blog :::

Dans les salles : Les films de l'actualité (474 articles)

Woman at war : Erin Brockovich au pays des trolls

Woman at war

Engagé, burlesque et porté par une comédienne clownesque, Woman at war met en scène, avec beaucoup d’originalité, la lutte d’une quinquagénaire contre la destruction de l’environnement. Ce film islandais, signé Benedikt Erligsson et primé à Cannes, vaut autant pour ses qualités de divertissement que pour sa portée politique. On en redemande !

Une guerrière écologiste des temps modernes

Mais qu’allait Halla faire dans cette galère ? Recherchée par la police, poursuivie par des drones, obligée de se cacher sous l’eau glacée d’un torrent… l’héroïne de Woman at War est une vraie tête brûlée. Son but : empêcher la signature d’un contrat entre l’industrie locale de l’aluminium et la Chine pour la construction d’une fonderie, construction qui menacerait l’équilibre écologique des Hautes Terres d’Islande. Munie de son arc et de ses flèches, cette guerrière des temps modernes se bat donc contre les lignes haute-tension qui bardent le paysage, déterminée à faire capoter les négociations.

Un Objet Filmique Non Identifié

Sur le papier, on pense vite à Erin Brockovich, mère de famille californienne qui révéla un scandale de pollution de l’eau à la fin des années 1990, et dont Soderbergh dressa un portrait enthousiasmant dans son film Erin Brockovich, seule contre tous. Mais le film de Benedikt Erlingsson, distingué par quatre prix à Cannes (dont le Coup de cœur CinÉcole, décerné par des enseignant·e·s), est à ce point singulier qu’il est difficile de le rapprocher de quoi que ce soit. Plaidoyer écologique politico-absurde mêlant film d’action, comédie et thriller futuriste… on n’ira pas jusqu’à dire qu’on n’avait jamais vu ça, mais Woman at war est assurément une des œuvres les plus singulières de ces dernières années.On ne donnera qu’une illustration de cette singularité, pour laisser au spectateur le plaisir de découvrir les mille et une surprises dont recèle Woman at war. L’un des choix marquants du réalisateur de représenter visuellement la musique accompagnant les péripéties d’Halla (en d’autres termes, de n’utiliser que de la musique diégétique). Quand ce ne sont pas les sons de l’intrigue qui créent la musique (le martèlement des touches d’une machine à écrire, la sonnerie d’un ascenseur, le claquement d’une paire de ciseaux), Erligsson place une fanfare dans ses plans. D’abord invisible (mais entendable), ce trio musical apparaît à l’écran à la faveur d’un mouvement de caméra, suscitant, à chaque fois, un franc amusement.

Derrière la comédie, un sujet très sérieux : la protection de l’environnement

Personnage burlesque, bizarreries incessantes, multiplication des retournements de situation… on s’amuse beaucoup dans Woman at war, à tel point qu’on en oublierait presque les enjeux du film – la défense de l’environnement contre les méfaits de l’industrie de l’aluminium. Mais tout occupé qu’il est à nous divertir, Erligsson pense à nous rappeler le sérieux de la situation. Que ce soit dans des séquences où Halla place son téléphone portable dans un congélateur pour éviter d’être écoutée, où lorsqu’elle est poursuivie par une armée de policiers, chiens, hélicoptères et drones pilotés par un gouvernement islandais déterminé à en découdre, on comprend bien que l’affaire est grave : ses petits sabotages, dénoncés par l’État comme des actes de terrorisme, sont lourds de conséquence pour l’économie locale ; tout comme le contrat contre lequel Halla se bat aurait de graves conséquences pour l’environnement. La séquence finale procède de ce même mélange entre l’absurde et le politique, grâce à une sidérante mise en images du dérèglement climatique qu’Halla essaye (à son échelle) d’empêcher.
On ne s’y attendait pas, mais la réussite est totale.

Boîte à outils pédagogique
Géographie > Seconde (générale & technologique) > Du développement au développement durable > L’enjeu énergétique
SES > Terminale ES > La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ?

Les + :
- Un plaidoyer écologiste mené tambour battant
- Un humour absurde qui fait mouche à chaque fois
- Une héroïne déroutante et inspirante

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de sciences économiques et sociales, pour sa contribution à cet article.
Toutes les informations sur le prix CinÉcole sont sur le site de l’Académie de Nice.

[Women at war de Benedikt Erlingsson. 2018. Durée : 100 mn. Distribution : Jour2fête. Sortie le 4 juillet 2018]

Posté dans Dans les salles par le 04.07.18 à 17:09 - Réagir

Parvana : la vie sous les talibans racontée aux enfants

Parvana

Les histoires, gardiennes de la mémoire

« Tout change toujours, Parvana. Les histoires sont là pour nous le rappeler. » Pour le père de Parvana, héroïne éponyme du film de Nora Twomey, les histoires sont un acte de résistance. Dans un Kaboul régi par les Talibans, il raconte à sa fille, interdite d’école, l’histoire – riche et tragique – de leur pays. Il éduque ainsi la petite fille, lui transmettant, de manière souterraine, la mémoire afghane. Conscient de cette importance des histoires dans la vie de tous les enfants, Parvana choisit d’en raconter deux en même temps. D’un côté la vie quotidienne de Parvana, petite fille obligée de se déguiser en garçon pour nourrir sa famille après l’arrestation de son père ; de l’autre le conte, que l'héroïne elle-même raconte, histoire merveilleuse et terrifiante du jeune Soliman, parti combattre un terrible roi-éléphant pour assurer la survie de son village.

Être une fille sous le régime taliban

Adapté d’un roman jeunesse, Parvana fait ainsi revivre le Kaboul de la fin des années 1990, avant l’invasion américaine. La ville est alors soumise à la loi des talibans, qui interdisent aux femmes – même pré-pubères – de se montrer seules dans l’espace public, et s’attachent à détruire toute trace de la culture et de l’histoire préislamiques du pays. Brimades, emprisonnement et passages à tabac… le scénario retranscrit avec précision les violences infligées aux femmes et aux opposants du régime. Une atmosphère lourde qui contraste avec la beauté du graphisme : la couleur explose dès qu’une brèche se dessine entre le gris des murs et le jaune de la poussière – les grands yeux verts de Parvana, le rouge vif de son voile, les teintes bariolées des étals du marché.
Il est dommage que ce graphisme, si précis quand il s’agit de retranscrire l’époque, soit plus grossier pour les personnages. Dotés d’une palette d’émotion trop limitée, ils présentent souvent au spectateur un visage un peu lisse. Leur profondeur psychologique s’en trouve à ce point restreinte que chaque personnage peut être réduit à un seul trait de caractère : la petite fille courageuse, la mère résignée, le méchant taliban, le gentil taliban… Ce recours à des archétypes, s’il ne dérangera probablement pas les enfants, frustrera les adultes.

Le courage des enfants

Il est dommage aussi que l’enchâssement des deux récits se fasse de manière trop mécanique. La réalisatrice et sa scénariste introduisent chaque fois l’irruption du conte par un prétexte narratif : systématiquement, lorsque Parvana rentre chez elle après avoir écumé les rues de Kaboul à la recherche de son père, sa mère ou sa sœur lui demandent de raconter l’histoire de Soliman pour calmer le dernier-né de la famille. Cette manière très didactique d’amener le conte rend les parallèles entre la vie de Parvana et les aventures de Soliman un peu grossiers.Ce didactisme se résorbe heureusement dans la dernière partie du film, alors que les dangers auxquels sont confrontés Parvana et Soliman se font de plus en plus pressants (pour elle l’approche de la guerre, la découverte de son travestissement par un taliban, les menaces sur son père ; pour lui, la confrontation avec le terrible roi-éléphant). À la faveur de l’accélération du récit, les deux histoires se croisent de manière plus fluide, et se font écho de façon plus subtile. Le conte devient alors le support du récit réaliste, au lieu d’en être une respiration accessoire. Naît ainsi l’idée que ces histoires que l’on se raconte (ou qu’on nous raconte) sont un puits auquel on peut s’abreuver de courage et de connaissances, pour affronter ensuite ses démons de la vie réelle. Une morale à laquelle les (grands) enfants seront sans nul doute sensibles.

D'un point de vue pédagogique, le film est accessible au Cycle 3. Au collège, il pourra nourrir le programme de Sixième en EMC ("Les inégalités face à l'éducation") et Français ("Contes et récits merveilleux"), ou de manière plus périphérique le programme de Géographie de 5ème ("Les inégalités devant l'alphabétisation", "La question de l'accès l'eau").

Philippine le Bret

[Parvana de Nora Twomey. 2018. Durée : 98 mn. Distribution : Le Pacte. Sortie le 27 juin 2018]

Un dossier pédagogique sur le film

 

Posté dans Dans les salles par le 28.06.18 à 15:35 - Réagir

Hedy Lamarr : l’icône glamour du Hollywood des années 40 était aussi une inventrice de génie

Hedy Lamarr

Il y avait eu, en 2015, un Google Doodle (petite animation en page d’accueil du célèbre moteur de recherche) consacré à sa vie. Puis, en 2016, le récit dessiné de Pénélope Bagieu sur son blog « Les Culottées ». Et aujourd’hui, en 2018, un documentaire sortant en même temps que la réédition de sa biographie. Hedy Lamarr, icône hollywoodienne et inventrice de génie, est sur le point de sortir des oubliettes de l’Histoire, et l’on serait prêt à parier que tout le monde connaîtra de nouveau son nom d’ici quelques mois. Hedy Lamarr : from extase to wifi est une porte d’entrée parfaite dans la vie de cette femme inclassable. Bien que très classique, le documentaire d’Alexandra Dean, en salles le 6 juin, dresse avec justesse le portrait de cette héroïne méconnue.

La plus belle femme du monde

Elle était (de l’avis général) "la plus belle femme du monde". Née en 1914 à Vienne, Hedy Lamarr fut complimentée dès sa naissance pour son extraordinaire beauté. Immigrée aux États-Unis à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, elle fit les grandes heures des studios hollywoodiens dans les années 40, multipliant les rôles de femme fatale dans des costumes qui laissaient abondamment entrevoir sa plastique de rêve. L’histoire n’aura retenu d’elle que cela : l’itinéraire d’une enfant gâtée par sa beauté, dont la vie privée alimenta largement la presse à scandales, et dont les mémoires (qu’elle renia quelques années après leur publication) furent classées parmi les "dix autobiographies les plus érotiques de tous les temps" par le magazine Playboy.

Une inventrice de génie

Hedy Lamarr ne fut pourtant jamais dupe de cette image d’icône sexy et subversive qu’Hollywood voulut lui accoler. "Ce n’est pas difficile d’être glamour", écrivait-elle dans son autobiographie : "il suffit de ne pas bouger et de prendre un air stupide." Le documentaire d’Alexandre Lean, Hedy Lamar : from extase to wifi choisit donc de briser le miroir des apparences, et de redonner vie à cette icône sur papier glacé. Il insiste notamment longuement sur ses talents scientifiques et son apport au monde des télécommunications. Ingénieure dans l’âme, Hedy Lamarr bricolait sans relâche des inventions plus ou moins fantaisistes - et plus ou moins fonctionnelles. En 1941, l’actrice d’origine autrichienne est horrifiée par le naufrage d’un bateau de réfugiés bombardé par un sous-marin allemand. En se documentant sur le sujet, elle découvre que les torpilles américaines ratent très souvent leur cible, laissant filer les U-Boot nazis. Elle invente alors un système de radioguidage des torpilles indéchiffrable par l’ennemi, fonctionnant par saut de fréquence radio - l’idée est de permettre la communication, par fréquence radio, entre le bateau de lancement et la torpille jusqu’à ce que celle-ci atteigne son but, en changeant de fréquence plusieurs fois par seconde pour éviter que le signal ne soit brouillé par l’ennemi. Cette technologie du saut de fréquence, longtemps laissée à l’abandon dans les tiroirs de l’armée américaine (qui ne prit jamais Hedy Lamarr au sérieux) permit, quelques années plus tard, la création du GPS et du Wifi. Mais Hedy Lamarr ne fut jamais payée ni reconnue pour sa découverte.

Rendre à l’icône sa complexité

Bien que de facture très classique et souvent écrasé par une musique omniprésente, le documentaire d’Alexandra Dean a donc le mérite de rendre à Hedy Lamarr sa liberté, celle de ne pas être réduite au statut de femme fatale et futile. La réalisatrice ne s’en tient pas à la période de gloire hollywoodienne, et s’intéresse longuement à l’avant (l’enfance autrichienne, les débuts au cinéma à Vienne, la fuite à la fin des années 1930), à l’après (le physique vieillissant qui trahit celle qui ne fut jamais valorisée que pour sa beauté, la reconnaissance tardive de ses inventions) et à l’à-côté (son goût du bricolage, ses années de mère célibataire).
La complexité du personnage naît aussi du foisonnement des sources utilisées pour documenter la vie d’Hedy Lamarr : des extraits d’entretien qu’elle accorda à des journalistes, des interviews avec sa famille et ses amis, des interventions d’historiens d’Hollywood, de chercheurs et de journalistes, des extraits de films qu’elle tourna dans les années 1940, et des images d’archives des périodes historiques qu’elle traversa (la Deuxième Guerre Mondiale et l’âge d’or des studios hollywoodiens notamment). Le résultat est une œuvre très riche qui, non contente de rendre justice à son héroïne, pose en creux des messages forts pour l’avenir : le refus de la dictature des apparences, la nécessité pour la société de faire une place aux femmes dans les milieux considérés comme "masculins" (la production cinématographique, les métiers scientifiques), ou encore la possibilité pour une personne vierge de toute formation scientifique de devenir un·e inventeur·rice de génie. On ne saurait que trop conseiller de montrer Hedy Lamarr : from extase to wifi aux jeunes d’aujourd’hui.

Philippine Le Bret

[Hedy Lamarr : from extase to wifi de Alexandra Dean. 2018. Durée : 86 mn. Distribution : Urban. Sortie le 6 juin 2018]

Posté dans Dans les salles par le 08.06.18 à 09:06 - Réagir

En guerre : l'origine de la violence

En Guerre

Trois ans après La Loi du marché, Stéphane Brizé retrouve sa veine naturaliste pour un drame social aux forts accents documentaires. Porté une nouvelle fois par Vincent Lindon, En Guerre narre, caméra à l’épaule, la lutte des salariés d’une usine de sous-traitance automobile contre la fermeture du site. Refusant tout sentimentaliste, le film lui privilégie une description rigoureuse de la réalité, révélant avec beaucoup de justesse les dessous des plans sociaux que les médias ne se font que trop rarement l’écho.

Le collectif impossible ?
S’il y a entre En Guerre et La Loi du marché de très nombreuses similarités (même réalisateur, même acteur, même approche naturaliste, même interrogation sur les dégâts du libéralisme), le premier se distingue du second sur un point essentiel : là où Vincent Lindon était l’unique héros de La Loi du marché, il n’est dans En Guerre qu’un personnage parmi d’autres, inclus dans un collectif sur lequel le film repose entièrement. Une écrasante majorité des scènes d’En Guerre sont en effet des scènes de groupe (qu’il s’agisse de réunions, d’interventions dans l’usine ou de moments d’attente partagés), et le personnage principal qu’incarne Lindon n’est que très tardivement détaché du collectif pour être montré dans son individualité (chez lui, en famille).
Ce choix de ne pas définir trop fortement le héros du film rend En Guerre moins puissant émotionnellement que La Loi du marché – car moins propice à l’identification personnage/spectateur -, mais beaucoup plus politique : cette fois, Lindon n’est plus seul face à la « loi du marché » ; il est membre d’un collectif décidé à lutter. Les patrons du film l’ont d’ailleurs bien compris : cette unité entre ouvriers de l’usine représente la plus grande menace contre le plan social qu’ils veulent imposer. Ils n’auront de cesse de vouloir briser ce collectif, dénonçant les uns comme des agitateurs, appâtant les autres avec la promesse d’une prime supplémentaire.

Violence des dominé·e·s, violence des dominant·e·s

Manifeste pour l’action collective, En Guerre permet aussi de penser la question de la violence. Sans trop en révéler, le film procède d’une gradation de la violence, atteignant un point de rupture lorsqu’il met en scène un acte de violence physique de la part d’ouvriers de l’usine. Brizé ne légitime pas cette violence, mais interroge ses ressorts. Le mépris dont font preuve les cadres de l’entreprise (l’un expliquant que les futurs chômeurs n’auront qu’à déménager s’ils veulent retrouver du travail) n’est-il pas aussi, voire plus, brutal que cette agression physique ? Le réalisateur reprend ainsi à son compte les mécanismes décrits par la dessinatrice Emma dans une petite BD publiée au moment de "l’affaire de la chemise" chez Air France : l’idée que les actes de violence physique commis, au moment de luttes, par des personnes dominées socialement ou économiquement ne peuvent être détachés de la violence symbolique que ces personnes subissent à longueur de journée.

La bataille des images

Ainsi, là où les médias relaient souvent ces actes comme s’ils étaient isolés, mettant en scène la brutalité de leur surgissement (le reportage d'actualité montré dans le film parle d'un "déchaînement de violence"), En Guerre les réinsère dans un continuum, où la violence symbolique précède souvent l’apparition de la violence physique : Brizé filme les réunions, les négociations, les humiliations, et la disproportion des forces qui lui préexistent. Mais cette violence symbolique, plus policée, plus légitime, moins spectaculaire, était passée sous le radar des faux médias du film. En Guerre insiste ainsi sur le pouvoir des images, et sur la nécessité, pour le cinéma comme pour la lutte sociale, de mettre en scène : le public ne croyant que ce qu’il voit, les images sont des supports essentiels de la lutte des salariés. Là se trouve ainsi la raison d’être du film de Stéphane Brizé : révéler ce qui n’est que trop peu visible, et faire voir la violence qu’on ne voit pas. À cet égard, le pari d’En Guerre est totalement réussi.

Philippine Le Bret

[En guerre de Stéphane Brizé. 2018. Durée : 113 mn. Distribution : Diaphana. Au cinéma le 16 mai 2018]

Posté dans Dans les salles par le 24.05.18 à 12:18 - Réagir

Comme des garçons : le féminisme par le football

Comme des garçons

Pour son premier long-métrage, Julien Hallard revient sur l’histoire de la première équipe féminine de football professionnel. Un doublé féminisme-pop culture qui touche à son but : évoquer l’égalité femmes-hommes par le football, pour faire rire et réfléchir le plus grand nombre.

L’histoire méconnue des filles de Reims

C’est une histoire vraie, et méconnue, que met en lumière Julien Hallard dans son premier long-métrage, Comme des garçons : celle des « filles de Reims », des joueuses amatrices qui permirent, à la fin des années 60, la reconnaissance officielle du football féminin en France. À l’époque, les équipes de football féminines se comptaient sur les doigts d’une main, et la Fédération française de football refusait de délivrer des licences à des femmes.
Grande victoire féministe, la constitution de l’équipe féminine du stade de Reims n’avait pourtant pas été pensée comme une action militante. Quand, en 1968, Pierre Geoffroy, journaliste au quotidien local L’Union, décide de monter une équipe de foot féminine, il le fait pour le plaisir et l’amusement des hommes : il s’agit d’attirer les foules en faisant s’affronter une équipe féminine et une équipe masculine lors de la kermesse du journal. Mais les factrices, femmes au foyer et agricultrices qui répondent à l’appel prennent vite goût au jeu de ballon ; elles décident de poursuivre l’aventure, et de se battre pour imposer leur légitimité dans ce milieu alors exclusivement masculin.

Humour et dynamisme pour un film grand-public

Une grande partie du plaisir éprouvé devant ce film aussi féministe que pop tient au formidable dynamisme de l’équipe fictive montée par Julien Hallard. Le jeu des actrices et acteurs du film y contribue grandement, tout comme l’écriture subtile de chacun des personnages, archétypaux sans être caricaturaux. Parce qu’ils existent aussi bien dans le collectif que dans l’individuel, ces personnages se révèlent vite très attachants ; de sorte que lorsque les filles gagnent, on s’emballe autant qu’un soir de match.
Hallard assume également une dimension potache très réussie, multipliant les gimmicks purement humoristiques – un mari-supporter présent sur le bord du terrain qu’il pleuve ou qu’il vente, hurlant sa joie à chaque action de sa femme ; une héroïne (Vanessa Guide) remontant ses lunettes sur son nez avec son majeur, décochant systématiquement un doigt d’honneur à son patron qu'elle déteste (Max Boublil). Comme des garçons évite cependant la lourdeur grâce à son rythme flottant, d’une maladresse intentionnelle qui ajoute au charme du film.

Une représentation aussi fidèle qu’irrévérencieuse des années 1960

Le côté pop tient aussi à l’ancrage historique du film, celui-ci se déroulant dans les années 1960. À l’image d'un Wes Anderson (toutes proportions gardées), Julien Hallard refuse la reconstitution pour proposer sa propre interprétation des années 1960. Il garde l’atmosphère de l’époque – la naissance du mouvement yéyé, la sensation d’ébullition sociale qui s’incarne dans les grands combats comme dans les petits, à l’image de cette joueuse revendiquant le droit de porter une mini-jupe – mais ne tombe pas dans l’hommage empesé.
La réussite d’une des meilleures séquences du film tient d’ailleurs à cette reconstitution mi-fidèle mi-ironique des années 60. Hallard recrée de toutes pièces un reportage télévisé d’époque consacré aux filles de Reims, reportage consacré notamment aux oppositions locales à cette équipe hors du commun : un médecin expliquant que l’anatomie féminine n’est pas faite pour le football, une femme d’apparence bourgeoise assurant vouloir protéger les intérêts des familles, etc. Si cette séquence fonctionne à merveille, c’est qu’elle est à la fois un témoignage fidèle des résistances au combat féministe dans les années 60, et une parodie au ton irrévérencieux.

Les inégalités dans le sport, une réalité de notre époque

Parce qu’il ne sent pas la naphtaline, Comme des garçons ne manquera donc pas d’évoquer au spectateur des situations de notre époque. Aujourd’hui encore, certains sports sont perçus comme des activités de garçon ; et même quand les femmes réussissent à s’y faire une place, le milieu sportif n’échappe pas à la domination masculine – ces récents témoignages de sportives françaises sur les violences sexuelles qu’elles ont subies en sont une preuve glaçante. Comme des garçons sait aussi retranscrire dans le contexte des années 60 des débats qui enflamment notre époque, comme cette question de la féminisation des noms de métiers. Si c’est aujourd’hui « auteur » ou « professeur » qui sont au centre de la controverse, c’était à l’époque « footballeur » auquel personne ne voulait trouver un équivalent féminin. Par l’absurde (le refus de certains personnages d’employer un mot qui s’est aujourd’hui imposé dans le langage courant), Julien Hallard affirme la nécessité des combats féministes – petits et grands – dans la conquête de l’égalité.

Au niveau pédagogique, le film permettra aux enseignants d'Histoire de faire un joli travail sur l'histoire des femmes dans la société française (mouvement féministe, évolution des mœurs, égalité hommes-femmes dans la loi), au programme de Troisième et de Première (séries générales et séries professionnelles), mais aussi de faire réfléchir les élèves en EMC (en Seconde : Égalité et discrimination) sur les stéréotypes de genre.

Les plus :
- Une comédie rythmée et attachante
- Le contre-emploi très réussi de Max Boublil dans le rôle d’un dandy dragueur
- La mise en scène d’une histoire peu connue du grand-public, qui mérite les honneurs

Les moins :
- Un scénario parfois attendu, notamment dans l’(in)évitable histoire d’amour entre l’héroïne et le héros
- Quelques blagues trop faciles

Philippine Le Bret
Merci à Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Comme des garçons de Julien Hallard. 2018. Durée : 90 mn. DIstribution : Mars films. Au cinéma le 25 avril]

Posté dans Dans les salles par le 25.04.18 à 10:17 - Réagir

new site