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Débats : Points de vue et débats (44 articles)

Survivre avec les loups : incroyable mais? faux

C’?tait il y a bient?t deux mois, quelques jours apr?s la sortie de Survivre avec les loups de Vera Belmont, le film qui s’en ?tait inspir? : sous la pression de quelques journalistes opini?tres, l’auteure belge Misha Defonseca (en r?alit? Monique De Wael) avouait avoir invent? de toutes pi?ces le r?cit qu’elle donnait jusque l? pour autobiographique : celui d’une petite fille juive de 8 ans parcourant l'Europe nazie ? la recherche de ses parents d?port?s, ne devant sa survie qu’? une meute de loups. La r?v?lation provoquait la consternation de ses ?diteurs, de la r?alisatrice du film et plus largement du tr?s large public de lecteurs et de spectateurs ?mus par cette histoire : Arx tarpeia Capitoli proxima comme disaient les Romains, et Monique de Wael passait instantan?ment de la gloire ? l’opprobre.
On peut s’interroger sur les motivations qui ont pouss? l’auteure ? s’inventer cet incroyable pass? ; on peut surtout questionner la cr?dulit? du public (du livre puis du film), et l’incroyable app?tit qu’il a manifest? pour cette histoire. Au-del? du go?t ancestral pour "l’incroyable mais vrai", sur lequel la communication du film a beaucoup jou?, la fascination particuli?re pour le r?cit de Misha Defonseca s’explique sans doute par la rencontre entre un mythe qui a travers? les ?poques (de la fondation de Rome jusqu’? Kipling) et les cultures, celui de l’enfant-loup, et l’Ev?nement historique par excellence : l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis.
Cette rencontre in?dite entre le fabuleux et l’historique a provoqu? le brouillage qui a permis ? la mystification de se d?velopper et de perdurer, malgr? les s?rieuses r?serves des historiens et des ?thologues : en endossant la d?froque de victime du nazisme, doubl?e par la figure de l’enfant innocent, Monique/Misha rendait son r?cit inattaquable. Mais on peut pousser l'analyse plus loin. Quand on ?coute aujourd’hui Monique de Wael, on a l’image d’un r?cit personnel qui lui a ?t? presque arrach? par ses interlocuteurs successifs, qui semblait r?pondre ? une demande irr?pressible et imp?rieuse du public : "(…) Si j'ai commenc? ? parler dans plusieurs universit?s am?ricaines, c'?tait ? leur demande. C'est alors que j'ai ?t? harcel?e par une femme, Jane Daniel, qui se disait ?ditrice et qui voulait faire un livre sur ma vie. Pendant plus de deux ans, j'ai refus?, mais ma communaut? et mes amis me disaient : "Grandis, Misha, fais-le pour les g?n?rations futures."
S’il y a sans doute de nombreuses fa?ons d’analyser cette rencontre entre un r?cit et les attentes du public, on a envie ici de renvoyer ? la querelle du Cid (1637) : celle-ci a montr? que la notion de vraisemblance ?tait ins?parable de celle de biens?ance. On a tendance ? trouver vraisemblable un r?cit qui valide nos pr?jug?s, qui s’inscrit dans notre syst?me de valeurs. Tout improbable qu’il soit sur un plan historique et ?thologique, le r?cit de Misha Defonseca r?pond parfaitement aux conceptions morales partag?es par un tr?s large public : le courage des enfants, la bont? "naturelle" des animaux, la m?chancet? des hommes.
On ne peut s’emp?cher de penser ? une autre affabulatrice, se glissant avec le m?me "flair" dans la peau de la victime id?ale : Marie L., h?ro?ne de la fameuse affaire du RER D (qui va d’ailleurs ?tre bient?t port?e ? l’?cran par Andr? T?chin?). Pris en flagrant d?lit d’emballement inconsid?r?, de nombreux ?ditorialistes et responsables politiques s’?taient d?fauss?s en estimant avoir eu raison de crier au loup : d’apr?s eux, m?me si cette affaire n’?tait pas vraie, elle aurait pu l’?tre tant les actes antis?mites se multipliaient. En un mot, peu importait qu’elle soit vraie puisqu’elle ?tait vraisemblable.

Reste ? mesurer les effets de "l'affaire-Survivre avec les loups". On ne sait combien d'enseignants ont emmen? leurs ?l?ves d?couvrir cette ?difiante histoire sur la barbarie nazie, comme on le leur proposait, ni comment (et si) ils leur expliqueront la supercherie. M?me s'il est sans doute excessif d'accuser Misha Defonseca de faire le jeu du r?visionnisme (si son t?moignage est faux, combien le sont ?), on ne peut s'emp?cher de constater l'effet de brouillage : sur internet en tout cas, la v?rit? n’a pas remplac? le mensonge, elle s’y est superpos?e. La plupart des sites qui ont r?percut? la sortie de Survivre avec les loups (et ainsi particip? —? leur corps d?fendant— ? l’imposture), y compris des sites d’enseignants (celui du SE-UNSA, qui pr?sentait le film dans sa rubrique "L’Enseignant fait son cin?ma"), n’ont pas jug? utile de d?mentir ou de mettre ? jour leurs informations. Si bien qu'aujourd’hui les pages brodant sur "l’incroyable histoire vraie de Misha Defonseca" coexistent avec celles d?voilant la supercherie.
Quelques semaines apr?s Survivre avec les loups est sorti un film allemand ?galement consacr? ? la p?riode, intitul? Mon F?hrer et sous-titr? : La vraie v?ritable histoire d’Adolph Hitler. Le vrai faux chassait ainsi le faux vrai. On ne put s'emp?cher ? la crainte exprim?e par le cin?aste Claude Lanzmann quant aux effets de la fiction, qui justifiait "l'interdit de la repr?sentation" qu'il avait pos? ? propos des camps d'extermination : celui que les fictions "inspir?es de…", les re-constitutions et re-pr?sentations, les jolies histoires pleines d'arrangements et d'inexactitudes, finissent par recouvrir la v?rit? historique et la faire basculer celle-ci le mythe.

Posté dans Débats par le 31.03.16 à 17:39 - 11 commentaires

Oss 117 : de l'humour comme catégorie historique

En sortant diverti et déridé du cinéma samedi soir, au milieu d’un public nombreux et manifestement mélangé (fans de Brice et lecteurs du Monde), on s’est demandé si OSS 117, Le Caire nid d’espions ne méritait pas une petite notule sur Zéro de conduite :
1/ Parce que l’exercice subtil et minutieux du pastiche (rare au cinéma, médium plus enclin à la parodie), permettrait à lui seul un travail original et ludique en option Cinéma ou en Français (les réécritures en Première L).
Comparer le film aux James Bond ou aux Hitchcock des années 50-60 permet ainsi de mettre en valeur tous les aspects du langage cinématographique, du choix des focales au jeu de l’acteur en passant par l’écriture des dialogues : "Avec le chef opérateur, Guillaume Schiffman, on a toujours cherché à reproduire une syntaxe cinématographique datée, en gardant presque toujours la même focale. (…) On a utilisé des transparences pour les scènes de voitures, il y a une nuit américaine, des ombres portées, etc. La musique a elle aussi été composée pour coller au plus près les variations de chaque scène : le compositeur marque musicalement les péripéties comme dans les cartoons. La gestuelle de Jean Dujardin est elle aussi très référencée et sa diction imite le ton des doublages français, avec chaque syllabe clairement articulée. Le cinéma de cette époque fonctionnait sur des signes de ce genre." (le réalisateur Michel Hazanavicius dans une interview accordée à Libération).
2/ En ressuscitant le style et le discours d’un certain cinéma (et d’une littérature) très daté, le film nous donne ainsi à saisir moins les faits, interprétés de manière plus que fantaisiste (occasion de rappeler aux élèves les vraies causes et le déroulement de la crise de Suez), que l’idéologie d’une époque. Comme l’écrit très sérieusement Isabelle Régnier dans Le Monde, les modèles que ressuscite le film " … ont pris une dimension de témoignage, aussi consternant que désopilant, sur la société française de la fin de l'ère coloniale. Et en ces temps de controverse sur la colonisation, ils deviennent presque des pièces à conviction. OSS 117 (…) est le reflet d'une France à bout de souffle, incapable de prendre la mesure de l'effervescence qui secoue ses colonies (…)". Le programme d’Histoire des Terminale laisse après tout une place à l’évolution des pratiques sociales et culturelles, des mentalités et croyances de la France depuis 1945. L’humour est-il incompatible avec la pratique de l’histoire ?
3/ Enfin et surtout, on peut se demander si le rire provoqué par d’Oss 117 ne fait pas plus et mieux pour une certaine "réconciliation nationale" (cf les polémiques sur le passé colonial de la France, la révolte des "Indigènes de la République") que tant de discours de contrition, de brûlots accusateurs, ou de prêchi prêcha bien-pensants.
L’humour du film, qui joue sur l’intelligence du spectateur (sa plus grande familiarité avec le monde "arabo-musulman", sa connaissance de l’histoire et de l’actualité) et n’oublie pas une certaine tendresse (Hubert est plus bête que méchant), n’est-il pas le meilleur antidote à l’inconscient (raciste, machiste, homophobe, en un mot "franchouillard") que la France d’aujourd’hui a hérité de ces années-là ?

Posté dans Débats par le 24.04.15 à 01:46 - 14 commentaires

Les Adieux ? la reine vus par l'historienne C?cile Berly

Culturelyc?e.fr

C?cile Berly est enseignante et historienne. Elle travaille sur l’histoire de la R?volution fran?aise et du XVIIIe si?cle. Elle vient de faire para?tre La Reine scandaleuse, id?es re?ues sur Marie Antoinette, aux ?ditions Le Cavalier Bleu. Elle a accept? de r?agir au film de Beno?t Jacquot, Les Adieux ? la reine (en salles depuis le 21/03).?

Z?rodeconduite.net : Qu’avez-vous pens?, en tant qu’historienne, sp?cialiste de la R?volution fran?aise et de Marie Antoinette, du film de Beno?t Jacquot ?

C?cile Berly : Ce qui est un peu dommage d’un point de vue historique, mais c’est le parti pris du film, c’est que le contexte politique n’est pas explicit?. Or le climat politique est bouillonnant ? Versailles depuis le d?but des ?tats g?n?raux, particuli?rement en ce d?but du mois de juillet. Le 9 juillet 1789, l’Assembl?e nationale s’est d?clar?e constituante. Le 11 juillet, le roi a renvoy? Necker, qui ?tait tr?s populaire. Des troupes arm?es sont mass?es autour de Paris, qui vit dans la peur : c’est avant tout pour s’armer contre cette menace que le peuple va prendre la Bastille. Il y a un personnage qui s’appelle ? La Panique ? dans le roman de Chantal Thomas, c’est tr?s r?v?lateur de l’?tat d’esprit de la cour ? cette p?riode. Le film peut donner l’impression que Versailles est ? l’?cart de l’agitation politique, alors que l’Assembl?e si?ge ? l’H?tel des Menus Plaisirs, que la ville de Versailles est pleine de d?put?s et de journalistes. Tout cela, Beno?t Jacquot choisit de le laisser hors champ. Dans une sc?ne, Sidonie s’arr?te aux portes de la salle des Menus Plaisirs, elle choisit de rester derri?re la tenture (alors qu’elle pourrait parfaitement y entrer)…? Ce sur quoi le film insiste avec justesse en revanche, c’est sur l’?v?nement symbolique (car la forteresse n’avait aucune importance militaire) que constitue la prise de la Bastille : on r?veille le Roi en pleine nuit, c’est totalement in?dit dans l’histoire de l’absolutisme. L’autre grande r?ussite est la peinture d’un Versailles quasi insalubre, de ces nobles se tassant dans des appartements inconfortables pour ?tre au plus pr?s du Roi. Vivre ? en ce pays-ci ? comme on disait alors est ce qu’il y a de plus prestigieux ? l’?poque. Le film montre bien l’atmosph?re d’inqui?tude chez les courtisans, qui depuis mai vivent la peur au ventre, qui ne craignent qu’une chose, c’est que Paris se d?place ? Versailles… C’est v?ritablement la fin d’un monde que film Beno?t Jacquot, une ambiance ? la Titanic, la d?sertion progressive des courtisans qui abandonnent le couple royal (lors des journ?es d’octobre 1789, Versailles sera vide).

Z?rodeconduite.net : Le film met l’accent sur la relation de la Reine avec Madame de Polignac.

C?cile Berly : Madame de Polignac est de toute petite noblesse, elle n’a aucune ? l?gitimit? ? ? la cour ? la diff?rence de la princesse de Lamballe qu’elle a supplant? dans le cœur de la Reine, qui ?tait princesse du sang. Sa r?ussite sociale fulgurante (elle est ?lev?e au rang de duchesse,? elle obtient la charge de gouvernante des Enfants royaux) a beaucoup choqu? les courtisans, comme les choquaient la proximit? de la Reine avec sa modiste Rose Bertin, une roturi?re. Les premiers pamphlets contre la Reine et sa ? clique ? viennent de Versailles m?me : les courtisans stipendiaient des plumes (comme Brissot), quand ils ne r?digeaient pas les libelles eux-m?mes ? l’instar du comte de Provence. Ces ?crits se lisaient sous les mansardes, s’?changeaient dans les couloirs, se vendaient dans les all?es du jardin. Pendant des ann?es les Fran?ais ont ?t? habitu?s ? lire ces ?crits, ils ont particip? au travail de sape de la monarchie.?

Z?rodeconduite.net : C’est de l? que vient la l?gende noire de Marie-Antoinette ?

C?cile Berly : Ces ?crits ont contribu? ? faire d’elle un bouc-?missaire, ? la d?signer comme responsable des maux du pays. On jase sur son influence sur les d?cisions du roi, influence largement fantasm?e, m?me si le couple ?tait uni par des liens de confiance et d’estime r?ciproque. Ces ?crits ont ?galement nourri la l?gende de ses turpitudes sexuelles (la pornographie na?t au XVIII?me si?cle), qui sera exploit?e lors de son proc?s. Il faut comprendre que ce qui se joue l? c’est aussi la place de la femme dans la vie publique. Il s’agit d’une question tr?s sensible au XVIII?me si?cle, que la R?volution r?soudra dans la violence. La R?volution constitue une r?gression pour les femmes, elle les remet —litt?ralement— ? leur place. Le proc?s de la Reine est ainsi une vaste mascarade, destin?e ? humilier la femme, autant sinon plus que la souveraine. La chronologie est tr?s r?v?latrice sur ce point : toutes les grandes figures f?minines de la R?volution (Mme Roland, Olympe de Gouges, Mme du Barry) ont ?t? guillotin?es ? peu pr?s au m?me moment. C’est ?galement l’?poque o? l’on ferme les Clubs politiques f?minins.

Z?rodeconduite.net : Que pensez-vous du portrait de la reine que fait le film ?

C?cile Berly : Je pense que la Marie-Antoinette de Beno?t Jacquot fera date. Il a vraiment voulu traiter la reine de la R?volution (le film de Sofia Coppola s’arr?tait juste avant), ce qui est logique car sans la R?volution tout le monde l’aurait oubli?e. Le portrait que fait le film est assez juste car il est nuanc?. Il la montre comme une femme fragile mais qui a une certaine ?paisseur, une femme ?prise aussi, prisonni?re d’une femme et d’une coterie. La relation avec Sidonie Laborde est assez vraisemblable : Marie Antoinette vouait un culte ? la jeunesse, elle avait horreur de l’ennui… En revanche au moment que raconte le film, la reine portait le deuil de son fils (le dauphin ?tait d?c?d? le 4 juin 1789), dont la mort avait beaucoup affect? le couple royal. Par souci du spectacle et des beaux atours, le film a d?cid? de tordre un peu la r?alit? historique sur ce plan-l?…?? Apr?s le film de Sofia Coppola, la figure de Marie Antoinette est-elle revenue ? la mode ? C’est une figure qui a toujours beaucoup int?ress? les cin?astes, sans doute parce qu’elle est moins une figure politique qu’une figure du sensible. Dans la filmographie de la R?volution fran?aise, c’est la figure la plus mise en image, juste apr?s Robespierre. Ce sont les Goncourt qui l’ont red?couverte au XIX?me si?cle, puis l’imp?ratrice Eug?nie a lanc? une forme d’engouement sous le Second Empire. Au vingti?me si?cle Marie Antoinette n’est devenue que tardivement un objet d’histoire, gr?ce notamment ? Chantal Thomas ou ? ? Mona Ozouf.?

A lire : La Reine scandaleuse, id?es re?ues sur Marie Antoinette, aux ?ditions Le Cavalier Bleu, 20 €

> Voir le compte-rendu d'Antoine de Baecque dans le Monde des livres sur le livre de C?cile Berly et le film de Beno?t Jacquot

Posté dans Débats par le 24.03.12 à 17:41 - Réagir

Des hommes et des dieux : l'histoire escamot?e ?

Des Hommes et des Dieux

Janvier 2011. Toute la France a succomb? au charme de Des hommes et des dieux... Toute ? Non ! Un petit site r?siste encore et toujours au consensus…

Il fallait bien chercher pour trouver un article d?favorable au film de Xavier Beauvois, grand prix du jury au Festival de Cannes, Prix de l’Education nationale, multinomin? aux C?sars, et dont les r?sultats au Box-Office 2010 (plus de 3 millions de spectateurs) tiennent du miracle dans le monde de l'exploitation cin?matographique. C’est le Lac des Signes, blog culturel des journalistes du Monde Diplomatique, qui s’y est coll?, fid?le ? une sp?cialit? qui consiste ? s’attaquer aux succ?s de l’art et essai pour d?busquer les pr?suppos?s id?ologiques derri?re l’unanimisme critique et/ou public : voir leurs articles sur Valse avec Bachir, La Journ?e de la jupe, ou Invictus.
Dans un article au ton volontiers pol?mique, le journaliste Frederick Bowie interroge, comme tous les m?dias l’on fait, le succ?s du film de Xavier Beauvois, mais dans une perspective beaucoup plus critique : ? Est-ce que le film de Beauvois est encore vraiment dans l’Histoire sur laquelle il s’appuie ? Est-ce que tout son effort de reconstitution exacte (…) nous rapproche de ce qui s’est pass? en 1996, ou nous en ?loigne ? ?
Au ton de la question on aura compris la r?ponse. L’auteur adresse principalement deux reproches majeurs au film de Xavier Beauvois : tout d’abord de vider les ?v?nements et les personnages de toute dimension politique, et par cons?quence historique? : ? Le drame peut ainsi se d?rouler dans un monde imaginaire o? toute responsabilit? de l’Etat fran?ais, aussi bien dans cet ?v?nement particulier que dans tout le cours qu’a pris l’histoire de l’Alg?rie depuis l’ind?pendance, est largement ?vacu?e. Cela ne rend pas le film plus pr?cis sur le plan historique, mais cela le rend sans doute beaucoup plus ? consommable ?, au moins en m?tropole. (…)en r?sumant l’engagement des moines ? ses seules dimensions spirituelles et humaines, plus quelques poncifs sur la cohabitation pacifique souhaitable entre chr?tiens et musulmans (…) le film tait une dimension essentielle de la vie des moines de Tibhirine – leur implication dans le processus politique alg?rien dans ce qu’il avait de plus br?lant, et de potentiellement plus explosif. ?
Ensuite, il remet en cause sa peinture de la vie ? indig?ne ?, qui ? escamote le contexte historique long ? (la pr?sence coloniale fran?aise), qui repr?sente l’Alg?rie par le Maroc, et qui reconfigure la topographie des lieux : ? Jusque dans sa topographie, le village de Thibirine se retrouve ?mascul? de ses signes les plus distinctifs, y compris l’entrelacement physique des deux communaut?s, qui s’?tait concr?tis? par l’accueil de la mosqu?e ? l’int?rieur des b?timents m?mes du monast?re. Jamais on n’entendra ce muezzin qui, avec les cloches, rythmait la vie des ? priants ? chr?tiens au m?me titre que celle de leurs voisins musulmans, et qui a pourtant continu? ? appeler ? la pri?re pendant toute la p?riode d?crite par le film, y compris le jour m?me de l’enl?vement. ?

La critique n’est pas nouvelle venue de la gauche de la gauche, qui poursuit de sa vindicte les films post-coloniaux (une cat?gorie qui va du western am?ricain —parall?le point? avec le film de Beauvois— au film fran?ais sur la guerre d’Alg?rie, en passant sur le film isra?lien sur la Palestine) : sous les oripeaux d’un discours progressiste, de repentance ou de r?conciliation, ceux-ci r?duisent ? l’indig?ne ? (l’Indien, l’Alg?rien, le Palestinien) au r?le de figurant, reproduisant insidieusement le bon vieux paternalisme (Frederick Bowie parle de ? racisme sous-jacent ?) d'antan. Concernant Des hommes et des Dieux, cette critique tombe un peu ? c?t?, tant elle reproche au film de n’?tre pas… ce qu’il n’a jamais pr?tendu ?tre. Il en ressort de plus une condescendance ? peine voil?e pour le ? fran?ais moyen ? (sic) qui a fait le succ?s du film, condescendance que rel?ve un des commentaires : ? La gauche radicale passe son temps ? d?clarer vouloir l’?ducation des masses, mais quand la masse se pr?cipite pour aller voir un film capable ? la fois de l’?mouvoir et de la faire r?fl?chir, la gauche radicale prend des poses antiracistes et renvoie la masse ? son ignorance. ?
Mais l’analyse a le m?rite de montrer que c'est autant par ce qu'il taisait que par ce qu'il montrait, que le film de Xavier Beauvois a r?ussi sa rencontre avec le public fran?ais, pour des raisons sans doute autant li?es aux ?v?nements du pass? (l'histoire franco-alg?rienne, comme l'avait soulign? d?s la sortie du film l'historien Benjamin Stora) qu'aux incertitudes du pr?sent : ? En privant [la mort des moines] de sa vraie densit? existentielle, il la transforme en simple surface pour la projection de nos peurs et nos fantasmes de spectateurs europ?ens – surface dont la m?taphore exacte est bien l’?cran enneig? sur lequel le film se cl?t, blancheur ? travers laquelle les moines avancent vers leur propre disparition. ?

Posté dans Débats par le 25.01.11 à 18:08 - Réagir

Hors la loi : avant le film, la pol?mique

Hors la loi

??Le pass? qui ne passe pas serait-il enfin pass????? se demandait r?cemment l’historienne Annette Wieviorka ? propos du succ?s du film La Rafle, constatant que la p?riode de la Collaboration en g?n?ral et l’?pisode du Vel d’Hiv en particulier avaient fini par trouver leur place, dans une version ?dulcor?e, au sein du grand r?cit national forc?ment consensuel.

Il y a d’autres pass?s qui en revanche ne passent toujours pas, comme l’atteste le d?but de pol?mique autour du nouveau film de Rachid Bouchareb, Hors la loi, qui sera projet? en S?lection officielle lors du prochain Festival de Cannes. S’il en reprend quasiment la formule (m?me casting, m?me calendrier de sortie), Hors la loi n’est pas la suite d’Indig?nes?: le film suit le parcours de trois fr?res (Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem), des massacres de S?tif en mai?1945 aux activit?s des ??porteurs de valise?? durant la guerre d’Alg?rie (1954-1962). Les deux projets ont toujours ?t? li?s pour Rachid Bouchareb, comme les deux faces d’une m?me m?daille?: ? l’image de cette date du 8 mai 1945, que l’on comm?more comme celle de la victoire sur l’Allemagne nazie, mais qui est ?galement celle des massacres de S?tif. L? o? Indig?nes faisait œuvre de r?conciliation en r?int?grant les soldats de l’empire colonial dans la geste h?ro?que de la France libre, Hors la loi plonge dans la plaie encore ouverte de la d?colonisation alg?rienne.
Il n’est donc pas surprenant que la pol?mique ait pris si vite et surtout si t?t (avant m?me la premi?re projection du film !)?: il ne s’agit que du ?ni?me ?pisode d’une rituelle ??guerre des m?moires?? qui ? intervalles r?guliers oppose les ultras de part et d’autre de la M?diterran?e. La cristallisation de cette pol?mique sur la pr?sence du film au Festival de Cannes (qui a oblig? Thierry Fr?meaux ? r?agir par communiqu?) rappellera quant ? elle l’?poque pas si lointaine o? la S?lection Officielle ?tait une affaire diplomatique tout autant qu’artistique (jusqu’en 1972 les films ?taient pr?-selectionn?s par des comit?s nationaux).

Les historiens attendront donc avec impatience pour d?couvrir le film et sa vision des massacres de S?tif, que le d?put? UMP Lionnel Luca (sur la foi d’une version du sc?nario) a accus? de ??falsifier l’histoire??. On se reportera ? ce dossier sur l’?v?nement opportun?ment remis en ligne par le magazine L’Histoire. L’historien Guy Pervill? y invite ? la plus grande prudence, notamment sur le bilan du massacre c?t? indig?ne, dont on sait qu’il a ?t? largement minor? par la France. Il cite ainsi? Claude Liauzu et Gilbert Meynier?: ??La seule conclusion que peut faire l'historien : il y eut en effet des milliers de morts, mais s'il est honn?te, il n'en dira pas plus. Il rappelle ?galement que si le d?roulement des faits est relativement bien ?tabli d?sormais, leur interpr?tation continue ? poser question : ? insurrection pr?par?e par les nationalistes alg?riens, mouvement spontan?, ou encore provocation colonialiste???? Qui a tir? le premier ? Les foules qui manifestaient ont-elles ?t? instrumentalis?es ? Comment expliquer l'ampleur disproportionn?e de la r?pression ?
Or c’est pr?cis?ment le r?le d’un cin?aste de donner un point de vue et de proposer une interpr?tation?: nul doute que le d?bat reprendra de plus belle, pi?ces ? l'appui cette fois, avec les premi?res projections publiques. Pour reprendre les mots d’Annette Wieviorka, le jour n'est pas encore arriv? o? l’on parviendra ? transformer le pass? colonial de la France, ? l'instar du g?nocide des juifs, en une histoire ??acceptable pour les enfants.??

Posté dans Débats par le 07.05.10 à 16:05 - 2 commentaires

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