuelle dans son époque. Mais sa description manque de précision. Le film effleure de nombreux éléments singuliers de la vie de Marie Curie sans en approfondir aucun. Ainsi, la coopérative d’éducation montée avec son mari et plusieurs autres intellectuels de l’époque (un geste politique fort visant à redéfinir le modèle d’éducation donnée aux enfants) n’est présentée que comme une succession d’ateliers rigolos destinés à faire passer le temps. Le manque de mise en contexte est d’ailleurs une des grandes faiblesses du film, car il empêche le spectateur peu informé de saisir tous les enjeux de la dramaturgie.
La réalisatrice voulait-elle donc moins inscrire le film dans son cadre historique que faire écho au présent, en filmant une femme qui se bat pour s’imposer dans un milieu machiste ? C’est l’hypothèse la plus convaincante, soutenue par les scènes les plus réussies du film : l’effacement forcé de Marie Curie lors de la réception de son premier prix Nobel, pour lequel on ne félicite que son mari ; ses difficultés à être reconnue comme une vraie scientifique par ses pairs ; les refus qu’on lui oppose lorsqu’elle tente de s’imposer comme cheffe de laboratoire ou professeure d’université ; les reproches incessants formulés à l’encontre de son mode de vie et de sa liberté. Autant d’éléments qui soulignent avec justesse la force de caractère déployée par Marie Curie pour imposer son travail.

Quel qu’ait été le projet de Marie Noëlle, on regrette qu’elle laisse autant de place à la liaison qu’entretinrent Marie Curie et Paul Langevin. Loin des questionnements passionnants que posent nombre d’éléments de la vie de Marie Curie, cette histoire d’amour adultérine n’est qu’une romance conventionnelle, qui reprend sans inventivité les topos de l’homme marié séducteur, de la maîtresse trop libre pour son époque et de la femme trompée basculant dans la folie. Dommage donc pour les professeurs de physique-chimie, qui ne trouveront dans ce film pas suffisamment d’éléments scientifiques pour pouvoir aborder avec leurs élèves les découvertes de Marie Curie, ni suffisamment d’éléments historiques pour discuter avec eux de la place de cette femme d’exception dans l’histoire des sciences.

Philippine Le Bret

Merci à Martin Tiano, professeur de physique-chimie, pour sa contribution à cet article

[Marie Curie. Un film de Marie Noëlle. 2017. Durée : 99 mn. Distribution : KMBO. Sortie le 24 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 24.01.18 à 09:33

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