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Moonlight : Black lives matter

A voix haute

Trois visages qui finissent par n’en former plus qu’un ; trois acteurs qui deviennent un seul homme ; trois époques qui construisent un destin. Le deuxième long-métrage du réalisateur américain Barry Jenkins, Moonlight, Oscar du Meilleur Film 2017, voque avec brio le parcours chaotique de Chiron, jeune Noir américain né dans un quartier difficile de Miami.

Comme l’indique sa magnifique affiche, Moonlight est tout entier centré sur la question de l’identité. Comment se construire quand on est un jeune homme noir aux États-Unis et que la société fait tout pour vous empêcher d’exister ? La réponse de Barry Jenkins est aussi pessimiste que terrifiante : pour pouvoir s’affirmer en tant qu’individu, Chiron n’aura d’autre choix que de se conformer aux pires stéréotypes sur les Noirs - dealer, délinquant, dangereux. C’est tout l’enjeu de cette narration en trois temps de la vie du héros. Alors que le spectateur découvre, dans le premier segment du film, un enfant malingre et sensible, Moonlight se conclut, dans sa troisième partie, par une métamorphose spectaculaire. En plus d'exercer l'activité de dealer, à laquelle il ne semblait pourtant pas être destiné, Chiron adulte a repris à son compte les attitudes de Juan, mentor et père de substitution : muscles saillants, fichu noir sur la tête, dents en or et grosse voiture. Si elle est flagrante dans ce dernier segment, où l’adulte ne conserve de son adolescence qu’une grande tristesse dans le regard, cette impossibilité à être soi était déjà amorcée dans les deux premières parties. On remarque ainsi tout au long du film que seules sa mère et Theresa (la femme de Juan) appellent Chiron par son prénom. Pour les autres, il est « Little », « Black » ou « Nigger », des surnoms qui, affectifs ou méprisants, expriment tous la même volonté d’enfermer Chiron dans une catégorie prédéfinie.

Ce besoin qu’ont les autres de réduire une identité complexe à une simple étiquette est encore plus flagrant quand on se penche sur la sexualité du héros. Chiron ne s’est pas encore posé la question de son orientation sexuelle que sa communauté (ses proches et ses camarades) a déjà décidé pour lui. Barry Jenkins décrit avec intelligence les difficultés d’un héros qui se découvre homosexuel, et interroge ainsi les normes de sexualité et de genre. Mais sa représentation de la vie affective et sexuelle de Chiron pose question. Pourquoi refuser, durant tout le film, de montrer frontalement les moments d’affection entre Chiron et son camarade Kevin, et ainsi s’interdire toute sexualisation du héros ? On pourra considérer que Barry Jenkins (qui partage bien des traits biographiques avec son héros, à l’exception de son orientation sexuelle) reste tributaire d’une représentation hétéro-centrée de l’homosexualité, contribuant ainsi à propager l’idée que celle-ci doit rester (au moins en partie) cachée. Mais peut-être faut-il envisager Moonlight moins comme un film sur la question homosexuelle que comme une œuvre sur la place des Noirs dans la société américaine. Le film se pose comme une parfaite traduction cinématographique du slogan « les vies noires sont importantes », le mot d’ordre du mouvement Black Lives Matter : parce qu’il s’agit d’un film dont tous les personnages sont noirs – comme le sont les habitants du quartier défavorisé dans lequel grandit Chiron ; parce qu’il tourne le dos à l’esthétique misérabiliste du cinéma social pour nimber ses personnages de lumières et de couleurs qui les magnifient, nonobstant les événements violents et traumatiques qu’ils traversent ; parce que, sur un plan plus politique, il affirme avec force combien ces vies sont mises en danger par la société américaine. Moonlight présente des personnages condamnés, au sens propre comme au figuré : Chiron n’échappera pas au destin funeste d’un enfant noir de quartier pauvre, marqué du sceau de la délinquance et de la drogue (sa mère était accro au crack, il deviendra dealer). Mais Jenkins creuse la psychologie de chacun, pour ne pas s’en tenir au stéréotype : d’abord présenté comme un dealer, qui dévaste le quartier avec le poison de son crack, Juan se révélera en père de substitution pour Chiron, à qui il donnera la force de s'affirmer. Cette psychologie complexe, doublée d’une interprétation magistrale (Mahershala Ali a d’ailleurs remporté l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle), rend le personnage déchirant, comme dans la scène bouleversante où Chiron demande à Juan de lui confirmer qu’il est bien dealer. Et le colosse de baisser alors la tête, terrassé par la honte, et de murmurer un faible « oui »…

Sur le plan pédagogique, Moonlight pourra être étudié en cours d’Anglais, en classes de Première ou de Terminale. L’objet d’études « Mythes et héros » permettra de s’interroger sur le caractère héroïque d’individus apparemment ordinaires ; la séquence « Lieux et formes du pouvoir » amènera à étudier les deux types de pouvoir représentés dans le film, celui de la rue et celui de l’argent ; et la partie « Espaces et échanges » pourra donner lieu à une discussion sur la ségrégation urbaine.

Philippine Le Bret

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’Anglais, pour sa contribution à cet article

[Moonlight de Barry Jenkins. Durée : 111 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 1 février 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 10.04.17 à 13:36 - Réagir

Les Figures de l'ombre : entretien avec l'astrophysicienne Sylvaine Turck-Chieze

Chez nous

Chercheuse en astrophysique (elle a notamment participé au lancement du satellite SOHO, toujours en observation autour de la terre) Sylvaine Turck-Chieze est aujourd’hui présidente de l’Association Femmes et Sciences, qui œuvre à la promotion des filières scientifiques auprès des filles. Pour elle, Les Figures de l'ombre illustre avec beaucoup de justesse à la fois les temps héroïques de la conquête spatiale, et les discriminations – toujours d’actualité - dont sont victimes les femmes dans le milieu scientifique.

Vous qui connaissez bien le milieu de l’exploration spatiale, pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé du film ?

Je trouve que Les Figures de l'ombre est un film extrêmement bien documenté, qui retranscrit avec justesse l'atmosphère de l'époque. Le sujet du film est doublement riche, puisqu'il s'agit d'aborder à la fois l'évolution des méthodes de travail de l'industrie spatiale, et la discrimination dont souffraient les femmes dans ces milieux. Mais c’est surtout un film très optimiste, puisqu'il montre à quel point ces femmes ont su se surpasser, contribuant ainsi à faire évoluer les mentalités. Bien sûr il y a de légers anachronismes (je pense notamment aux chaussures à talons, qui n'étaient certainement pas portées par les femmes de la NASA à l'époque), mais ils sont voulus, destinés à créer des ponts avec le temps présent.

L’une des héroïnes du film, qui est une brillante mathématicienne, est à un moment prise pour la femme de ménage. Ce genre de méprise a-t-il encore lieu aujourd’hui ?

Oui, ce genre de situation existe toujours ! En 2015, nous avions organisé avec l’association une conférence à Toulouse sur le thème : « Choisir et vivre une carrière scientifique ou technique au féminin : pourquoi, comment ? ». Beaucoup de dirigeantes étaient présentes, et la plupart ont expliqué qu’elles étaient souvent prises pour la secrétaire.

Dans le film, les mathématiques et l’ingénierie sont un moyen pour les héroïnes de faire progresser la lutte antiraciste et la lutte antisexiste. Les carrières scientifiques sont donc un moyen d’émancipation pour les femmes ?

Je pense que, si, en tant que femme, vous voulez faire progresser l’égalité, il est important de montrer les capacités dont vous êtes dotée. Une fois que vous avez fait vos preuves, personne ne peut plus dire que vous n’avez pas les mêmes compétences qu’un homme. C’est l’histoire que raconte le film : du fait de leur grande capacité intellectuelle, les héroïnes deviennent indispensables. En un sens, elles utilisent donc leur intelligence pour promouvoir leur(s) communauté(s).

Et vous personnellement, est-ce que vous avez rencontré, en tant que femme, des difficultés dans votre carrière ?

Oui, beaucoup, mais j’ai toujours réussi à m’en sortir ! Quand je faisais mes études, je n’avais pas l’impression qu’il y avait une différence entre les filles et les garçons. Mais une fois sortie de l’université, je me suis rendue compte que la plupart des filles avait disparu. Ensuite, quand je suis rentrée au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), j’étais la seule femme parmi une centaine d’hommes, donc j’étais constamment analysée, au quotidien, à tous les niveaux. Et puis, en entretien d’embauche, on m’a dit qu’en tant que femme, j’allais rapidement quitter la recherche, et qu’il valait mieux, par conséquent, embaucher un homme. Ce que j’en ai retiré, c’est qu’il faut beaucoup plus négocier quand on est une femme. Rien n’est jamais acquis. Je dirais qu’au final j’ai eu une carrière identique à celle d’un homme. Je suis rentrée dans la recherche dans les années 1970, j’ai d’abord travaillé sur la physique nucléaire, puis dans l’astrophysique. J’ai eu la responsabilité, entre autres, de la réalisation d’un instrument spatial, GOLF, et j’ai participé au lancement du satellite SOHO, qui est toujours en observation.

Existe-t-il encore aujourd’hui, en 2017, des barrières qui empêchent les femmes d’accéder aux métiers scientifiques ?

Au lycée, les filles n’envisagent pas souvent des carrières en sciences fondamentales (mathématiques physique, numérique). Elles vont plutôt là où elles pensent qu’elles auront leurs chances, en sciences du vivant, en biologie, en médecine. C’est la première des barrières. La deuxième, c’est l’existence d’un plafond verre dans le monde scientifique. Les femmes qui ont fait des grandes écoles sont reconnues, mais les autres ont du mal à faire valoir leur expérience professionnelle, alors même que les hommes y arrivent. Il faut dire qu’il n’y a que 10% de femmes qui occupent des postes de direction dans le milieu : il y a forcément moins de places que pour les hommes.

Il y a quelque chose d’assez étonnant pour nous spectateurs du 21e siècle, c’est ce métier de calculatrices qu’occupe une des héroïnes du film. En quoi consistait ce métier ?

Absolument, on ne le sait pas mais ce métier existait ! À l’époque les équipes scientifiques étaient composées d’hommes, tandis que les femmes étaient affectées à des tâches moins prestigieuses mais, comme montré dans le film, indispensables. Des tâches qui sont aujourd’hui effectuées par des machines. On avait besoin de beaucoup de monde pour pouvoir avancer, il fallait des personnes qui calculent toute la journée, donc les femmes étaient là en appui, quasiment transparentes. Par exemple, comme on le voit dans le film, le fait qu’une femme ne signe pas les travaux qu’elle avait faits était une habitude. Personnellement, il m’est arrivé que mon nom disparaisse de certains travaux que j’avais rendus.

Il fallait vraiment tout calculer à la main ?

On s’aidait notamment de ce qu’on appelle une règle à calcul, et de petites calculatrices qui ressemblaient à des machines à écrire. Mais il y avait toute une partie manuelle dans les calculs. D’ailleurs, cela produisait une ambiance que je trouve très bien restituée par le film. Aujourd’hui, comme tout le monde est sur son ordinateur, il y a un repli sur le travail individuel. Mais à l’époque, le travail se faisait de manière collective, et le chef d’équipe avait un rôle extrêmement important. C’était toujours quelqu’un de très compétent, capable de juger de la qualité des résultats de chacun. Cette forme d’organisation du travail, qui garantissait que le travail de chaque personne soit critiqué et vérifié, était particulièrement efficace.

Qu’a changé l’arrivée des ordinateurs pour le milieu spatial ?

Le film est passionnant parce qu’il montre la transition du rôle des mathématiques dans les années 1960-1970 : on commence avec le calcul théorique (résoudre des équations), puis on passe au calcul numérique (résoudre point par point des phénomènes physiques), et enfin aux ordinateurs, afin de résoudre des problèmes de plus en plus exigeants en calcul.
Les premiers ordinateurs avaient une vitesse de calcul supérieure à celle d’un humain, mais, comme on le voit dans le film, la précision de leurs calculs était médiocre. Les calculs à la main étaient bien plus précis, ce qui est capital quand la vie d’un astronaute est en jeu ! En revanche, les ordinateurs ont permis d’aller beaucoup plus loin. Faire un ou plusieurs tour(s) de Terre, la mission spatiale qui est présentée dans le film, est bien plus simple que de poser un engin sur Mars, ce qu’on fait aujourd’hui ! Les ordinateurs ont permis un progrès énorme car ils ont démultiplié les capacités de calcul et ont donc permis que l’on s’intéresse à des problèmes de plus en plus complexes. Pour vous donner un exemple, on peut aujourd’hui considérer comme variable d’un calcul « le temps sur des milliards d’années ». Avant les ordinateurs, la variable aurait plutôt été « le temps sur une semaine ». Ça nous permet d’observer un nombre extrêmement important de phénomènes physiques et d’interactions entre ces phénomènes physiques.

Les femmes ont-elles participé à cette grande révolution technologique ?

À l’époque, de nombreuses femmes très douées se savaient vulnérables, elles savaient que leur emploi était moins stable que celui d’un homme. Elles ont donc été obligées de se projeter dans le futur, et d’acquérir des nouvelles connaissances, comme la programmation. D’ailleurs, peut-être ne le savez-vous pas, mais le premier programmeur de l’histoire était une programmeuse : Ada Lovelace, qui a vécu au 19e siècle !

Le film est aussi une réhabilitation des mathématiques et de la physique, qui permettent de faire de grandes choses comme aller dans l’espace. Vous luttez également contre la « mauvaise réputation » des sciences dures ?

Je suis moi-même tellement fascinée par ces disciplines que j’ignorais qu’elles avaient mauvaise réputation ! Personnellement, quand en classe de Seconde j’ai compris ce qu’on pouvait faire en physique et que j’ai découvert les salles de travaux pratiques, la vocation m’est tombée dessus.
Mais il est vrai qu’il faut montrer aux jeunes que ces matières, qui peuvent avoir l’air rébarbatives, sont en fait une grande source de joie. Chaque matin, on se réveille avec des défis à relever. Je trouve d’ailleurs que le film montre bien cet aspect du métier : les héroïnes sont animées par des rêves et le travail qu’elles accomplissent fait rêver !
Ces sciences constituent l’essentiel de tout progrès scientifique. Tant qu’on n’a pas compris le phénomène physique ou l’erreur de calcul, on ne peut pas aller plus loin. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les appelle des « sciences fondamentales ».

Vous êtes la présidente de l’association Femmes et sciences, quel est le rôle de cette association ?

L’association poursuit deux objectifs. Le premier consiste à aller parler aux jeunes de sciences et des carrières scientifiques, pour leur en montrer l’intérêt. Les médias parlent rarement des métiers scientifiques, donc les jeunes ont du mal à se projeter, ce qui est encore plus vrai pour les filles. Notre deuxième objectif, c’est de promouvoir les femmes dans les sciences. Aujourd’hui, si on ne s’intéresse pas au sujet, on peut avoir l’impression que la mixité est partout, que l’égalité est acquise. Mais en y regardant de plus près, on réalise que seule une minorité de carrières scientifiques est investie par les femmes. L’association cherche donc à mettre en avant la mixité, en montrant qu’elle permet de construire une société plus équilibrée à tous les niveaux.

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, le 8 mars au cinéma

Le site pédagogique du film (Maths, Anglais, EMC, Histoire)

 

Posté dans Entretiens par zama le 08.03.17 à 09:34 - Réagir

Les Figures de l'ombre : le site pédagogique

Les Figures de l'ombre

Elles étaient femmes, et noires, dans l'Amérique sexiste et ségrégationniste des années 60. Elles n'en ont pas moins pris part de manière décisive, au programme spatial américain, qui devait envoyer le premier américain dans l'espace, (les Soviétiques les ayant précédé avec Youri Gagarine), et, une décennie plus tard le premier homme sur la Lune. Avec ses allures de feel-good movie, rythmé par les chansons de Pharrell Williams, Les Figures de l'ombre pourrait passer pour une aimable fantaisie hollywoodienne : l'histoire de Katherine Johnson, Mary Vaughan et Dorothy Jackson, qui travaillèrent respectivement à la NASA comme mathématicienne, programmeuse et ingénieure, n'en est pas moins rigoureusement véridique, exhumée des archives de la NASA par l'auteure américaine Margot Lee Shetterly (dont le livre vient d'être traduit en français).
À l'image de son titre américain, dont la traduction française n'a pas pu retranscrire toute la polysémie ("Hidden figures" ce sont à la fois les "chiffres cachés", ces décimales que calculaient les mathématiciennes, et ces personnages restés dans l'ombre de l'Histoire), le film de Theodore Melfi est d'une grande richesse historique : histoire géopolitique avec le déplacement de la Guerre Froide sur le terrain spatial, histoire sociale et culturelle avec la longue marche des minorités et des femmes vers l'émancipation, histoire des sciences et techniques avec les débuts de la conquête spatiale et ceux de l'informatique (le film se situe au point de bascule entre calcul humain et calcul informatique, quand le mot "computer" a cessé de désigner des humains pour s'appliquer à des machines)…
C'est à ce titre que Zérodeconduite et Réseau Canopé soutiennent le film de Theodore Melfi, et lui ont consacré un site pédagogique en ligne. Accessible dès le cycle 4 du Collège (mais le film est tout à fait adapté aussi à un public de lycéens), Les Figures de l'ombre constitue donc un beau support pédagogique pour les enseignants : il permettra à la fois d’enrichir la culture historique et scientifique des élèves, de promouvoir des valeurs fondamentales (la rigueur scientifique, le goût de l’effort, la tolérance et la solidarité), et, last but not least, de démonter quelques préjugés déjà solidement ancrés dans les jeunes esprits (« les maths ça ne sert à rien », « les sciences ça n’est pas pour les filles », etc)...

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, au cinéma le 8 mars
Le site pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 28.02.17 à 12:09 - Réagir

Une journée dans la vie de Billy Lynn : sauver le soldat Billy

Debout dans les gradins d’un stade bondé, uniforme impeccable, bras au garde-à-vous, Billy Lynn pleure. Les caméras zooment sur son visage poupin, et tout le stade s’émeut des larmes de ce jeune héros, alors que résonne l’hymne américain. Mais derrière les apparences, une autre vérité se dessine. Contrairement aux spectateurs du stade, les spectateurs du film savent que Billy Lynn ne pleure pas par ferveur patriotique. Il pleure par amour, débordé par des sentiments que son cœur ne parvient pas à contenir.

À lui seul, ce plan résume toute l’ambition formelle et politique du nouveau film d’Ang Lee. Échec commercial retentissant dans son pays – où l’on sait que nul n’est prophète – Un jour dans la vie de Billy Lynn suit, le temps d’une après-midi, les tribulations d’une unité rentrée d’Irak pour une tournée promotionnelle triomphale. L’unité Bravo, c’est son nom, compte en effet dans ses rangs le nouvel héros de la nation : le jeune Billy Lynn, tout juste 19 ans, qui n’a pas hésité à combattre l’ennemi à mains nues pour sauver son sergent, tombé entre les griffes de ces terroristes sans visage. Invités par un magnat texan à participer au spectacle de mi-temps d’un match de football, les hommes de l’unité Bravo sont reçus avec les honneurs.

Raconté au premier degré, le film aurait pu être l’œuvre du Clint Eastwood d’American Sniper, et aurait alors probablement glorifié cette exaltation du sentiment national par la guerre. Mais Ang Lee, qui avait déjà détourné de manière très réussie le genre du western (Le Secret de Brokeback Mountain), a l’intelligence de remettre en question ce grand spectacle patriotique. Par un recours quasi-systématique à des plans extrêmement serrés sur les visages de ses personnages, le réalisateur taïwanais sonde leur âme et propose à ses spectateurs de partager leur détresse. Il pose ainsi un regard extrêmement désabusé sur la fabrique de l’héroïsme, se hissant au niveau des plus grands films de guerre américains, notamment Apocalypse Now. Œuvre d’une subtilité rare, Une journée dans la vie de Billy Lynn réussit à être un film antimilitariste qui ne jette pas la pierre aux militaires. Les soldats de l’unité Bravo ne sont que des pauvres types, qui n’ont pas eu d’autre choix que de s’engager. Le héros, issu d’une famille pauvre et peu éduquée, a ainsi dû choisir entre la prison et l’armée. Le parallèle avec Apocalypse Now est frappant, puisque l’on retrouve dans les deux films l’idée que ces soldats sont les laissés-pour-compte de la société américaine. « Qu’y a-t-il d’autre que cela [la guerre] ? », se demande ainsi Billy Lynn. À ces jeunes sans avenir, la société ne propose d’autre alternative que de mourir en terre étrangère dans une guerre absurde, mise en scène par les civils.

Ainsi, si le film n’occulte pas la brutalité dont ces soldats font preuve sur le champ de bataille, il met volontairement l’accent sur la pureté de leurs sentiments. Tandis que ces jeunes se disent « Je t’aime » avant de partir au combat, tous les discours tenus par les civils sont marqués par le cynisme et l’hypocrisie : le propriétaire de l’équipe locale cherche à exploiter la vulnérabilité des soldats pour maximiser ses profits, les fans dans les gradins se complaisent dans leur patriotisme – ils « supportent les troupes » - mais sont incapables de la moindre empathie envers ces jeunes traumatisés. Ang Lee choisit de faire du stade de football un microcosme qui lui permet de représenter la société américaine dans son ensemble, et d’en proposer une vision peu reluisante. Tout dans Billy Lynn prête au désespoir : l’étalage des richesses dans ce stade gigantesque, la surabondance de nourriture, le sourire figé des pom-pom girls, la bêtise et la violence de certains supporters. Le spectateur ressent presque physiquement ce trop-plein, confronté qu’il est à une image sans cesse trop fournie, débordant de détails et de couleurs (le film a été tourné en très haute définition).

Ang Lee fait ainsi germer l’idée que, pour ces soldats paumés, la vie civile aux États-Unis est bien plus violente que la guerre en Irak. Cette idée culmine lorsqu’advient le spectacle de la mi-temps, véritable institution aux États-Unis (le show du Super Bowl a rassemblé quelques 111 millions de téléspectateurs américains le 5 février dernier). Le spectateur vit cette scène à travers les perceptions de Billy Lynn, et ressent ainsi – au moins partiellement – les effets du syndrome de stress post-traumatique. Les feux d’artifice, la musique, les chorégraphies finissent par ressembler à un champ de bataille, et cette rage avec laquelle le spectacle avance laisse les spectateurs aussi exsangues que les soldats de l’unité Bravo. La scène est si réussie qu’elle en est presque plus angoissante que les flashbacks des opérations en Irak, où la vie des héros est pourtant menacée.  Le film d’Ang Lee est donc une expérience sensorielle intense, de laquelle on ressort avec de très nombreuses questions.

Un jour dans la vie de Billy Lynn s’inscrira donc parfaitement dans l’objet d’études « Mythes et héros », au programme d’anglais des classes de Première et Terminale. Le film déconstruit en effet cette notion d’héroïsme, et montre qu’une nation se cherche des héros moins pour les célébrer que pour soulager sa mauvaise conscience. Autre intérêt pédagogique majeur du film, sa capacité à s’inscrire dans une analyse comparative avec d’autres œuvres : on a évoqué Apocalypse Now, mais on pourrait aussi envisager de le croiser avec Alamo, film de 1960 réalisé par John Wayne, qui reconstruit la bataille de Fort Alamo au Texas. Billy Lynn, qui se déroule également au Texas, évoque d’ailleurs cette bataille, et se permet au passage d’écorner le mythe. Le film d’Ang Lee pourra également être mis en perspective avec We Were Soldiers, caricature du film de guerre patriotique mettant en scène Mel Gibson, dont la bande-annonce est analysée dans le manuel Passwords. Trois séquences se prêtent par ailleurs avec beaucoup d’acuité à l’analyse. Elles racontent, chacune à leur manière, le fameux acte d’héroïsme de Billy Lynn. La première fois par le biais d’un extrait de journal télévisé, qui met donc l’accent sur le courage du jeune soldat ; la seconde à travers les mots de Billy Lynn, qui raconte cette scène lors d’une conférence de presse ; et la troisième grâce aux images d’Ang Lee, dans un flashback plutôt violent. Montrer ces trois séquences à des élèves permettrait ainsi de discuter avec eux de la fabrique de l’information, et de sa possible manipulation. À l’heure des « fakes news », cette question est d’une actualité brûlante.

[Une journée dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee. 2016. Durée : 112 mn. Distribution : Sony  Pictures Releasing. Sortie au cinéma le 1er février 2017]

Philippine Le Bret
Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 16.02.17 à 11:18 - Réagir

Jackie : entrer dans l'Histoire

Jackie

22 novembre 1963 : John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, est assassiné à Dallas. Trois jours plus tard, le 25 novembre, les trois grands chaînes de télévision américaines (ABC, CBS et NBC) retransmettent en direct les funérailles du président. Les images du cortège funéraire ont fait la une des journaux du monde entier, célèbres photographies sur lesquelles on devine la silhouette voilée de Jackie Bouvier Kennedy, veuve admirée pour sa dignité, « reine sans couronne qui avait perdu son trône et son mari » selon les mots de Pablo Larrain.

Le septième film du réalisateur chilien Jackie est, à l’instar de son précédent Neruda, un "anti-biopic". Refusant d’embrasser toute la vie de son personnage principal, le cinéaste se concentre sur les jours qui ont suivi l’assassinat du président, pendant lesquels Jackie Kennedy aura permis à son mari de rentrer dans l’Histoire. Contre l’avis du nouveau président, des services secrets et même de la famille du défunt, elle fait organiser une somptueuse procession dans les rues de Washington, inspirée par celle que les États-Unis avaient réservée à Abraham Lincoln. Le cercueil de Kennedy, recouvert de la bannière étoilée et tiré par un cheval, est suivi, à pieds, par une foule d’hommes politiques américains et de dignitaires étrangers. Sur les trottoirs, la foule se masse en nombre. Cette procession, la ferveur populaire qu’elle a suscitée, l’image d’une Jackie Kennedy si digne, achevèrent de faire du couple Kennedy, tant scruté lors de son passage à la Maison Blanche, un mythe.

Mais si Jackie Kennedy était de tous les programmes télévisés et de tous les magazines de mode, elle n’en reste pas moins un mystère. « Extrêmement secrète et impénétrable, elle reste peut-être la femme connue la moins connue de l’ère moderne », explique Pablo Larrain. C’est sur cette ambivalence que le réalisateur construit son film. Si la narration est conventionnelle – un journaliste interviewe Jackie Kennedy quelques jours après la mort de son mari, tandis que des flashbacks permettent de revenir sur la présidence et l’assassinat de son mari -, le propos du film s’avère passionnant. « Je ne savais plus ce qui relevait de la réalité et ce qui était de l’ordre de la représentation » dit Jackie dans le film. Comme elle, le spectateur se perd peu à peu dans le flou qui sépare la vérité historique du fantasme. Le film est donc tout entier porté par l’ambivalence de son personnage principal, proprement fascinante. Qui était Jackie Kennedy ? Un monstre froid, intéressé uniquement par la gloire ? Une femme dévastée, trompée et mal-aimée par son mari mais fidèle jusque dans la mort ? Le film amplifie ces questionnements plus qu’il ne leur trouve une réponse, comme pour souligner que la vérité importe finalement moins que la légende. L’interview de Jackie mise en scène dans le film, donne lieu à des piques humoristiques qui disent bien cette incapacité à saisir le personnage. Alors qu’elle fume une énième cigarette, Jackie se penche sur les notes du journaliste et lui affirme posément qu’elle ne fume pas. Dans la forme aussi Larrain souligne cette ambivalence : à plusieurs reprises, le spectateur croit être aux prises avec de véritables images d’archives, mais alors que la caméra se rapproche, il réalise que c’est bien Natalie Portman qui rejoue ces scènes.

Réelle ou fantasmée, Jackie permet aussi à Larrain de s’interroger sur le statut et le rôle de "Première Dame". Potiche en chef (la visite de la Maison Blanche devant les caméras de télévision en est une illustration comique et saisissante) ou Marie-Antoinette moderne, la femme du président se singularise surtout par son extrême solitude. Jackie est souvent filmée seule, notamment lorsqu’elle est à la Maison Blanche. Et même quand on la voit au milieu d’une foule, personne n’ose ou ne souhaite lui adresser la parole. C’est auprès d’un prêtre (le regretté John Hurt) que Jackie trouvera finalement un semblant de réconfort, prêtre qui l’obligera peu à peu à se départir de ses faux-semblants. De la très publique Mme Kennedy, soumise au regard de tout le peuple américain, elle peut alors redevenir Jackie, être pour elle-même et non plus pour les autres. Film passionnant et remarquablement mis en scène, Jackie rentrera parfaitement, par sa réflexion sur le couple Kennedy, dans les objets d'étude "Mythes et héros" et "Lieux et formes du pouvoir" du cours d'Anglais.

Philippine Le Bret

[Jackie de Pablo Larrain. 2017. Durée : 100 mn. Distribution : Bacfilms. Au cinéma le 1er février 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 06.02.17 à 17:50 - Réagir

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