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El Presidente, un "House of cards" géopolitique à la sud-américaine

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater. Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain.

Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un président « normal » manipulé par ses conseillers plus capés, ou un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissait deviner cette mise en place, pour traiter l’affaire qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue néanmoins un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude « Lieux et formes du pouvoir » en classe d’espagnol au cycle terminal. Le film permettra de réviser la géographie politique du continent, en s’appuyant sur les nombreuses tractations mises en scène dans le film. Les différentes figures présidentielles décrites dans El Presidente permettront aux élèves de s’interroger à la fois sur les caractéristiques propres à chaque pays (la rencontre entre Blanco et le président du Mexique reprend par exemple tous les clichés du Mexicain, en même temps qu’elle fait entendre un espagnol rempli de mexicanismes) ; et sur les caractères plus généraux de l’homme politique (qu’est-ce qu’un homme politique ? quel est son rôle ? quelles sont les qualités requises ? – il serait intéressant de poser ces questions aux élèves avant qu’ils ne voient le film, puis de revenir sur leurs réponses après la projection). El Presidente pourra également s’inscrire dans l’objet d’études « Espaces et échanges », initiant une analyse de la relation économique et politique entre les pays d’Amérique latine et les États-Unis, et du rôle des seconds dans l’histoire des premiers.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[El Presidente de Santiago Mitre. 2017. Durée : 114 mn. Distribution : Memento Films. Sortie le 3 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 02.01.18 à 11:52 - Réagir

"Mariana" : au Chili, ce passé qui ne passe pas

Mariana

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Saïd. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Été des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains. C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Mariana, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.

Mais si Manena, l’héroïne de L’Été des poissons volants, avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêchant de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Toute exploitation pédagogique nécessitera donc un travail approfondi en amont. Les professeurs d’espagnol (niveau Lycée) qui souhaiteraient aborder le film avec leurs élèves devront d’abord le replacer dans son contexte historique, rappeler l’architecture de la dictature Pinochet et ses crimes. Une fois ce travail effectué, le film de Marcela Saïd pourra permettre de réfléchir sur l’impunité des classes sociales dominantes, qui ont largement profité de la dictature et continuent à jouir de leur richesse sans être inquiétées. L’intrigue autour du père de Mariana, qui apprend avec une totale désinvolture qu’il est cité dans un journal comme collaborateur de la dictature, en est une illustration marquante. La présence d’un personnage argentin – le mari de Mariana – pourra par ailleurs permettre de développer une comparaison Chili/Argentine sur ces enjeux de mémoire et de réconciliation post-dictatures.

[Mariana de Marcela Saïd. 2017. Durée : 95 mn. Distribution : Nour films. Au cinéma le 13 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 18.12.17 à 23:05 - Réagir

Avec "Coco", Pixar livre un bel hommage à la culture mexicaine

coco

Le studio Pixar serait-il en train de faire éclater les frontières du cinéma d’animation ? La révolution à l’œuvre depuis la sortie en 2017 de Vice-Versa, qui donnait forme et vie à des émotions, trouve dans Coco sa suite logique. L’animation n’est plus seulement un moyen de réinterpréter le visible ; elle devient également une façon d’inventer l’invisible. Coco nous plonge dans le monde des morts, monde dont il ne peut, évidemment, exister aucune description autre qu'imaginaire. Il faut tout créer, de A à Z, et cette page blanche est un terrain de jeu idéal pour les dessinateurs de génie des studios Pixar et Disney. Et c’est probablement cette alliance d’une qualité de dessin extraordinaire et de la mise en images de l’invisible qui explique le sentiment de vertige qui saisit le spectateur lorsqu’il pénètre, en même temps que le jeune héros du film, dans ce monde des morts.

Mais comment en est-on arrivés là, à franchir cette barrière mystérieuse – et sacrée pour certains – entre le monde des vivants et celui des morts ? Le plus simplement du monde ! Car l’histoire racontée dans Coco va droit au but : un petit garçon, qui a grandi dans une famille où la musique est bannie, rêve de devenir musicien ; le jour de la Fête des morts, alors qu’il tente de s’inscrire de talents, il se retrouve propulsé dans le monde des morts, où il retrouve ses ancêtres. Coco prouve, s’il en était encore besoin, la puissance de l'alliance Disney-Pixar. Le premier fournit un récit d’aventure comportant juste ce qu’il faut de méchants, un amour sans limite pour le jeu (des corps squelettiques qui ne cessent de se déboîter et de se remboîter), des gags enfantins à répétition et une bande originale entraînante. Le deuxième apporte une profondeur quasi-métaphysique, cette capacité démiurgique à représenter notre inconscient (nos émotions dans Vice-Versa, notre rapport à la mort dans Coco). Et si cette fois le film est un peu moins stupéfiant – car parfois plus linéaire – que ne l’était Vice-Versa, le message est tout aussi puissant : ce n’est pas de ses morts/de ses émotions qu’il faut avoir peur, mais de les oublier.

Parce qu’il touchera autant les petits que les grands, Coco se prête parfaitement à une exploitation pédagogique. Les professeurs d’espagnol de Collège y trouveront une façon ludique d’expliquer aux élèves ce qu’est la Fête des morts, tradition fascinante pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler (et inscrite par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'Humanité). Plusieurs scènes de Coco racontent de manière très didactique les modalités et les enjeux de cette fête familiale. De nombreuses thématiques abordées plus ou moins frontalement dans le film feront également le bonheur des professeurs et des élèves débutants : la famille, l’occasion de travailler en classe autour de l’arbre généalogique ; la cuisine, les spécialités culinaires mexicaines étant très présentes dans le film, ce qui pourrait être le point de départ d’un travail autour de recettes. Avec les plus grands, le film permettra de détailler l’histoire de la Fête des morts, et d’aborder la question du syncrétisme entre les croyances préhispaniques et la religion catholique. En cours d'éducation musicale, Coco sera une excellente introduction à l’analyse de la musique mexicaine (ses rythmes et ses paroles). Le film brasse en effet plusieurs styles musicaux propres au Mexique, des fameux mariachis à la célèbre Llorona (chanson connue de tous) en passant par les musiques traditionnelles de Veracruz.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina. 2017. Durée : 105 mn. Distribution : Walt Disney Motion Pictures France. Sortie le 29 novembre 2017]

Le dossier pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 01.12.17 à 10:57 - Réagir

El Presidente (La Cordillera) : au sommet

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater… Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente (La Cordillera) distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain. Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un "président normal" manipulé par ses conseillers plus capés ou au contraire un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissaient deviner cette mise en place, pour traiter "l’affaire" qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude "Lieux et formes du pouvoir" en classe d’espagnol au cycle terminal, en même temps qu'il fera réviser la géographie politique des pays du continent et de ses accents…

El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre, 2017, Argentine, Durée : 114 minutes
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.17 à 15:18 - Réagir

La Familia : le fils

La Familia

Le premier mot du jeune Gustavo Rondon Cordova, présentant son film en ouverture de la projection à la Semaine de la Critique, a été pour son pays : il était heureux et fier de présenter, avec son premier film La Familia, une autre image du Venezuela que celle donnée par les actualités, d’une nation au bord de la guerre civile. L’état de déshérence et de tension d’un pays ruiné par l’effondrement des cours du pétrole, on le sent pourtant très fortement dans La Familia, drame néo-réaliste qui explore la relation entre un père et un fils cherchant à échapper à la violence des quartiers pauvres de Caracas.
Livré à lui même alors que son père tente désespérément de joindre les deux bouts, le jeune Pedro blesse mortellement un garçon de la favela qui voulait lui voler son portable. Pour protéger son fils de la vendetta, Andrés, son père, l’emmène avec lui dans une cavale incertaine… Ce point de départ est le moyen d’une plongée sous tension dans la mégalopole vénézuélienne, et du portrait in vivo d’une société en crise. Ici tout s’achète, se trafique, se négocie (le film multiplie obsessionnellement les scènes de transaction), et les nécessités de la survie comme la violence des inégalités semblent dissoudre toute solidarité. L’affermissement progressif et semé d'embûches du lien entre père et fils n’en est que plus émouvant, même si on aurait aimé que le film fasse preuve d’un peu moins de pudeur, celle-ci tournant parfois à la sécheresse…

La Familia de Gustavo Rondon Cordova, Vénézuela, 2017, Durée : 82 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 24.05.17 à 20:50 - Réagir

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