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Human flow : le drame des réfugiés, des écrans de télévision aux salles de cinéma

Human flow

Des bateaux pneumatiques surchargés accostant sur les plages de l’île de Lesbos ; des tentes à perte de vue dans la boue de la frontière gréco-macédonienne ; des files immenses de personnes marchant sur les routes de la campagne hongroise… Toutes ces images présentes dans Human Flow sont familières à quiconque a suivi (ne serait-ce que d'un œil distrait) l’actualité des deux dernières années. Ce que raconte Ai Wewei dans la première heure de son film a en effet été largement documenté par les médias : la fermeture des frontières européennes le long de la « route des migrants ».

Mais en passant de nos écrans de télévisions à un écran de cinéma, ces images acquièrent une dimension nouvelle. Car, pour paraphraser Jean-Luc Godard, le cinéma exige qu’on lève la tête, tandis qu’il faut la baisser pour regarder la télévision. Devant Human Flow, plus question donc de surplomber les migrants et les réfugiés ; ce sont eux qui nous dominent. On est alors écrasés par le poids de cette grande histoire – le plus grand flux humain depuis la Seconde Guerre Mondiale –, avant d’être submergés par la douleur dont témoignent certains réfugiés et par la honte que provoquent la vue des barbelés européens. D’autant que la salle de cinéma, contrairement aux espaces dans lesquels nous regardons la télévision, n’offre pas beaucoup d’échappatoires. Plongé dans le noir face à l'écran, le spectateur de Human Flow n’a d’autre choix que de s’immerger dans les images projetées, et d’accepter les émotions qu’elles suscitent en lui.

Le film se délite malheureusement dans sa deuxième partie, à mesure qu’il empile les situations. Ai Weiwei promène sa caméra de camp de réfugiés en camp de réfugiés, passant de l’Europe au Bengladesh, du Kenya à la Palestine, de l’Afghanistan au Mexique. Et s’il existe un dénominateur commun à toutes les situations d’exil – perdre sa terre, quitter son chez-soi, prendre la route, vivre dans l’urgence -, les séquences successives de Human Flow sont trop superficielles pour permettre à ces points de convergence d’apparaître. Sans contextualisation politique et historique des situations présentées, sans véritable temps laissé à la parole des réfugiés, la grosse machine d’Ai Weiwei tourne à vide : si le pouvoir des images est indéniable, encore faut-il qu’elles aient quelque chose à nous dire.

Sa longueur rend ainsi Human Flow difficilement exploitable en classe. On pourra néanmoins isoler des séquences, en se concentrant notamment sur la première partie du film, celle qui relate la fermeture progressive des frontières européennes. En Géographie en classe de Terminale L ou ES, les extraits choisis pourront être intégrés à la thématique « Mobilités, flux et réseaux ». Les professeur·e·s d’Anglais du lycée pourront alors inscrire Human Flow dans les objets d’étude « Espaces et échanges » et « Lieux et formes du pouvoir » (le pouvoir de l’art et de l’artiste, le pouvoir des États, les frontières comme lieu de pouvoir).

Philippine Le Bret

Merci à Karin Grosset-Grange, professeure d’anglais, pour sa contribution à cet article

[Human flow. Un film d'Ai Weiwei. 2018. Durée : 140 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 7 février 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 07.02.18 à 10:33

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