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Woman at war : Erin Brockovich au pays des trolls

Woman at war

Engagé, burlesque et porté par une comédienne clownesque, Woman at war met en scène, avec beaucoup d’originalité, la lutte d’une quinquagénaire contre la destruction de l’environnement. Ce film islandais, signé Benedikt Erligsson et primé à Cannes, vaut autant pour ses qualités de divertissement que pour sa portée politique. On en redemande !

Une guerrière écologiste des temps modernes

Mais qu’allait Halla faire dans cette galère ? Recherchée par la police, poursuivie par des drones, obligée de se cacher sous l’eau glacée d’un torrent… l’héroïne de Woman at War est une vraie tête brûlée. Son but : empêcher la signature d’un contrat entre l’industrie locale de l’aluminium et la Chine pour la construction d’une fonderie, construction qui menacerait l’équilibre écologique des Hautes Terres d’Islande. Munie de son arc et de ses flèches, cette guerrière des temps modernes se bat donc contre les lignes haute-tension qui bardent le paysage, déterminée à faire capoter les négociations.

Un Objet Filmique Non Identifié

Sur le papier, on pense vite à Erin Brockovich, mère de famille californienne qui révéla un scandale de pollution de l’eau à la fin des années 1990, et dont Soderbergh dressa un portrait enthousiasmant dans son film Erin Brockovich, seule contre tous. Mais le film de Benedikt Erlingsson, distingué par quatre prix à Cannes (dont le Coup de cœur CinÉcole, décerné par des enseignant·e·s), est à ce point singulier qu’il est difficile de le rapprocher de quoi que ce soit. Plaidoyer écologique politico-absurde mêlant film d’action, comédie et thriller futuriste… on n’ira pas jusqu’à dire qu’on n’avait jamais vu ça, mais Woman at war est assurément une des œuvres les plus singulières de ces dernières années.On ne donnera qu’une illustration de cette singularité, pour laisser au spectateur le plaisir de découvrir les mille et une surprises dont recèle Woman at war. L’un des choix marquants du réalisateur de représenter visuellement la musique accompagnant les péripéties d’Halla (en d’autres termes, de n’utiliser que de la musique diégétique). Quand ce ne sont pas les sons de l’intrigue qui créent la musique (le martèlement des touches d’une machine à écrire, la sonnerie d’un ascenseur, le claquement d’une paire de ciseaux), Erligsson place une fanfare dans ses plans. D’abord invisible (mais entendable), ce trio musical apparaît à l’écran à la faveur d’un mouvement de caméra, suscitant, à chaque fois, un franc amusement.

Derrière la comédie, un sujet très sérieux : la protection de l’environnement

Personnage burlesque, bizarreries incessantes, multiplication des retournements de situation… on s’amuse beaucoup dans Woman at war, à tel point qu’on en oublierait presque les enjeux du film – la défense de l’environnement contre les méfaits de l’industrie de l’aluminium. Mais tout occupé qu’il est à nous divertir, Erligsson pense à nous rappeler le sérieux de la situation. Que ce soit dans des séquences où Halla place son téléphone portable dans un congélateur pour éviter d’être écoutée, où lorsqu’elle est poursuivie par une armée de policiers, chiens, hélicoptères et drones pilotés par un gouvernement islandais déterminé à en découdre, on comprend bien que l’affaire est grave : ses petits sabotages, dénoncés par l’État comme des actes de terrorisme, sont lourds de conséquence pour l’économie locale ; tout comme le contrat contre lequel Halla se bat aurait de graves conséquences pour l’environnement. La séquence finale procède de ce même mélange entre l’absurde et le politique, grâce à une sidérante mise en images du dérèglement climatique qu’Halla essaye (à son échelle) d’empêcher.
On ne s’y attendait pas, mais la réussite est totale.

Boîte à outils pédagogique
Géographie > Seconde (générale & technologique) > Du développement au développement durable > L’enjeu énergétique
SES > Terminale ES > La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ?

Les + :
- Un plaidoyer écologiste mené tambour battant
- Un humour absurde qui fait mouche à chaque fois
- Une héroïne déroutante et inspirante

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de sciences économiques et sociales, pour sa contribution à cet article.
Toutes les informations sur le prix CinÉcole sont sur le site de l’Académie de Nice.

[Women at war de Benedikt Erlingsson. 2018. Durée : 100 mn. Distribution : Jour2fête. Sortie le 4 juillet 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 04.07.18 à 17:09 - Réagir

Parvana : la vie sous les talibans racontée aux enfants

Parvana

Les histoires, gardiennes de la mémoire

« Tout change toujours, Parvana. Les histoires sont là pour nous le rappeler. » Pour le père de Parvana, héroïne éponyme du film de Nora Twomey, les histoires sont un acte de résistance. Dans un Kaboul régi par les Talibans, il raconte à sa fille, interdite d’école, l’histoire – riche et tragique – de leur pays. Il éduque ainsi la petite fille, lui transmettant, de manière souterraine, la mémoire afghane. Conscient de cette importance des histoires dans la vie de tous les enfants, Parvana choisit d’en raconter deux en même temps. D’un côté la vie quotidienne de Parvana, petite fille obligée de se déguiser en garçon pour nourrir sa famille après l’arrestation de son père ; de l’autre le conte, que l'héroïne elle-même raconte, histoire merveilleuse et terrifiante du jeune Soliman, parti combattre un terrible roi-éléphant pour assurer la survie de son village.

Être une fille sous le régime taliban

Adapté d’un roman jeunesse, Parvana fait ainsi revivre le Kaboul de la fin des années 1990, avant l’invasion américaine. La ville est alors soumise à la loi des talibans, qui interdisent aux femmes – même pré-pubères – de se montrer seules dans l’espace public, et s’attachent à détruire toute trace de la culture et de l’histoire préislamiques du pays. Brimades, emprisonnement et passages à tabac… le scénario retranscrit avec précision les violences infligées aux femmes et aux opposants du régime. Une atmosphère lourde qui contraste avec la beauté du graphisme : la couleur explose dès qu’une brèche se dessine entre le gris des murs et le jaune de la poussière – les grands yeux verts de Parvana, le rouge vif de son voile, les teintes bariolées des étals du marché.
Il est dommage que ce graphisme, si précis quand il s’agit de retranscrire l’époque, soit plus grossier pour les personnages. Dotés d’une palette d’émotion trop limitée, ils présentent souvent au spectateur un visage un peu lisse. Leur profondeur psychologique s’en trouve à ce point restreinte que chaque personnage peut être réduit à un seul trait de caractère : la petite fille courageuse, la mère résignée, le méchant taliban, le gentil taliban… Ce recours à des archétypes, s’il ne dérangera probablement pas les enfants, frustrera les adultes.

Le courage des enfants

Il est dommage aussi que l’enchâssement des deux récits se fasse de manière trop mécanique. La réalisatrice et sa scénariste introduisent chaque fois l’irruption du conte par un prétexte narratif : systématiquement, lorsque Parvana rentre chez elle après avoir écumé les rues de Kaboul à la recherche de son père, sa mère ou sa sœur lui demandent de raconter l’histoire de Soliman pour calmer le dernier-né de la famille. Cette manière très didactique d’amener le conte rend les parallèles entre la vie de Parvana et les aventures de Soliman un peu grossiers.Ce didactisme se résorbe heureusement dans la dernière partie du film, alors que les dangers auxquels sont confrontés Parvana et Soliman se font de plus en plus pressants (pour elle l’approche de la guerre, la découverte de son travestissement par un taliban, les menaces sur son père ; pour lui, la confrontation avec le terrible roi-éléphant). À la faveur de l’accélération du récit, les deux histoires se croisent de manière plus fluide, et se font écho de façon plus subtile. Le conte devient alors le support du récit réaliste, au lieu d’en être une respiration accessoire. Naît ainsi l’idée que ces histoires que l’on se raconte (ou qu’on nous raconte) sont un puits auquel on peut s’abreuver de courage et de connaissances, pour affronter ensuite ses démons de la vie réelle. Une morale à laquelle les (grands) enfants seront sans nul doute sensibles.

D'un point de vue pédagogique, le film est accessible au Cycle 3. Au collège, il pourra nourrir le programme de Sixième en EMC ("Les inégalités face à l'éducation") et Français ("Contes et récits merveilleux"), ou de manière plus périphérique le programme de Géographie de 5ème ("Les inégalités devant l'alphabétisation", "La question de l'accès l'eau").

Philippine le Bret

[Parvana de Nora Twomey. 2018. Durée : 98 mn. Distribution : Le Pacte. Sortie le 27 juin 2018]

Un dossier pédagogique sur le film

 

Posté dans Dans les salles par zama le 28.06.18 à 15:35 - Réagir

Étudier le clip "This is America" en anglais

This is america

Voila une vidéo qui aura fait du bruit ! Mis en ligne début mai 2018, le nouveau clip du rappeur et artiste Childish Gambino (de son vrai nom Donald Glover), a engrangé les millions de vues et provoqué le débat dans les médias et sur les réseaux sociaux anglo-saxons. Avec son titre en forme de manifeste et ses images choc, This is America livre une vision sombre et violente des États-Unis : racisme, violences policières, culte des armes, triomphe du paraître… Constitué pour l’essentiel d’un plan séquence de près de 3 minutes superbement chorégraphié, le film est en outre tissé de références à l’actualité et à l’histoire américaine, qui en font un objet passionnant à décrypter.

On propose ici de l’analyser avec les élèves comme une antithèse parodique et grinçante des « Minstrel Shows », ces spectacles musicaux caricaturant les Noirs, très populaires jusqu'au début du XXe siècle. On pourra ainsi réfléchir à la représentation stéréotypée des Afro-Américains, et rappeler l’héritage social et culturel de l’esclavage et des lois de ségrégation (Jim Crow Laws) dans la culture américaine contemporaine.

Notre fiche d'activité pédagogique sur This is America (PDF, 200 ko)
Le clip

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 21.06.18 à 14:22 - Réagir

"Sicilian ghost story montre le vrai visage de la mafia, pas la mythologie que le cinéma met habituellement en scène"

Sicilian ghost story

Dans Sicilian ghost story, Fabio Grassadonia et Antonio Piazza transfigurent par l'onirisme un sordide fait divers mafieux : l'enlèvement et le meurtre d'un jeune garçon de douze ans, dont le seul tort était d'être le fils d'un repenti. Nous avons montré le film à l'universitaire Clotilde Champeyrache, spécialiste de la mafia. Pour elle, sous ses dehors fantastiques et ses échappées dans l'imaginaire, le film des deux cinéastes palermitains s'avère bien plus juste et réaliste que bien des fictions qui se contentent de reproduire la mythologie cinématographique de la mafia.

Sicilian Ghost Story a pour point de départ l’enlèvement d’un enfant par la mafia sicilienne en 1993. Pourriez-vous nous raconter ce qui est arrivé au vrai Giuseppe Di Matteo ?

Giuseppe Di Matteo était le fils d’un mafieux, Santino di Matteo, qui appartenait au clan des Corléonais, un clan en pleine ascension en Sicile. En juin 1993, Santino di Matteo est arrêté par la police, et inculpé pour une dizaine d’homicides ainsi que pour sa participation à l’assassinat du juge Falcone. Très rapidement, il décide de collaborer avec la police pour alléger sa peine, devenant ce qu’on appelle un « repenti ». L’enlèvement de son fils, le 23 novembre 1993, vise donc à le faire taire. Giuseppe Di Matteo, qui est alors âgé de 11 ans, est enlevé par des mafieux déguisés en policiers, qui lui promettent de l’emmener voir son père, qu’il n’a pas vu depuis longtemps. L’enfant suit ces faux policiers, sans se méfier. Il sera séquestré pendant 779 jours (plus de deux ans !), et tué le 11 janvier 1996, étranglé par ses geôliers. Son corps fut ensuite dissous dans l’acide.

La mafia sicilienne était-elle coutumière de ces enlèvements et meurtres d’enfants ?

De manière générale, la mafia sicilienne n’a jamais trop eu recours aux séquestrations, qui demandent une certaine organisation logistique. Et même en Calabre, où elles sont plus fréquentes, elles visent plutôt à obtenir une rançon qu’à punir un mafieux repenti. Quant au ciblage des enfants par la mafia, il est très rare. En 1948, un jeune berger de 13 ans, témoin d’un meurtre mafieux, a été éliminé par un médecin appartenant à la mafia. Mais cette histoire et celle de Giuseppe di Matteo sont des exceptions.

Quel impact le meurtre de Giuseppe Di Matteo a-t-il eu, à l’époque, sur l’opinion publique italienne ?

Je n’ai pas trouvé de trace d’une émotion particulière dans la population sicilienne. Il faut savoir qu’à l’époque, une large partie de la population considérait Giuseppe Di Matteo comme « le fils de l’infâme » - l’infâme étant, dans le vocabulaire mafieux, un terme utilisé pour décrire celui qui parle à la police. 

Sicilian Ghost Story met en scène l’inertie des habitants du village, qui ne s’émeuvent pas outre mesure de la disparation de Giuseppe. Cette attitude témoigne-t-elle, selon vous, d’une peur de la mafia ou d’un accommodement à sa présence ?

On le voit en effet bien dans le film : la population préfère se taire, de peur de déplaire à la mafia qui contrôle très largement le territoire et les mentalités. La mère de Giuseppe elle-même hésite à aller déclarer la disparition de son fils à la police. En cela Sicilian Ghost Story illustre bien la culture de l’omerta qui prédomine dans ces régions. Un proverbe sicilien le dit d’ailleurs très clairement : « celui qui parle peu vit cent ans »…

Dans le film, seule Luna refuse de se soumettre à cette loi du silence. C’est cela qui rend son personnage si fort. Comment expliquer cette emprise locale de la mafia ?

Il faut pour cela revenir aux origines de la mafia sicilienne, au 19e siècle. Dès le départ, la mafia s’est construite à proximité du champ légal : les mafieux ont toujours été insérés dans la société civile. Cette proximité avec le champ légal est d’ailleurs une caractéristique propre à toutes les mafias, qu’elles soient japonaises, chinoises ou italiennes. Au 19e siècle, quand la mafia s’établit, les mafieux exercent donc des métiers d’intermédiation ou de surveillance : ils gardent les champs, résolvent les disputes entre voisins, font office de médiateur. Or quand vous êtes celui qui protège ou qui juge, vous devenez vite une référence. De plus, les gens que vous aidez (notamment dans le cas de différents de voisinage) ont une dette de gratitude envers vous. La mafia a donc rapidement construit une grande légitimité territoriale… Et cette légitimité a peu à peu été reconnue par les institutions. Lors du débarquement allié en Sicile par exemple, en 1943, on expliquait aux soldats américains qu’ils devaient prendre contact avec les chefs mafieux pour avoir les meilleurs renseignements sur le terrain. Auprès des populations locales aussi, la mafia alterne sans cesse entre menace et légitimité. Si aujourd’hui à Palerme 80% des commerçants payent le pizzo (l’impôt illégal prélevé par la mafia, une forme de racket), c’est autant parce qu’ils ont peur d’éventuelles mesures de rétorsion que parce qu’ils savent que ceux qui payent sont protégés par la mafia.Cette légitimité de la mafia naît enfin de la faillite de l’État italien. Sur le plan économique notamment, la mafia crée des emplois dans des territoires extrêmement fragiles, où les habitants ont l’impression d’être abandonnés par l’État.

L’enlèvement et le meurtre de Giuseppe Di Matteo ont lieu au début des années 90. Comment expliquer cette survenue d’une violence aussi extrême ?

Dans l’histoire de la mafia, les phases de grande violence correspondent à des périodes de reconfiguration des pouvoirs entre les clans. Des années 1980 à la fin des années 1990, deux factions mafieuses s’affrontent en Sicile pour le contrôle du territoire et du trafic de drogue : les Corleonais, clan auquel appartenait le père de Giuseppe Di Matteo, et les Palermitains. L’État et la justice italiens s’attaquent par ailleurs plus frontalement au phénomène mafieux. La violence atteint des niveaux jusqu’alors inconnus, avec notamment les assassinats des juges Falcone et Borsellino. Cette phase de violence se termine à la fin des années 1990. La mafia sicilienne rentre alors dans une stratégie de dissimulation, investissant intensivement dans l’économie légale et illégale.

Quelle est la puissance de la mafia aujourd’hui ?

En Sicile aujourd’hui, la mafia est très présente, très puissante, mais moins visible. Beaucoup d’Italiens ont donc le sentiment qu’elle est moins dangereuse, ce qui est une illusion. Bien sûr, la violence directe a beaucoup reculé, car l’intimidation suffit. Mais économiquement et socialement, la mafia représente un vrai danger. L’économie, quand elle est contrôlée par des mafieux, n’est pas performante : il y a des fuites d’argent, du racket, et de l’autocensure de la part d’entrepreneurs qui préfèrent limiter la croissance de leur entreprise plutôt que d’attirer l’attention. Les acteurs honnêtes préfèrent, eux, partir ailleurs pour développer leurs business. On assiste donc à une stérilisation de l’économie dans les territoires contrôlés par la mafia. Sur le plan social, la relative bienveillance envers la mafia pose question : quand vous voyez que le mafieux s’en sort beaucoup mieux que vous, votre rapport à la légalité va très probablement être modifié. Enfin, au niveau politique, la mafia est fortement intriquée avec le pouvoir local. Elle pratique ce qu’on appelle le « vote d’échange », demandant à ceux qui lui sont tributaires de voter pour un candidat qui, une fois élu, lui renvoie l’ascenseur en lui faisant des faveurs.

En dehors du système judiciaire, y a-t-il des gens qui luttent contre ce pouvoir de la mafia ?

Un matin de 2004, tout Palerme a découvert dans les rues des petites affichettes sur lesquelles on pouvait lire : « un peuple entier qui paye le pizzo est un peuple sans dignité ». Ces messages ont provoqué un grand émoi dans la ville. C’est en fait un groupe d’étudiants qui était à l’origine de cette action spectaculaire : arrivés en fin d’études, ils refusaient d’être soumis au pizzo une fois insérés sur le marché du travail. Leur association, nommée Addiopizzo, existe toujours. Elle fédère un réseau de commerçants qui ne payent plus l’impôt de la mafia. La mafia, dont la stratégie est de se rendre presqu’invisible, laisse faire. Une manière pour elle de dire : « si on existait vraiment, la vie de ces gens qui refusent notre racket ne serait pas si paisible. »

La clarification récente de la position de l’Église catholique est-elle également un pas important dans la lutte contre la mafia ?

Les grands discours du pape François sur la mafia ont en effet changé la donne. Pendant longtemps, les relations entre l’Église et la mafia ont été plus qu’ambiguës. Dans les villages du sud de l’Italie par exemple, de nombreuses processions religieuses s’arrêtaient devant les maisons mafieuses, une façon de reconnaitre et saluer l’importance du chef mafieux sur un territoire. Aujourd’hui, une partie du clergé refuse ces pratiques. Et certains prêtres interdisent les funérailles publiques pour les chefs mafieux.

Les réalisateurs de Sicilian Ghost Story, tous deux siciliens, se disent « hantés » par le souvenir de Giuseppe Di Matteo. Quelle mémoire l’Italie d’aujourd’hui a-t-elle des crimes de la mafia ?

L’Italie commémore tous les ans les assassinats des juges Falcone et Borsellino, et plusieurs associations, dont la plus connue Libera, se rendent dans les écoles pour raconter aux élèves les crimes de la mafia. Mais il n’y a pas pour autant de condamnation unanime de la mafia et de ses crimes. En juillet 2017, à Palerme, une stèle dédiée à la mémoire du juge Falcone a été vandalisée. Dans un autre registre, le fait que Roberto Saviano (l’auteur de Gomorra, enquête-choc sur l’emprise de la Camorra napolitaine, adaptée au cinéma par Matteo Garrone) soit haï par une partie de la population napolitaine est tout aussi révélateur : les habitants de Naples reprochent à Saviano de salir l’image de leur ville ; ils perpétuent ainsi cette culture du silence chère à la mafia.

Justice a-t-elle néanmoins été rendue aux victimes de la mafia et à leurs proches ?

Il y a eu de nombreux procès et condamnations. Entre février 1986 et décembre 1987 par exemple, le « maxi-procès » a mené à la condamnation de centaines de mafieux. Mais beaucoup sont toujours en cavale, comme Matteo Messina Demaro, le n°1 de la mafia sicilienne – et l’un des bourreaux de Giuseppe Di Matteo. La justice fait son travail, mais la pieuvre a de très nombreuses têtes : la Sicile compterait environ 5 000 mafieux ! La justice cherche aussi à connaître le degré d’imbrication de la mafia et de l’État italien. Un procès est d’ailleurs en cours pour déterminer si l’État et la mafia ont négocié après les assassinats des juges Falcone et Borsellino. Assassinats dont on se demande toujours qui les a commandités.

Un élément important du processus judiciaire mené contre la mafia est l’apport des repentis, comme le père de Giuseppe Di Matteo. Quelles sont les motivations de ces repentis ?

Elles sont très diverses. L’un des premiers repentis s’appelle Leonardo Vitale. Il a parlé en 1973. Issu d’une famille mafieuse, il a voulu expier ses fautes après une crise mystique. Mais personne n’a voulu le croire, et il a été envoyé dans un asile. La police ne pouvait pas imaginer qu’un mafieux décide de lui livrer des renseignements cruciaux, ni qu’un petit mafieux comme Vitale soit au courant d’informations aussi décisives. Mais dix ans plus tard, Tommaso Buscetta, un grand chef mafieux et le plus célèbre des repentis, a parlé à son tour, confirmant les informations données par Vitale. En brisant le silence, Buscetta voulait venger les dix membres de sa famille tués par la mafia. Il est ensuite devenu le témoin clé du maxi-procès de 1986-1987. Mais il n’a jamais complètement rejeté la mafia. Il déplorait simplement que la mafia des années 1990 soit devenue trop violente, qu’elle ne soit plus aussi « bonne » que la mafia historique. C’est d’ailleurs le discours que tenait la majorité des repentis dans les années 1980-1990.

Qu’en est-il de la représentation cinématographique de la mafia ? Correspond-t-elle à la réalité ?

L’Italie produit de très nombreux films sur la mafia. Mais une partie de cette production donne une image biaisée de la mafia, reprenant à son compte les représentations fausses du cinéma américain : une esthétique de la violence, une valorisation de la mafia, l’insistance sur le caractère bienveillant du père de famille mafieux. Autant de problèmes que l’on retrouve dans Le Parrain de Francis Ford Coppola :  un très bon film bien sûr, mais je serais presque tentée de dire qu’il s’agit du plus mauvais film jamais réalisé sur la mafia, tant l’image qu’il en propose a nourri le mythe.Je pense qu’à l’inverse de ce qu’a fait Coppola, le cinéma peut et doit montrer le vrai visage de la mafia. C’est ce que j’ai apprécié dans Sicilian Ghost Story, qui va à l’encontre de la mythologie mafieuse. Il montre la mafia dans toute son horreur, elle qui va jusqu’à tuer un enfant pour faire taire un repenti. Et il n’y a pas d’esthétisation de la violence : assister ainsi à la dégradation physique de Giuseppe pendant ses 779 jours, même par le truchement du cinéma, est une expérience douloureuse.

Comment interprétez-vous le dernier plan : annonce-t-il un espoir pour la Sicile ?

Ce n’est pas l’interprétation que j’en ai. Il faut se rappeler que l’on voit, juste avant, les restes de Giuseppe être jetés dans l’eau dans lac. Le fait que Luna et ses amis se retrouvent eux aussi dans l’eau – cette fois-ci celle de la mer – évoque pour moi l’idée d’une présence poisseuse (les restes de Giuseppe / la mafia) dont il est quasiment impossible de se défaire. 

Clotilde Champeyrache est économiste, spécialiste des mafias. Maîtresse de conférences à l’Université Paris VIII, elle enseigne également au Conservatoire National des Arts et Métiers. Parmi ses publications : Quand la mafia se légalise. Pour une approche institutionnaliste (CNRS éditions, 2016) ; Sociétés du crime. Un tour du monde des mafias (CNRS éditions, 2011).

Propos recueillis par Philippine Le Bret

Sicilian ghost story de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, au cinéma le 13 juin 2018

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Posté dans Entretiens par zama le 13.06.18 à 11:16 - Réagir

"La comédie creuse des brèches dans les cerveaux, par lesquelles peuvent s'initier des questionnements."

À genoux les gars

Présenté au dernier festival de Cannes, À genoux les gars est une passionnante (et vivifiante) réflexion sur l’éducation des adolescent·e·s au consentement. Nous avons rencontré le réalisateur, Antoine Desrosièrs, ainsi que ses deux actrices et coscénaristes, Souad Arsane et Inas Chanti.

Antoine Desrosières, À genoux les gars est votre deuxième collaboration avec Souad Arsane et Inas Chanti après le très réussi Haramiste, moyen métrage sorti en 2014. Quelle a été le point de départ de cette deuxième aventure commune ?

Antoine Desrosières : Après la sortie d’Haramiste, nous avons accompagné le film à travers toute la France, et les séances que l’on a organisées se sont révélées être un formidable espace de rencontres. Après les projections, de nombreux spectateurs et spectatrices venaient nous raconter leurs histoires personnelles. L’un de ces témoignages nous a particulièrement marqués, et nous avons voulu le porter à l’écran - d’autant que cela nous offrait l’opportunité de poursuivre le travail entamé sur Haramiste sans être dans le délayage de ce qu’on avait fait, en ajoutant de nouveaux enjeux et de nouvelles problématiques -.

J’imagine que vous aviez aussi le désir de retravailler tous ensemble ?

Antoine Desrosières : Bien sûr. Souad et Inas sont des jeunes femmes brillantes, qui ont plein de choses à dire sur le monde qui les entoure. À tel point que quand vous leur donnez la parole, elles ne vous la rendent plus ! Et c’est tant mieux car il suffit qu’elles ouvrent la bouche pour que ce soit, dans la forme, touchant ou drôle, et dans le fond, bouleversant et intéressant. Mais cette parole qu’elles portent, celles de jeunes femmes, très nombreuses, qui sont aux prises avec la bêtise des garçons autant qu’avec leurs propres désirs, n’est pas suffisamment écoutée. Moi je voulais donc continuer à leur donner la parole, car je crois qu’il y a une lutte à mener contre l’effacement des (jeunes) femmes dans notre société.

Vous êtes d’ailleurs tous les trois coscénaristes de film, avec également Anne-Sophie Nanki. Quelle est votre méthode d’écriture ?

Antoine Desrosières : À partir de l’anecdote que nous avions recueillie, Anne-Sophie Nanki et moi avons écrit un scénario d’une centaine de pages. Les filles sont peu intervenues à cette étape du travail, mais Souad a quand même glissé une idée essentielle puisque c’est elle qui a proposé la résolution du film. Nous avons ensuite commencé les improvisations : Anne Sophie et moi résumions chaque séquence aux comédien·ne·s en deux lignes, en leur exposant bien la problématique, puis on leur demandait d’improviser. Nos actrices et nos acteurs ne sont pas choisis, au casting, seulement pour leur capacité à jouer : nous recherchons aussi des personnes pleines d’imagination, capables de participer activement à l’écriture du film. Mais du coup, quand on les lance sur une improvisation, ils tiennent facilement une heure ! Au bout d’une heure, on les arrêtait, et on leur demandait d’échanger les personnages et de recommencer. Anne-Sophie et moi mettions sur le papier toutes les bonnes idées qui émergeaient en improvisation, puis nous avons remixé tout cela (en en conservant l’essence) pour aboutir à un scénario de 408 pages !

Pourquoi cette méthode collaborative vous parait-elle importante ?

Souad Arsane : Cet échange que l’on a avec Antoine et Anne-Sophie apporte beaucoup de véracité aux personnages. Dans la plupart des films français que je vois, les ados ne sont jamais vraiment des ados. Il y a toujours une barrière, une retenue. Les ados des films français parlent à leurs potes comme ils parlent à leurs parents ou à leurs collègues, alors que ça n’est pas du tout le cas dans la vraie vie. Et du coup on ne s’identifie pas à ces personnages. Retranscrire à l’écran le langage qui est celui des jeunes dans la vraie vie permet à ces jeunes de se reconnaître, de se projeter dans le film. J’espère qu’en voyant À genoux les gars, les ados qui ont l’âge de nos personnages se diront : « C’est cool, ils parlent comme nous, ils nous représentent. »

Le film revalorise donc un langage « jeune » qui est souvent considéré comme étant du mauvais français…

Inas Chanti : Tout à fait ! Les jeunes qui parlent comme nos personnages se font souvent corriger par les adultes, qui leur disent qu’ils parlent mal français. Mais ce n’est pas nouveau : quand les gens des années 90 étaient jeunes, leurs parents nés dans les années 60 leur disaient qu’ils parlaient mal ; et aujourd’hui ce sont ces mêmes anciens ados des années 90 qui nous reprochent notre façon de parler ! Alors que ces jeunes sont de vrais caméléons, ils ont un talent que tout le monde n’a pas puisqu’ils savent parfaitement adapter leur langage à leurs interlocuteurs. Moi je trouve ça hyper beau et je pense qu’il faut affirmer, par le cinéma, que ce n’est pas grave de parler comme ça.

On l’aura compris, l’un des buts du film est de parler aux jeunes qui ont le même âge que vos personnages (15-18 ans), et qui peuvent se retrouver dans des situations aussi compliquées que celle vécue par Yasmina. Que voulez-vous transmettre aux jeunes qui iront voir le film ?

Inas Chanti : On veut qu’ils comprennent qu’en matière de sexualité « non, c’est non », et qu’un « oui » obtenu après chantage n’est pas un vrai « oui ». Le film montre aussi que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de violence physique que les abus ne sont pas graves. La violence morale peut être tout aussi destructrice, et l’on s’en remet parfois moins vite que d’un coup de poing dans la figure.

N’avez-vous pas peur que le ton assez léger du film, son caractère humoristique, viennent minorer ce message ?

Inas Chanti : Déjà, ce n’est pas l’histoire du film qui est drôle (bien au contraire), mais les personnages. Et cela correspond à des situations de la vie réelle, où on peut être une personne drôle qui fait des choses horribles. On imagine toujours que les violeurs se trimballent avec des couteaux, mais en fait non : dans la plupart des cas, ce sont des membres de la famille, des voisins, des proches – des gens banals, parfois doués d’un certain sens de l’humour.

Antoine Desrosières : Je crois aussi que la comédie creuse des brèches dans les cerveaux, par lesquelles le cinéma peut s’infiltrer pour atteindre des zones inexplorées et initier des questionnements. Le film, on l’a aussi fait pour qu’il parle aux petits cons, ceux qui sont comme nos personnages, qui ne sont pas capables de se rendre compte qu’ils abusent. Ces petits cons, ils n’iront pas voir une tragédie ; par contre, il y a plus de chance pour qu’ils aillent voir une comédie. Et même si seulement 1% d’entre eux y va, c’est déjà ça de gagné ! Car il y a espoir que les questions posées par le film arrivent jusqu’au fond de leur cerveau et les amène à évoluer.

Inas Chanti : La comédie apporte l’élément qu’il faut pour que le message rentre dans la tête. J’ai récemment vu un film qui parlait d’une femme violée et frappée, et c’était un drame qui m’a mise tellement mal que je n’en ai rien retenu.

Le drame mettrait trop de distance entre les situations montrées à l’écran et celles la vie réelle ?

Inas Chanti : Le drame peut être génial, mais j’en ai marre que ce soit la seule façon pour le cinéma de représenter les violences sexuelles et le viol. Ça envoie le message selon lequel, si les abus sexuels ne sont pas accompagnés de violences physiques extrêmes, ce ne sont pas des choses très graves : si tu n’as pas de cocard, personne ne va croire que tu as été violée. Cela minimise la souffrance de toutes ces femmes qu’on manipule, qu’on force, qu’on fait chanter sans forcément les frapper.

Mais par exemple, le fait votre personnage, Souad Arsane, fasse des blagues même quand elle est au plus bas, est-ce qu’on ne peut pas se dire en la voyant que finalement ce qu’elle vit n’est pas si grave ?

Souad Arsane : Yasmina est une fille qui intériorise énormément, elle ne montre pas quand elle va mal ou a besoin d’aide. Beaucoup de femmes sont comme elle, elles vont mal le soir mais le lendemain elles affichent un grand sourire. Et le film montre qu’il faut prendre au sérieux ces femmes qui utilisent leur bonne humeur et leur humour comme carapace. Sur les réseaux sociaux, j’ai lu beaucoup de témoignages de femmes qui parlent à des proches des violences sexuelles qu’elles ont subies, et à qui on répond : « mais je te vois tout le temps rigoler, tu es sûre que tu n’exagère pas un peu ta situation ? »

Yasmina ignore aussi qu’on lui a fait violence…

Souad Arsane : Oui, elle ne sait pas que ce qu’on lui a fait, c’est mal. C’est seulement quand elle raconte ce qui lui est arrivé qu’elle prend conscience de la violence qu’elle a subie : là elle comprend qu’elle n’a pas à culpabiliser, que ce qui lui est arrivé n’est pas de sa faute, et que les garçons l’ont manipulée, ont profité de sa naïveté.

Avec ce film, vous ciblez - entre autres - les jeunes. Pourquoi est-ce si important pour vous qu'À genoux les gars soit vu par ce public ?

Inas Chanti : On veut que le film soit vu par les adolescents qui ont l’âge de nos personnages. C’est à cet âge-là (entre 12 et 18 ans), cet âge où l’on commence à se poser des questions sur la sexualité, que des situations comme celles du film se produisent. Les vidéos qui tournent sur Internet mettent en scène des collégiens et des lycéens, et cela prouve bien qu’il faut impérativement parler avec eux de la question du consentement.

Antoine Desrosières : Chez ces ados de 12 à 18 ans, la notion de consentement sexuel est en construction, et c’est donc à cet âge-là qu’il faut en parler avec eux si on veut qu’ils aient les bons repères. On a conscience que les thématiques abordées dans À genoux les gars sont difficiles. Mais si tant est que son visionnage est encadré – par des professeur·e·s notamment – le film peut être un formidable outil pour libérer la parole des jeunes ! L'interdiction aux moins de 12 ans est donc une façon de dire : « Attention, le visionnage de ce film par des adolescent·e·s doit être encadré. » Mais on tient vraiment à ce que les professeur·e·s puissent s’emparer du film, et on sera là pour les accompagner : Souad, Inas et moi sommes là pour ça, on souhaite venir dans les classes, et on a prouvé avec Haramiste qu’on adorait faire ce travail d’accompagnement. On croit à ce qu’on raconte, et on veut pouvoir le raconter aux jeunes – les filles autant voire plus que moi.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

À genoux les gars d'Antoine Desrosières, au cinéma le 20 juin 

Posté dans Entretiens par zama le 13.06.18 à 11:06 - Réagir

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