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L'île aux chiens : the more I see men, the more I like dogs

Kings

Neuvième film du célèbre Wes Anderson, L’Île aux chiens témoigne, une fois de plus, de la formidable capacité de renouvellement du réalisateur américain. Après avoir exploré l’âge d’or d’une Mittel-Europa d’opérette dans Grand Budapest Hotel, il nous transporte dans un Japon rétro-futuriste pour nous conter une rocambolesque aventure canine, renouant pour ce faire avec la technique d’animation image par image (déjà utilisée pour Fantastic Mr Fox). Un hommage vibrant au pays du Soleil Levant et au meilleur ami de l’homme, qui sous ses dehors de films d’aventure et son humour délicieux, délivre un message plus profond et corrosif qu’il n’y paraît…

Un film d’aventures pour (grands) enfants

Loin des récits-gigognes (La Famille Tennenbaum, Grand Budapest Hotel) ou des narrations buissonnières (La Vie aquatique, À bord du Darjeeling, Moonrise Kingdom) qui caractérisent son cinéma, le nouveau film de Wes Anderson frappe par la simplicité apparente de son argument, digne des classiques de la littérature enfantine (de Belle et Sébastien à Lassie, chien fidèle) : un jeune garçon (Atari) cherche son chien (Spots), et va tout mettre en œuvre pour le retrouver. 
Le film se tiendra à cette ligne, parfaitement lisible par les plus jeunes, orchestrant un véritable récit d’aventures avec ses péripéties et ses rebondissements, son opposition manichéenne entre bons (Atari, les chiens, Tracy, le professeur Watanabe) et méchants (le maire Kobayashi et sa clique). Bien sûr, autour de cette ligne narrative très simple, Wes Anderson construit un univers d’une originalité et d’une richesse dont il a seul le secret : un Japon rétro-futuriste (le récit est situé « vingt ans dans dans le futur »), une métropole (Megasaki) qui croule sous le poids de ses déchets, une épizootie de fièvre canine qui menace de sauter la barrière des espèces, un sombre complot ourdi par le maire et les amis des chats, sur le fond de prophétie millénaire et d’antique inimitié entre canidés et félins. Il brosse également un système de personnages aux personnalités hautes en couleurs (la meute de « mâles alpha » menée par Chef/Chief) et aux ramifications subtiles (Atari, orphelin, n’est autre que le pupille du Maire)…

Un retour à l’animation image par image

L'Île aux chiens est le deuxième film d’animation de Wes Anderson. Près de dix ans après Fantastic Mr Fox, il donne l’occasion au cinéaste de poursuivre et d’approfondir son travail sur l’animation en volume image par image (ou stop-motion en anglais). On sait la prédilection du cinéaste pour cette technique qui le renvoie à ses émerveillements de jeune spectateur (pour Fantastic Mr Fox, il citait les séquences animées du King Kong de Schoedesack et Cooper ou les effets spéciaux La Belle et la bête de Jean Cocteau…) et dont les ressorts s’accordent parfaitement à son esthétique : d’un côté, l’attention maniaque, presque fétichiste aux détails (cadres très travaillés, décors, costumes, habillage visuel…), de l’autre, une dimension encore artisanale, à rebours de la fluidité aseptisée que les technologies numériques ont apporté au « dessin animé ».

Par la richesse et la complexité de ses multiples décors, par la diversité de ses personnages (chiens, humains, robots…), L’Île aux chiens constitue un véritable tour de force. On n’ose imaginer les défis posés à l’équipe d’animateurs par les morceaux de bravoure que constituent les scènes de meeting au « town hall » (avec ses centaines de « figurants »), ou, dans un autre registre, la préparation minutieuse d’un repas de sushi… Mais au-delà des détails techniques, l’exploit le plus remarquable est sans doute la capacité du cinéaste à maintenir l’originalité et la cohérence d’une vision personnelle tout au long d’un processus aussi laborieux et complexe, impliquant des centaines de collaborateurs de diverses nationalités.

Des renards aux chiens

D'un point de thématique, L’Île aux chiens s’inscrit également dans la continuité de Fantastic Mr Fox. S’il délaisse l’adaptation au profit d’un scénario original, si un Japon futuriste a remplacé la paisible campagne anglaise, Wes Anderson reste dans le registre des bêtes à poil, plus précisément des canidés, le sauvage renard (vulpes vulpes) laissant place au chien domestiqué (canis lupus familiaris). Le film reprend d’ailleurs, à front renversé, cette réflexion sur l’animalité : là où Fox avait la nostalgie de sa nature sauvage de voleur de poules, les chiens errants de L’Île aux chiens regrettent le confort de la domesticité à laquelle ils ont été arrachés… Le film orchestre ce constant balancement entre animalité (les chiens marchent à quatre pattes, vont chercher un bâton, s’assoient et font des tours quand on le leur demande ) et humanité (doués de parole, ce sont d’indécrottables bavards dotés d’un goût certain pour l’introspection). L’une des scènes les plus drôles du film – pastiche de western spaghetti – montre deux meutes qui se déchirent (littéralement) pour un sac d’ordures après s’être fort civilement accordées pour en analyser soigneusement le contenu.
Ce travail est amplifié et prolongé par l’attention particulière accordée aux dialogues et aux voix. Loin des castings vocaux habituels de films d’animation, qui mêlent acteurs comiques et vedettes télévisuelles, Wes Anderson accorde la même importance à sa distribution que pour ses films « en chair et en os ». On retrouve ainsi de grands comédiens à la signature vocale reconnaissable entre toutes, qu’ils soient de vieux complices du cinéaste (Bill Murray) ou de nouveaux venus dans son univers (Bryan Cranston, Scarlett Johanson, Frances Mc Dormand). Et le cinéaste apporte le même soin aux versions traduites de ses films. Dans la version française on retrouvera ainsi Mathieu Amalric et Isabelle Huppert (déjà de l’aventure de Fantastic Mr Fox) mais aussi Romain Duris, Vincent Lindon ou… Jean-Pierre Léaud.

Une invitation au voyage au pays du Soleil Levant

Le film se place sous les auspices des polars urbains (moins connus que ses films de samouraïs) du maître nippon Akira Kurosawa et de son comédien fétiche Toshiro Mifune (qui donne ses traits au Maire Kobayashi) : L’Ange ivre, Chiens enragés, Entre le ciel et l’enfer, Les salauds dorment en paix… Mais au-delà du cinéma de Kurosawa, le film est une véritable invitation au voyage (comme l’était À bord du Darjeeling Limited pour l’Inde), un florilège à peu près complet de la culture nippone : des samouraïs au théâtre nô, en passant par les combats de sumos, les estampes d’Hokusai, les haïkus, les jardins zen, la préparation des sushis, la robotique, les films de monstre (Seijun Suzuki) ou la "caméra à hauteur de tatami" (Yasujiro Ozu), on retrouve tout ce qui constitue aux yeux d’un Occidental les traits marquants de ce que Roland Barthes appelait « l’Empire des signes ».
On pourrait parler d’exotisme et de clichés si Wes Anderson ne réinvestissait pas ceux-ci avec autant d’humour et de minutie : on pense au détournement de Sous la grande vague au large de la côte à Kanagawa (l’estampe la plus connue d’Hokusai) agrémentée de chiens miniature dans le pur style de l’ukiyo-e, ou aux pastiches de haïkus, cet art poétique si typiquement japonais. On remarquera également le travail, plus discret mais tout aussi décisif, sur la bande sonore du film :  le choix malicieux de ne pas sous-titrer les nombreux dialogues japonais, poussant le spectateur à véritablement écouter les sonorités de la langue, ou la partition hybride composée par Alexandre Desplat (le compositeur attitré de Wes Anderson), faisant la part belle aux instruments japonais (notamment les taikos, tambours traditionnels).
On ne saurait toutefois réduire L’Île aux chiens à une japonaiserie : comme toujours chez le cinéaste d’Austin, Texas, les références, notamment cinématographiques, s’y bousculent, constituant un véritable bouillon de pop-culture (le western de Sergio Leone, les dessins animés Disney — La Belle et le Clochard — ou Pixar — Wall-E —, le cinéma de Miyazaki, les films de James Bond…) dont le décryptage constitue une aventure à part entière.

Le meilleur ami de l’homme

Si dans notre culture occidentale le renard est le symbole de la ruse et de la malice (qualités qu’illustrait brillamment le Fox de Roald Dahl), le chien personnifie lui, l’attachement et la fidélité, depuis l’Argos d’Ulysse (le seul à reconnaître son maître après vingt ans d’absence) jusqu’aux « fidèles compagnons » de nos héros de bande-dessinée (Milou)… Cette thématique du « meilleur ami de l’homme » (qui a renoncé à sa nature sauvage pour mettre ses qualités au service de son maître humain) est au centre de L’Île aux chiens : en positif bien sûr à travers les liens qui unissent héros à deux et quatre pattes (à commencer par le jeune Atari et son chien Spots) ; mais aussi en négatif, à travers les mauvais traitements que font subir les humains aux canidés, des cruelles expériences médicales menées sur les cobayes à la radicale « décanisation » décidée par le Maire Kobayashi. Qu’importe que se cache derrière tout cela une loufoque secte de félinolâtres (qui ourdissent leurs sombres projets en caressant leurs chats à la manière de méchants de James Bond) : les qualités canines forment le cruel miroir des turpitudes humaines, et la manière dont l’homme traite les animaux est une bonne mesure de son (in)humanité. Ou, pour le dire à la manière de Shakespeare (citation sans doute apocryphe)  « The more I see men, the more I like dogs »…

Une dystopie écologique et politique

Au-delà de l’humour et du second degré, L’Île aux chiens aborde ainsi des thématiques plus profondes qu’il n’y paraît. Déjà The Grand Budapest Hotel laissait affleurer, sous le kitsch délicieux du « monde d’hier », le tragique de l’Histoire (montée du nazisme et stalinisme). En se situant dans un futur proche aux traits exacerbés (à la manière des dystopies littéraires ou cinématographiques), L’Île aux chiens nous renvoie lui aux profondes angoisses écologiques et politiques liées à l’avenir de notre civilisation. À travers cette Île-Poubelle, décharge à ciel ouvert où sont déversés tous les déchets de la métropole avoisinante, c’est l’impossible gestion des déchets de nos sociétés de consommation qui est questionnée. Dans leur somptueuse méticulosité, les décors dantesques de Wes Anderson composent des visions à la fois magnifiques (à l’image de cet abri constitué de bouteilles de saké, que la lanterne d’Atari transfigure en grotte chatoyante) et effrayants. Suivant les héros humains et canins dans leur aventure, le spectateur découvre en même temps qu’eux les vestiges d’une société malmenée par une nature qu’elle avait brutalisée : un parc d’attraction abandonné, des alignements de camions rouillés, une centrale nucléaire tombant en ruines… L’Île-Poubelle, autrefois habitée, n’a pas résisté aux ravages d’un tsunami, d’un tremblement de terre et d’une éruption volcanique. Toute ressemblance avec des faits réels (la catastrophe de Fukushima en 2011 pour ne citer qu’elle) n’est évidemment pas fortuite.
Mais l’inquiétude distillée en filigrane par L’Île aux chiens est aussi politique qu’environnementale. À travers la figure du Maire Kobayashi, qui impose à une population inquiète la déportation puis l’extermination des chiens de la ville, Wes Anderson pointe les dérives populistes et autoritaires qui menacent nos démocraties : manipulation des foules, instrumentalisation des peurs, abus des fake news, désignation de boucs émissaires, haine des experts et de la science, répression de l’opposition et muselage de la presse... Le tableau est à peu près complet. La mise en scène des discours martiaux du maire, dans une immense salle drapée de rouge et noir, renvoie très directement à l’esthétique des régimes autoritaires des années trente, qu’ils soient japonais, allemand ou italien.

Un pour tous, tous pour un

À la violence brute du maire et aux vociférations des foules, le film oppose d’attachants héros à deux et quatre pattes. Prenant comme protagonistes un orphelin (Atari), une étudiante étrangère (Tracy) et une meute de chiens errants, L’Île aux chiens est comme tous les films de Wes Anderson une ode aux marginaux, aux inadaptés et aux outsiders (« underdogs » disent les anglo-saxons, terme qu’on pourra entendre ici littéralement). C’est aussi un hommage à la coopération et à la solidarité, car le héros andersonien (même l’individualiste Mister Fox) n’arrive jamais seul à ses fins. Au-delà de la devise dumassienne du « un pour tous, tous pour un », on retrouve ici l’un des thèmes essentiels du cinéma de Wes Anderson, qui n’a eu de cesse de mettre en valeur un collectif (famille, fratrie, gang, groupe, meute…) hors duquel l’individu ne peut se réaliser. Il est redoublé ici par une réflexion sur l’altérité et son dépassement : séparés par la barrière de l’espèce et l’absence d’un langage commun, Atari et les chiens (à commencer par le farouche Chef/Chief) doivent, comme dans Le Petit Prince de Saint Exupéry (une autre histoire d’aviateurs), apprendre à s’apprivoiser. Face à la division et à la haine de l’Autre (qu’il soit chien ou étranger) instrumentalisées par Kobayashi et sa clique, le film montre comment l’unité peut se reconstituer par delà les barrières culturelles et linguistiques. Au-delà des multiples gags et clins d’œil qu’il suscite, le jeu sur le langage et ses traductions (ou pas) a ainsi valeur de symbole : essayer de comprendre l’autre, c’est mettre en œuvre une forme d’empathie… Et L’Île aux chiens de délivrer, sans avoir l’air d’y toucher, une jolie leçon de vivre ensemble.

Vital Philippot et Philippine Le Bret

[L'île aux chiens de Wes Anderson. 2018. Durée : Distribution : Twentieth Century Fox France. Sortie le 11 avril 2018]

Pour aller plus loin :
Télécharger notre dossier pédagogique (Primaire, Collège)

Posté dans Dans les salles par zama le 13.04.18 à 14:22 - Réagir

L'île aux chiens : le dossier pédagogique

L’Île aux chiens de Wes Anderson

Neuvième film de Wes Anderson, L’Île aux chiens témoigne, une fois de plus, de la formidable capacité de renouvellement du réalisateur américain. Après avoir exploré l’âge d’or d’une Mittel-Europa d’opérette dans Grand Budapest Hotel, le réalisateur de La Famille Tennenbaum et La Vie aquatique nous transporte dans un Japon rétro-futuriste pour nous conter une rocambolesque aventure canine. Il renoue pour ce faire avec la technique d’animation image par image déjà utilisée pour Fantastic Mr Fox, poussée ici à un degré de sophistication et de splendeur visuelle rarement atteint.
Hommage vibrant (et goguenard) au pays du Soleil Levant et au meilleur ami de l’homme, qui sous ses dehors de films d’aventure et son humour délicieux, délivre un message plus profond qu’il n’y paraît, L'île au chiens est aussi une véritable corne d'abondance pédagogique, tant le film regorge de thématiques et de références. Accessible en version française dès le Cycle 3, le film permettra de travailler en interdisciplinarité au Collège : Lettres, Éducation à l'image, Géographie, initiation aux Langues Vivantes, Anglais, SVT, Technologie.

Notre dossier pédagogique multiplie les approches et les mises en activité pour tirer le meilleur parti du film : il propose aux élèves de s'initier à la culture japonaise (et d'écrire un haïku !), de réfléchir au traitement des déchets, de réaliser un chien en matériaux recyclés, de comprendre comment fonctionne un vaccin, d'analyser un pastiche de western, etc.

L'Île aux chiens de Wes Anderson, au cinéma le 11 avril

Le dossier pédagogique de Zérodeconduite (31 pages, PDF)

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 03.04.18 à 12:29 - Réagir

Au revoir là-haut : une adaptation spectaculaire, au détriment (parfois) de la subtilité

Au revoir là-haut

Qu’allait donner l’alliance annoncée entre romanesque lemaîtrien et folie dupontelesque ? On pouvait s’attendre au meilleur comme au pire du mariage entre les univers de ces deux créateurs (un romancier, un cinéaste) si singuliers. Mais l’adaptation du prix Goncourt 2013 par le réalisateur de Neuf mois ferme (son dernier film en 2012) est une indéniable réussite, qui nous plonge avec brio dans le bouillonnement politique, social et artistique des années vingt. Il faut dire que Dupontel a employé les grands moyens. Entre un casting de rêve (Niels Arestrup, Laurent Lafitte, Émilie Dequenne, Michel Vuillermoz), des effets spéciaux impressionnants et une magnifique reconstruction du Paris des années vingt, le (gros) budget du film est perceptible dès les premiers instants. La séquence d’ouverture, reconstitution d’une bataille entre Français et Allemands le jour de l’armistice, en est la preuve éclatante : à grands renforts d’explosions et de prises de vue aériennes, Dupontel nous immerge de manière saisissante dans l'expérience combattante de la Première Guerre Mondiale.

Mais ces grands moyens auraient été employés en pure perte sans le talent d’Albert Dupontel. La narration très resserrée choisie par le réalisateur imprime au film un indéniable souffle romanesque, tandis que l’habile navigation entre burlesque et tragique rend le film insaisissable – et d’autant plus plaisant. Ce mélange des genres est encore renforcé par la survenue des masques, qui appartiennent eux au registre de la poésie. Ces masques sont un jeu autant qu’un émerveillement, et ancrent encore un peu plus le film dans son époque en faisant référence aux principaux courants artistiques des années vingt. L’extraordinaire travail de Cécile Kretschmar, leur créatrice, rapproche ainsi Au revoir là-haut des Yeux sans visage de Georges Franju (1960). L’ambition de Dupontel a cependant un revers : le film tend à la boursouflure, au risque de substituer le spectaculaire à la finesse. Le roman de Pierre Lemaître est parfois réduit à son aspect le plus schématique (les méchants, les gentils, les péripéties), sans que ne soient développées les subtilités qui font sa force stylistique et émotionnelle. C’est notamment le cas de l’arnaque aux monuments aux morts, réduite dans le film à un simple moyen de subsistance pour les deux héros alors qu’elle possédait un fort caractère politique et symbolique dans le roman (pour une analyse historique de cette floraison de monuments commémoratifs voir l’article « Les Monuments aux morts » d’Antoine Prost dans Les Lieux de Mémoire de Pierre Nora). Le besoin de vengeance envers ceux qui ont déclenché la guerre, ont aimé la faire, ou en ont profité est aussi bien moins marqué chez Dupontel que chez Lemaître. On regrettera également que certains morceaux de bravoure du roman soient réduits à leur pure dimension narrative, ainsi de la scène de l’ensevelissement de Maillard (tombé dans un cratère, il se retrouve enterré vivant, obligé de respirer dans la gueule d’un cheval mort). Ce qui donnait lieu dans le roman à un moment d’anthologie littéraire, une pause narrative hallucinante (qui justifiait, à elle seule, le prix Goncourt attribué à Pierre Lemaître), n'est plus ici qu'une péripétie parmi d'autres.

Ces comparaisons entre le film et le roman sont évidemment le premier intérêt pédagogique du film. Au sein de la séquence consacrée en Lettres au « Personnage dans le roman du XVIIe siècle à nos jours » (Première), on pourra grâce au film s’interroger sur la transposition cinématographique d’un roman, et ainsi réfléchir aux choix que doit faire un scénariste lorsqu’il adapte une œuvre littéraire. La présence des gueules cassées et le jeu autour des masques permettra par ailleurs d’intégrer le film à l’objet d’étude « La question de l’homme dans les genres de l’argumentation ». Les professeurs de Lettres pourront ici s’intéresser à la frontière entre le monstre et l’humain. Enfin, le film paraît tout à fait adapté à une exploitation dans l'enseignement d'exploration Littérature et société – d’autant que la commémoration des cent ans de la Grande Guerre rend le film d’actualité. Le dossier pédagogique proposé sur le site du film propose d'autre pistes de travail, notamment au Collège, et de nombreuses ressources

Philippine Le Bret 

Merci à Caroline Hecker et Renée Marmonnier, professeures de Lettres, pour leur contribution à cet article

[Au revoir là-haut d'Albert Dupontel. 2017. Durée : 117 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 25 octobre 2017]

Pour aller plus loin :
Le site officiel du film (modules vidéo, entretien avec A. Dupontel et Pierre Lemaître et dossier pédagogique)

Posté dans Dans les salles par zama le 25.10.17 à 11:24 - Réagir

Rodin : un si gentil monsieur

Rodin

C'est donc à Jacques Doillon qu’il est revenu de rendre l’hommage cinématographique de rigueur à Rodin, pour le centenaire du sculpteur de génie. Avec Vincent Lindon dans le rôle-titre, on comptait sur un grand film magnifiant le geste artistique, le personnage ogresque à l'image de ses œuvres imposantes, et les méandres de la création. Las, Rodin devient sous l'œil du réalisateur un très gentil monsieur, habité par son désir pour les femmes, les faisant souffrir, comme lui-même souffre, mais recousant un bouton après avoir enguirlandé, Rose, sa régulière.
Le film s’ouvre en 1880, avec la commande faite à Rodin (il a alors quarante ans) de la Porte de l'Enfer, pour s'achever sur l'érection de son Monument à Balzac chez lui à Meudon au début du XXème siècle, projet qui a essuyé refus et moqueries. Entre-temps, Rodin aura aimé sa muse-élève, Camille Claudel, aura travaillé avec elle et s'en sera séparé. Entre l'enfantine Camille (on pourra regretter le jeu de nymphette trop contemporain d'Izia Higelin) et l'immature Rose (monumentale Séverine Caneele), Rodin ne semble pas en proie à un déchirement profond, même si le réalisateur "soigne" le contraste entre les deux femmes, peignant l'une en sculptrice au regard avisé et sûr et l'autre en matrone cousant et jouant à la poupée. Mais quand il est avec une femme, qu'elle soit intelligente ou pas, Rodin l’est entièrement, et Doillon essaie de réhabiliter Rodin en amoureux sincère, voire en érotomane « honnête ».
On ne s'intéresserait pas autant à cette dimension, si elle ne dominait le film d'une couleur sentimentale désuète. Le huis-clos réduit le contexte artistique et historique de l'époque à quelques apparitions (Cézanne, Monet) trop brèves pour ne pas paraître saugrenues. Doillon nous montre un artiste qui cherche sa voie sans essayer d'achever ses sculptures, en butte avec une représentation esthétique officielle, dont on sait qu'elle aura douché les ambitions de plus d'un génie artistique, (voir L'Œuvre de Zola). Les séquences de travail des matériaux ne convainquent pas, Rodin étant plus montré comme un tritureur de glaise que comme un façonneur de chair, ce qu'il a été indéniablement. Les gros-plans sur ses mains caressant des troncs d'arbre ridés ne suffisent pas à faire éprouver au spectateur la dimension alchimique ou mystique qui auréole ses créations. Le seul beau moment du film consiste néanmoins en une érection, celle de son mal-aimé Balzac qui prend dans le jardin de Meudon, des reliefs magiques, comme si le réalisateur était plus doué pour l'ekphrasis (description d'une œuvre d'art) que pour figurer le mythe de Pygmalion. Le spectateur gardera l'image d'un Rodin bien gentil, que les femmes harcèlent alors qu'il tente de créer, même si le film parvient à laisser deviner la modernité absolue de ses oeuvres, qui auront éveillé l'œil des cubistes.

Rodin de Jacques Doillon, France, 2017, Durée : 119 mn
Sélection officielle
Actuellement en salles

Le Réseau Canopé propose un accompagnement pédagogique autour d'extraits du film.

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 26.05.17 à 09:39 - Réagir

National Gallery : entretien avec l'historien Dominique Poulot

Comment les mus?es peuvent attirer le public d’aujourd’hui devant les grandes œuvres du pass?, sans perdre de vue leurs missions de conservation et de recherche ? ? l'occasion de la sortie en salles du documentaire-fleuve National Gallery de Frederick Wiseman, que nous?avions vu et appr?ci? ? Cannes, nous avons interrog? l’historien des institutions culturelles Dominique Poulot. Pour lui, le film de Frederick Wiseman pose parfaitement les d?fis auxquels sont confront?s les grands mus?es contemporains…?

Cet entretien est extrait du n? 1 de Lumi?res sur, le suppl?ment papier de Z?rodeconduite.

Voir ?galement notre critique du film :?National Gallery, l'?cole du Regard?

Z?rodeconduite.net / Lumi?res sur : Pouvez-vous comparer la National Gallery aux autres grands mus?es europ?ens, notamment le Louvre ?

Dominique Poulot : La collection de la National Gallery ne se diff?rencie pas tellement de celles des grands mus?es europ?ens ou mondiaux. De pr?tention universelle et encyclop?dique, elle offre un exemple de chaque ?cole et t?moigne de la volont? de constituer une histoire g?n?rale de la peinture. La National Gallery repr?sente n?anmoins un ? go?t anglais ? tout comme le Louvre repr?sente un ? go?t fran?ais ? ou italien.

Zdc / LS :?Qu’avez-vous pens? de la mani?re dont Frederick Wiseman filmait le mus?e…

DP :?Il le montre comme une petite ville, une petite communaut?, ? l’instar de ce qu’avait fait Nicolas Philibert dans La Ville Louvre (1990). Frederick Wiseman filme avec la m?me attention aussi bien le directeur de la National Gallery et les membres du conseil d’administration que les restaurateurs, les conf?renciers ou le personnel de nettoyage. National Gallery t?moigne de la diversit? des professions au sein du mus?e, mais aussi de celle de ses publics, car le documentaire donne ? voir un ?chantillon de visiteurs qui va des jeunes enfants aux personnes ?g?es en passant par les personnes en situation de handicap.

Zdc / LS :?Plusieurs s?quences sont consacr?es aux op?rations de restauration des peintures.

DP :?Les discussions ? propos d’anciennes restaurations ou d’autres en cours de r?alisation r?v?lent les enjeux de la profession. La National Gallery a ?t? marqu?e au XIXe si?cle par une controverse sur le nettoyage des oeuvres qui a provoqu? une r?flexion collective. Certaines oeuvres ont ?t? abim?es irr?m?diablement par la suppression de couches ou de vernis. Les restaurations modernes sont r?versibles, comme l’exige la charte de Venise de 1964. On peut effacer des mois de travail en quelques minutes si on juge qu’il s’agissait d’une erreur.

Zdc / LS :?La politique culturelle du mus?e est un enjeu tr?s fort, comme en t?moigne les d?bats qui agitent le conseil d’administration.

DP :?En Angleterre comme en Europe, les budgets s’amenuisent. Les grands mus?es comme la National Gallery recherchent constamment de nouvelles ressources. Il faut souvent choisir entre des op?rations financi?rement profitables et le maintien d’une exigence ?thique. La National Gallery se situe sur Trafalgar Square, au coeur de la ville de Londres. Le mus?e se retrouve ainsi malgr? lui au centre de nombreuses manifestations, qu’elles soient commerciales, sportives (le marathon dont il est question au cours du conseil d’administration) ou politiques (ainsi la banderole visant British Petroleum, d?ploy?e par des militants ?cologistes sur la fa?ade du mus?e).

Zdc / LS :?Si le partenariat avec le marathon fait d?bat, le directeur rappelle que le personnel ?tait d’accord pour s’associer au film Harry Potter.

DP :?Le succ?s du Da Vinci Code de Dan Brown a largement profit? au mus?e du Louvre. Les lecteurs ont voulu parcourir les salles sur les pas des h?ros. Le mus?e propose m?me un parcours Da Vinci Code ? ses visiteurs. La National Gallery a jou? sur la m?me symbiose avec Harry Potter. Les mus?es tentent de se raccrocher ? l’actualit? m?diatique : le Louvre invite des artistes, des intellectuels, des prix Nobel de litt?rature pour ses manifestations.

Zdc / LS :?La danse s’invite ?galement au mus?e, comme le montre la sc?ne finale du documentaire.

DP :?L’art vivant tient une place in?dite dans les mus?es. Cela faisait d?bat dans les ann?es 70 car certains conservateurs craignaient que les visiteurs ne regardent les oeuvres que de fa?on distraite, que les tableaux deviennent un simple d?cor. Mais aujourd’hui, le spectacle vivant est entr? dans les moeurs. Les mises en sc?ne et chor?graphies s’adaptent aux galeries et valorisent les collections. Les mus?es modernes deviennent des centres artistiques g?n?ralistes. On y regarde des films, ?coute de la musique, assiste ? des spectacles, des lectures... Le film montre une autre forme de m?diation, pl?biscit?e aujourd’hui par presque tous les mus?es du monde : des coups de projecteur rapides sur une œuvre, propos?s ? diff?rents moments de la journ?e (? l’heure du d?jeuner par exemple), qui permettent d’attirer diff?rentes cat?gories de publics. On est pass? d’une m?diation longue ? des formats courts, correspondant ? ce que l’on voit sur internet ou ? la t?l?vision.

Zdc / LS :?Les milliers de visiteurs quotidiens de la Joconde au mus?e du Louvre ne lui accordent souvent que quelques secondes.

DP :?La reproduction technique, les photographies au sein des mus?es interrogent. Certains visiteurs prennent individuellement tous les tableaux en photos, ? la vol?e. En une minute trente ils couvrent toute la salle et repartent. A l’instar du mus?e d’Orsay, certains mus?es interdisent la photographie, consid?r?e comme une appropriation ill?gitime. Au lieu de se tenir debout un moment afin d’appr?cier une oeuvre, le visiteur choisit la facilit? en prenant une photo rapidement. Il existe un affrontement entre deux tendances, les partisans de l’approche br?ve, cinq minutes face ? l’œuvre, plus en phase avec les go?ts du public, et les partisans du slow (comme dans le mouvement slow food) qui veulent ralentir la consommation, la limiter ? une ou deux oeuvres par visite, en restant longtemps devant.

Zdc / LS :?La p?dagogie des conf?renciers de la National Gallery est remarquable.

DP :?Leur parole est extr?mement libre face ? l’oeuvre. Ils parlent peu d’histoire de l’art au sens acad?mique du terme. Ils tentent plut?t d’amener les visiteurs ? regarder le tableau de fa?on pr?cise. La comparaison que propose une des m?diatrices entre une figure f?minine d’un tableau et une jeune fille d’aujourd’hui envoyant un texto peut surprendre. Cet aspect de la m?diation consiste ? d?shistoriciser le tableau et jouerla carte de l’anachronisme d?lib?r?, pour rendre une certaine actualit? ? l’oeuvre. Wiseman filme aussi la strat?gie inverse : en face d’un tableau religieux du Moyen-?ge, la m?diatrice tente de faire prendre conscience ? son public des conditions mat?rielles, en particulier visuelles, dans lequel se trouvait le tableau ? l’origine. Elle leur explique qu’il ?tait vu dans la p?nombre, ?clair? ? la bougie et que les figures surgissaient de mani?re quasi magique. Au Louvre, c’est totalement diff?rent, les conf?renciers et conf?renci?res tiennent des discours plus acad?miques, de grande qualit? certes, mais qui sont semblables ? ceux qu’on re?oit ? l’?cole. Ce sens de la vulgarisation manque aux mus?es fran?ais. Les mus?es anglais et am?ricains b?n?ficient peut-?tre de moyens et de r?flexion plus cons?quents...???

Dominique Poulot est sp?cialiste de l’histoire du patrimoine et des mus?es. Professeur ? l’Universit? Paris 1 Panth?on-Sorbonne, il a notamment ?crit Patrimoine et Mus?e : l’institution de la culture, Paris, Hachette, collection Carr? Histoire, en 2001 et Mus?es en Europe : une mutation inachev?e?(avec Catherine Ball?), Paris, La Documentation fran?aise, en 2004.

Propos recueillis par Magali Bourrel?

Posté dans Entretiens par zama le 08.10.14 à 12:35 - Réagir

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