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Entre littérature et histoire, Emmanuel Finkiel sublime la Douleur de Marguerite Duras

La Douleur

En juin 1944, le mari de Marguerite Duras, Robert Antelme, est arrêté pour faits de résistance, puis déporté en Allemagne. Duras l’attendra jusqu’en avril 1945, sans nouvelles mais persuadée qu’il n’est pas mort. De cette attente insoutenable qu’elle décrit dans son récit (finalement paru en 1985), Finkiel fait une expérience immersive pour le spectateur, invité à percevoir le monde à travers les yeux et les oreilles de Duras. Le spectateur ne voit donc que ce qu’elle voit, l’utilisation de longues focales troublant une large partie de l’image ; il entend tout ce qu’elle entend, cette confusion permanente des bruits et des voix qui fait croire à chaque instant au retour de Robert ; il ne sait que ce qu’elle sait, la narration étant interne et non omnisciente. L’interprétation magistrale de Mélanie Thierry, de tous les plans et souvent filmée de près, parachève la totale identification du spectateur à l’héroïne-Duras.

Mais le récit n’est pas seulement celui, somme toute classique, d’une épouse éplorée attendant le retour d’un mari aimé. À l’époque où Robert Antelme est arrêté, Duras n’est déjà plus en couple avec lui. La Douleur qu’elle écrit entre juin 44 et avril 45 est donc moins liée à l’attente qu’à la prise de conscience qu’elle n’aime plus celui qu’elle attend, qu’il n’y aura pas de retrouvailles. Pour restituer toute la complexité du personnage, Finkiel choisit de fusionner le récit intitulé La Douleur avec celui nommé Monsieur X. dit ici Pierre Rabier. La mise en valeur de la relation entre Duras et un milicien français (interprété par Benoît Magimel) permet de souligner les ambigüités de l’écrivaine, qui ne peut s’empêcher de continuer à vivre alors qu’elle montre à tous (y compris à ses lecteurs) que la douleur la tire vers la mort, qu’elle ne survit plus que pour Robert.

Ce que l’on sait, ce qui nous est caché, ce que l’on refuse de savoir… tout cela est encore plus prégnant dans la deuxième partie de La Douleur. Car au milieu du film surgissent ceux que la société de l’époque ne veut pas voir, ceux que le cinéma d’aujourd’hui ne sait pas toujours comment montrer : les anciens déportés, revenus des camps par une radieuse journée de printemps. La Douleur s’inscrit alors dans un questionnement qui parcourt le cinéma et la critique français : le cinéma peut-il, doit-il représenter les camps nazis et leurs effets sur les corps de ceux qui y ont survécu ? Finkiel choisit de montrer certains déportés, revenus amaigris mais ayant toujours figure humaine. Mais le corps de Robert Antelme, décrit par Duras comme une « forme » qui « flottait entre la vie et la mort », se refuse à toute mise en image ; une façon pour Finkiel de reconnaître l’impuissance de la fiction face à l’horreur des camps. Le surgissement des anciens déportés permet également à Finkiel d’interroger l’Histoire de France. Au printemps 1945, la France célèbre la Libération, l’allégresse envahit les rues de Paris. Personne ne veut voir les fantômes de cette guerre, personne ne veut comprendre la terrible singularité du sort du peuple juif pendant la guerre. La cécité collective ne fait que renforcer la douleur de ceux dont les proches ne sont toujours pas revenus, Marguerite bien sûr, mais également Madame Katz, autre personnage phare de cette seconde partie. Cette vieille femme attendant le retour de sa fille déportée, même après qu’elle ait eu la certitude que celle-ci avait été gazée, est une réminiscence déchirante de l’histoire personnelle d’Emmanuel Finkiel, dont le père a attendu toute sa vie le retour de ses parents et de son frère, morts à Auschwitz.

Pédagogiquement, le film s’affirme comme un passionnant objet d’étude dans trois disciplines (plutôt adapté aux lycéens en raison de ses quelques longueurs). En Lettres, les professeur·e·s de Première L pourront l’utiliser, conjointement avec le livre de Duras, pour la thématique « Le personnage du roman, du 17e siècle à nos jours ». En Histoire, en classe de Première (« La Seconde Guerre Mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes ») ou de Terminale (« L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre Mondiale en France »), on pourra s’intéresser à la lente reconnaissance de la Shoah après la guerre ou à la collaboration sous le régime de Vichy. Un travail conjoint Lettres-Histoire pourra d’ailleurs être envisagé autour du film. Enfin, en Histoire des Arts, en Première, on pourra se pencher sur la représentation des camps nazis et de la figure du déporté au cinéma, en croisant La Douleur avec d’autres films tels que Nuit et brouillard, La Liste de Schindler, Shoah ou Le Fils de Saul.

Philippine Le Bret
Merci à Renée Marmonnier, professeure de lettres, pour sa contribution à cet article

[La Douleur d'Emmanuel Finkiel. Durée : 126 mn. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 24 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 25.01.18 à 11:23 - Réagir

"Le sort des princes et princesses était comparable à ceux des enfants de stars comme Beyonce aujourd’hui."

L'Échange des princesses

En relatant les mariages croisés entre les enfants de la cour de France et ceux de la cour d’Espagne, au début du règne du tout jeune Louis XV, L'Échange des princesses de Marc Dugain, et le roman de Chantal Thomas dont il est adapté, posent la question de la place de l’enfant au XVIIIe siècle.
L’historienne Pascale Mormiche*, spécialiste de l’éducation des princes et princesses sous l’Ancien Régime, qui prépare actuellement un ouvrage sur l’enfance de Louis XV, nous explique à quel point la conception de l’enfance à l’époque diffère radicalement de la nôtre. 

Le film de Marc Dugain présente des enfants qui sont considérés et traités comme des adultes. Les princes et princesses du XVIIIe siècle n’avaient donc pas droit à une enfance ?

Pas plus que dans le reste de la société ! Au XVIIIe siècle, les enfants étaient mis au travail dès l’âge de 7 ans, qu’ils soient rois ou paysans. Et ils atteignaient l’âge adulte vers 12-13 ans. C’est pour cela que Louis XV devint roi absolu à l’âge de 13 ans. Il nous reste d’ailleurs quelques traces de cet âge légal de majorité : la majorité sexuelle, qui fait actuellement débat, et le fait qu’à partir de 13 ans un mineur encourt des poursuites pénales.

Comment expliquer ce raccourcissement de l’enfance ?

Il ne faut pas prendre les choses à l’envers. La situation du XVIIIe siècle était celle qui prévalait depuis l’Antiquité. C’est nous qui avons allongé le temps de l’enfance. La scolarisation obligatoire décidée par Jules Ferry en 1882 en a été la première étape : les enfants étant obligés d’aller à l’école jusqu’à 12 ans, ils ne pouvaient donc plus travailler dès 7 ans. Plus récemment, l’avènement de la société de consommation a amené à la création de l’adolescence, et ainsi à un nouveau report de l’âge adulte.

Quelle conscience avaient ces enfants de leur statut de prince ou de princesse ?

Les princes et les princesses étaient conscients de leur statut dès leur plus jeune âge. Il faut dire que ce statut leur était signifié dès leurs premières heures. Après leur naissance, ils étaient portés dans leurs appartements, composés d’une dizaine de pièces, et une cinquantaine de personnes étaient mises à leur service.Des hommages leur étaient par ailleurs rendus à longueur de journée, quel que soit leur âge. Par exemple, à chaque fois qu’un ambassadeur venait à la Cour, il rendait visite aux princes et aux princesses. Forcément, quand on vous appelle « Majesté » et que tout le monde s’écarte quand vous arrivez dans une pièce, vous avez conscience d’être quelqu’un d’important.Mais ces rois-enfants n’étaient pas des enfants-rois. Les portes s’ouvraient devant eux sans qu’ils aient besoin de les toucher, mais ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient, ils étaient soumis à de nombreuses règles.

Comment expliquer la maturité intellectuelle et émotionnelle de ces enfants, notamment Louis XV, 12 ans, et l’infante d’Espagne, 4 ans, qui endossent avec beaucoup de dignité leurs fonctions royales ?

Cette maturité était construite par l’éducation. En effet, tout leur apprentissage était structuré de telle sorte qu’ils soient capables de tenir leur rang. Dans son enfance, Louis XV a beaucoup entendu parler d’Alexandre le Grand ou de Jules César. Il a su très tôt qu’il devrait être à la hauteur de ces modèles historiques.Louis XV était de plus un enfant surdoué, qui avait le sens de l’État. Lors du conseil du roi où s’est décidé son mariage avec l’infante d’Espagne, il est raconté que le jeune roi avait les yeux rouges, qu’il avait pleuré avant le conseil. Mais son « oui » à ce mariage fût ferme, car il comprenait que cette union était nécessaire pour l’avenir de son royaume. Il était intellectuellement en accord avec cette alliance, mais avait peur de devoir coucher avec sa future femme, car il ne se sentait pas prêt sur le plan sexuel. Le cardinal Fleury, son principal ministre, l’a alors rassuré sur ce point, lui expliquant que le mariage ne devait pas être immédiatement consommé. Cette anecdote montre que Louis XV était, sur le plan politique, un adulte, mais qu’il avait encore des réticences d’enfant.

Y avait-il cependant des moments où les princes et les princesses pouvaient se comporter comme des enfants ?

Dans leurs appartements, les princes et les princesses étaient libres de ne plus être en représentation publique. C’est en privé qu’ils peuvent laisser éclater leurs tristesse, colère ou exaspération. On sait par exemple que, dans un moment de colère, Louis XV a jeté un pot de fromage blanc au mur. Mais ils devaient conserver les bonnes manières de ces éducations de l’Ancien Régime fondées sur les vertus et les péchés. C’est donc aussi en privé que leur personnel éducatif les réprimandaient s’ils avaient été injustes ou irrespectueux.

Quelle relation les princes et les princesses du XVIIIe siècle avaient-ils avec leurs parents ?

La relation était un peu équivalente à ce qu’on observe aujourd’hui dans les familles de Beyonce, Madonna ou d’autres superstars. Les parents des princes et des princesses étaient extrêmement occupés et souvent amenés à se déplacer. Les valets et les femmes de chambre constituaient donc une deuxième famille pour les enfants. Ils garantissaient leur éducation et leur sécurité.
Pour autant, les enfants étaient élevés dans l’amour de leurs parents. Les manifestations d’affection ne pouvaient avoir lieu en public, mais en privé les princes et les princesses avaient tout à fait le droit de s’asseoir sur les genoux de leurs parents, par exemple. L’amour des parents envers leurs enfants était aussi exprimé dans les nombreuses lettres qu’ils s’écrivaient. Des phrases comme « je te félicite » ou « tu as travaillé avec succès sur tel ou tel défaut » étaient perçues comme des preuves d’amour. Aujourd’hui, elles passeraient plutôt pour des leçons de morale.

On voit dans le film que les princesses, lorsqu’elles étaient mariées à l’étranger, ne revoyaient plus leurs parents. Ces séparations familiales étaient-elles des déchirements ?

Bien évidemment. On sait par exemple que le roi et la reine d’Espagne sont tombés évanouis quand leur fille, Anna Maria Victoria, est partie pour la France. Or sa mère, Elisabeth Farnese, était une vraie terreur, une femme qui contrôlait toujours tout. Un évanouissement public était donc chez elle le signe d’une émotion extrême.

Y avait-il des différences de statuts, de traitements, d’obligations entre les princesses et les princes ?

La famille royale était soumise, en France, à la loi salique, qui interdisait aux femmes d’exercer le pouvoir ou de le transmettre. Les princesses n’avaient donc pas de droits civiques, contrairement aux princes. Mais elles avaient des droits civils. Dans l’héritage par exemple, elles récupéraient une partie des terres de leurs parents.Quant à la différence de statut à la naissance, elle existait mais n’était pas considérée comme inégalitaire : on se réjouissait de voir naître un garçon pour pouvoir perpétuer la dynastie, et de voir naître une fille pour pouvoir sceller des alliances.

L’éducation était-elle similaire pour les princes et les princesses ?

L’éducation des filles et des garçons était différente car les buts poursuivis n’étaient pas les mêmes : les garçons étaient élevés pour exercer le pouvoir, les filles pour se marier et vivre à l’étranger.De 0 à 7 ans, les garçons recevaient une première éducation, confiée aux femmes. Les gouvernantes leur apprenaient notamment la danse, – qu’on appelait la danse mais qui était en fait beaucoup plus large : comment faire glisser ses pieds pour marcher avec prestance, comment poser ses épaules, comment tourner ses mains, comment tenir sa tête, etc.
Puis, de 7 à 14 ans, l’éducation politique des princes était confiée aux hommes. Ils passaient alors 7 à 8 heures chaque jour à étudier ! Les princesses étaient, quant à elles, confiées à des gouvernantes, qui se chargeaient de leur éducation jusqu’à leurs 16-17 ans. Elles apprenaient à tenir leurs terres, à gérer leur personnel, à écrire des lettres, à apprécier la peinture… Mais il y avait néanmoins des apprentissages communs aux filles et aux garçons : la religion, le latin, le bon français, ou encore la géographie européenne des principautés.

Louise-Elisabeth est présentée comme un esprit libre, qui essaye de s’opposer au destin qu’on veut lui imposer. Y avait-il des moyens pour les princesses et les princes du XVIIIe siècle d’échapper à leur destin ?

Le comportement de Louise-Élisabeth était possible car sa famille, les Orléans, était tout à fait particulière. Les Orléans étaient des gens libres dans leur tête. Mais si Louise-Elisabeth s’est révoltée et a usé d’une certaine liberté de parole, elle ne l’a fait qu’en privé, jamais en public.Il existe cependant plusieurs exemples au XVIIIe siècle de princesses ayant refusé de se marier. La plupart des filles de Louis XV, celles qu’on appelait « Mesdames » à la Cour, l’ont fait. Ce qui aurait été impensable au XVIIe siècle.

* Pascale Mormiche est agrégée d’histoire et docteure en histoire moderne. Elle travaille comme professeure à l’université de Cergy-Pontoise et comme formatrice à l’ESPÉ de Versailles. Ses recherches portent sur l’éducation des princes et des princesses aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle a notamment publié Devenir prince. L’école du pouvoir en France, XVIIe-XVIIIe siècles (CNRS Éditions, 2009). Elle prépare actuellement un ouvrage consacré à L’enfance de Louis XV (titre provisoire, à paraître en octobre 2018 aux éditions Champ Vallon).

L'Échange des princesses de Marc Dugain, au cinéma le 27 décembre
Voir notre dossier pédagogique en ligne (Français, Histoire)

 

Posté dans Entretiens par zama le 27.12.17 à 10:45 - Réagir

L'Échange des princesses : le site pédagogique

L’Échange des princesses

C’est une époque aujourd’hui mal connue, pleine de conflits obscurs et de personnages oubliés, une période-charnière entre le règne du « Roi-Soleil » et les grondements de la Révolution. C’est pourtant un moment historique foisonnant, à la fois proche et si exotique, qui recèle son lot d’histoires fascinantes. 
Ainsi cet étonnant épisode (on n’ose parler d’anecdote) de diplomatie matrimoniale, pratique courante dans les cours de l’époque mais rarement poussée aussi loin dans ses raffinements cyniques : le double mariage ourdi par le Régent, Philippe d’Orléans, pour unir les cours de France et d’Espagne, et ainsi assurer la paix après la sanglante et ruineuse Guerre de succession d’Espagne (1701-1714). Il consistait à « échanger » sa propre fille, Mlle de Montpensier, promise à l’héritier du trône d’Espagne, contre l’Infante Anna Maria Victoria, destinée elle à épouser Louis XV. Il se trouve que la première avait onze ans, et la seconde à peine quatre, leurs promis n’étant guère plus âgés.

De cette histoire relatée dans les Mémoires de Saint-Simon (qui en fut le témoin privilégié, en tant qu’ambassadeur du roi de France auprès de la Cour d’Espagne), l’historienne et romancière Chantal Thomas (auteure des Adieux à la reine, déjà adapté au cinéma par Benoît Jacquot) a conçu un roman, L’Échange des princesses (Éditions du Seuil), qui raconte la trajectoire météorique de ces deux jeunes princesses, dont la jeunesse fut sacrifiée sur l’autel de la raison d’État, et essaye de s’imaginer leurs états d’âme. Le cinéaste (et romancier lui-même) Marc Dugain en a tiré une œuvre d’une beauté vénéneuse, qui croise son thème favori, celui de la manipulation politique, avec un récit poignant de l’enfance sacrifiée. Il montre une époque inquiète, loin de l’image glorieuse du "Siècle des Lumières", hantée par la terreur de la maladie et de la mort, et une monarchie qui s’enferme dans des rituels mortifères.

Zérodeconduite a consacré un dossier pédagogique au film, qui propose une analyse du film, un entretien avec l’historienne Pascale Mormiche (spécialiste de l’éducation des princes et des princesses sous l’Ancien Régime), et deux fiches d’activité pour étudier le film en classe (Français, Seconde, Première)

L’Échange des princesses de Marc Dugain, au cinéma le 27 décembre

Le site pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 21.12.17 à 12:35 - Réagir

Les Gardiennes : la Première Guerre Mondiale du point de vue des femmes (ou presque)

Les Gardiennes

« France 1915 : la guerre des hommes, le combat des femmes ». Voilà la promesse exprimée par l’affiche des Gardiennes, le nouveau film de Xavier Beauvois. Le réalisateur français adapte un roman de 1924 pour raconter le quotidien de trois femmes pendant la Grande Guerre, trois femmes qui travaillent avec abnégation la terre en attendant le retour des hommes partis au front.
Sur le papier, le nouveau film de Xavier Beauvois avait tout d’un chef-d’œuvre : une histoire méconnue, celle des femmes pendant la Première Guerre Mondiale ; un ancrage dans le monde rural qui rappelait le très réussi Des hommes et des dieux ; et la présence derrière la caméra de Caroline Champetier, camarade de longue date de Beauvois et cheffe-opératrice hors-pair. Mais le miracle des Hommes et des dieux ne se reproduit. Bien sûr, il y a ces tableaux cinématographiques composés par Caroline Champetier, et cette lumière magique qu’elle parvient à capter. Il y a aussi cette révélation nommée Iris Bry, qui irradie l’écran pour sa première apparition au cinéma. Il y a enfin quelques fulgurances, comme ce plan sur des mains calleuses qu’un vieil homme tord de douleur. Mais là où Des hommes et des dieux sublimait les répétitions quotidiennes, célébrait l’absence de mots et trouvait de la spiritualité dans toutes choses, Les Gardiennes finit par susciter l’ennui.

La faute à un scénario qui emprunte des chemins trop attendus. Tout commence avec l’arrivée à la ferme du Paridier d’une jeune femme de l’assistance publique, Francine (Iris Bry), engagée par la matriarche, Hortense (Nathalie Baye), pour aider aux travaux de la ferme. Côté vie civile, l’orpheline pense avoir trouvé une famille, se rend – évidemment – essentielle aux autres femmes de la ferme, s’éprend – évidemment – d’un des fils de la famille lors du retour de celui-ci en permission, et tombe – évidemment – enceinte. Côté guerre, l’un des hommes du film meurt, le deuxième est fait prisonnier, et le troisième revient blessé. Rien dans le film ne permet de comprendre l’intérêt de cette énième déclinaison de schémas narratifs rebattus. D’autant que le scénario des Gardiennes souffre d’une deuxième grande tare : il nous conte paradoxalement une histoire de femmes dont les vrais héros sont les hommes. L’essentiel du film, consacré au quotidien des femmes restées à l’arrière, se résume à une succession sans fin de travaux agricoles (semer, récolter, fendre du bois, mener les bêtes…). À l’inverse, les retours des hommes pour quelques jours de permission sont l’occasion de bouleversements majeurs pour tous les personnages. Le récit ne progresse que lorsque les hommes sont présents, et pas une seule discussion entre les personnages féminins ne concerne autre chose que les hommes. Les femmes des Gardiennes sont des êtres passifs, qui ne vivent que pour et par leurs maris, fils, amants. Dans une récente interview au magazine Télérama, Xavier Beauvois se réjouissait d’avoir réalisé l’un des films « les plus féministes de l’année ». Peut-être faudra-t-il lui expliquer que mettre en scène des personnages féminins n’est pas suffisant.

Pour toutes ces raisons, l’exploitation pédagogique des Gardiennes paraît problématique. Trop long et extrêmement répétitif, le film semble difficile d'accès pour des élèves, même au lycée. On retiendra néanmoins quelques séquences qui traduisent avec justesse des thématiques abordées en cours d’histoire : une scène de moissons dans laquelle les femmes utilisent pour la première fois une moissonneuse-lieuse, mise en images des débuts de la mécanisation de l’agriculture ; le cauchemar d’un des fils de la famille, qui montre les traumatismes psychiques des soldats revenus de la guerre ; et la récitation d’un « poème » enfantin injurieux sur les « Boches », marqueur de la diabolisation d’un ennemi pourtant très proche.

Philippine Le Bret

Merci à Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Les Gardiennes de Xavier Beauvois. 2017. Durée : 144 mn. Distribution : Pathé. Sortie le 6 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 06.12.17 à 15:04 - Réagir

Au revoir là-haut : une adaptation spectaculaire, au détriment (parfois) de la subtilité

Au revoir là-haut

Qu’allait donner l’alliance annoncée entre romanesque lemaîtrien et folie dupontelesque ? On pouvait s’attendre au meilleur comme au pire du mariage entre les univers de ces deux créateurs (un romancier, un cinéaste) si singuliers. Mais l’adaptation du prix Goncourt 2013 par le réalisateur de Neuf mois ferme (son dernier film en 2012) est une indéniable réussite, qui nous plonge avec brio dans le bouillonnement politique, social et artistique des années vingt. Il faut dire que Dupontel a employé les grands moyens. Entre un casting de rêve (Niels Arestrup, Laurent Lafitte, Émilie Dequenne, Michel Vuillermoz), des effets spéciaux impressionnants et une magnifique reconstruction du Paris des années vingt, le (gros) budget du film est perceptible dès les premiers instants. La séquence d’ouverture, reconstitution d’une bataille entre Français et Allemands le jour de l’armistice, en est la preuve éclatante : à grands renforts d’explosions et de prises de vue aériennes, Dupontel nous immerge de manière saisissante dans l'expérience combattante de la Première Guerre Mondiale.

Mais ces grands moyens auraient été employés en pure perte sans le talent d’Albert Dupontel. La narration très resserrée choisie par le réalisateur imprime au film un indéniable souffle romanesque, tandis que l’habile navigation entre burlesque et tragique rend le film insaisissable – et d’autant plus plaisant. Ce mélange des genres est encore renforcé par la survenue des masques, qui appartiennent eux au registre de la poésie. Ces masques sont un jeu autant qu’un émerveillement, et ancrent encore un peu plus le film dans son époque en faisant référence aux principaux courants artistiques des années vingt. L’extraordinaire travail de Cécile Kretschmar, leur créatrice, rapproche ainsi Au revoir là-haut des Yeux sans visage de Georges Franju (1960). L’ambition de Dupontel a cependant un revers : le film tend à la boursouflure, au risque de substituer le spectaculaire à la finesse. Le roman de Pierre Lemaître est parfois réduit à son aspect le plus schématique (les méchants, les gentils, les péripéties), sans que ne soient développées les subtilités qui font sa force stylistique et émotionnelle. C’est notamment le cas de l’arnaque aux monuments aux morts, réduite dans le film à un simple moyen de subsistance pour les deux héros alors qu’elle possédait un fort caractère politique et symbolique dans le roman (pour une analyse historique de cette floraison de monuments commémoratifs voir l’article « Les Monuments aux morts » d’Antoine Prost dans Les Lieux de Mémoire de Pierre Nora). Le besoin de vengeance envers ceux qui ont déclenché la guerre, ont aimé la faire, ou en ont profité est aussi bien moins marqué chez Dupontel que chez Lemaître. On regrettera également que certains morceaux de bravoure du roman soient réduits à leur pure dimension narrative, ainsi de la scène de l’ensevelissement de Maillard (tombé dans un cratère, il se retrouve enterré vivant, obligé de respirer dans la gueule d’un cheval mort). Ce qui donnait lieu dans le roman à un moment d’anthologie littéraire, une pause narrative hallucinante (qui justifiait, à elle seule, le prix Goncourt attribué à Pierre Lemaître), n'est plus ici qu'une péripétie parmi d'autres.

Ces comparaisons entre le film et le roman sont évidemment le premier intérêt pédagogique du film. Au sein de la séquence consacrée en Lettres au « Personnage dans le roman du XVIIe siècle à nos jours » (Première), on pourra grâce au film s’interroger sur la transposition cinématographique d’un roman, et ainsi réfléchir aux choix que doit faire un scénariste lorsqu’il adapte une œuvre littéraire. La présence des gueules cassées et le jeu autour des masques permettra par ailleurs d’intégrer le film à l’objet d’étude « La question de l’homme dans les genres de l’argumentation ». Les professeurs de Lettres pourront ici s’intéresser à la frontière entre le monstre et l’humain. Enfin, le film paraît tout à fait adapté à une exploitation dans l'enseignement d'exploration Littérature et société – d’autant que la commémoration des cent ans de la Grande Guerre rend le film d’actualité. Le dossier pédagogique proposé sur le site du film propose d'autre pistes de travail, notamment au Collège, et de nombreuses ressources

Philippine Le Bret 

Merci à Caroline Hecker et Renée Marmonnier, professeures de Lettres, pour leur contribution à cet article

[Au revoir là-haut d'Albert Dupontel. 2017. Durée : 117 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 25 octobre 2017]

Pour aller plus loin :
Le site officiel du film (modules vidéo, entretien avec A. Dupontel et Pierre Lemaître et dossier pédagogique)

Posté dans Dans les salles par zama le 25.10.17 à 11:24 - Réagir

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