blog :::

Dans les salles : Les films de l'actualité (477 articles)

« Les Heures sombres » ou comment Churchill a mobilisé la langue anglaise et l’a envoyé au combat

Les Heures sombres

Qu’est-ce qui fait un homme d’État ? La question traverse Les Heures sombres comme elle parcourt El Presidente, deux films sortis en salles ce mercredi 3 janvier. Dans le long-métrage de Joe Wright, c’est un personnage historique qui fait naître cette réflexion : Les Heures sombres explore les jours décisifs de mai 1940, au cours desquels le tout nouveau Premier Ministre, Winston Churchill, doit faire face à l’avancée fulgurante des troupes nazies. Alors que les pays européens capitulent les uns après les autres, Churchill porte sur ses épaules la destinée de son pays et du monde, tiraillé entre sa conviction qu’une guerre totale est nécessaire et la possibilité que des négociations avec Hitler soient un meilleur moyen de garantir la survie de son pays.

La grande réussite de Joe Wright est de substituer au film d’action - traitement cinématographique habituel des conflits - un film sur la parole. Ce qui est intéresse le réalisateur britannique, ce ne sont pas les grands gestes de la guerre (ce que montrait récemment le Dunkerque de Christopher Nolan), mais la façon dont le verbe politique forge le destin d’une nation. En toute logique, Les Heures sombres s’ouvre et se clôt sur des discours. Entre les deux, la faconde de Churchill déploie toute sa puissance, de sa promesse de « sang et de larmes » à sa détermination à « faire la guerre sur mer, sur terre et dans les airs ». Wright cherche l’origine de ces mots qui déterminèrent en leur temps le sort de l’Europe. Il la trouve dans le talent oratoire de Churchill autant que dans ses excès, ceux d’un homme caractériel et porté sur la bouteille. Il révèle aussi que cette parole inspirante naît parfois du mensonge, Churchill ne cessant de mettre en avant la victoire prochaine sur le nazisme pour préserver le moral de ses concitoyens. Comme l’exprime un député vers la fin du film, Churchill a « mobilisé la langue anglaise et l’a envoyée au combat ».

Riche de ces ambivalences, le verbe peine néanmoins à prendre chair. Quelques morceaux de bravoure rappellent le talent de Wright pour dépeindre l’atmosphère d’une époque - un plan-séquence dans les rues de Londres, un autre sur les routes de l’exil en France, un troisième dans la forteresse assiégée de Calais. Mais l’inventivité sans limites du précédent film de Joe Wright, Anna Karénine, semble bien lointaine. Dans ce précédent film, le monde était un opéra, et la réalité ne cessait d’être rattrapée par sa mise en scène. Dans Les Heures sombres tout est aussi question de mise en scène - Churchill sait bien que l’image qu’il renvoie à son peuple et au monde est aussi importante que les décisions qu’il prend. Cette fois-ci pourtant, Joe Wright se contente de reconstituer, avec talent mais sans génie. Malgré ces faiblesses, Les Heures sombres porte suffisamment de questionnements pour constituer un support pédagogique profitable. En cours d’anglais au cycle terminal, le film s’intègrera parfaitement dans les objets d’études « Mythes et héros » (pour étudier au plus près la figure de Winston Churchill) et « Lieux et formes du pouvoir » (le film parcourt en effet tous les lieux de pouvoir du Royaume-Uni de l’époque, de Westminster aux souterrains des Cabinet War Rooms en passant par le palais de Buckingham).

Philippine Le Bret

[Les Heures sombres de Joe Wright. 2017. Durée : 126 mn. Distribution : Universal Pictures France. Sortie au cinéma le 3 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par le 05.01.18 à 11:40 - Réagir

El Presidente, un "House of cards" géopolitique à la sud-américaine

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater. Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain.

Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un président « normal » manipulé par ses conseillers plus capés, ou un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissait deviner cette mise en place, pour traiter l’affaire qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue néanmoins un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude « Lieux et formes du pouvoir » en classe d’espagnol au cycle terminal. Le film permettra de réviser la géographie politique du continent, en s’appuyant sur les nombreuses tractations mises en scène dans le film. Les différentes figures présidentielles décrites dans El Presidente permettront aux élèves de s’interroger à la fois sur les caractéristiques propres à chaque pays (la rencontre entre Blanco et le président du Mexique reprend par exemple tous les clichés du Mexicain, en même temps qu’elle fait entendre un espagnol rempli de mexicanismes) ; et sur les caractères plus généraux de l’homme politique (qu’est-ce qu’un homme politique ? quel est son rôle ? quelles sont les qualités requises ? – il serait intéressant de poser ces questions aux élèves avant qu’ils ne voient le film, puis de revenir sur leurs réponses après la projection). El Presidente pourra également s’inscrire dans l’objet d’études « Espaces et échanges », initiant une analyse de la relation économique et politique entre les pays d’Amérique latine et les États-Unis, et du rôle des seconds dans l’histoire des premiers.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[El Presidente de Santiago Mitre. 2017. Durée : 114 mn. Distribution : Memento Films. Sortie le 3 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par le 02.01.18 à 11:52 - Réagir

Le Crime de l'Orient Express : Hercule Poirot, un coup dans l'eau

Le Crime de l’Orient-Express

Grand succès de la littérature anglaise, Le Crime de l’Orient-Express n’a plus franchement la côte auprès des jeunes générations. Kenneth Branagh projetait de remettre au goût du jour cette célèbre enquête d’Hercule Poirot, aidé par un casting fait pour ratisser large, y compris chez les plus jeunes (avec notamment Daisy Ridley, qui incarne Rey dans Star Wars). Pour permettre à tout le monde de suivre, Branagh ouvre son film avec une courte enquête préliminaire visant à caractériser Hercule Poirot auprès de ceux qui ne le connaissent pas. On le découvre amateur de symétrie (il exige deux œufs parfaitement identiques pour son petit-déjeuner), amateur de mots d’esprit et bien sûr détective hors-pair (le crime est résolu en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire).

Le cadre une fois posé, les voyageurs peuvent embarquer à bord de l’Orient-Express. Sur le papier, c’est là que les choses sérieuses devraient commencer : alors que le train est bloqué par la neige, un riche américain est assassiné dans sa cabine ; Hercule Poirot mène l’enquête, cherchant le coupable parmi les treize autres passagers du train. Pourtant, entre l’amusante séquence d’ouverture et la scène de confrontation finale, convaincante recréation de la Cène dans laquelle il ne s’agit plus d’identifier le traître Judas mais le meurtrier de l’Orient-Express, on peine à se passionner pour l’enquête. Mécaniquement, Poirot interroge un à un les passagers, mais ces confrontations ne révèlent rien d’essentiel, et ne ménagent ni grand suspense ni franc amusement pour le spectateur. Et puis, d’un seul coup, le détective belge est pris d’intuitions géniales qui lui permettent peu à peu de résoudre le crime. Bien sûr, ces traits de génie sont partie intégrante de ce personnage qui comprend ce que personne d’autre ne perçoit. Mais le fait que toutes les révélations majeures du film sortent de son chapeau sans que rien ne les ait annoncées se révèle très frustrant pour le spectateur, privé du plaisir de faire fonctionner ses méninges.Ne reste alors pas grand-chose à se mettre sous la dent, si ce n’est l’impressionnante moustache d’Hercule Poirot et – surtout – la belle composition de Michelle Pfeiffer, parfaite dans son rôle de bourgeoise extravagante.

Bien sûr, l’intrigue d’Agatha Christie ne manque pas d’intérêt sur le plan pédagogique (au Collège – 4e, 3e – comme au Lycée), que ce soit pour l’étude des codes du roman policier, pour une séquence autour des événements historiques effleurés dans les dialogues (la ségrégation, la prohibition, la montée de la xénophobie en Allemagne) ou pour une réflexion sur la moralité du meurtre. Mais cette adaptation du Crime de l’Orient-Express n’est ni suffisamment grand-public pour constituer une porte d’entrée dans l’univers d’Agatha Christie, ni suffisamment réussie pour être étudiée pour ses qualités cinématographiques intrinsèques. On lui privilégiera donc la version de Sidney Lumet, ou l’adaptation télévisée britannique de 2010 (avec l’inégalable David Suchet), une version plus intense et plus profonde, où l’âme humaine est dépeinte avec plus de complexité.

Philippine Le Bret

Merci à Nabila Souaber, professeure d’anglais, pour sa contribution à cet article

[Le Crime de l'Orient Express de Kenneth Branagh. 2017. Durée : 109 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie le 13 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 21.12.17 à 13:00 - Réagir

"Mariana" : au Chili, ce passé qui ne passe pas

Mariana

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Saïd. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Été des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains. C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Mariana, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.

Mais si Manena, l’héroïne de L’Été des poissons volants, avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêchant de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Toute exploitation pédagogique nécessitera donc un travail approfondi en amont. Les professeurs d’espagnol (niveau Lycée) qui souhaiteraient aborder le film avec leurs élèves devront d’abord le replacer dans son contexte historique, rappeler l’architecture de la dictature Pinochet et ses crimes. Une fois ce travail effectué, le film de Marcela Saïd pourra permettre de réfléchir sur l’impunité des classes sociales dominantes, qui ont largement profité de la dictature et continuent à jouir de leur richesse sans être inquiétées. L’intrigue autour du père de Mariana, qui apprend avec une totale désinvolture qu’il est cité dans un journal comme collaborateur de la dictature, en est une illustration marquante. La présence d’un personnage argentin – le mari de Mariana – pourra par ailleurs permettre de développer une comparaison Chili/Argentine sur ces enjeux de mémoire et de réconciliation post-dictatures.

[Mariana de Marcela Saïd. 2017. Durée : 95 mn. Distribution : Nour films. Au cinéma le 13 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 18.12.17 à 23:05 - Réagir

Les Gardiennes : la Première Guerre Mondiale du point de vue des femmes (ou presque)

Les Gardiennes

« France 1915 : la guerre des hommes, le combat des femmes ». Voilà la promesse exprimée par l’affiche des Gardiennes, le nouveau film de Xavier Beauvois. Le réalisateur français adapte un roman de 1924 pour raconter le quotidien de trois femmes pendant la Grande Guerre, trois femmes qui travaillent avec abnégation la terre en attendant le retour des hommes partis au front.
Sur le papier, le nouveau film de Xavier Beauvois avait tout d’un chef-d’œuvre : une histoire méconnue, celle des femmes pendant la Première Guerre Mondiale ; un ancrage dans le monde rural qui rappelait le très réussi Des hommes et des dieux ; et la présence derrière la caméra de Caroline Champetier, camarade de longue date de Beauvois et cheffe-opératrice hors-pair. Mais le miracle des Hommes et des dieux ne se reproduit. Bien sûr, il y a ces tableaux cinématographiques composés par Caroline Champetier, et cette lumière magique qu’elle parvient à capter. Il y a aussi cette révélation nommée Iris Bry, qui irradie l’écran pour sa première apparition au cinéma. Il y a enfin quelques fulgurances, comme ce plan sur des mains calleuses qu’un vieil homme tord de douleur. Mais là où Des hommes et des dieux sublimait les répétitions quotidiennes, célébrait l’absence de mots et trouvait de la spiritualité dans toutes choses, Les Gardiennes finit par susciter l’ennui.

La faute à un scénario qui emprunte des chemins trop attendus. Tout commence avec l’arrivée à la ferme du Paridier d’une jeune femme de l’assistance publique, Francine (Iris Bry), engagée par la matriarche, Hortense (Nathalie Baye), pour aider aux travaux de la ferme. Côté vie civile, l’orpheline pense avoir trouvé une famille, se rend – évidemment – essentielle aux autres femmes de la ferme, s’éprend – évidemment – d’un des fils de la famille lors du retour de celui-ci en permission, et tombe – évidemment – enceinte. Côté guerre, l’un des hommes du film meurt, le deuxième est fait prisonnier, et le troisième revient blessé. Rien dans le film ne permet de comprendre l’intérêt de cette énième déclinaison de schémas narratifs rebattus. D’autant que le scénario des Gardiennes souffre d’une deuxième grande tare : il nous conte paradoxalement une histoire de femmes dont les vrais héros sont les hommes. L’essentiel du film, consacré au quotidien des femmes restées à l’arrière, se résume à une succession sans fin de travaux agricoles (semer, récolter, fendre du bois, mener les bêtes…). À l’inverse, les retours des hommes pour quelques jours de permission sont l’occasion de bouleversements majeurs pour tous les personnages. Le récit ne progresse que lorsque les hommes sont présents, et pas une seule discussion entre les personnages féminins ne concerne autre chose que les hommes. Les femmes des Gardiennes sont des êtres passifs, qui ne vivent que pour et par leurs maris, fils, amants. Dans une récente interview au magazine Télérama, Xavier Beauvois se réjouissait d’avoir réalisé l’un des films « les plus féministes de l’année ». Peut-être faudra-t-il lui expliquer que mettre en scène des personnages féminins n’est pas suffisant.

Pour toutes ces raisons, l’exploitation pédagogique des Gardiennes paraît problématique. Trop long et extrêmement répétitif, le film semble difficile d'accès pour des élèves, même au lycée. On retiendra néanmoins quelques séquences qui traduisent avec justesse des thématiques abordées en cours d’histoire : une scène de moissons dans laquelle les femmes utilisent pour la première fois une moissonneuse-lieuse, mise en images des débuts de la mécanisation de l’agriculture ; le cauchemar d’un des fils de la famille, qui montre les traumatismes psychiques des soldats revenus de la guerre ; et la récitation d’un « poème » enfantin injurieux sur les « Boches », marqueur de la diabolisation d’un ennemi pourtant très proche.

Philippine Le Bret

Merci à Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Les Gardiennes de Xavier Beauvois. 2017. Durée : 144 mn. Distribution : Pathé. Sortie le 6 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 06.12.17 à 15:04 - Réagir

new site