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Dans les salles : Les films de l'actualité (449 articles)

Patients : humour adapté

Patients

« Trouver un espoir adapté ». C’est ce que propose Fabien Marsaud (alias Grand Corps Malade) dans la chanson qui accompagne le générique de fin de son premier long-métrage, Patients, coréalisé avec Mehdi Idir. « Adapté », c’est d’ailleurs le maître mot de cette comédie hospitalière. En effet, si la réalisation est parfois maladroite, elle se caractérise par un parti pris clair et efficace : nous placer au plus près de son héros pour nous faire vivre son évolution… Lorsque le spectateur découvre Ben, c’est à travers les propres yeux de ce jeune sportif rendu tétraplégique par un plongeon dans une piscine trop peu remplie (le procédé rappelle Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, où la caméra clignait en même temps que l’œil du personnage). C’est donc avec Ben que le spectateur se réveille dans une chambre d’hôpital dont il ne voit que le néon au plafond ; avec lui qu’il aperçoit, en contre-plongée, des soignants se succédant à son chevet avec plus ou moins de bienveillance. Le rapport à l’espace témoigne de ce parti pris judicieux, qui permet une rapide identification au personnage principal : au fur et à mesure de la rémission de Ben, qui apprend à bouger un orteil, puis un bras, puis une jambe, le champ géographique du spectateur s’élargit. Du lit d’hôpital on passera à la chambre du centre de rééducation, puis à ses couloirs quand Ben apprend à se déplacer en fauteuil roulant, à la cantine quand il peut à nouveau manger seul, au parvis devant l’entrée et à la forêt qui entoure le centre, et, finalement, à la salle de sport où les anciens coéquipiers de Ben disputent un match de basket.

Mais s’il privilégie le point de vue de son personnage principal, le film ne délaisse pas les autres pour autant, construisant autour de Ben une galerie de personnages (patients autant que soignants) très réussie. Directement inspiré de l’histoire de Grand Corps Malade, qui trouve en Ben son alter ego, Patients n’est ainsi pas un panégyrique à la gloire du chanteur, qui raconterait comment Fabien Marsaud, ancien espoir sportif, est devenu Grand Corps Malade, slammeur à succès. L’objectif du film est avant tout de porter un regard, aussi bienveillant qu’humoristique, sur le handicap, en abordant un grand nombre de problématiques qui y sont liées : Patients évoque ainsi les efforts considérables que demandent désormais les tâches quotidiennes les plus simples, ou encore l’importance de pouvoir partager ses difficultés quotidiennes avec d’autres jeunes handicapés. Si tout pathos est proscrit, le film n’élude ni le désespoir de certains patients ni les frictions qui naissent à l’intérieur du centre.

Mais les deux réalisateurs croient en l’espoir, et font donc pour tout par le maintenir, à commencer par assaisonner d’une bonne dose d’humour leur chronique hospitalière. À la fameuse question « Peut-on rire de tout ? », Grand Corps Malade répond qu’il faut commencer par rire de soi. En témoigne cette séquence, répétée tout au long du film, où l’un des amis de Ben lui demande de passer le sel à table – geste rendu impossible par la tétraplégie du jeune homme. Cette ironie avec laquelle il se regarde permet ainsi à Grand Corps Malade d’attaquer – gentiment – ceux qui gravitent autour de Ben : un aide-soignant est ridiculisé pour son enthousiasme débordant, un pensionnaire moqué pour sa passion pour les voitures de course. Ce recours systématique à l’humour, qui rappelle certaines comédies américaines à succès, décrit bien le projet de Marsaud et Idir : faire un film grand public sur un sujet qui ne l’est pas – le handicap. En ce sens, Patients ne manquera pas de faire rire et réfléchir les jeunes, collégiens et lycéens. On ne peut donc que recommander aux professeurs de s’y pencher.

Le film pourra ainsi être exploité en Français, en 5ème dans le cadre de la séquence « Avec autrui : amis, famille, réseau », pour interroger les notions d’amitié et de solidarité entre patients, ainsi que le rôle de la famille, ou plus encore en 3e pour illustrer la séquence « Se raconter, se représenter ». Film raconté « à la première personne », Patients transpose ainsi au cinéma le narrateur interne que l’on trouve en littérature, ce qui permettra au professeur d’établir un pont entre le film et certaines œuvres littéraires du programme. Le film permet aussi de travailler avec les élèves sur la frontière entre la biographie et l’invention (si le film est inspiré d’une histoire vraie, certains passages et personnages ont été romancés) : on pourra ainsi proposer aux élèves un travail de comparaison entre, d’une part, le film et, d’autre part, le livre du même nom, récit documentaire des semaines passées en centre de rééducation par Grand Corps Malade. Au lycée, Patients pourra également apporter un complément accessible et pertinent aux cours de sciences médico-sociales (baccalauréat ST2S, Sciences et technologies de la santé et du social). En première année, la séquence « Diversité des déterminants sociaux » fait appel à des problématiques soulevées dans le film, notamment la diversité des causes du handicap, ou une réflexion sur le profil social des patients. En Terminale ST2S, Patients s'intègrera à la matière « Activités technologiques » pour une réflexion sur les activités proposées aux jeunes patients dans les centres de rééducation.

[Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir. Durée : 110 mn. Distribution : Gaumont. Au cinéma le 1er mars] 

Philippine Le Bret

Merci à Clotilde Furini, professeure de sciences médico-sociales, et à Charlotte Pouilly, professeure de Français, pour leur contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par le 06.03.17 à 13:33 - Réagir

Une journée dans la vie de Billy Lynn : sauver le soldat Billy

Debout dans les gradins d’un stade bondé, uniforme impeccable, bras au garde-à-vous, Billy Lynn pleure. Les caméras zooment sur son visage poupin, et tout le stade s’émeut des larmes de ce jeune héros, alors que résonne l’hymne américain. Mais derrière les apparences, une autre vérité se dessine. Contrairement aux spectateurs du stade, les spectateurs du film savent que Billy Lynn ne pleure pas par ferveur patriotique. Il pleure par amour, débordé par des sentiments que son cœur ne parvient pas à contenir.

À lui seul, ce plan résume toute l’ambition formelle et politique du nouveau film d’Ang Lee. Échec commercial retentissant dans son pays – où l’on sait que nul n’est prophète – Un jour dans la vie de Billy Lynn suit, le temps d’une après-midi, les tribulations d’une unité rentrée d’Irak pour une tournée promotionnelle triomphale. L’unité Bravo, c’est son nom, compte en effet dans ses rangs le nouvel héros de la nation : le jeune Billy Lynn, tout juste 19 ans, qui n’a pas hésité à combattre l’ennemi à mains nues pour sauver son sergent, tombé entre les griffes de ces terroristes sans visage. Invités par un magnat texan à participer au spectacle de mi-temps d’un match de football, les hommes de l’unité Bravo sont reçus avec les honneurs.

Raconté au premier degré, le film aurait pu être l’œuvre du Clint Eastwood d’American Sniper, et aurait alors probablement glorifié cette exaltation du sentiment national par la guerre. Mais Ang Lee, qui avait déjà détourné de manière très réussie le genre du western (Le Secret de Brokeback Mountain), a l’intelligence de remettre en question ce grand spectacle patriotique. Par un recours quasi-systématique à des plans extrêmement serrés sur les visages de ses personnages, le réalisateur taïwanais sonde leur âme et propose à ses spectateurs de partager leur détresse. Il pose ainsi un regard extrêmement désabusé sur la fabrique de l’héroïsme, se hissant au niveau des plus grands films de guerre américains, notamment Apocalypse Now. Œuvre d’une subtilité rare, Une journée dans la vie de Billy Lynn réussit à être un film antimilitariste qui ne jette pas la pierre aux militaires. Les soldats de l’unité Bravo ne sont que des pauvres types, qui n’ont pas eu d’autre choix que de s’engager. Le héros, issu d’une famille pauvre et peu éduquée, a ainsi dû choisir entre la prison et l’armée. Le parallèle avec Apocalypse Now est frappant, puisque l’on retrouve dans les deux films l’idée que ces soldats sont les laissés-pour-compte de la société américaine. « Qu’y a-t-il d’autre que cela [la guerre] ? », se demande ainsi Billy Lynn. À ces jeunes sans avenir, la société ne propose d’autre alternative que de mourir en terre étrangère dans une guerre absurde, mise en scène par les civils.

Ainsi, si le film n’occulte pas la brutalité dont ces soldats font preuve sur le champ de bataille, il met volontairement l’accent sur la pureté de leurs sentiments. Tandis que ces jeunes se disent « Je t’aime » avant de partir au combat, tous les discours tenus par les civils sont marqués par le cynisme et l’hypocrisie : le propriétaire de l’équipe locale cherche à exploiter la vulnérabilité des soldats pour maximiser ses profits, les fans dans les gradins se complaisent dans leur patriotisme – ils « supportent les troupes » - mais sont incapables de la moindre empathie envers ces jeunes traumatisés. Ang Lee choisit de faire du stade de football un microcosme qui lui permet de représenter la société américaine dans son ensemble, et d’en proposer une vision peu reluisante. Tout dans Billy Lynn prête au désespoir : l’étalage des richesses dans ce stade gigantesque, la surabondance de nourriture, le sourire figé des pom-pom girls, la bêtise et la violence de certains supporters. Le spectateur ressent presque physiquement ce trop-plein, confronté qu’il est à une image sans cesse trop fournie, débordant de détails et de couleurs (le film a été tourné en très haute définition).

Ang Lee fait ainsi germer l’idée que, pour ces soldats paumés, la vie civile aux États-Unis est bien plus violente que la guerre en Irak. Cette idée culmine lorsqu’advient le spectacle de la mi-temps, véritable institution aux États-Unis (le show du Super Bowl a rassemblé quelques 111 millions de téléspectateurs américains le 5 février dernier). Le spectateur vit cette scène à travers les perceptions de Billy Lynn, et ressent ainsi – au moins partiellement – les effets du syndrome de stress post-traumatique. Les feux d’artifice, la musique, les chorégraphies finissent par ressembler à un champ de bataille, et cette rage avec laquelle le spectacle avance laisse les spectateurs aussi exsangues que les soldats de l’unité Bravo. La scène est si réussie qu’elle en est presque plus angoissante que les flashbacks des opérations en Irak, où la vie des héros est pourtant menacée.  Le film d’Ang Lee est donc une expérience sensorielle intense, de laquelle on ressort avec de très nombreuses questions.

Un jour dans la vie de Billy Lynn s’inscrira donc parfaitement dans l’objet d’études « Mythes et héros », au programme d’anglais des classes de Première et Terminale. Le film déconstruit en effet cette notion d’héroïsme, et montre qu’une nation se cherche des héros moins pour les célébrer que pour soulager sa mauvaise conscience. Autre intérêt pédagogique majeur du film, sa capacité à s’inscrire dans une analyse comparative avec d’autres œuvres : on a évoqué Apocalypse Now, mais on pourrait aussi envisager de le croiser avec Alamo, film de 1960 réalisé par John Wayne, qui reconstruit la bataille de Fort Alamo au Texas. Billy Lynn, qui se déroule également au Texas, évoque d’ailleurs cette bataille, et se permet au passage d’écorner le mythe. Le film d’Ang Lee pourra également être mis en perspective avec We Were Soldiers, caricature du film de guerre patriotique mettant en scène Mel Gibson, dont la bande-annonce est analysée dans le manuel Passwords. Trois séquences se prêtent par ailleurs avec beaucoup d’acuité à l’analyse. Elles racontent, chacune à leur manière, le fameux acte d’héroïsme de Billy Lynn. La première fois par le biais d’un extrait de journal télévisé, qui met donc l’accent sur le courage du jeune soldat ; la seconde à travers les mots de Billy Lynn, qui raconte cette scène lors d’une conférence de presse ; et la troisième grâce aux images d’Ang Lee, dans un flashback plutôt violent. Montrer ces trois séquences à des élèves permettrait ainsi de discuter avec eux de la fabrique de l’information, et de sa possible manipulation. À l’heure des « fakes news », cette question est d’une actualité brûlante.

[Une journée dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee. 2016. Durée : 112 mn. Distribution : Sony  Pictures Releasing. Sortie au cinéma le 1er février 2017]

Philippine Le Bret
Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par le 16.02.17 à 11:18 - Réagir

Jackie : entrer dans l'Histoire

Jackie

22 novembre 1963 : John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, est assassiné à Dallas. Trois jours plus tard, le 25 novembre, les trois grands chaînes de télévision américaines (ABC, CBS et NBC) retransmettent en direct les funérailles du président. Les images du cortège funéraire ont fait la une des journaux du monde entier, célèbres photographies sur lesquelles on devine la silhouette voilée de Jackie Bouvier Kennedy, veuve admirée pour sa dignité, « reine sans couronne qui avait perdu son trône et son mari » selon les mots de Pablo Larrain.

Le septième film du réalisateur chilien Jackie est, à l’instar de son précédent Neruda, un "anti-biopic". Refusant d’embrasser toute la vie de son personnage principal, le cinéaste se concentre sur les jours qui ont suivi l’assassinat du président, pendant lesquels Jackie Kennedy aura permis à son mari de rentrer dans l’Histoire. Contre l’avis du nouveau président, des services secrets et même de la famille du défunt, elle fait organiser une somptueuse procession dans les rues de Washington, inspirée par celle que les États-Unis avaient réservée à Abraham Lincoln. Le cercueil de Kennedy, recouvert de la bannière étoilée et tiré par un cheval, est suivi, à pieds, par une foule d’hommes politiques américains et de dignitaires étrangers. Sur les trottoirs, la foule se masse en nombre. Cette procession, la ferveur populaire qu’elle a suscitée, l’image d’une Jackie Kennedy si digne, achevèrent de faire du couple Kennedy, tant scruté lors de son passage à la Maison Blanche, un mythe.

Mais si Jackie Kennedy était de tous les programmes télévisés et de tous les magazines de mode, elle n’en reste pas moins un mystère. « Extrêmement secrète et impénétrable, elle reste peut-être la femme connue la moins connue de l’ère moderne », explique Pablo Larrain. C’est sur cette ambivalence que le réalisateur construit son film. Si la narration est conventionnelle – un journaliste interviewe Jackie Kennedy quelques jours après la mort de son mari, tandis que des flashbacks permettent de revenir sur la présidence et l’assassinat de son mari -, le propos du film s’avère passionnant. « Je ne savais plus ce qui relevait de la réalité et ce qui était de l’ordre de la représentation » dit Jackie dans le film. Comme elle, le spectateur se perd peu à peu dans le flou qui sépare la vérité historique du fantasme. Le film est donc tout entier porté par l’ambivalence de son personnage principal, proprement fascinante. Qui était Jackie Kennedy ? Un monstre froid, intéressé uniquement par la gloire ? Une femme dévastée, trompée et mal-aimée par son mari mais fidèle jusque dans la mort ? Le film amplifie ces questionnements plus qu’il ne leur trouve une réponse, comme pour souligner que la vérité importe finalement moins que la légende. L’interview de Jackie mise en scène dans le film, donne lieu à des piques humoristiques qui disent bien cette incapacité à saisir le personnage. Alors qu’elle fume une énième cigarette, Jackie se penche sur les notes du journaliste et lui affirme posément qu’elle ne fume pas. Dans la forme aussi Larrain souligne cette ambivalence : à plusieurs reprises, le spectateur croit être aux prises avec de véritables images d’archives, mais alors que la caméra se rapproche, il réalise que c’est bien Natalie Portman qui rejoue ces scènes.

Réelle ou fantasmée, Jackie permet aussi à Larrain de s’interroger sur le statut et le rôle de "Première Dame". Potiche en chef (la visite de la Maison Blanche devant les caméras de télévision en est une illustration comique et saisissante) ou Marie-Antoinette moderne, la femme du président se singularise surtout par son extrême solitude. Jackie est souvent filmée seule, notamment lorsqu’elle est à la Maison Blanche. Et même quand on la voit au milieu d’une foule, personne n’ose ou ne souhaite lui adresser la parole. C’est auprès d’un prêtre (le regretté John Hurt) que Jackie trouvera finalement un semblant de réconfort, prêtre qui l’obligera peu à peu à se départir de ses faux-semblants. De la très publique Mme Kennedy, soumise au regard de tout le peuple américain, elle peut alors redevenir Jackie, être pour elle-même et non plus pour les autres. Film passionnant et remarquablement mis en scène, Jackie rentrera parfaitement, par sa réflexion sur le couple Kennedy, dans les objets d'étude "Mythes et héros" et "Lieux et formes du pouvoir" du cours d'Anglais.

Philippine Le Bret

[Jackie de Pablo Larrain. 2017. Durée : 100 mn. Distribution : Bacfilms. Au cinéma le 1er février 2017]

Posté dans Dans les salles par le 06.02.17 à 17:50 - Réagir

Un sac de billes : l’Occupation à hauteur d’enfant

Christian Duguay connaît son métier. Fidèle adaptation du roman autobiographique de Joseph Joffo, son dernier long-métrage mêle habilement émotion et néoclassicisme pour offrir au grand public une histoire poignante. Nette et sobre, la mise en scène entraîne le spectateur dans une France de Vichy reconstituée avec réalisme. Sincères et touchants, les acteurs (Patrick Bruel, Elsa Zylberstein, Bernard Campan et les enfants Dorian Le Clech et Batyste Fleurial Palmeri…) mettent leur talent au service du projet littéraire de Joseph Joffo : faire prendre conscience, au travers le regard d’un enfant, de l’inhumanité de la collaboration et de l’horreur de la déportation. Après les rééditions de La Guerre des boutons, Christian Duguay montre qu’il est encore possible de signer un beau film après le long métrage de J. Doillon (1975). J. Joffo a lui-même reconnu que l’adaptation cinématographique de son roman initiatique avait su lui arracher quelques larmes…

Si le grand public trouvera assurément son compte, les historiens tout comme les cinéphiles risquent en revanche de rester sur leur faim. Tout reste convenu, car il ne faut déstabiliser personne. Point d’innovation cinématographique ni de révolution historiographique. Le récit brille de sa monotone linéarité, l’histoire scintille de clichés attendus : les anges sont véritablement angéliques, les démons véritablement démoniaques. La France de Vichy version Duguay est un monde explicite et manichéen. Il faut comprendre les pratiques des collaborateurs, il faut encourager les deux enfants à les fuir. Mais, otage de sa fidélité au roman autobiographique de Joffo, Christian Duguay avait une marge de manœuvre en réalité bien réduite. Les témoins ne travaillent jamais directement pour les historiens, surtout quand ils se livrent trente ans après le drame. De l’aveu même de Joseph Joffo, son roman autobiographique était d’abord destiné à sa propre famille… et non à Robert Paxton. Partiel et ou simple, le point de vue de l’enfant qu’il était ne s’intéresse ni aux mécanismes profonds de la collaboration ni aux débats historiographiques sur l’arrivée tardive de la mémoire juive du conflit. A ce titre, le film de Duguay réactive, contre son objectif prétendu, bien moins la mémoire de la Seconde Guerre mondiale aujourd’hui largement mise en scène que l’autobiographie de J. Joffo en son temps : la mise en perspective du roman avec d’autres œuvres du début des années 1970 (Le Chagrin et la Pitié de M. Ophüls et La France de Vichy de R. Paxton) restera, même après l’adaptation de Christian Duguay, un passage obligé pour la compréhension de l’histoire des mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Ces limites évidentes ne remettent pourtant pas en cause les qualités pédagogiques de ce film, qui constitue une belle opportunité de frotter les collégiens à la pratique historienne. Si l’histoire est d’abord compréhension du passé à partir de son expérience vécue, comme le rappelle Antoine Prost dans ses Douze leçons d’histoire, de jeunes étudiants en histoire ont tout à gagner à rapprocher leurs propres sentiments de ceux des deux frères fuyant la barbarie nazie. En Histoire, il faut, par une certaine forme d’empathie, tenter de comprendre son sujet d’étude : se projeter dans le passé, faire sien le ressenti de ses acteurs et tenter, un instant, de se mettre à leur place pour comprendre. Tel est le lot d’une histoire qui obéit bien moins à des lois scientifiques rigides qu’aux intentions humaines toujours complexes mais perceptibles par analogie. Un film d’enfant pour des enfants constitue une étape indispensable à la compréhension de la collaboration de la France de Vichy. Mais elle ne sera qu’une première étape dans une démarche faisant succéder à la perception empathique une distanciation critique et informée. Aux jeunes collégiens dès lors de s’émouvoir devant le film de Duguay… et aux enseignants de trouver, en classe, les boîtes à outils documentaires et conceptuels pour mettre à distance leur ressenti et leur faire écrire l’histoire de la collaboration.

[Un sac de billes de Christian Duguay. 2017. Durée : 110 mn. Distribution : Sortie le 18 janvier 2017]

> Un dossier pédagogique autour du film

Posté dans Dans les salles par le 21.01.17 à 17:14 - Réagir

The Birth of a nation : la liberté ou la mort

The Birth of a nation

Il existe de rares exemples de films qui, tout en racontant des histoires totalement différentes, portent le même titre… Dans le cas de The Birth of a nation (2016), la coïncidence avec Birth of a nation (1915) n’a rien de fortuit : le film de  Nate Parker, tourné exactement cent ans après son prédécesseur, est à la fois le négatif et l’antidote au brûlot raciste de D.W. Griffith (qui, entre autres conséquences, aurait entraîné la renaissance meurtrière du Ku Klux Klan).

La "nation" dont Parker raconte la naissance est celle du peuple afro-américain, dont Nat Turner, meneur d’une révolte d’esclaves, est présenté comme un des premiers prophètes. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres récentes comblant le retard pris par le cinéma dans la représentation de l’histoire afro-américaine : Le Majordome, 12 years a slave, Selma, tous réalisés par des cinéastes noirs et touchant un très large public. Il s'en démarque toutefois par son refus des facilités parfois consenties pour ne pas s’aliéner le public le plus large. Meneur d’une révolte qui connut son lot d’atrocités, dépeint par le roman de William Styron (The confessions of Nat Turner, 1967) comme un violeur de femme blanche, Nat Turner n’est pas précisément une figure consensuelle. En outre, The Birth of a nation ne sacrifie pas au casting de stars blanches (12 years a slave), censées rendre plus acceptable l'histoire noire au public blanc. Il n’y a pas de héros ou d’anti-héros blanc dans The Birth of a nation, mais beaucoup de nuances de gris : le film dépeint un aréopage de maîtres plus ou moins éclairés ou cruels, mais tous partie prenante du système économique, social et politique qu’était l’esclavage.
Le film refuse également les facilités de l’épopée, même s’il en reprend les codes cinématographiques. Nat Turner ne sera pas le Spartacus du peuple noir, faisant trembler Rome sur ses bases. La révolte sera matée en moins de 48 heures par les milices blanches et l’armée dépêchée en renfort. C’est d’ailleurs dans cette anticipation tragique que le film tire ses effets les plus bouleversants : une des plus belles scènes du film est celle où les esclaves, après une nuit de violence, savourent leur première matinée de liberté, dont on comprend vite qu’elle sera également la dernière…
Mais comment pouvait-il en être autrement ? Comment ces pauvres hères, abrutis de privations et de mauvais traitements, auraient pu menacer le pouvoir esclavagiste ? Comme l’explique très bien l'historien Pap Ndiaye, si les esclaves dépassaient largement en nombre la population blanche, la structure du peuplement et l’organisation du Sud rendaient très improbable la réussite d’un soulèvement, par ailleurs redouté et anticipé par les maîtres. C’est pour éteindre les étincelles de désobéissance qui jaillissaient chez ses compagnons d’infortune que Nat Turner, à qui on avait appris à lire et donné une éducation religieuse, fut élevé au rang de prédicateur, trimballé par son maître (qui en fit un commerce lucratif) de plantation en plantation pour prêcher à ses ouailles l’obéissance et la résignation. Le film pointe ainsi avec acuité le rôle ambivalent de la religion, que Marx définira quelques années plus tard comme "le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu." : d’un côté, elle fut un puissant facteur de conservation sociale, instrumentalisée par le système esclavagiste ; de l’autre, elle fut le ferment d’une prise de conscience, le caractère subversif des Évangiles ayant inspiré à Turner sa révolte (pour en savoir plus, voir cet article universitaire sur les liens entre protestantisme et esclavage)…

Tout l’intérêt du film est de ne pas faire de Nat Turner un héros anachronique débarquant du XXIème siècle pour redresser les torts historiques, mais de tenter de le restituer dans son temps et ses limites mentales, prophète illuminé qui lut dans le ciel (une éclipse de soleil) le signe qu’il attendait pour déclencher la révolte. Turner fut un héros partiel et partial. Mais il n’en est pas moins une des pierres d’un long chemin vers l’émancipation, auquel les dernières séquences du film le relient, des premiers bataillons noirs de la guerre de Sécession, jusqu’aux crimes policiers qui perdurent… Écrit, tourné et sorti dans l’Amérique d’Obama (qui fut aussi, rappelons-le, celle du mouvement Black Lives Matter), le film nous arrive à quelques jours de l’investiture de Donald Trump, héraut de l’Amérique blanche et suprémaciste : autant dire que c'est un nouveau chapitre, plein d'incertitudes, qui s'ouvre dans l'histoire des Noirs américains.

[The Birth of a Nation de Nate Parker. 2016. Durée : 120 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie le 11 janvier 2017]

Pour aller plus loin :
Entretien avec l'historien Pap Ndiaye
Dossier pédagogique (Anglais, Lycée)

Posté dans Dans les salles par le 11.01.17 à 10:11 - Réagir

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