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Ex Libris interroge le rôle des bibliothèques à l'heure du tout-numérique

Ex Libris

Après avoir exploré ces dernières années un musée (National Gallery), une université (At Berkeley) ou des lieux des spectacles (La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, Crazy Horse), l’infatigable documentariste Frederick Wiseman s’attaque avec Ex Libris, The New York Public Library à un autre temple de la culture : la bibliothèque. Ex Libris nous plonge pendant plus de trois heures dans les allées de la la New York Public Library, troisième plus grande bibliothèque du monde, riche de ses 55 millions de documents. Ce faisant, le film ne cesse d’étonner, d’émouvoir et d’émerveiller, et interroge avec une profondeur peu commune la définition de la culture à l’âge du numérique. Film sur une bibliothèque, c’est aussi un film-bibliothèque. Car une bibliothèque, comme le fait remarquer une architecte filmée par Wiseman, est moins un endroit où l’on stocke des livres qu’un lieu où l’on transmet des connaissances. Le film de Frederick Wiseman n’est pas autre chose : un espace (filmique) au sein duquel il est possible d’accéder au savoir. Comme une bibliothèque, Ex Libris recèle mille trésors : on y rencontre Patti Smith, on y apprend à commander un robot, on y assiste à une conférence sur la vie des juifs new-yorkais dans l’entre-deux-guerres. Comme d’une bibliothèque, on en sort plus intelligent qu’on ne l’était en y entrant.

Cette promenade bibliophile est d’autant plus fabuleuse qu’elle ne cesse de nous surprendre et de nous émouvoir. Bien sûr, Ex-Libris, tout comme les précédents documentaires de Wiseman, stimule intensément l’intelligence de ses spectateurs. Mais le documentariste américain n’oublie pas d’en appeler également à leur humour et à leurs émotions. L’une des toutes premières séquences du film nous plonge ainsi au cœur du service « Ask NYPL », qui permet à tout New-yorkais d’appeler la bibliothèque pour poser une question, même la plus absurde (en l’occurrence, il s’agit ici de l’existence des licornes). Côté émotions, on retiendra notamment une séquence vibrante dans laquelle une interprète traduit la Déclaration d’indépendance des États-Unis en langue des signes, avec tant de fougue qu’on en reste bouche-bée.

Ce patchwork géant interroge avec méthode la définition de la culture à l’heure de la démocratisation du savoir et du tout-numérique, et accompagne au plus près les réflexions de la NYPL sur sa mission de service public. La principale question posée par le film est aussi vertigineuse qu’essentielle : comment faire en sorte que les plus démunis aient eux aussi accès au savoir ? Wiseman s’intéresse tout particulièrement à la façon dont la NYPL promeut l’empowerment (prise de pouvoir) de ses publics les plus fragiles, notamment par une politique volontariste d’accès au web : alors qu’un tiers des New-Yorkais n’ont pas de connexion internet chez eux, certains usagers de la NYPL peuvent, depuis 2015, emprunter un modem comme on emprunte un livre. Cette redéfinition des espaces dans lesquels s’incarne la culture (Internet tout aussi bien que les livres) est une clé fondamentale pour permettre l’accès de tous à la culture, et la preuve que les bibliothèques ont encore un rôle important à jouer à l’heure du tout-numérique.

Un film aussi foisonnant et beau ne serait être que très riche pédagogiquement parlant. Deux thèmes du programme d’anglais en 1re ou en Terminale semblent particulièrement adaptés à une exploitation en classe. La thématique « Espaces et échanges », permettra de s’interroger sur l’ancrage géographique des différentes antennes de la New York Public Library (la façon dont Wiseman, en quelques plans, parvient à définir géographiquement et socialement chacun des quartiers dans lesquels il filme), sur le lien entre espace et richesse (la majesté de la bibliothèque de la Ve avenue versus l’exiguïté de celle d’Harlem), ou encore sur la façon dont la construction de l’espace peut permettre l’échange avec le public (une séance de comptines pour les enfants, dans une salle spécialement conçue pour que ceux-ci puissent danser ou courir sans danger). Le second thème, « Lieux et formes du pouvoir », fera parfaitement écho à la thématique centrale du film, l’empowerment. À cet égard, l’avant-dernière séquence du film mérite que l’on s’y attarde avec les élèves : lors d’une rencontre entre Khalil Muhammad, l’un des dirigeants de la NYPL, et des habitants d’Harlem, quartier défavorisé de New York – tous les protagonistes de cette scène étant noirs –, tous partagent leur expérience de la discrimination. Une enseignante évoque l’hypocrisie d’un manuel scolaire, qui raconte que les Noirs sont arrivés aux États-Unis grâce à une immigration de travail, sans que ne soit mentionné l’esclavage. La discussion, très forte, montre que la New Public Library est bien un lien d’émancipation pour ses usagers, qui y trouvent l’espace, l’écoute et les ressources nécessaires pour apprivoiser les outils du pouvoir – et s’en emparer.

Philippine Le Bret 

[Ex Libris, The New York Public Library de Frederick Wiseman. 2017. Durée : Distribution : Météore Films. Sortie le 1er novembre 2017] 

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 31.10.17 à 12:09 - Réagir

Detroit : Kathryn Bigelow nous plonge dans la violence raciste au risque de la dépolitiser

Detroit

Cinq ans après Zero Dark Thirty, succès public et critique, la seule réalisatrice oscarisée de l’histoire, Kathryn Bigelow, revient avec un film au sujet brûlant. C’est dire à quel point son Detroit, plongée au cœur des émeutes de l’été 1967, était attendu. Sur 2h25, le film retrace ces jours de chaos, et s’intéresse particulièrement à la nuit du 25 au 26 juillet, au cours de laquelle trois jeunes Afro-Américains furent torturés et tués par des policiers blancs, tandis que neuf autres clients de l’Algiers Motel – sept hommes noirs et deux femmes blanches – étaient battus et humiliés par ces mêmes officiers de police.

Bigelow, aidée de son fidèle scénariste Mark Boal, restitue cette histoire oubliée en trois temps. Elle s’immerge d’abord dans les rues de Detroit pour relater, de manière quasi-journalistique, les émeutes de l’été 1967. Vient ensuite, pendant plus de quarante minutes, la reconstitution des événements de l’Algiers Motel, interminable séquence de torture physique et psychologique, avant que le film ne se referme sur le procès des trois policiers blancs inculpés pour les meurtres de Fred Temple, Aubrey Pollard et Carl Cooper. Detroit apparaît d’abord comme l’aboutissement du talent de réalisatrice de Kathryn Bigelow. La mise en scène, mélange de caméra à l’épaule et de plans très resserrés sur les personnages, est magistrale. Elle permet à Bigelow de filmer au plus près les émotions sur les visages de ses (excellents) acteurs, et d’enfermer son spectateur dans la violence qu’elle dépeint. Dans les scènes d’émeutes, le peu de plans larges donne l’impression que tout s’embrase et explose en hors-champ. À l’intérieur de l’Algiers Motel, l’absence d’horizon indique qu’il n’y aucune échappatoire possible à la violence raciste.

Detroit se vit donc en apnée, le sang glacé, le cœur au bord des lèvres.  Mais saluer cette démonstration de mise en scène n’empêche pas de s’interroger sur ses finalités : quel besoin de montrer une fois de plus le racisme et la violence policières quand les vidéos de jeunes Afro-Américains tués à bout portant par des policiers blancs affluent régulièrement sur nos écrans ? En voulant faire vivre à son spectateur une expérience sensorielle de la violence policière, Bigelow en oublie d’interroger son caractère systémique, de nous faire comprendre ses ressorts (comme le faisait par exemple le très beau documentaire I am not your negro de Raoul Peck). Plus encore, Bigelow dépolitise la violence raciste, et ouvre ainsi la voie à des interprétations ambiguës de cette violence. D’un côté, le policier blanc qui mène les tortures de l’Algiers Motel est dépeint, tout au long du film, comme un pervers. Lui et ses deux collègues sont des brebis galeuses, non les produits d’une société raciste. De l’autre côté, les habitants noirs de Detroit qui se rebellent ne sont pas décrits comme des activistes mais comme une masse d’hommes en colère qu’un rien peut faire basculer dans la violence. L’introduction qui vise à poser le contexte historique des discriminations envers la population noire est bien trop schématique. Au lieu de comprendre pourquoi Detroit s’embrase, on assiste à un déchainement de colère brute. 

Le film a tout de même le mérite d’aborder un événement historique peu connu (du moins de ce côté-ci de l’Atlantique) et révélateur de la condition noire aux États-Unis. Dans un cadre pédagogique, sa longueur et sa violence le réservent à des classes de Première et de Terminale. Les professeurs d’anglais pourront introduire, grâce au film, la question des discriminations raciales aux États-Unis (thématique « Lieux et formes du pouvoir » : qui a le pouvoir sur qui, comment résister à un pouvoir arbitraire et tyrannique, la justice est-elle un contre-pouvoir efficace, etc.). Le film permettra également de s’interroger sur les émeutes urbaines et leurs déterminants (objet d’étude « Espaces et échanges » : en quoi l’organisation urbaine témoigne-t-elle de choix politique, quelles sont les inégalités de développement intra-urbaines, comment se manifeste la ségrégation spatiale ?). Certaines séquences seront particulièrement propices à une étude approfondie avec les élèves. C’est le cas d’une scène qui intervient au tout début de la séquence de l’Algiers Motel. Un des clients du motel, noir, veut montrer à deux jeunes femmes blanches ce que signifie être Noir aux États-Unis. Il s’empare alors d’un pistolet, qu’il pointe sur un de ses amis, lui aussi noir. La tension monte, et le premier homme tire. Son ami, touché, s’écroule. On ne saurait mieux mettre en image un élément clé de la pensée du célèbre écrivain James Baldwin : le point commun entre toutes les personnes noires aux États-Unis, c’est la peur constante d’être tué·e. Ici, l’illustration en est implacable.

[Detroit de Kathryn Bigelow. 2017. Durée : 143 mn. Distribution : Mars Films. Au cinéma le 11 octobre 2017]

Philippine Le Bret

Posté dans Dans les salles par zama le 15.10.17 à 14:47 - Réagir

Moonlight : Black lives matter

A voix haute

Trois visages qui finissent par n’en former plus qu’un ; trois acteurs qui deviennent un seul homme ; trois époques qui construisent un destin. Le deuxième long-métrage du réalisateur américain Barry Jenkins, Moonlight, Oscar du Meilleur Film 2017, voque avec brio le parcours chaotique de Chiron, jeune Noir américain né dans un quartier difficile de Miami.

Comme l’indique sa magnifique affiche, Moonlight est tout entier centré sur la question de l’identité. Comment se construire quand on est un jeune homme noir aux États-Unis et que la société fait tout pour vous empêcher d’exister ? La réponse de Barry Jenkins est aussi pessimiste que terrifiante : pour pouvoir s’affirmer en tant qu’individu, Chiron n’aura d’autre choix que de se conformer aux pires stéréotypes sur les Noirs - dealer, délinquant, dangereux. C’est tout l’enjeu de cette narration en trois temps de la vie du héros. Alors que le spectateur découvre, dans le premier segment du film, un enfant malingre et sensible, Moonlight se conclut, dans sa troisième partie, par une métamorphose spectaculaire. En plus d'exercer l'activité de dealer, à laquelle il ne semblait pourtant pas être destiné, Chiron adulte a repris à son compte les attitudes de Juan, mentor et père de substitution : muscles saillants, fichu noir sur la tête, dents en or et grosse voiture. Si elle est flagrante dans ce dernier segment, où l’adulte ne conserve de son adolescence qu’une grande tristesse dans le regard, cette impossibilité à être soi était déjà amorcée dans les deux premières parties. On remarque ainsi tout au long du film que seules sa mère et Theresa (la femme de Juan) appellent Chiron par son prénom. Pour les autres, il est « Little », « Black » ou « Nigger », des surnoms qui, affectifs ou méprisants, expriment tous la même volonté d’enfermer Chiron dans une catégorie prédéfinie.

Ce besoin qu’ont les autres de réduire une identité complexe à une simple étiquette est encore plus flagrant quand on se penche sur la sexualité du héros. Chiron ne s’est pas encore posé la question de son orientation sexuelle que sa communauté (ses proches et ses camarades) a déjà décidé pour lui. Barry Jenkins décrit avec intelligence les difficultés d’un héros qui se découvre homosexuel, et interroge ainsi les normes de sexualité et de genre. Mais sa représentation de la vie affective et sexuelle de Chiron pose question. Pourquoi refuser, durant tout le film, de montrer frontalement les moments d’affection entre Chiron et son camarade Kevin, et ainsi s’interdire toute sexualisation du héros ? On pourra considérer que Barry Jenkins (qui partage bien des traits biographiques avec son héros, à l’exception de son orientation sexuelle) reste tributaire d’une représentation hétéro-centrée de l’homosexualité, contribuant ainsi à propager l’idée que celle-ci doit rester (au moins en partie) cachée. Mais peut-être faut-il envisager Moonlight moins comme un film sur la question homosexuelle que comme une œuvre sur la place des Noirs dans la société américaine. Le film se pose comme une parfaite traduction cinématographique du slogan « les vies noires sont importantes », le mot d’ordre du mouvement Black Lives Matter : parce qu’il s’agit d’un film dont tous les personnages sont noirs – comme le sont les habitants du quartier défavorisé dans lequel grandit Chiron ; parce qu’il tourne le dos à l’esthétique misérabiliste du cinéma social pour nimber ses personnages de lumières et de couleurs qui les magnifient, nonobstant les événements violents et traumatiques qu’ils traversent ; parce que, sur un plan plus politique, il affirme avec force combien ces vies sont mises en danger par la société américaine. Moonlight présente des personnages condamnés, au sens propre comme au figuré : Chiron n’échappera pas au destin funeste d’un enfant noir de quartier pauvre, marqué du sceau de la délinquance et de la drogue (sa mère était accro au crack, il deviendra dealer). Mais Jenkins creuse la psychologie de chacun, pour ne pas s’en tenir au stéréotype : d’abord présenté comme un dealer, qui dévaste le quartier avec le poison de son crack, Juan se révélera en père de substitution pour Chiron, à qui il donnera la force de s'affirmer. Cette psychologie complexe, doublée d’une interprétation magistrale (Mahershala Ali a d’ailleurs remporté l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle), rend le personnage déchirant, comme dans la scène bouleversante où Chiron demande à Juan de lui confirmer qu’il est bien dealer. Et le colosse de baisser alors la tête, terrassé par la honte, et de murmurer un faible « oui »…

Sur le plan pédagogique, Moonlight pourra être étudié en cours d’Anglais, en classes de Première ou de Terminale. L’objet d’études « Mythes et héros » permettra de s’interroger sur le caractère héroïque d’individus apparemment ordinaires ; la séquence « Lieux et formes du pouvoir » amènera à étudier les deux types de pouvoir représentés dans le film, celui de la rue et celui de l’argent ; et la partie « Espaces et échanges » pourra donner lieu à une discussion sur la ségrégation urbaine.

Philippine Le Bret

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’Anglais, pour sa contribution à cet article

[Moonlight de Barry Jenkins. Durée : 111 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 1 février 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 10.04.17 à 13:36 - Réagir

Les Figures de l'ombre : entretien avec l'astrophysicienne Sylvaine Turck-Chieze

Chez nous

Chercheuse en astrophysique (elle a notamment participé au lancement du satellite SOHO, toujours en observation autour de la terre) Sylvaine Turck-Chieze est aujourd’hui présidente de l’Association Femmes et Sciences, qui œuvre à la promotion des filières scientifiques auprès des filles. Pour elle, Les Figures de l'ombre illustre avec beaucoup de justesse à la fois les temps héroïques de la conquête spatiale, et les discriminations – toujours d’actualité - dont sont victimes les femmes dans le milieu scientifique.

Vous qui connaissez bien le milieu de l’exploration spatiale, pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé du film ?

Je trouve que Les Figures de l'ombre est un film extrêmement bien documenté, qui retranscrit avec justesse l'atmosphère de l'époque. Le sujet du film est doublement riche, puisqu'il s'agit d'aborder à la fois l'évolution des méthodes de travail de l'industrie spatiale, et la discrimination dont souffraient les femmes dans ces milieux. Mais c’est surtout un film très optimiste, puisqu'il montre à quel point ces femmes ont su se surpasser, contribuant ainsi à faire évoluer les mentalités. Bien sûr il y a de légers anachronismes (je pense notamment aux chaussures à talons, qui n'étaient certainement pas portées par les femmes de la NASA à l'époque), mais ils sont voulus, destinés à créer des ponts avec le temps présent.

L’une des héroïnes du film, qui est une brillante mathématicienne, est à un moment prise pour la femme de ménage. Ce genre de méprise a-t-il encore lieu aujourd’hui ?

Oui, ce genre de situation existe toujours ! En 2015, nous avions organisé avec l’association une conférence à Toulouse sur le thème : « Choisir et vivre une carrière scientifique ou technique au féminin : pourquoi, comment ? ». Beaucoup de dirigeantes étaient présentes, et la plupart ont expliqué qu’elles étaient souvent prises pour la secrétaire.

Dans le film, les mathématiques et l’ingénierie sont un moyen pour les héroïnes de faire progresser la lutte antiraciste et la lutte antisexiste. Les carrières scientifiques sont donc un moyen d’émancipation pour les femmes ?

Je pense que, si, en tant que femme, vous voulez faire progresser l’égalité, il est important de montrer les capacités dont vous êtes dotée. Une fois que vous avez fait vos preuves, personne ne peut plus dire que vous n’avez pas les mêmes compétences qu’un homme. C’est l’histoire que raconte le film : du fait de leur grande capacité intellectuelle, les héroïnes deviennent indispensables. En un sens, elles utilisent donc leur intelligence pour promouvoir leur(s) communauté(s).

Et vous personnellement, est-ce que vous avez rencontré, en tant que femme, des difficultés dans votre carrière ?

Oui, beaucoup, mais j’ai toujours réussi à m’en sortir ! Quand je faisais mes études, je n’avais pas l’impression qu’il y avait une différence entre les filles et les garçons. Mais une fois sortie de l’université, je me suis rendue compte que la plupart des filles avait disparu. Ensuite, quand je suis rentrée au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), j’étais la seule femme parmi une centaine d’hommes, donc j’étais constamment analysée, au quotidien, à tous les niveaux. Et puis, en entretien d’embauche, on m’a dit qu’en tant que femme, j’allais rapidement quitter la recherche, et qu’il valait mieux, par conséquent, embaucher un homme. Ce que j’en ai retiré, c’est qu’il faut beaucoup plus négocier quand on est une femme. Rien n’est jamais acquis. Je dirais qu’au final j’ai eu une carrière identique à celle d’un homme. Je suis rentrée dans la recherche dans les années 1970, j’ai d’abord travaillé sur la physique nucléaire, puis dans l’astrophysique. J’ai eu la responsabilité, entre autres, de la réalisation d’un instrument spatial, GOLF, et j’ai participé au lancement du satellite SOHO, qui est toujours en observation.

Existe-t-il encore aujourd’hui, en 2017, des barrières qui empêchent les femmes d’accéder aux métiers scientifiques ?

Au lycée, les filles n’envisagent pas souvent des carrières en sciences fondamentales (mathématiques physique, numérique). Elles vont plutôt là où elles pensent qu’elles auront leurs chances, en sciences du vivant, en biologie, en médecine. C’est la première des barrières. La deuxième, c’est l’existence d’un plafond verre dans le monde scientifique. Les femmes qui ont fait des grandes écoles sont reconnues, mais les autres ont du mal à faire valoir leur expérience professionnelle, alors même que les hommes y arrivent. Il faut dire qu’il n’y a que 10% de femmes qui occupent des postes de direction dans le milieu : il y a forcément moins de places que pour les hommes.

Il y a quelque chose d’assez étonnant pour nous spectateurs du 21e siècle, c’est ce métier de calculatrices qu’occupe une des héroïnes du film. En quoi consistait ce métier ?

Absolument, on ne le sait pas mais ce métier existait ! À l’époque les équipes scientifiques étaient composées d’hommes, tandis que les femmes étaient affectées à des tâches moins prestigieuses mais, comme montré dans le film, indispensables. Des tâches qui sont aujourd’hui effectuées par des machines. On avait besoin de beaucoup de monde pour pouvoir avancer, il fallait des personnes qui calculent toute la journée, donc les femmes étaient là en appui, quasiment transparentes. Par exemple, comme on le voit dans le film, le fait qu’une femme ne signe pas les travaux qu’elle avait faits était une habitude. Personnellement, il m’est arrivé que mon nom disparaisse de certains travaux que j’avais rendus.

Il fallait vraiment tout calculer à la main ?

On s’aidait notamment de ce qu’on appelle une règle à calcul, et de petites calculatrices qui ressemblaient à des machines à écrire. Mais il y avait toute une partie manuelle dans les calculs. D’ailleurs, cela produisait une ambiance que je trouve très bien restituée par le film. Aujourd’hui, comme tout le monde est sur son ordinateur, il y a un repli sur le travail individuel. Mais à l’époque, le travail se faisait de manière collective, et le chef d’équipe avait un rôle extrêmement important. C’était toujours quelqu’un de très compétent, capable de juger de la qualité des résultats de chacun. Cette forme d’organisation du travail, qui garantissait que le travail de chaque personne soit critiqué et vérifié, était particulièrement efficace.

Qu’a changé l’arrivée des ordinateurs pour le milieu spatial ?

Le film est passionnant parce qu’il montre la transition du rôle des mathématiques dans les années 1960-1970 : on commence avec le calcul théorique (résoudre des équations), puis on passe au calcul numérique (résoudre point par point des phénomènes physiques), et enfin aux ordinateurs, afin de résoudre des problèmes de plus en plus exigeants en calcul.
Les premiers ordinateurs avaient une vitesse de calcul supérieure à celle d’un humain, mais, comme on le voit dans le film, la précision de leurs calculs était médiocre. Les calculs à la main étaient bien plus précis, ce qui est capital quand la vie d’un astronaute est en jeu ! En revanche, les ordinateurs ont permis d’aller beaucoup plus loin. Faire un ou plusieurs tour(s) de Terre, la mission spatiale qui est présentée dans le film, est bien plus simple que de poser un engin sur Mars, ce qu’on fait aujourd’hui ! Les ordinateurs ont permis un progrès énorme car ils ont démultiplié les capacités de calcul et ont donc permis que l’on s’intéresse à des problèmes de plus en plus complexes. Pour vous donner un exemple, on peut aujourd’hui considérer comme variable d’un calcul « le temps sur des milliards d’années ». Avant les ordinateurs, la variable aurait plutôt été « le temps sur une semaine ». Ça nous permet d’observer un nombre extrêmement important de phénomènes physiques et d’interactions entre ces phénomènes physiques.

Les femmes ont-elles participé à cette grande révolution technologique ?

À l’époque, de nombreuses femmes très douées se savaient vulnérables, elles savaient que leur emploi était moins stable que celui d’un homme. Elles ont donc été obligées de se projeter dans le futur, et d’acquérir des nouvelles connaissances, comme la programmation. D’ailleurs, peut-être ne le savez-vous pas, mais le premier programmeur de l’histoire était une programmeuse : Ada Lovelace, qui a vécu au 19e siècle !

Le film est aussi une réhabilitation des mathématiques et de la physique, qui permettent de faire de grandes choses comme aller dans l’espace. Vous luttez également contre la « mauvaise réputation » des sciences dures ?

Je suis moi-même tellement fascinée par ces disciplines que j’ignorais qu’elles avaient mauvaise réputation ! Personnellement, quand en classe de Seconde j’ai compris ce qu’on pouvait faire en physique et que j’ai découvert les salles de travaux pratiques, la vocation m’est tombée dessus.
Mais il est vrai qu’il faut montrer aux jeunes que ces matières, qui peuvent avoir l’air rébarbatives, sont en fait une grande source de joie. Chaque matin, on se réveille avec des défis à relever. Je trouve d’ailleurs que le film montre bien cet aspect du métier : les héroïnes sont animées par des rêves et le travail qu’elles accomplissent fait rêver !
Ces sciences constituent l’essentiel de tout progrès scientifique. Tant qu’on n’a pas compris le phénomène physique ou l’erreur de calcul, on ne peut pas aller plus loin. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les appelle des « sciences fondamentales ».

Vous êtes la présidente de l’association Femmes et sciences, quel est le rôle de cette association ?

L’association poursuit deux objectifs. Le premier consiste à aller parler aux jeunes de sciences et des carrières scientifiques, pour leur en montrer l’intérêt. Les médias parlent rarement des métiers scientifiques, donc les jeunes ont du mal à se projeter, ce qui est encore plus vrai pour les filles. Notre deuxième objectif, c’est de promouvoir les femmes dans les sciences. Aujourd’hui, si on ne s’intéresse pas au sujet, on peut avoir l’impression que la mixité est partout, que l’égalité est acquise. Mais en y regardant de plus près, on réalise que seule une minorité de carrières scientifiques est investie par les femmes. L’association cherche donc à mettre en avant la mixité, en montrant qu’elle permet de construire une société plus équilibrée à tous les niveaux.

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, le 8 mars au cinéma

Le site pédagogique du film (Maths, Anglais, EMC, Histoire)

 

Posté dans Entretiens par zama le 08.03.17 à 09:34 - Réagir

Les Figures de l'ombre : le site pédagogique

Les Figures de l'ombre

Elles étaient femmes, et noires, dans l'Amérique sexiste et ségrégationniste des années 60. Elles n'en ont pas moins pris part de manière décisive, au programme spatial américain, qui devait envoyer le premier américain dans l'espace, (les Soviétiques les ayant précédé avec Youri Gagarine), et, une décennie plus tard le premier homme sur la Lune. Avec ses allures de feel-good movie, rythmé par les chansons de Pharrell Williams, Les Figures de l'ombre pourrait passer pour une aimable fantaisie hollywoodienne : l'histoire de Katherine Johnson, Mary Vaughan et Dorothy Jackson, qui travaillèrent respectivement à la NASA comme mathématicienne, programmeuse et ingénieure, n'en est pas moins rigoureusement véridique, exhumée des archives de la NASA par l'auteure américaine Margot Lee Shetterly (dont le livre vient d'être traduit en français).
À l'image de son titre américain, dont la traduction française n'a pas pu retranscrire toute la polysémie ("Hidden figures" ce sont à la fois les "chiffres cachés", ces décimales que calculaient les mathématiciennes, et ces personnages restés dans l'ombre de l'Histoire), le film de Theodore Melfi est d'une grande richesse historique : histoire géopolitique avec le déplacement de la Guerre Froide sur le terrain spatial, histoire sociale et culturelle avec la longue marche des minorités et des femmes vers l'émancipation, histoire des sciences et techniques avec les débuts de la conquête spatiale et ceux de l'informatique (le film se situe au point de bascule entre calcul humain et calcul informatique, quand le mot "computer" a cessé de désigner des humains pour s'appliquer à des machines)…
C'est à ce titre que Zérodeconduite et Réseau Canopé soutiennent le film de Theodore Melfi, et lui ont consacré un site pédagogique en ligne. Accessible dès le cycle 4 du Collège (mais le film est tout à fait adapté aussi à un public de lycéens), Les Figures de l'ombre constitue donc un beau support pédagogique pour les enseignants : il permettra à la fois d’enrichir la culture historique et scientifique des élèves, de promouvoir des valeurs fondamentales (la rigueur scientifique, le goût de l’effort, la tolérance et la solidarité), et, last but not least, de démonter quelques préjugés déjà solidement ancrés dans les jeunes esprits (« les maths ça ne sert à rien », « les sciences ça n’est pas pour les filles », etc)...

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, au cinéma le 8 mars
Le site pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 28.02.17 à 12:09 - Réagir

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