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Corporate : Naissance de l’empathie

A voix haute

Avant même que n’apparaisse à l’écran la première image de Corporate, un court texte explique au spectateur que si les personnages du film sont fictifs, les méthodes qu’il décrit sont, elles, bien réelles. Ce carton liminaire souligne d’emblée la portée politique au long-métrage de Nicolas Silhol, qui rappelle aux séries de suicides de salariés qui ont touché ces dernières années des entreprises comme France Telecom-Orange ou Renault, et plus généralement à la dénonciation des dérives contemporaines du management.
Politique, le film l’est aussi en ce qu’il fait écho à l’un des thèmes qui onteu animé la récente campagne présidentielle : le sens du travail. Corporate en donne une interprétation très sombre, mettant en scène une activité vidée de toute substance. Alors que le film se déroule presque intégralement dans les locaux de l’entreprise Esen, où travaille l’héroïne, le spectateur ne saura jamais vraiment ce que produit cette multinationale : l’entreprise apparaît ainsi comme une machine qui fonctionne à vide, toute entière tournée vers son propre fonctionnement et contre ses propres agents.
Le film présente le travail au sein de cette entreprise comme une activité déshumanisante (thème souligné par les décors et les costumes, ainsi que par un travail sur le son qui rend les locaux d’Esen plus silencieux qu’un cimetière), qui amène les employés à renoncer à toute forme d’empathie au profit de rapports de force : cette annihilation des relations interpersonnelles au profit de jeux de pouvoir contamine même la vie privée de l’héroïne, responsable des « ressources humaines » qui se comporte avec son mari comme avec ses collègues.

Mais aussi désespéré qu’il soit, Corporate n’oublie pas de ménager une lueur d’espoir. On est bien évidemment loin du happy end – qui serait indécent pour un film s’ouvrant sur un suicide – mais Nicolas Silhol construit une héroïne qui renoue progressivement avec son humanité. Lorsqu’on découvre Émilie Tesson-Hansen (Céline Salette), elle apparaît pourtant comme la parfaite incarnation de ce travail insensé. On l’aperçoit derrière une vitre partiellement teintée, de sorte qu’on voit mal son visage, et on l’entend débiter, d’une voix très froide, un discours vide de sens à une employée en souffrance. L’enjeu du film est ainsi de créer un point de rencontre entre cette héroïne apparemment antipathique et le spectateur. Ce rapprochement passe par le scénario, avec la prise de conscience par l’héroïne de la cruauté du système à laquelle elle participe, mais il est surtout induit par la mise en scène (à mesure que le film avance, les gros plans sur le visage d’Émilie Tesson-Hansen se multiplient, ce qui permet peu à peu d’adopter son point de vue) et l’interprétation. Ainsi, du côté de l’héroïne comme de celui du spectateur, l’empathie renaît.

Par l’habileté avec laquelle il traite son sujet, Corporate s’inscrit dans la lignée de films comme Ressources humaines de Laurent Cantet ou Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout. Il s’adapte donc parfaitement au programme de Sciences Économiques et Sociales. On pourra, en partant du film, s’interroger sur les questions de sécurité de l’emploi, d’organisation des rapports sociaux au sein de l’entreprise, et d’institutionnalisation de la relation de travail. Le film pourra également permettre d’aborder la question du genre dans le monde du travail, le fait d’avoir choisi une héroïne étant loin d’être fortuit.

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de Sciences Économiques et Sociales, pour sa contribution à cet article

[Corporate de Nicolas Silhol. Durée : 95 mn. Distribution : Diaphana Distribution. Sortie le 5 avril 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 28.04.17 à 16:09 - Réagir

Retour à Forbach : mémoire de nos terres

A voix haute

Forbach : un nom qui évoque la désindustrialisation forcée des bassins miniers, la désertification des centres-villes et la montée du Front National. Inquiet de la percée de l’extrême-droite aux élections municipales de 2014, le réalisateur Régis Sauder revient dans la ville de son enfance, trente ans après l’avoir fuie. Tourné sur plus de deux ans, son Retour à Forbach mêle journal intime, réflexion politique et œuvre de mémoire.
Il y a, au départ de Retour à Forbach, une colère immense : la colère d’un ancien enfant de la ville effaré de voir celle-ci trahir sa mémoire. En mars 2014, le frontiste Florian Philippot arrive en tête du premier tour des élections municipales à Forbach. Le cinéaste Régis Sauder (Nous, princesse de Clèves), qui y a vécu jusqu’à ses 18 ans, signe alors pour Libération une tribune très virulente, dans laquelle il dénonce « la victoire de l’obscurantisme, de l’oubli, de la négation de la pensée ». Depuis, la colère ne s’est pas atténuée, mais le réalisateur a compris que celui qui était parti de Forbach (lui) ne pouvait condamner avec autant de violence ceux qui y étaient restés.

Retour à Forbach n’est donc pas une œuvre à charge. À la manière d’un sociologue (on pense d’ailleurs très fort au magnifique Retour à Reims de Didier Eribon, auquel le titre du documentaire rend hommage), Sauder ausculte son sujet, et cherche à expliquer comment une ville autant marquée par le nazisme et engagée depuis toujours dans l’accueil des immigrés en est venue à voter aussi largement pour un parti de l’extrême-droite nationaliste. Sa caméra s’attarde ainsi sur des puits à charbon délabrés, signes visibles d’un chômage qui a frappé de plein fouet, et sur les rues vides du centre-ville, où les stickers « Génération identitaire » côtoient les affichettes « À vendre ». Dans la bouche des habitants qu’il interroge, on entend les promesses non-tenues, l’abandon des services publics, et la ville qui se meurt. Quelques semaines après la sortie de Chez Nous, dont on pouvait analyser qu’il échouait à parler aux électeurs du Front National, contrairement au souhait proclamé de son Lucas Belvaux, Retour à Forbach se distingue par une subtilité et une prise de distance qui rendent le film plus à même de s’adresser à tous. Régis Sauder n’impose rien, il interroge.

Là où le film pêche, c’est qu’il tente d’en dire trop. Trois fils narratifs structurent ce Retour à Forbach : le récit de l’enfance du réalisateur, enfance marquée par l’exclusion et la honte ; l’histoire de la ville, terre frappée de plein fouet par le nazisme devenue terre d’accueil ; et une tentative d’explication de la percée du Front National. Mais en voulant mêler ces trois thèmes, Régis Sauder se trouve parfois obligé d’abandonner certaines de ses réflexions en cours de route, et laisse à d’autres moments le spectateur en pleine confusion, une confusion particulièrement perceptible dans les choix sonores. Certains passages conjuguent bruits d’ambiance (qui racontent l’atmosphère de la ville), paroles d’habitants (témoignant de leur vie à Forbach) et musique métal (douloureux et virulent cri de colère des jeunes Forbachois qui l’ont composée). Il devient alors difficile pour le spectateur de tout suivre, de sorte que le sens finit par se perdre.

Les moments de grâce naissent quand Régis Sauder s’en tient à une certaine sobriété, et laisse simplement parler ses témoins ou ses images. C’est notamment le cas d’une séquence où il interroge la directrice de l’école de Forbach. Celle-ci montre à la caméra – et donc au spectateur – l’étendue verte qui remplace les tours dans lesquelles elle a grandi, saisissante illustration d’un passé dont on a voulu faire table rase. Elle évoque la misère noire de son enfance, les coupures d’électricité qu’elle subissait à l’époque et la honte qu’elle avait d’être pauvre. La complexité de l’identité de cette femme – qui se souvient avec émotion de la cité dont la simple vue lui donnait parfois mal au ventre quand elle était enfant – rend son propos poignant. On est là au plus près de l’intention exprimée par le cinéaste : filmer pour ne pas oublier, et pour qu’ainsi le futur puisse se construire de manière plus apaisée. C’est d’ailleurs sur une note d’espoir que se termine ce Retour à Forbach : la maison de ses parents vendue, Sauder filme le petit garçon qui occupe désormais sa chambre d’enfant. Un sourire, le soleil et un signe de la main : comme une promesse.
Ainsi, malgré ses faiblesses, Retour à Forbach pourra intéresser les professeurs de Sciences économiques et sociales. Régis Sauder décrit en effet dans son film les conséquences du chômage sur le tissu social, la façon dont le second se désagrège à cause du premier. En classe de Première, Retour à Forbach permettra donc d’évoquer les questions de cohésion sociale. En Terminale, le film s’intègrera au programme de sciences politiques, pour étudier les processus de socialisation politique et notamment le lien entre territoires et pratiques électorales.

Philippine Le Bret
Remerciements à Florence Aulanier pour sa contribution à la rédaction de cet article.

[Retour à Forbach de Régis Sauder. 2016. Durée : 78 mn. Distribution : Docks 66. Sortie au cinéma le 19 avril 2017] 

Posté dans Dans les salles par zama le 18.04.17 à 16:54 - Réagir

À voix haute : ce que parler veut dire

A voix haute

Tout commence avec un silence. Le silence qui précède les mots, celui des mains qui tremblent, des feuilles auxquelles on jette un dernier regard fébrile. Et puis soudain, l’inspiration. Ceux qui prennent leur souffle et rassemblent leurs idées s’appellent Eddy, Leïla, Elhadj ou encore Souleïla. Ils étudient en Seine-Saint-Denis, sont issus de milieux populaires, et participent au concours Eloquentia, qui élit chaque année le meilleur orateur du 93. Pendant les semaines qui ont précédé l’édition 2015, Stéphane de Freitas, fondateur du concours, et son coréalisateur Ladj Ly ont filmé ces jeunes, attentifs à leurs mots, leurs gestes et leurs histoires. Cette aventure partagée a donné naissance à un documentaire, diffusé sur France 2 en novembre 2016. 645 000 spectateurs plus tard, À Voix Haute s’est forgé une petite notoriété publique et critique, et s’offre une sortie en salles. Un succès mérité pour ce film qui démonte les clichés sur la banlieue et célèbre la liberté d’expression.

L’inspiration, c’est ce qui n’a clairement pas manqué à Stéphane de Freitas. Il a fondé il y a cinq ans le concours Eloquentia, auquel il a adjoint un programme de formation réservé à une trentaine d’élus. Ce projet, tout comme le film, était dès son origine empreint d’une volonté de faire changer le regard sur les « jeunes de banlieue » - dont les représentations dans les médias se limitent souvent à la drogue, le chômage et la délinquance. Le film s’inscrit dans la continuité de ce travail, et présente aux spectateurs des jeunes gens aussi complexes qu’attachants. Il y a Leïla, qui porte le voile et défend avec vigueur ses convictions féministes ; Eddy, qui marche chaque jour vingt kilomètres pour se rendre à l’université ; ou encore Johan, emporté par les discours de Nicolas Sarkozy alors qu’il ne croit pas un seul instant à ses idées.  Stéphane de Freitas et Ladj Ly ont donc l’intelligence de laisser les jeunes se définir par eux-mêmes, et de leur donner du temps pour le faire. C’est l’enjeu d’un des premiers exercices qu’on les voit effectuer : chacun doit, à tour de rôle, dire son nom et choisir un geste pour se définir. Ce faisant, les étudiants affirment avec force la singularité propre à chacun d’eux. Se définir, c’est aussi raconter son propre rapport à la parole. Camélia explique ainsi qu’à son arrivée à la fac, elle avait l’impression que toutes ses origines sociales (la catégorie socio-professionnelle de ses parents, les établissements « quelques peu douteux » (sic) qu’elle a fréquentés) « se dessinaient sur sa parole ». Avec des grands discours – art oratoire oblige – mais sans arrogance, À voix haute pose ainsi des questions essentielles sur le langage : les codes qui le régissent, les marqueurs sociaux qu’il révèle, et la façon dont il permet de se raconter, d’exister. En ce sens, À voix haute s’intègrera avec beaucoup de pertinence dans le programme de Français de Terminale professionnelle. L’objet d’étude « La parole en spectacle » se développe en effet autour de trois questions que le documentaire aborde : utilisons-nous seulement des mots dans le dialogue ? comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu’à la manipulation) ? qu’apporte à l’homme, d’hier et d’aujourd’hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?  En Sciences Économiques et Sociales aussi, la dimension bourdieusienne du film de Stéphane de Freitas permettra d’inscrire À voix haute dans certains thèmes du programme : au sein de l’objet d’étude « Les processus de socialisation et la construction des identités sociales », en classe de Première (autour des idées de socialisation différenciée, de stigmatisation et de comportement au sein d’un groupe), et de la séquence « Classes, stratification et mobilité sociales » en Terminale (pour parler des notions de cohésion sociale et d’inégalités).

L’inspiration, c’est aussi le souffle qui porte ce documentaire. On rit, on pleure, et l’on finit par ne plus savoir si l’on pleure de rire, d’émotion ou d’espoir. À voix haute fait en effet preuve d’un très efficace sens du rythme, assemblant avec subtilité les scènes de formation, filmées parfois comme des matchs de boxe, les instants comiques, et les séquences intimes. On ne peut empêcher les larmes de couler quand Leïla, la voix étranglée, évoque la mémoire d’Ibrahim Kachouch, opposant syrien assassiné en juillet 2011. Quelques instant plus tard, on s’esclaffe lorsque les étudiants jouent une dispute de couple avec pour seuls mots des noms de fruits et de légumes. On reprendra donc, pour conclure, les mots de Bertrand Périer, avocat et professeur au sein de la formation Eloquentia : avant, quand on voulait manifester son attachement à la liberté d’expression, on disait : « Je suis Charlie ». En sortant de la salle de cinéma, on pourra aussi dire : « Je suis Saint-Denis ».

[À voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. 2016. Durée : 99 mn. Distribution : Mars films. Sortie au cinéma le 12 avril 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.04.17 à 10:53 - Réagir

Le Concours : entretien avec Hugues Draelents

Spécialiste des inégalités scolaires, le sociologue Hugues Draelants a visionné pour Zérodeconduite le film de Claire Simon, Le Concours (au cinéma le 8 février). Il analyse le système de sélection décortiqué par le film, dont les principes, loin de concerner la seule FÉMIS, sont communs à toutes les « grandes écoles », spécificité du système scolaire français.

Sur l’affiche du Concours, on peut lire cette phrase : « Tous égaux, mais seuls les meilleurs... » Est-il vrai que les seuls les meilleurs intègrent la Fémis et les autres grandes écoles françaises ?

C’est en tout cas l’objectif affirmé par les grandes écoles, car c’est ce sur quoi repose leur légitimité. Elles opposent leur mode de fonctionnement, qui privilégie – affirment-elles – la méritocratie et l’égalité des chances, au système de l’Ancien Régime, qui était fondé sur les privilèges. Mais sous des dehors méritocratiques, on constate en fait que seule une minorité de privilégiés parvient à accéder aux grandes écoles. Les classes populaires en sont très largement exclues. Cela ne veut pas dire que les candidats reçus manquent de mérite bien sûr. Mais les grandes écoles ne parviennent pas à embrasser la diversité sociale de la population française. Il faudrait plutôt parler d’une « méritocratie de classes » : la méritocratie, oui, mais seulement pour certaines classes sociales.

 Qu’est-ce qui, dans le concours de la Fémis, vous semble être un frein à la diversité ?

La première barrière intervient avant même le début du concours, c’est celle de l’auto-sélection. La plupart des jeunes issus de milieux populaires n’envisagent même pas de se lancer dans des études ou une carrière artistiques. On peut ensuite identifier des barrières à chaque étape. La première épreuve éliminatoire, le dossier d’enquête, est réalisé par les candidats chez eux. On peut donc imaginer que ceux qui ont des proches dans le milieu du cinéma, ou avec une sensibilité artistique, vont être avantagés. D’ailleurs, dans une des scènes du film, des jurés soupçonnent un des candidats, dont le dossier d’enquête est excellent (l’un des jurés parle d’une « envergure exceptionnelle ») mais l’analyse filmique déplorable (« une pensée mal dégrossie » dit un autre juré), de n’avoir pas rédigé lui-même son dossier. C’est un cas extrême, mais de manière générale la capacité à mobiliser des réseaux et la connaissance du milieu du cinéma sont des avantages qu’ont les élèves les plus favorisés.
La deuxième épreuve consiste en l’analyse d’un extrait de film. Dans Le Concours, le passage soumis aux candidats est tiré d’un film de Kurosawa. Le cinéma de Kurosawa est un cinéma d’auteur assez pointu, qui renvoie à la culture légitime qu’est celle des classes dominantes. Cela avantage également les candidats des milieux sociaux favorisés, qui ont un certain bagage culturel et qui sont plus susceptibles d’avoir déjà vu le film.

 L’essentiel du film porte sur les épreuves orales.

Les oraux sont de loin les épreuves les plus discriminantes. La capacité à parler de soi et l’aisance à l’oral sont des compétences beaucoup plus développées dans les milieux aisés que dans les classes sociales défavorisés. Il y a d’ailleurs une forme d’injonction paradoxale dans ces oraux. D’un côté, les jurés recherchent l’authenticité, mais écartent des candidats parfaitement sincères. Ce que l’on comprend, c’est qu’il faut donner une réponse qui soit, de préférence, authentique, mais qui soit surtout la bonne réponse. À choisir, les jurés privilégient les candidats qui maîtrisent pleinement l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes (voire qui jouent un rôle) mais qui proposent des réponses conformes à leurs attentes. Même si, bien évidemment, l’idéal pour emporter l’adhésion du jury est de lui faire entendre ce qu’il veut entendre sans que cela ne sonne comme un discours formaté.

Pourtant les jurés semblent soucieux de faire place à l’altérité, et de préserver l’égalité entre les candidats…

En effet, et je pense d’ailleurs qu’il faut souligner une différence entre le concours de la Fémis et les concours des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs. À la Fémis, les jurés cherchent une personnalité, une motivation. Le concours n’est pas centré sur des connaissances scolaires. On sent aussi que les jurés font de leur mieux pour laisser place à l’altérité. 

Mais cet idéal de diversité reste un vœu pieux (sauf pour la parité filles/garçons) car les conditions institutionnelles et organisationnelles du concours ne permettent pas de le mettre effectivement en place. Le principal problème vient du fait que les critères de sélection sont laissés à l’appréciation du jury. Il n’y a pas de grille d’évaluation qui permettrait de juger les candidats de manière plus objective. « On va plier l’arithmétique à nos désirs », dit d’ailleurs l’un des jurés. Or cette subjectivité laisse beaucoup de place au mimétisme social entre sélectionneurs et sélectionnés : les jurés cherchent des jeunes qui leur ressemblent, et d’ailleurs on les voit s’attendrir quand ils découvrent un candidat auquel ils s’identifient. Et comme il n’y a pas beaucoup de diversité parmi les jurés…

Pourquoi les membres du jury privilégient-ils des candidats qui leur ressemblent ?

Je pense que ce mimétisme social est constitutif de l’identité de l’école. Au début du film, on entend un des intervenants expliquer que la Fémis est une école sans professeurs et sans cours, et c’est donc à la profession de prendre les décisions. Mais la profession, ce qu’elle cherche, c’est à se reproduire. C’est en tout cas ce que je vois dans le film : l’école semble plus soucieuse de se perpétuer que de se transformer. La Fémis est considérée comme une école prestigieuse, de très nombreux candidats se présentent chaque année à son concours : puisque « tout va bien », pourquoi devrait-elle se remettre en question ?

Le film de Claire Simon propose donc un tableau très critique de la Fémis ?

Du fait de son dispositif, le film contient une dimension critique. D’habitude, quand on passe un concours, on assiste aux épreuves et aux résultats, mais pas à ce qu’il se passe entre les deux. Là, en tant que spectateur du film, on devient observateur des délibérations, et on découvre que les membres du jury doutent, s’interrogent, débattent.
Je trouve intéressant que l’institution ait accepté d’être ainsi dévoilée. D’un côté, on voit que le processus est le plus objectif possible, que les jurés remplissent leur rôle de manière consciencieuse. Mais les failles de ce dispositif nous apparaissent tout de même clairement. Le film montre par exemple que les jurés ne maîtrisent pas tous les critères de sélection, en particulier l’apparence des candidats. À deux reprises, on voit des jurés être charmés par des candidats au physique agréable, sans qu’aucun d’eux n’en ait conscience ! On prend donc la mesure de la distance qui existe entre l’image que l’on peut avoir des concours, perçus comme des processus de classement impartiaux et bien ordonnés, et leur réalité, faite d’incertitude et de subjectivité. Cela est d’ailleurs vrai de tout concours, pas seulement de celui de la Fémis.

Plus généralement, quelles sont les barrières qui empêchent certains élèves d’accéder aux grandes écoles ?

L’anticipation et l’accès à l’information sont les premières barrières qui arrêtent les élèves issus de milieux populaires. Pour intégrer une classe préparatoire, passage quasi obligé pour intégrer une grande école, un lycéen doit avoir des notes excellentes depuis la classe de Seconde. Cela signifie qu’il faut anticiper, ce qui n’est possible que lorsqu’on est issu d’une famille qui envisage la possibilité qu’un jour son enfant intègre une grande école – autrement dit, les familles les plus favorisées. Le parcours scolaire a aussi son importance : pour intégrer une prépa, il est préférable d’avoir étudié dans un grand lycée parisien que dans un petit lycée de province. 
Les barrières mentales sont tout aussi importantes. Quand on est issu d’un milieu défavorisé, on ne va pas forcément oser aller vers les grandes écoles. Et puis les concours en eux-mêmes ne sont pas adaptés aux classes populaires, ce qu’on a bien vu dans le cadre du concours de la Fémis.
Le système des grandes écoles n’est donc pas très ouvert socialement. Mais il est très compliqué de faire évoluer les grandes écoles, car le système est perçu comme efficace, et les élites qui en profitent n’ont pas intérêt à le changer.

De nombreuses politiques ont pourtant été mises en place pour accroitre la diversité. Quel en est l’intérêt pour les grandes écoles ?

Grâce aux programmes d’égalité des chances, les grandes écoles montrent qu’elles ont entendu la critique qui leur est adressée. Elles cherchent ainsi à affermir leur légitimité, tout en gardant la main sur le changement. Les grandes écoles évoluent de manière superficielle, sans toucher au cœur de leur fonctionnement. Cela évite que le pouvoir politique ne vienne imposer ses critères de changement, voire qu’il ne remette en cause l’existence même de ce système. « Changer pour mieux reproduire » en quelque sorte. 

Mais ces dispositifs sont-ils efficaces ? Est-ce qu’ils renforcent véritablement la diversité au sein des grandes écoles ?

Au niveau individuel, ces dispositifs changent des vies, ce qui n’est pas rien ! Ils permettent à des jeunes d’avoir un parcours qu’ils n’auraient pas pu avoir sans ces dispositifs. Mais au niveau macro, ils ne permettent pas de renouvellement profond des élites scolaires et sociales.

Il faudrait donc repenser entièrement l’accès aux filières d’élite ?

Je pense qu’il faudrait surtout revaloriser l’université, qui est aujourd’hui le parent pauvre de l’enseignement supérieur. Si l’on rapporte au nombre d’élèves, l’université dispose de beaucoup moins de moyens que les classes préparatoires et les grandes écoles. Alors même que l’université, elle, est diversifiée. C’est donc là qu’il faut agir : renforcer les moyens, et mieux orienter les étudiants pour éviter de gâcher les ressources [car beaucoup d’étudiants échouent faute d’intérêt pour la filière dans laquelle ils ont été orientés, ndlr]. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie volonté politique de revalorisation des universités : la plupart des responsables politiques français sont justement issus de ces grandes écoles.

Est-ce qu’on pourrait aussi envisager d’imposer des quotas aux grandes écoles ? La Fémis l’a fait sur la question de la parité, et il y a désormais autant de femmes que d’hommes parmi leurs étudiants…

De manière générale, on constate un rejet très fort des quotas en France. Imposer des quotas de diversité produirait une opposition probablement virulente, et délégitimerait les étudiants issus de ces quotas. Je pense qu’il faut plutôt privilégier la diversification des voies d’accès aux grandes écoles, à l’image des Conventions d’éducation prioritaires mises en place par Sciences Po, qui permettent à des élèves défavorisés d’accéder à l’école sans passer le concours. Ce qui n’est pas forcément facile à faire accepter aux grandes écoles : certains élèves admis par des voies « secondaires » - dont la sélectivité est jugée moindre - sont parfois regardés de haut par ceux qui ont réussi le concours, ce qui crée des clivages au sein des écoles, et contrevient à l’esprit de corps qu’elles essayent de susciter.

Comment expliquer le prestige dont jouissent les grandes écoles françaises ? 

Ce prestige est d’abord lié à l’histoire de ces écoles, qui est directement liée (en tout cas pour certaines) à des moments marquants de l’histoire de France – l’ENS et Polytechnique ont par exemple été fondées après la Révolution. Ce prestige naît aussi de la localisation des grandes écoles, au cœur des lieux de pouvoir. Ce n’est pas un hasard si Sciences Po, qui était au départ une école politique, a ses locaux dans le 7e arrondissement de Paris, là où se trouvent la plupart des institutions politiques. Les anciens élèves enfin jouent un rôle majeur : ces personnages importants de la vie scientifique, politique, économique ou littéraire deviennent des figures mythiques régulièrement mobilisées par les écoles dans leurs stratégies de communication.

Y a-t-il, en France plus qu’ailleurs, une tradition de la sélection ?

Il s’agit d’un système très français, même si ça ne se fait pas qu’en France. La France croit encore en ce mythe républicain du concours comme symbole de l’égalitarisme. C’est d’ailleurs ce marqueur symbolique très présent dans l’imaginaire collectif qui permet au système de perdurer malgré les critiques.
Je dirais aussi que la particularité de la France est que tout se joue très tôt : le diplôme marque fortement la carrière professionnelle d’un individu. Un professionnel peut avoir beaucoup de mérite mais être plafonné (en termes d’opportunités et de salaire) s’il n’a pas fait la bonne école. C’est très frappant, car cela signifie que le concours qu’une personne passe à seulement 20 ans détermine en partie sa trajectoire professionnelle. Il y a peu de secondes chances en France, le jeu professionnel est beaucoup plus ouvert dans d’autres pays.

Au-delà de l’inégalité que ça engendre, pourquoi est-ce un problème pour une société de n’avoir que des élites issues de milieux privilégiés ?

Cela crée des problèmes de représentativité, qui sont particulièrement frappants au niveau politique. Avec un Parlement composé uniquement d’hommes blancs de 50 ou 60 ans, est-on sûr que les intérêts collectifs de la société seront représentés au mieux ? Le divorce souvent évoqué entre le peuple et ses élites trouve là une de ses sources.
Et il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société qui érige l’égalité des chances méritocratique en valeur fondamentale. Si les élites sont toutes issues de milieux privilégiés, la promesse faite à chacun d’une possibilité de s’élever socialement par l’école ne tient plus. Et je ne pense pas qu’on puisse bafouer longtemps une des valeurs fondamentales de notre démocratie.

Hugues Draelents est sociologue et professeur à l’université de Louvain en Belgique. Il est spécialiste des politiques et des organisations scolaires, ainsi que des inégalités liées à l’école. Parmi ses publications : Les écoles et leur réputation (De Boeck, 2016), L’identité des établissements scolaires (Presses universitaires de France, 2011) ; « Les effets d'attraction des grandes écoles. Excellence, prestige et rapport à l'institution » (Sociologie, 2010/3, vol.1)

Posté dans Entretiens par zama le 07.02.17 à 08:21 - 1 commentaire

Lumières sur Le Concours

Le Concours

"Tous égaux, mais seuls les meilleurs…" Cette promesse, dite de la méritocratie républicaine, est au cœur de notre pacte social. Elle risque d'être aussi sous le feux des débats consacrés à l'éducation de la prochain présidentielle, les évaluations internationales se succédant pour pointer, a contrario, l'inégalitarisme de notre système scolaire. Le documentaire de Claire Simon, Le Concours (en salles le 8 février), tombe avec d'autant plus d'à propos. Radiographie patiente et impassible (à la manière d'un Depardon ou d'un Wiseman) du processus de sélection à l'entrée de de la grande école de cinéma nationale, la Fémis, le film porte un propos bien plus large : c'est tout le système, très français, des grandes écoles qui est interrogé ici, et au-delà, cet "élitisme républicain" dont l'esprit se diffuse, de manière pyramidale, à tout notre système éducatif.

Zérodeconduite consacre son magazine Lumières Sur au Concours, multipliant les approches pour interroger le film de Claire Simon sous ses différents aspects : sociologiques, pédagogique et cinématographique…

Le Concours de Claire Simon, au cinéma le 8 février

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 20.01.17 à 12:43 - Réagir

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