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Nos Patriotes : entretien avec l'historienne Cécile Vast

Nos Patriotes

Cécile Vast est docteure en histoire, membre du conseil scientifique du Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et enseignante en collège. Parmi ses publications : L’identité de la Résistance. Être résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, éditions Payot, 2010.
Pour elle,
Nos Patriotes est un long-métrage aussi romanesque que pertinent, qui démythifie la figure du résistant tout en saluant le sacrifice de ces hommes et femmes ordinaires.

Nos Patriotes commence juste après la débâcle de 1940, au tout début de la Seconde guerre mondiale. Les premiers réseaux de Résistance en France ont-ils vu le jour aussi tôt ?

Les premiers réseaux de Résistance ont, en effet, été créés au cours de l’année 1940, dans l’improvisation et le tâtonnement. Les premiers résistants sont des gens qui, à cause de la défaite, ont dû faire face à un certain nombre de demandes, se retrouvant ainsi dans une situation inédite : ils ont notamment dû aider des compatriotes à passer les frontières ou à se rendre en zone libre, et prendre en charge les prisonniers de guerre qui avaient réussi à s’évader. Un exemple connu est celui de Germaine Tillion, qui, à l’été 1940, héberge chez elle des prisonniers coloniaux évadés. De fil en aiguille, elle rentre en contact avec d’autres résistants, chargés, eux, de récupérer des renseignements ou d’obtenir des armes. Ensemble, ils forment une nébuleuse qui deviendra le Réseau du Musée de l’Homme.

Qu’est-ce qui a poussé ces « pionniers » de la Résistance à agir ?

Ces premiers résistants étaient des gens d’origines très diverses, ce qu’on voit bien dans le film. Leur point commun, qu’ils se trouvent en zone occupée ou en zone libre, était le refus de la défaite et de l’Occupation. Ils étaient donc motivés, avant tout, par leur patriotisme.

On a également l’impression, dans le film, qu’une part importante de la population locale soutient les résistants…

C’est en effet ce que l’historien Pierre Laborie appelle la « société du non-consentement ». Les populations environnantes avaient de nombreux gestes de solidarité envers les maquis. Pour eux, la Résistance représentait une certaine idée du futur. Leurs petits gestes étaient ainsi une manière de reconnaître la légitimité des actions des résistants.

À plusieurs reprises dans le film, le chef du réseau affirme qu’il faut s’organiser avant de passer à l’action, pour assurer la victoire totale contre l’occupant. Les résistants avaient-ils, dès le départ, l’objectif de libérer le territoire français ?

Pour tous les résistants, quelles que soient les modalités de leur action, le but ultime est en effet la libération du territoire français. Mais la débâcle de 1940 est un tel traumatisme que l’issue de la guerre apparaît très incertaine. Il y a donc de nombreux débats sur les formes à donner à la Résistance, et en particulier sur la nécessité de recourir à la violence, ce que le film montre avec beaucoup de justesse. Dès 1940, certains résistants veulent s’engager dans la lutte armée. Et à l’été 1941, des attentats sont organisés contre l’occupant allemand, à l’initiative de membres du Front national de lutte pour l’indépendance de la France, mouvement créé par le parti communiste. En représailles, les Nazis mettent en place la politique des otages : pour chaque Allemand tué, ils fusillent cinquante otages internés. C’est notamment la raison pour laquelle Guy Môquet, interné pour communisme, a été fusillé. Mais de manière générale, les actes isolés étaient assez rares.

Il y a donc eu, au sein des mouvements de Résistance, une réflexion intense sur les bonnes actions à mener et le bon moment pour les bons ?

Oui car les résistants se retrouvent dans une situation où ils doivent inventer quelque chose de complètement nouveau, et en même temps de s’adapter aux risques que leurs actions leur font courir et font courir à ceux qui les aident. C’est tout l’enjeu des oppositions entre Baptiste, le chef du réseau dans le film, et Addi Bâ. Je trouve très intéressant que Nos Patriotes restitue cette réflexion car elle est souvent oubliée par le cinéma et la télévision. Les films et les téléfilms ne retiennent généralement que la Résistance des années 1943-1944. À ce moment-là, Résistance et lutte armée se confondent. Mais cette « maquisardisation » de la Résistance laisse de côté tout ce qui a été fait avant, qui est tout aussi important.

Ce qui frappe aussi dans Nos Patriotes c’est le discours de certains membres du réseau sur les Juifs. « Les Juifs, ce n’est pas notre problème », affirme ainsi l’un des personnages. Quel a été le rapport entre la Résistance et le sort des Juifs ?

C’est une question très importante, qui mérite que l’on ne fasse aucun anachronisme. En 1940, personne n’avait idée du sort qu’allaient connaître les Juifs d’Europe (la déportation et l’extermination). Le régime de Vichy met en place ses premières lois antisémites à l’automne 1940, dans le but d’exclure socialement les Juifs français et étrangers. Avec les communistes et les francs-maçons, les Juifs sont en effet considérés comme « l’anti-France », et tenus responsables de la défaite. Mais jusqu’aux premières grandes rafles, qui ont lieu à l’été 1942, le sort des Juifs n’est une priorité ni pour l’opinion publique ni pour la Résistance. La vie des Juifs ne paraît pas plus difficile que celle de l’ensemble des Français, de sorte que la priorité est donnée à la libération du territoire. Après 1942, les choses changent. On prend conscience du danger spécifique qui menace les Juifs. Se développent alors des réseaux de sauvetage, qui font parfois appel à des réseaux de Résistance pour des évasions ou des faux-papiers. Mais ces liens entre réseaux de sauvetage et réseaux de Résistance sont restés informels, ils n’ont jamais été revendiqués.

Quelles étaient les particularités des réseaux de Résistance dans les régions frontalières du Reich (les Vosges dans le film) ?

Les réseaux de Résistance dans ces régions étaient confrontés à deux enjeux spécifiques. La collecte d’informations, permise par un contact très fort entre l’occupant et l’occupé ; et le franchissement des frontières, pour permettre à certains de s’évader et à d’autres de transmettre des informations aux Alliés. Par ailleurs, ce sont des régions où la Libération a été très tardive. L’Alsace n’a été libérée qu’à l’hiver 1945. Jusqu’à la libération de ces territoires, des combats très violents ont opposé les forces nazies aux Alliés et aux maquisards. De nombreux massacres ont par ailleurs visé les populations, comme à Étobon en septembre 1944, où une quarantaine de personnes ont été assassinées par les Nazis en réponse aux actions des résistants.

Le film montre aussi ceux qui se sont cachés dans les maquis pour fuir le Service du Travail Obligatoire (STO). Ces gens-là se sont-ils pleinement engagés dans la Résistance ou ont-ils seulement vécu aux côtés des Résistants ?

À partir de la fin de l’année 1942, les résistants doivent prendre en charge les réfractaires du STO. Ils se retrouvent donc responsable de jeunes qui ne savent même pas ce qu’est la Résistance ! Seule une minorité de ces réfractaires sont devenus des maquisards. Il a fallu les former militairement et leur inculquer les idéaux de la Résistance. D’où la nécessité de recruter des militaires, comme Addi Bâ, capables d’encadrer ces nouvelles recrues. Les autres réfractaires ont été accueillis dans des « maquis-refuges » puis cachés par des réseaux familiaux.

Y avait-il une division genrée des rôles au sein de la Résistance ? Certaines tâches pour les femmes, d’autres pour les hommes ?

Oui bien sûr. Les femmes jouaient, dans la Résistance, les rôles traditionnels des femmes dans la première moitié du 20e siècle : hébergement, aide, transmission (ce que fait la jeune bénévole interprétée par Louane Emera). Mais la Résistance a été, pour un certain nombre de femmes, l’opportunité de s’engager dans la Cité. Elles ont pu tenir une place politique qu’elles n’avaient pas jusqu’alors, étant considérées comme mineures. On le voit très bien dans le film avec les personnages de l’institutrice et de la jeune bénévole. Un certain nombre de femmes ont aussi été responsables de réseaux. L’importance des femmes dans la Résistance apparaît très clairement quand on s’intéresse à la répression et en particulier à la déportation. Sur les 90 000 personnes déportées depuis la France pour des faits de Résistance, 9 000 sont des femmes, soit 10%. On est très au-dessus des engagements politiques des femmes à l’époque.

Quelle était la relation des maquis et réseaux français avec Londres ? L’un des personnages du film déplore que Londres ne s’intéresse pas au sort des résistants français…

Il faudrait d’abord savoir de qui parlent les personnages quand ils évoquent Londres : le Général de Gaulle ? Les services secrets anglais ? C’est un peu flou, mais ce n’est pas grave car cela pourrait être les deux.Des maquisards français ont en effet été en contact avec les services secrets anglais, mais ces derniers se montraient très prudents. Ils ne livraient d’armes aux maquis français qu’au compte-goutte. Cela participait d’une stratégie très claire décidée par Churchill : il ne fallait armer les maquis français qu’au moment opportun, celui du Débarquement. Cette décision a suscité beaucoup de frustration et de rancune chez les résistants français. Mais elle n’était pas spécifique à la France : la stratégie était la même pour les maquis des autres pays occupés.Avec les services du Général de Gaulle, les relations étaient plus faciles. De Gaulle souhaitait avoir la main sur ces maquis, et a donc voulu qu’ils intègrent l’armée secrète, pendant militaire du Conseil National de la Résistance. Le général Delestraint s’est ainsi chargé d’unifier les services d’action des différents mouvements de résistance. En parallèle de cette armée secrète, il y avait également les Francs-tireurs et partisans, mouvement d’obédience communiste avec lequel elle a fusionné en 1944 pour former les Forces françaises de l’intérieur.

Le film présente des résistants qui ne sont pas exemplaires. Faut-il, selon vous, continuer à propager une image mythifiée de la Résistance, la plus répandue, ou est-ce important de montrer la complexité des hommes et des femmes qui s’y sont engagés ?

Pour les résistants et les anciens résistants, la part de légendaire est très importante. On le retrouve notamment dans les lettres de fusillés : l’idée d’un récit qui donne sens et qui transcende leurs actions, leur sacrifice et leur mort. Mais il est aussi important de montrer que ces résistants étaient des êtres humains comme les autres. Ils étaient, comme tout un chacun, ambivalents, ce qui n’enlève rien à l’exemplarité de leur engagement. Si l’on nie cette humanité, on risque d’en faire des héros désincarnés. Or, il me paraît important d’affirmer que des gens ordinaires peuvent, dans certaines circonstances, faire des choses extraordinaires.

Que sait-on aujourd’hui de l’engagement des tirailleurs sénégalais dans la Résistance ? A-t-on des chiffres ? Des indications sur la façon dont ils ont été perçus au sein des réseaux ?

Honnêtement, je pense qu’un travail historique sur le sujet reste à faire. On a pour l’heure beaucoup de recherches sur les massacres des tirailleurs sénégalais après la débâcle, mais peu de choses sur leur engagement dans la Résistance.

Est-ce à dire qu’il y a eu un « blanchiment » de la Résistance ? Addi Bâ par exemple n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, soixante ans après sa mort…

Quand on parle de blanchiment de la Résistance, cela renvoie surtout au remplacement des armées d’Afrique du Nord qui ont participé à la Libération. Après qu’ils aient libéré certains territoires, les soldats coloniaux ont été déployés sur ces territoires. Mais le Général de Gaulle voulait recomposer une armée régulière, composée de soldats métropolitains et de résistants. Progressivement, les régiments coloniaux ont donc été remplacés par des soldats blancs, et renvoyés dans les colonies.

Nos Patriotes affiche son ambition de parler au grand-public, ne serait-ce que par le choix de certains acteurs (Louane Emera, Alexandra Lamy). Que pensez-vous de la façon dont le cinéma populaire s’empare de ces événements historiques ?

Le film de Gabriel Le Bomin est suffisamment subtil pour qu’il n’y ait pas de contradiction entre le recours à la fiction, qui nécessite une forme de romanesque, et la connaissance historique. Si ce n’est quelques anachronismes, Nos Patriotes raconte avec beaucoup de justesse la Résistance, et me paraît donc être un médium très intéressant pour aborder ce sujet en classe. Au même titre que, par exemple, Au revoir les enfants, que j’utilise très souvent avec mes élèves !   

Posté par zama le 14.06.17 à 09:30 - Réagir

Nos patriotes : le site pédagogique

Nos Patriotes

Qui connaît le rôle qu’ont joué les tirailleurs sénégalais, démobilisés après la défaite de quarante et entrés en clandestinité, dans la lutte contre l’occupant nazi ? Dans son film Nos Patriotes (au cinéma le 14 juin), Gabriel Le Bomin (l’auteur des Fragments d’Antonin, très beau premier film sur les séquelles des poilus) rend hommage à l’un d’eux, Addi Bâ, jeune franco-guinéen qui sera un membre-fondateur d'un des premiers réseaux de Résistance. Arrêté par les Allemand, il sera exécuté en 43 à Épinal. Mais il faudra attendre 2003 pour que lui soit enfin décernée, à titre posthume, la médaille de la Résistance. Film-hommage ne dédaignant pas le romanesque, Nos Patriotes n’en est pas moins une plongée historique rigoureuse dans les premiers temps de la Résistance, ses contradictions et ses vicissitudes.
Comme le fait remarquer l’historien Olivier Wieviorka, grand spécialiste de la période, "Nos Patriotes récuse tout manichéisme, en dévoilant la complexité des choix qui se posaient aux individus. Fallait-il, suivant les communistes, tuer des soldats allemands au risque de sanglantes représailles ? Exécuter des hommes qui, en fuyant la rude vie du maquis, risquaient de le trahir ? Attendre les ordres pour agir ou passer aussitôt à l’action ? La réponse à ces questions essentielles n’était en rien évidente, d’autant que les préjugés aveuglaient parfois les rebelles. Les résistants étaient des hommes, non des saints, que les a priori racistes, sexistes ou xénophobes n’épargnaient pas. Gabriel Le Bomin illustre, avec un souci aigu de la nuance, ces réalités contrastées, en proposant une lecture incarnée des grands enjeux que les combattants de l’ombre durent affonter en ces temps d’airain."

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique d'accompagnement du film, proposant notamment un entretien avec la chercheuse Cécile Vast, et deux activités centrées sur l'Occupation et la Résistance, et destinées aux classes de Troisième. Le film s'inscrit en outre de manière très pertinente dans le cadre du thème 2018 du Concours National de la Résistance et de la Déportation : "S'engager pour libérer la France."

Nos Patriotes de Gabriel Le Bomin, Au cinéma le 14 juin

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 09.06.17 à 17:19 - Réagir

Nos années folles : trouble dans le genre

Nos années folles

C’est l’une de ces histoires qui paraissent tellement invraisemblables qu’il faut d’emblée préciser au spectateur qu’elles sont vraies. Désertant le front en 1915 après avoir été deux fois blessé, le soldat Paul Grappe s’est travesti en femme, avec la complicité de son épouse Louise, s’inventant une nouvelle vie sous le pseudonyme de Suzanne Langdard, qui perdurera même après l’aministie des déserteurs de 1925. Une histoire qui se terminera tragiquement puisque Louise tuera Paul d’un coup de revolver, crime passionnel qui fera l’objet d’un procès retentissant relaté par les gazettes de l’époque. C’est ce fait divers, raconté et analysé par Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans leur livre La garçonne et l'assassin (2011), qu’adapte et réinterprète le cinéaste André Téchiné, auquel le Festival rendait hommage à l’occasion d’une séance spéciale.
La très belle idée du film est d’enchâsser le récit dans une représentation de cabaret (menée par Michel Fau), reprenant le dispositif du Lola Montès de Max Ophüls. Le film s’affranchit ainsi en partie des pesanteurs de la reconstitution, en même temps qu’il bouscule la chronologie du récit. Ce n’est sans doute pas l’histoire (même si l’on croisera une gueule cassée et un aristocrate nostalgique du "feu") ou les mentalités de l’époque (même si, comme l'indique la polysémie du titre, la relative tolérance qui a accompagné le couple a beaucoup à voir avec l'ambiance d'après-guerre) qui intéressent André Téchiné, mais plutôt le récit intemporel d’une passion qui se joua des conventions et des identités de genre. Le film est tout entier construit autour de ses deux interprètes, Pierre Deladonchamps troublant en Paul/Suzanne, et Céline Salette qui interprète subtilement l’épouse, tour à tour complice puis dépassée.
Mais en procédant par ellipses et ruptures, en s’affranchissant de la progression psychologique, le film prend le risque d’égarer le spectateur : comment comprendre ainsi qu’après avoir longuement renâclé au travestissement, Paul/Suzanne bascule en une phrase ("Je vais au Bois…") dans la prostitution ? Comment expliquer que le mari si aimant devienne époux violent ? Le film semble comme le sismographe d’émotions enfouies au plus profond des personnages, nous laissant au final aussi troublé que ses personnages.

Nos années folles d’André Téchiné, 2017, Durée : 103 mn
Sélection officielle, Séance Spéciale

Posté dans Festival de Cannes par zama le 25.05.17 à 11:34 - Réagir

Wrong Elements : Anatomie du mal

Wrong Elements

On connaissait le Jonathan Littell romancier (prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes) reporter de guerre à Alep, acteur humanitaire pour Action contre la faim. Cette fois, le Franco-Américain se réinvente cinéaste, avec un premier film documentaire présenté en sélection officielle au Festival de Cannes et distribué aujourd’hui en salles.

Mais loin d’être une rupture dans le parcours de Littell, Wrong Elements se nourrit des multiples vies de son réalisateur. De son expérience à Action contre la faim, notamment en République Démocratique du Congo, Littell semble avoir gardé l’idée qu’un œil occidental ne peut prétendre à l’universalité. Le regard posé sur des cultures différentes de la sienne étant forcément biaisé, la prudence et l’humilité sont requises. Particulièrement conscient de l’écueil dans lequel il pourrait tomber, Littell affirmait d’ailleurs en 2015 au journal allemand Der Spiegel, avec une pointe de résignation, qu’« en fin de compte, [son] documentaire n’est rien de plus qu’un énième film de Blanc sur l’Afrique ». De son métier de journaliste, Littell a conservé une certaine rigueur dans la description et l’analyse d’une situation de conflit. Tout au long du film, des cartons permettent ainsi au spectateur de comprendre le contexte dans lequel les jeunes qui témoignent à l’écran sont devenus des enfants-soldats.

Mais c’est surtout dans la continuité de son métier de romancier que s’inscrit Wrong Elements. Le film partage avec Les Bienveillantes, son livre, la volonté d’interroger la frontière séparant victimes et bourreaux. Le héros des Bienveillantes, Maximilien Aue, était un officier SS, sur lequel Littell posait un regard empathique, lui refusant l’étiquette de monstre. Dans Wrong Elements, les figures de victime et de bourreau sont encore plus directement associées : elles sont rassemblées dans un même corps, celui de Geofrey, enlevé par la Ligue de Résistance du Seigneur (LRA) alors qu’il était adolescent, et transformé par cette milice ougandaise en machine à tuer – comme près de 60 000 autres enfants et adolescents, garçons et filles. Littell se garde bien d’apporter une réponse à ce dilemme insoluble (victime ou coupable), et laisse ses protagonistes – Geofrey, deux de ses amis et une jeune femme elle aussi enlevée par la LRA – exprimer toutes leurs complexités. L’un des jeunes affirme ainsi que « ça [la vie dans la milice] a créé des amitiés ». Un autre assure que Kony, fondateur de la LRA et activement recherché par la Cour pénale internationale, « a bien fait de déclarer la guerre ». Un troisième évoque en riant un massacre qu’il a commis. Aucun doute pourtant sur la puissance du traumatisme vécu par ces jeunes : c’est précisément parce qu’il est trop dur de vivre avec que les seules manières de ne pas en mourir sont de le nier ou d’en rire.

Dans son film, comme dans son livre, Littell interroge donc la nature même du mal : le mal est-il le fait de personnes essentiellement mauvaises – il serait alors réservé à une poignée de monstres – ou bien est-il le fruit de contingences, le résultat d’une série d’événements dans laquelle chaque être humain peut un jour être entraîné ? « Que deviennent les concepts de mal et de responsabilité quand le coupable, kidnappé dans son enfance, devient, au sein du seul système de valeurs qu’on lui propose, un assassin volontaire ? », se demande ainsi Littell. Une interrogation brûlante d’actualité, puisqu’elle se pose aujourd’hui pour les enfants élevés par l’organisation État islamique en Syrie et en Irak. Les deux œuvres de Littell se répondent aussi sur la question du passé « jamais passé » - comme le dit Maximilien Aue à la fin des Bienveillantes. Dans Wrong Elements, cette collision du passé et du présent se fait entendre lorsque Littell demande à ses protagonistes de rejouer des scènes de leur vie dans la milice, un procédé utlisé par Claude Lanzmann dans Shoah ou Rithy Panh dans S 21, la machine de mort khmère rouge. Geofrey et deux de ses amis, Michaël et Nighty, reproduisent par exemple la préparation d’un repas sur les lieux de l’ancien camp d’entraînement de Djebelin, au Sud-Soudan. Durant toute la séquence, les trois jeunes parlent au présent. Le passé ne passant pas, les souvenirs du bush sont en permanence revécus.

Malgré ces similitudes, une différence majeure fait des Bienveillantes et de Wrong Elements deux œuvres radicalement différentes. Le roman de Littell se singularisait en effet par un rapport très cru à la violence : les scènes de massacre étaient extrêmement graphiques, à tel point que l’on pouvait se demandait si une forme de fascination malsaine n’animait pas l’auteur. Dans Wrong Elements, la violence est tout aussi monstrueuse, mais beaucoup moins frontale. Littell se refuse à utiliser des images de combats ou de massacre, et s’en tient à la seule parole de ses protagonistes pour évoquer ces événements. Comme il l’explique d’ailleurs, « ce sont les anciens membres de la LRA eux-mêmes, et non un observateur extérieur, qui se posent des questions et y apportent des éléments de réponse ». De ce fait, le regard qu’il pose sur ses personnages diffère fortement entre le film et le livre. La fiction dégageait Littell de toute responsabilité envers son héros. Au contraire, la forme documentaire semble le charger d’une responsabilité morale envers ceux qui acceptent de se livrer à sa caméra : une obligation de tendre vers la paix, de faire du cinéma un instrument de guérison.

Malheureusement, l’interrogation passionnante qui sert de sujet à Wrong Elements se heurte à la timidité formelle du réalisateur. Comme s’il avait peur de « voler » le film aux jeunes qu’il fait témoigner, Littell rechigne à affirmer des partis-pris, en particulier de montage (le film paraît beaucoup trop long et accumule des scènes parfois redondantes). La comparaison, qui vient forcément à l’esprit, avec les œuvres de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh, est ainsi un peu écrasante pour le film. Gageons toutefois que cette œuvre dense mais inaboutie est le début d’une belle carrière au cinéma.

[Wrong elements de Jonathan Littell. 2016. Durée : 149 min Distribution : Le Pacte. Au cinéma le 22 mars 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 29.03.17 à 17:51 - Réagir

Un sac de billes : l’Occupation à hauteur d’enfant

Christian Duguay connaît son métier. Fidèle adaptation du roman autobiographique de Joseph Joffo, son dernier long-métrage mêle habilement émotion et néoclassicisme pour offrir au grand public une histoire poignante. Nette et sobre, la mise en scène entraîne le spectateur dans une France de Vichy reconstituée avec réalisme. Sincères et touchants, les acteurs (Patrick Bruel, Elsa Zylberstein, Bernard Campan et les enfants Dorian Le Clech et Batyste Fleurial Palmeri…) mettent leur talent au service du projet littéraire de Joseph Joffo : faire prendre conscience, au travers le regard d’un enfant, de l’inhumanité de la collaboration et de l’horreur de la déportation. Après les rééditions de La Guerre des boutons, Christian Duguay montre qu’il est encore possible de signer un beau film après le long métrage de J. Doillon (1975). J. Joffo a lui-même reconnu que l’adaptation cinématographique de son roman initiatique avait su lui arracher quelques larmes…

Si le grand public trouvera assurément son compte, les historiens tout comme les cinéphiles risquent en revanche de rester sur leur faim. Tout reste convenu, car il ne faut déstabiliser personne. Point d’innovation cinématographique ni de révolution historiographique. Le récit brille de sa monotone linéarité, l’histoire scintille de clichés attendus : les anges sont véritablement angéliques, les démons véritablement démoniaques. La France de Vichy version Duguay est un monde explicite et manichéen. Il faut comprendre les pratiques des collaborateurs, il faut encourager les deux enfants à les fuir. Mais, otage de sa fidélité au roman autobiographique de Joffo, Christian Duguay avait une marge de manœuvre en réalité bien réduite. Les témoins ne travaillent jamais directement pour les historiens, surtout quand ils se livrent trente ans après le drame. De l’aveu même de Joseph Joffo, son roman autobiographique était d’abord destiné à sa propre famille… et non à Robert Paxton. Partiel et ou simple, le point de vue de l’enfant qu’il était ne s’intéresse ni aux mécanismes profonds de la collaboration ni aux débats historiographiques sur l’arrivée tardive de la mémoire juive du conflit. A ce titre, le film de Duguay réactive, contre son objectif prétendu, bien moins la mémoire de la Seconde Guerre mondiale aujourd’hui largement mise en scène que l’autobiographie de J. Joffo en son temps : la mise en perspective du roman avec d’autres œuvres du début des années 1970 (Le Chagrin et la Pitié de M. Ophüls et La France de Vichy de R. Paxton) restera, même après l’adaptation de Christian Duguay, un passage obligé pour la compréhension de l’histoire des mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Ces limites évidentes ne remettent pourtant pas en cause les qualités pédagogiques de ce film, qui constitue une belle opportunité de frotter les collégiens à la pratique historienne. Si l’histoire est d’abord compréhension du passé à partir de son expérience vécue, comme le rappelle Antoine Prost dans ses Douze leçons d’histoire, de jeunes étudiants en histoire ont tout à gagner à rapprocher leurs propres sentiments de ceux des deux frères fuyant la barbarie nazie. En Histoire, il faut, par une certaine forme d’empathie, tenter de comprendre son sujet d’étude : se projeter dans le passé, faire sien le ressenti de ses acteurs et tenter, un instant, de se mettre à leur place pour comprendre. Tel est le lot d’une histoire qui obéit bien moins à des lois scientifiques rigides qu’aux intentions humaines toujours complexes mais perceptibles par analogie. Un film d’enfant pour des enfants constitue une étape indispensable à la compréhension de la collaboration de la France de Vichy. Mais elle ne sera qu’une première étape dans une démarche faisant succéder à la perception empathique une distanciation critique et informée. Aux jeunes collégiens dès lors de s’émouvoir devant le film de Duguay… et aux enseignants de trouver, en classe, les boîtes à outils documentaires et conceptuels pour mettre à distance leur ressenti et leur faire écrire l’histoire de la collaboration.

[Un sac de billes de Christian Duguay. 2017. Durée : 110 mn. Distribution : Sortie le 18 janvier 2017]

> Un dossier pédagogique autour du film

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 21.01.17 à 17:14 - Réagir

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