blog :::

Entretiens : Les entretiens (55 articles)

Ilan Nguyen : "Ce que veut Katabuchi, c'est décrire la réalité d'une époque"

Dans un recoin de ce monde

Fruit de huit années de travail acharné de la part de son réalisateur, Sunao Katabuchi, Dans un recoin de ce monde est une œuvre d’art autant qu’une somme historique. Ilan Nguyen*, spécialiste de l’animation japonaise, nous parle de la réception du film au Japon et de son importance pour l’histoire du pays.

Zérodeconduite : Qui est Sunao Katabuchi, le réalisateur de Dans un recoin de ce monde ?

Ilan Nguyen : Katabuchi peut être décrit comme un héritier de l’école Ghibli. Il a fait ses débuts auprès de Miyazaki et Takahata, qui ont fortement influencé son travail. Mais il a pris ses distances avec Ghibli à la fin des années 80. Il devait réaliser Kiki la petite sorcière [sorti en 1989, ndlr], mais Miyazaki a repris la réalisation du projet. Katabuchi a été rétrogradé au rang de réalisateur adjoint. Une fois le film terminé, il a donc décidé de partir, présageant que ses perspectives d’évolution au sein de Ghibli seraient limitées.

Comment décririez-vous son travail ?

Katabuchi est un cinéaste qui recherche très peu la flamboyance. Pour lui, l’intérêt de l’animation est de représenter la vie ordinaire des gens, de dépeindre des moments tellement anodins qu’ils échappent habituellement à notre perception. Le détour par l’animation lui permet de redonner un éclat à ces instants quotidiens. Cette absence d’exubérance explique d’ailleurs que Katabuchi ait connu des projets maudits. Il a par exemple réalisé, en 1996, la série d’animation Lassie, chien fidèle, réduite en cours de production à seulement 26 épisodes, alors qu’elle devait en durer 52 !

Dans un recoin de ce monde est-il également un projet maudit ?

Non, le film connaît un succès inattendu au Japon, succès qui doit beaucoup au bouche-à-oreille. Depuis sa sortie en salles, près de 2 millions de spectateurs sont allés le voir ! Le film touche un large public, y compris des personnes âgées. 

Pourquoi parlez-vous d’un succès "inattendu" ?

C’est une heureuse surprise, car il est de plus en rare que des films fassent ainsi confiance à l’intelligence du spectateur. Le Japon produit près de 600 films par an, mais avec très peu d’aides publiques. Les films doivent donc absolument rencontrer le succès en salles, ce qui incite beaucoup de réalisateurs et surtout de producteurs à se tourner vers des recettes toutes prêtes. Par exemple, un bon nombre de films en prises de vue réelles sont des adaptations de romans ou de bandes-dessinées à succès.Le même phénomène est à l’œuvre en animation. Lors d’une conférence qu’il a donné à Tôkyô en 2015, Katabuchi expliquait que le cinéma d’animation est parvenu, au Japon, à une limite en termes de production. Les projets de films sortant du cadre censé permettre de rencontrer le succès sont confrontés à des difficultés toujours plus grandes pour se monter. Prenez par exemple les films de Mamoru Hosoda (Les Enfants loups, Le Garçon et la Bête), ou ceux de Makoto Shinkai (Your Name). Ce sont des films conçus avant tout pour toucher un très large public, calibrés selon un modèle éprouvé voire passablement éculé. Beaucoup de spectateurs japonais vont au cinéma d’abord pour être émus aux larmes. Ces films font donc tout pour manipuler les émotions du public afin de le faire pleurer – fût-ce au prix de certaines invraisemblances scénaristiques.

Il est donc de plus en plus difficile de produire des films d’animation exigeants ?

Cela demande un certain courage. Comme il n’y a quasiment pas d’aides publiques, la qualité d’un film découle directement de l’investissement personnel très fort de l’ensemble des équipes artistiques : des gens qui travaillent trop souvent pour la moitié du salaire minimum légal, et ne comptent par leurs heures. Mais ce dévouement des artistes pèse de moins en moins dans la balance, car la profession est désormais contrôlée par des personnes qui recherchent avant tout la rentabilité. La beauté du geste et la dévotion aux projets suffisent de moins en moins à les sauver.Certains réalisateurs historiques, dont Katabuchi, se retrouvent donc sur la sellette. D’autant que Katabuchi met environ huit ans à mener un projet de film à son terme. Il se lance à chaque fois dans un travail de documentation sans équivalent. C’est ce qui fait la force de son cinéma, mais cela rend aussi ses projets plus difficiles à produire.

C’est ce qui explique le recours au financement participatif ?

Pour des projets aussi ambitieux que Dans un recoin de ce monde, il faut trouver des nouveaux modes de production. Mais le financement participatif n’était pas prévu au départ par les producteurs du film. Ce n’est que fin 2014 (soit deux ans avant la sortie du film) qu’ils ont envisagé d’y avoir recours. Katabuchi ayant un public fidèle, pourquoi ne pas demander à ce public d’investir ?Et en effet, la campagne de financement participatif a été un succès. Les producteurs voulaient rassembler 20 millions de yens [environ 150 000€], somme qui a été atteinte en seulement 8 jours, puis largement dépassée !

Vous dites que Katabuchi met environ huit ans à préparer ses films. Pourquoi un tel travail en amont ?

Katabuchi, à l’image de Takahata, est avant tout un penseur, un intellectuel. Il considère que faire le tour d’un sujet – par exemple la vie des habitants de Kure pendant la Seconde Guerre mondiale – est presque une fin en soi. Ce qu’il veut avant tout, c’est que ses films décrivent la réalité d’une époque. Mais avec un degré de précision maniaque qui dépasse l’imagination ! Dans un recoin de ce monde restitue par exemple le quartier d’Hiroshima rasé par la bombe, sans que rien n’ait été inventé. Pas une seule façade n’est le fruit de l’imagination de Katabuchi. Il a consulté des archives, des plans, interrogé des habitants… Ce qui rend son travail extrêmement précieux : reconstituer ainsi Hiroshima est un enjeu historique majeur pour le Japon.

Le film est parfois très cru dans sa représentation du bombardement atomique et de ses conséquences. Mais ne pensez-vous pas que les spectateurs sont tellement habitués aux images de guerre (au cinéma comme à la télévision) que l’animation n’est finalement pas assez violente pour faire prendre conscience de l’horreur de l’arme atomique ?

Je pense que la violence qui nous inonde quotidiennement est d’une autre nature que les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Camus l’écrivait d’ailleurs le 8 août 1945 : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». La bombe atomique, par essence, défie l’imagination. Penser la bombe revient à interroger jusqu’à l’extrême notre conception du Mal, et nécessite donc un effort de conscience que relativement peu de gens sont prêts à faire.Dans la société japonaise même, la bombe atomique reste un impensé. Juste après les bombardements, les victimes ont fait l’objet de discriminations, car presque personne ne voulait partager leur fardeau. La présence des forces américaines au Japon après la guerre a également contribué à renforcer, pour un temps, le silence sur ces événements. Même aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose sur lequel la société se penche volontiers. D’où l’importance que le cinéma s’empare de cette violence impensable.

L’héroïne de Dans un recoin de ce monde, Suzu, réagit très violemment à l’annonce de la fin de la guerre. Cela peut surprendre le spectateur français, habitué à des héros qui luttaient contre l’Allemagne nazie ou le régime de Vichy.

L’héroïne de Katabuchi n’est pas un personnage politisé. Elle n’est pas dans une posture déterminée envers la guerre. Mais pendant les longs mois de bombardements, elle accepte les nombreux sacrifices qu’on lui demande. Et sa vie est profondément bouleversée par la guerre. Le 15 août, quand elle entend à la radio le message de l’empereur annonçant la défaite du Japon, la propagande commence tout juste à faire effet sur elle : elle est persuadée que plus ses sacrifices personnels seront importants, plus les chances que le Japon gagne la guerre en seront élevées. D’où la rage qui s’empare d’elle à ce moment-là : elle comprend qu’on lui a menti, et combien tous ses sacrifices ont été vains.
Par ailleurs, si l’on veut comparer avec la France, il faut souligner qu’il n’y a pas eu au Japon de mouvement de résistance pendant la guerre. Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auraient pu organiser une forme d’opposition interne ont été éliminés dès les années 1930, et ceux qui auraient pu vouloir mener une résistance depuis l’extérieur, à l’image de de Gaulle, n’avaient tout simplement nulle part où s’exiler. Les Japonais n’avaient donc que deux choix : adhérer aux thèses de leur gouvernement, ou se taire. Quand on raconte cette période du point de vue japonais, il n’est donc pas possible d’adopter une vision manichéenne. En France, il est bien plus facile de désigner des héros et des misérables.

La nourriture et les repas semblent très importants dans le film. Pourquoi ?

Comme je le disais, l’enjeu premier du cinéma de Katabuchi ne se réduit pas à la production d’un récit linéaire. La logique qui sous-tend sa démarche peut être comparée à celle de l’anthropologie culturelle, qui vise à décrire la vie ordinaire des gens d’une époque et d’un milieu donnés. Or, la nourriture constitue un aspect central de ce quotidien, et devient même un enjeu vital lorsque s’installe la pénurie alimentaire. Quand les rationnements ont touché le fond, quelques semaines avant les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, les Japonais ont été contraints de trouver des solutions pour survivre. Là aussi, Katabuchi n’a pas ménagé sa peine pour restituer cette réalité avec fidélité. Certaines plantes sauvages utilisées par Suzu dans ses préparations ne fleurissent que quelques jours par an : ces jours-là, Katabuchi et son équipe organisaient une cueillette pour apprendre à cuisiner ces plantes, et en découvrir ainsi le goût par eux-mêmes.

Dans un recoin de ce monde… est un film d’animation en 2D. Cette 2D est-elle une spécificité de l’animation japonaise ?

Oui, le Japon est sans doute le dernier grand pays producteur d’animation à rester attaché au dessin animé traditionnel. C’est une forme de représentation héritée en partie de l’histoire de l’art japonais : les rouleaux peints et les estampes procédaient d’une même sensibilité au mouvement. La bande dessinée japonaise influence, elle aussi, fortement ce cinéma.

Le film de Katabuchi est adapté aussi bien aux enfants qu’aux adultes, ce qui n’est pas toujours le cas des films d’animation français. Y a-t-il une différent de statut de l’animation au Japon et en France ?

En France, le dessin animé est historiquement associé au public enfantin. L’idée qu’à un moment dans le parcours menant de l’enfance à l’âge adulte, on finit par se détacher des récits en images, est restée dominante. Par conséquent, lorsque, dans les années 70, des revues telles que Métal hurlant ont voulu produire de la BD pour adultes, elles l’ont fait d’une manière assez radicale : chaque dessin ou presque visait explicitement à récuser tout regard enfantin. Au Japon, l’évolution a été plus graduelle. Dans la BD, il y a eu un effet d’escalier : au fur et à mesure que le lectorat gagnait en âge, les éditeurs inventaient des revues en phase avec les inclinations de ce nouveau public. C’est ainsi qu’à la fin des années 1960, on a créé des revues pour adultes. Mais sans pour autant que cela procède d’une volonté systématique d’antagonisme ou de négation du public enfantin. Une progression similaire peut être retracée dans l’évolution du cinéma d’animation japonais, et de son adresse au public.

Ilan Nguyen est chercheur, professeur associé à l’Université des Arts de Tokyo et traducteur. Il est spécialiste de l’animation japonaise.

Posté dans Entretiens par le 08.09.17 à 12:50 - Réagir

1:54 : "La bienveillance des adultes ne suffit pas à aider les élèves harcelés."

Chez nous

Psycho-praticiennne spécialiste des violences à l’école, Marie Quartier* a visionné pour Zéro de conduite le film de Yan England, 1:54. Elle analyse les ressorts du harcèlement scolaire et propose des pistes pour en sortir. 

Où commence le harcèlement ? Quelle est la différence avec, entre autres, les bagarres ou les embrouilles entre élèves ?

De l’extérieur, il est très difficile de repérer une situation de harcèlement. En effet, le harcèlement est avant tout une question de vécu : il commence à partir du moment où une personne se sent harcelée, c’est-à-dire qu’elle n’a plus la possibilité de se protéger de l’autre, de s’opposer à ses maltraitances.

Quels sont alors les indices qui peuvent aider à repérer une situation de harcèlement ?

Comme le montre très bien le film, les jeunes qui sont harcelés le cachent. Les symptômes du harcèlement sont donc souvent extrêmement discrets. C’est pourquoi il faut soupçonner du harcèlement derrière n’importe quel changement soudain : un bon élève dont les notes chutent brutalement, un adolescent calme qui, sans raison apparente, devient très colérique, etc.

Y a-t-il un profil-type de l’élève harcelé ? On a l’impression, dans le film, que le groupe de harceleurs s’en prend à des élèves identifiés comme « faibles » - solitaires et émotionnellement fragiles.

Il n’y a pas de profil type du harcelé. Le seul dénominateur commun est que l’élève harcelé est une personne qui, à un moment particulier de sa vie et dans un contexte précis, est fragilisée. Pour des raisons qui peuvent être très diverses, un élève va se rigidifier, il ne va plus réussir à gérer son environnement. Dans le film, on voit que Tim se rigidifie par rapport à son homosexualité, il n’arrive pas à communiquer sur ce sujet. Il n’accepte pas son homosexualité et s’en trouve fragilisé. C’est quelque chose que les harceleurs sentent, et cela explique – en partie – qu’ils s’en prennent à Tim. Le harcèlement est, dans le film, lié à l’homophobie, tout comme il peut être, dans d’autres situations, lié au racisme ou à la misogynie. Mais il n’y a pas de systématisme : comme je l’ai dit, la vulnérabilité naît du contexte.

Quels sont les risques psychologiques pour les enfants et les jeunes harcelés ?

Il y a des risques spectaculaires, ceux que le film met en scène : le meurtre et le suicide. Mais il y a aussi des conséquences invisibles. Une personne harcelée peut conserver dans sa vie d’adulte des plaies mal cicatrisées – une souffrance qui ne cesse pas, des cauchemars qui reviennent.

Tim, le héros du film, est quelqu’un qui a de la ressource : c’est un athlète, qui croit un moment trouver dans la performance sportive un moyen de surmonter le harcèlement. Peut-on se sortir tout seul d’une situation de harcèlement ?

C’est très juste, Tim a de très nombreuses qualités. Mais il est seul et c’est pour ça qu’il ne parvient pas à sortir du harcèlement. La vidéo intime que Jeff, son harceleur, menace de publier est une épée de Damoclès dont il n’ose parler à personne. Malgré l’amitié que lui offre Jennifer, il n’évoque jamais cette vidéo avec elle. Pourtant, à partir du moment où l’on peut déplier ses craintes avec quelqu’un, il devient possible de réfléchir : si la vidéo est vue par tous, que peut-il se passer pour moi ? que vais-je ressentir ? Tim aurait pu envisager le pire au lieu de s’accrocher à l’espoir qu’il n’allait pas se produire. Ainsi, lorsque le pire serait arrivé – puisque Jeff allait, de toute façon, diffuser cette vidéo intime – il aurait été beaucoup moins dur à vivre.

Dans le film, les adultes réagissent tous de manière assez maladroite – soit parce qu’ils ne réagissent pas, soit parce qu’ils mettent la victime en position de porte-à-faux. Les parents et les professionnels savent-ils gérer le harcèlement scolaire ?

En effet, la manière dont est géré le suicide de Francis est largement insuffisante. Peu de solutions sont proposées à Tim, qui vient pourtant de perdre son meilleur ami, et l’affaire est vite étouffée.
Plus généralement, je considère qu’il n’y a pas encore, en France, suffisamment d’adultes formés aux spécificités du harcèlement. Les jeunes harcelés ont peur des réactions des adultes, même lorsqu’elles sont bienveillantes. En effet, les adultes ne pourront jamais contrôler totalement les relations entre adolescents, ce que les jeunes savent. On le voit dans le film, Tim sait que s’il parle à des adultes – à son professeur de chimie notamment – le harcèlement risque de redoubler de violence.
C’est la même chose pour les parents. Les parents vont avoir le réflexe d’intervenir s’ils apprennent que leur enfant est maltraité. Ils ont l’illusion qu’ils peuvent protéger leur enfant. Mais les adolescents, comme on le voit dans le film, savent que ce n’est pas vrai. Ils vont donc cacher le harcèlement. À l’inverse, les plus petits croient encore en la toute-puissance de leurs parents, ce qui les met en danger : on constate souvent que, plus un adulte est protecteur, plus l’enfant harcelé sera vulnérable.

Mais alors comment peut-on aider un élève harcelé ?

On peut l’aider à se renforcer, pour qu’il soit en capacité de se protéger. Malheureusement, c’est quelque chose qui n’existe pas vraiment en France. Quelques psychothérapeutes travaillent spécifiquement sur le harcèlement, mais il faudrait mettre une personne très bien formée à ces questions dans chaque établissement scolaire. Or, moi qui forme des personnels scolaires, je constate qu’un certain nombre de principes les empêchent de pleinement comprendre les ressorts du harcèlement. Quand on dit par exemple à des infirmiers scolaires qu’il faut travailler de manière très discrète, presque souterraine, avec les jeunes harcelés, c’est quelque chose qu’ils ont du mal à saisir. Lorsqu’un jeune se confie sur des situations graves, ils vont avoir le réflexe d’en référer à l’institution. Mais ce faisant, ils se protègent plus eux qu’ils ne protègent le jeune.

Malgré ces lacunes que vous décrivez, j’imagine qu’il est quand même possible de sortir du harcèlement ?

Bien sûr ! Ceux qui arrivent à sortir du harcèlement sont ceux qui n’ont plus peur. Par exemple, si Tim avait fait son coming-out, ça l’aurait rendu très fort : son harceleur n’aurait plus eu de pouvoir sur lui. C’est un cheminement très long, et il aurait fallu que Tim soit accompagné par un adulte, mais c’est possible !
L’important, c’est de couper l’herbe sous le pied des harceleurs. Au sein de mon cabinet, on travaille donc sur la capacité des jeunes à répliquer. J’ai par exemple accompagné une collégienne qui était sans cesse insultée par un garçon. On lui a proposé la réponse suivante : un jour où elle serait en présence de son harceleur et d’autres élèves, elle lui répliquerait : « Si tu veux me draguer, c’est pas comme ça qu’il faut t’y prendre ! » On a répété cette situation avec elle mais, au final, elle n’a même pas eu besoin de confronter directement son harceleur. Il a senti qu’elle n’avait plus peur, et il ne l’a plus insultée. Pour arriver à ce résultat, il a fallu réfléchir ensemble, et dédramatiser les conséquences d’une telle confrontation, ce qui n’est pas facile. Mais c’est toujours possible, et c’est important de le dire.
Attention, je ne dis pas qu’il faut demander à l’élève harcelé de se battre à tout prix. On entend de plus en plus des parents qui intiment à leur enfant de se défendre, de rendre les coups. Mais c’est extrêmement difficile, de sorte que ces injonctions mettent l’enfant dans une situation de double échec, ce qui peut être très dangereux. Il faut absolument que l’enfant soit accompagné par des adultes à même de lui proposer des stratégies d’action.

Les thérapeutes ont donc un rôle important à jouer pour aider les élèves à sortir du harcèlement ?

En tant que thérapeute, on peut identifier précisément de quoi le jeune a peur. Les jeunes harcelés n’ont pas forcément peur de leur harceleur. Je pense notamment à une jeune collégienne qui était maltraitée par un groupe de filles, groupe qu’elle collait car elle avait extrêmement peur de se retrouver seule. Elle était la cible de vexations permanentes, et elle en souffrait beaucoup. Avec elle, on a travaillé sur la solitude : qu’est-ce qu’il se passerait si tu étais complètement seule ? Une fois qu’on a mis les mots sur la peur, on peut se préparer au pire. La jeune fille dont je parle a trouvé ça très dur, elle pleurait beaucoup en consultation. Mais peu à peu son angoisse s’est atténuée. Elle a fini par s’éloigner du groupe et a trouvé une nouvelle amie, une camarade qu’elle n’avait jusqu’alors pas remarquée.

Et le désir de vengeance chez les élèves harcelés, ce que raconte le film, est-ce quelque chose que vous voyez fréquemment ?

En effet, beaucoup d’enfants harcelés sont en colère. Le film montre que, lorsque cette colère n’est pas canalisée, elle peut donner lieu à des actes désastreux pour l’élève harcelé : il se venge, et va alors être considéré comme coupable, alors qu’il est avant tout victime. Mais on peut travailler de manière stratégique sur la colère. La colère est, en quelque sorte, un antidote à la peur. Elle donne de l’énergie, du courage.

Les élèves harceleurs nécessitent-ils, eux aussi, une prise en charge psychologique ?

Je dirais que cela dépend du type de harceleur. Quand on est confronté à un élève extrêmement arrogant, très narcissique, qui se croit tout-puissant, la prise en charge psychologique est inutile. Par contre, d’autres profils de harceleur témoignent d’une souffrance, ce qui nous donne un levier d’action. Je pense aux harceleurs qui sont ce que j’appelle des enfants blessés : des enfants mal-aimés, maltraités par leur entourage, qui sont en colère contre la vie et qui expriment cette colère en harcelant leur(s) camarade(s). Idem pour les « harceleurs harcelés », qui ont trouvé dans le harcèlement la seule manière de s’en sortir.
Dans d’autres cas de figure, la prévention peut être un outil plus adapté que la prise en charge psychologique. Les actions de sensibilisation permettent notamment d’ouvrir les yeux des harceleurs-suiveurs et de ceux qui harcèlent sans s’en rendre compte (car ils manquent de finesse dans la sensibilité ou l’intelligence).

La prévention est donc un outil efficace pour lutter contre le harcèlement ?

C’est une bonne chose que le Ministère de l’Éducation se soit saisi de cette question, et la prise de conscience à l’œuvre dans l’ensemble de la société est très positive. Cependant, les campagnes de prévention actuelles souffrent d’un écueil majeur : par leur façon de présenter le harcèlement, elles incitent de nombreux parents à attaquer les établissements scolaires et à porter plainte, deux réponses qui n’aident pas du tout les jeunes harcelés. Il faudrait donc mettre l’accent sur les bonnes façons d’aider les élèves harcelés.

Et vous pensez que 1:54 participe efficacement à la lutte contre le harcèlement ?

Oui, car le film fait passer un message très juste aux jeunes et aux parents. Il montre que la bienveillance des adultes ne suffit pas à aider les élèves harcelés. On le voit très bien : le professeur de chimie de Tim, qui est aussi son entraîneur, est extrêmement impliqué. Il va jusqu’à entraîner Tim la nuit. De même, son père lui porte énormément d’affection. Malgré cela, le film se finit de manière tragique. 1:54 nous pousse donc dans nos retranchements : on en sort en colère, en se demandant ce qu’il faut faire de plus. J’espère que ceux qui auront vu le film comprendront qu’il est urgent de développer des outils stratégiques permettant de mieux répondre au harcèlement.

*Marie Quartier est psycho-praticienne et responsable du réseau Orfeee, réseau de lutte contre les violences à l’école. Elle a publié, en janvier 2016, Harcèlement à l’école : lui apprendre à s’en défendre (éditions Eyrolles).

1:54 de Yan England, le 15 mars au cinéma

Le site pédagogique du film

Posté dans Entretiens par le 10.03.17 à 14:09 - Réagir

Les Figures de l'ombre : entretien avec l'astrophysicienne Sylvaine Turck-Chieze

Chez nous

Chercheuse en astrophysique (elle a notamment participé au lancement du satellite SOHO, toujours en observation autour de la terre) Sylvaine Turck-Chieze est aujourd’hui présidente de l’Association Femmes et Sciences, qui œuvre à la promotion des filières scientifiques auprès des filles. Pour elle, Les Figures de l'ombre illustre avec beaucoup de justesse à la fois les temps héroïques de la conquête spatiale, et les discriminations – toujours d’actualité - dont sont victimes les femmes dans le milieu scientifique.

Vous qui connaissez bien le milieu de l’exploration spatiale, pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé du film ?

Je trouve que Les Figures de l'ombre est un film extrêmement bien documenté, qui retranscrit avec justesse l'atmosphère de l'époque. Le sujet du film est doublement riche, puisqu'il s'agit d'aborder à la fois l'évolution des méthodes de travail de l'industrie spatiale, et la discrimination dont souffraient les femmes dans ces milieux. Mais c’est surtout un film très optimiste, puisqu'il montre à quel point ces femmes ont su se surpasser, contribuant ainsi à faire évoluer les mentalités. Bien sûr il y a de légers anachronismes (je pense notamment aux chaussures à talons, qui n'étaient certainement pas portées par les femmes de la NASA à l'époque), mais ils sont voulus, destinés à créer des ponts avec le temps présent.

L’une des héroïnes du film, qui est une brillante mathématicienne, est à un moment prise pour la femme de ménage. Ce genre de méprise a-t-il encore lieu aujourd’hui ?

Oui, ce genre de situation existe toujours ! En 2015, nous avions organisé avec l’association une conférence à Toulouse sur le thème : « Choisir et vivre une carrière scientifique ou technique au féminin : pourquoi, comment ? ». Beaucoup de dirigeantes étaient présentes, et la plupart ont expliqué qu’elles étaient souvent prises pour la secrétaire.

Dans le film, les mathématiques et l’ingénierie sont un moyen pour les héroïnes de faire progresser la lutte antiraciste et la lutte antisexiste. Les carrières scientifiques sont donc un moyen d’émancipation pour les femmes ?

Je pense que, si, en tant que femme, vous voulez faire progresser l’égalité, il est important de montrer les capacités dont vous êtes dotée. Une fois que vous avez fait vos preuves, personne ne peut plus dire que vous n’avez pas les mêmes compétences qu’un homme. C’est l’histoire que raconte le film : du fait de leur grande capacité intellectuelle, les héroïnes deviennent indispensables. En un sens, elles utilisent donc leur intelligence pour promouvoir leur(s) communauté(s).

Et vous personnellement, est-ce que vous avez rencontré, en tant que femme, des difficultés dans votre carrière ?

Oui, beaucoup, mais j’ai toujours réussi à m’en sortir ! Quand je faisais mes études, je n’avais pas l’impression qu’il y avait une différence entre les filles et les garçons. Mais une fois sortie de l’université, je me suis rendue compte que la plupart des filles avait disparu. Ensuite, quand je suis rentrée au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), j’étais la seule femme parmi une centaine d’hommes, donc j’étais constamment analysée, au quotidien, à tous les niveaux. Et puis, en entretien d’embauche, on m’a dit qu’en tant que femme, j’allais rapidement quitter la recherche, et qu’il valait mieux, par conséquent, embaucher un homme. Ce que j’en ai retiré, c’est qu’il faut beaucoup plus négocier quand on est une femme. Rien n’est jamais acquis. Je dirais qu’au final j’ai eu une carrière identique à celle d’un homme. Je suis rentrée dans la recherche dans les années 1970, j’ai d’abord travaillé sur la physique nucléaire, puis dans l’astrophysique. J’ai eu la responsabilité, entre autres, de la réalisation d’un instrument spatial, GOLF, et j’ai participé au lancement du satellite SOHO, qui est toujours en observation.

Existe-t-il encore aujourd’hui, en 2017, des barrières qui empêchent les femmes d’accéder aux métiers scientifiques ?

Au lycée, les filles n’envisagent pas souvent des carrières en sciences fondamentales (mathématiques physique, numérique). Elles vont plutôt là où elles pensent qu’elles auront leurs chances, en sciences du vivant, en biologie, en médecine. C’est la première des barrières. La deuxième, c’est l’existence d’un plafond verre dans le monde scientifique. Les femmes qui ont fait des grandes écoles sont reconnues, mais les autres ont du mal à faire valoir leur expérience professionnelle, alors même que les hommes y arrivent. Il faut dire qu’il n’y a que 10% de femmes qui occupent des postes de direction dans le milieu : il y a forcément moins de places que pour les hommes.

Il y a quelque chose d’assez étonnant pour nous spectateurs du 21e siècle, c’est ce métier de calculatrices qu’occupe une des héroïnes du film. En quoi consistait ce métier ?

Absolument, on ne le sait pas mais ce métier existait ! À l’époque les équipes scientifiques étaient composées d’hommes, tandis que les femmes étaient affectées à des tâches moins prestigieuses mais, comme montré dans le film, indispensables. Des tâches qui sont aujourd’hui effectuées par des machines. On avait besoin de beaucoup de monde pour pouvoir avancer, il fallait des personnes qui calculent toute la journée, donc les femmes étaient là en appui, quasiment transparentes. Par exemple, comme on le voit dans le film, le fait qu’une femme ne signe pas les travaux qu’elle avait faits était une habitude. Personnellement, il m’est arrivé que mon nom disparaisse de certains travaux que j’avais rendus.

Il fallait vraiment tout calculer à la main ?

On s’aidait notamment de ce qu’on appelle une règle à calcul, et de petites calculatrices qui ressemblaient à des machines à écrire. Mais il y avait toute une partie manuelle dans les calculs. D’ailleurs, cela produisait une ambiance que je trouve très bien restituée par le film. Aujourd’hui, comme tout le monde est sur son ordinateur, il y a un repli sur le travail individuel. Mais à l’époque, le travail se faisait de manière collective, et le chef d’équipe avait un rôle extrêmement important. C’était toujours quelqu’un de très compétent, capable de juger de la qualité des résultats de chacun. Cette forme d’organisation du travail, qui garantissait que le travail de chaque personne soit critiqué et vérifié, était particulièrement efficace.

Qu’a changé l’arrivée des ordinateurs pour le milieu spatial ?

Le film est passionnant parce qu’il montre la transition du rôle des mathématiques dans les années 1960-1970 : on commence avec le calcul théorique (résoudre des équations), puis on passe au calcul numérique (résoudre point par point des phénomènes physiques), et enfin aux ordinateurs, afin de résoudre des problèmes de plus en plus exigeants en calcul.
Les premiers ordinateurs avaient une vitesse de calcul supérieure à celle d’un humain, mais, comme on le voit dans le film, la précision de leurs calculs était médiocre. Les calculs à la main étaient bien plus précis, ce qui est capital quand la vie d’un astronaute est en jeu ! En revanche, les ordinateurs ont permis d’aller beaucoup plus loin. Faire un ou plusieurs tour(s) de Terre, la mission spatiale qui est présentée dans le film, est bien plus simple que de poser un engin sur Mars, ce qu’on fait aujourd’hui ! Les ordinateurs ont permis un progrès énorme car ils ont démultiplié les capacités de calcul et ont donc permis que l’on s’intéresse à des problèmes de plus en plus complexes. Pour vous donner un exemple, on peut aujourd’hui considérer comme variable d’un calcul « le temps sur des milliards d’années ». Avant les ordinateurs, la variable aurait plutôt été « le temps sur une semaine ». Ça nous permet d’observer un nombre extrêmement important de phénomènes physiques et d’interactions entre ces phénomènes physiques.

Les femmes ont-elles participé à cette grande révolution technologique ?

À l’époque, de nombreuses femmes très douées se savaient vulnérables, elles savaient que leur emploi était moins stable que celui d’un homme. Elles ont donc été obligées de se projeter dans le futur, et d’acquérir des nouvelles connaissances, comme la programmation. D’ailleurs, peut-être ne le savez-vous pas, mais le premier programmeur de l’histoire était une programmeuse : Ada Lovelace, qui a vécu au 19e siècle !

Le film est aussi une réhabilitation des mathématiques et de la physique, qui permettent de faire de grandes choses comme aller dans l’espace. Vous luttez également contre la « mauvaise réputation » des sciences dures ?

Je suis moi-même tellement fascinée par ces disciplines que j’ignorais qu’elles avaient mauvaise réputation ! Personnellement, quand en classe de Seconde j’ai compris ce qu’on pouvait faire en physique et que j’ai découvert les salles de travaux pratiques, la vocation m’est tombée dessus.
Mais il est vrai qu’il faut montrer aux jeunes que ces matières, qui peuvent avoir l’air rébarbatives, sont en fait une grande source de joie. Chaque matin, on se réveille avec des défis à relever. Je trouve d’ailleurs que le film montre bien cet aspect du métier : les héroïnes sont animées par des rêves et le travail qu’elles accomplissent fait rêver !
Ces sciences constituent l’essentiel de tout progrès scientifique. Tant qu’on n’a pas compris le phénomène physique ou l’erreur de calcul, on ne peut pas aller plus loin. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les appelle des « sciences fondamentales ».

Vous êtes la présidente de l’association Femmes et sciences, quel est le rôle de cette association ?

L’association poursuit deux objectifs. Le premier consiste à aller parler aux jeunes de sciences et des carrières scientifiques, pour leur en montrer l’intérêt. Les médias parlent rarement des métiers scientifiques, donc les jeunes ont du mal à se projeter, ce qui est encore plus vrai pour les filles. Notre deuxième objectif, c’est de promouvoir les femmes dans les sciences. Aujourd’hui, si on ne s’intéresse pas au sujet, on peut avoir l’impression que la mixité est partout, que l’égalité est acquise. Mais en y regardant de plus près, on réalise que seule une minorité de carrières scientifiques est investie par les femmes. L’association cherche donc à mettre en avant la mixité, en montrant qu’elle permet de construire une société plus équilibrée à tous les niveaux.

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, le 8 mars au cinéma

Le site pédagogique du film (Maths, Anglais, EMC, Histoire)

 

Posté dans Entretiens par le 08.03.17 à 09:34 - Réagir

Chez nous : entretien avec le sociologue Sylvain Crépon

Chez nous

Rares sont les films français qui ont osé s’inscrire aussi directement dans le débat politique national. Peut-être fallait-il être belge pour le faire, tout comme il faut peut-être être taïwanais pour parler avec acuité du patriotisme américain. C’est en tout cas le projet de Lucas Belvaux, qui choisit, en pleine campagne présidentielle, de s’intéresser aux dessous du Front National. Si les noms ont été changés (le FN est devenu le Bloc Patriotique, Marine Le Pen s’appelle ici Agnès Dorgelle), tout est très directement reconnaissable – le FN lui-même s’y est d’ailleurs reconnu, dénonçant, après n’avoir vu que la bande-annonce, un « film de propagande anti-FN ».
Engagé, le film de Belvaux l’est assurément. À travers l’histoire de Pauline Duhez, infirmière à domicile devenue tête de liste du Bloc Patriotique aux élections municipales, Chez nous entend révéler la face cachée du FN. Le film procède d’un dévoilement par étapes, et se distingue ainsi par la finesse de son écriture : il parvient, in fine, à balayer tout ce qu’est le FN – l’espoir qu’il représente dans ces villes touchées par la désindustrialisation, la volonté de s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national, le passé trouble du parti et ses liens avec des mouvements néo-nazis, les financements opaques (il est question de valises d’argent récupérées au Luxembourg), etc.
Tout n’est pour autant pas si subtil, et l’on regrettera en particulier l’interprétation de Catherine Jacob, très peu crédible dans le rôle d’Agnès Dorgelle. Comme si elle avait peur d’être trop monstrueuse, la comédienne débite son texte sans jamais l’habiter. On peut douter également que le film atteigne son objectif de peser sur l’élection présidentielle. Le réalisateur veut en effet que « les électeurs comprennent ce qu’ils cautionnent exactement en votant FN », mais son film risque de ne prêcher que les convaincus.
Pour décrypter le film, nous avons fait appel au sociologue Sylvain Crépon*, qui travaille depuis plus de quinze ans sur le Front national, ses militants et ses électeurs.

Le réalisateur de Chez Nous, Lucas Belvaux, explique dans une interview à Télérama que son film est « une sorte d’état des lieux de ce qu’est ce parti [le FN, ndlr] aujourd’hui ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Sylvain Crépon : Je suis un peu mal à l’aise avec l’idée de devoir poser un regard sociologique sur le film, car je pense que les ressorts de la sociologie et de la fiction sont extrêmement différents. Je comprends ce que Lucas Belvaux a voulu faire : il a construit une héroïne extrêmement naïve, pour faire d’elle un révélateur de toutes les facettes du FN – une sorte de Candide au Front National. Et je trouve cette entreprise très intéressante. Mais j’ai fait beaucoup d’enquêtes sur le terrain à Hénin-Beaumont [la ville dont est inspiré le film, ndlr], et ce qu’incarne le parti là-bas est un peu déformé par Chez Nous. La détresse sociale des gens qui votent Front National, les multiples affaires impliquant les autres partis, tout ça n’est pas très présent dans le film de Belvaux.

La réalité du Front National serait donc plus complexe que ce qu’en montre Chez nous ?

S.C. : Il y a une ambivalence extrêmement forte du Front National. L’adhésion au FN relève en partie de la xénophobie et du racisme, mais il y a aussi autre chose, et c’est cet autre chose qu’il me paraît intéressant de creuser.  Cependant, j’ai bien conscience que ma démarche sociologique est très différente de celle de Lucas Belvaux. En tant que sociologue, je suis tenu à une certaine neutralité. Je dois adopter une démarche scientifique, même si je n’ai aucun mal à dire à mes interlocuteurs frontistes que je ne partage pas les idées du Front National. Belvaux, lui, a un parti-pris engagé : il cherche à dénoncer le Front National et ses idées. Mais ce parti-pris s’accompagne d’un certain manque de recul. Je pense, par comparaison, au biopic qu’avait fait Oliver Stone sur George Bush [W. : L’improbable président, ndlr]. À l’époque du film, George Bush finissait son second mandat et ne pouvait plus se représenter. Cela a permis à Stone de creuser la part d’humanité du personnage. La situation est différente pour Chez Nous : le film sort en pleine campagne présidentielle, et son auteur entend peser sur le débat politique. Il est donc plus compliqué d’avoir du recul. D’autant qu’il est très difficile de montrer le côté humain d’un parti dont on veut révéler le côté inhumain, comme souhaite le faire Belvaux.

Les militants frontistes que vous avez rencontrés à Hénin-Beaumont ressemblent-ils à ceux du film ?

S.C. : À Hénin-Beaumont, le Front National incarne, en partie, l’idée d’une contre-société. La ville a subi de plein fouet la crise économique, les mines ont fermé, et les tentatives de réindustrialisation successives ont échoué. Mais quand on se rend dans une permanence FN sur place, on y trouve de la chaleur, on rencontre des gens qui ne sont pas des excités. Il y a beaucoup d’entraide et de solidarité entre les militants, choses qui étaient avant l’apanage du Parti communiste. Par ailleurs, les responsables locaux sont très proches des militants, et c’est là-dessus que le parti prospère. Steeve Briois, le maire FN d’Hénin-Beaumont, est quelqu’un du cru, qui aime profondément sa ville. Il a un côté très humain qui fait de lui l’emblème du succès local du FN.

Pourquoi Hénin-Beaumont a-t-elle été choisie par le FN comme son laboratoire politique ?

S.C. : Hénin-Beaumont n’a pas été choisie par le parti, personne n’a dit : « cette ville sera le laboratoire politique du Front National ». Mais Briois est une soldat politique redoutable. Il laboure le terrain depuis trente ans, il connaît la ville rue par rue, il sait presque qui vote quoi dans chaque maison. Et il a eu cette idée politique géniale de convaincre Marine Le Pen de se présenter aux législatives à Hénin-Beaumont. Elle y a d’ailleurs beaucoup gagné. À l’époque, elle était très contestée à l’intérieur du parti, et elle avait besoin de soutiens sur lesquels elle pouvait compter. Elle a vite compris que Briois était un fidèle parmi les fidèles. De l’autre côté, les militants FN de Hénin-Beaumont sont très enthousiastes envers Marine Le Pen. Quand elle tracte dans la ville, les gens l’embrassent, ils prennent des photos avec elle. C’est une Madone ! Là est d’ailleurs une des autres limites du film : la présidente du parti est représentée de façon trop caricaturale. Elle est distante et manipulatrice. Quand on voit Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, on sent qu’elle est très à l’aise avec les gens, contente d’être là, et je pense qu’elle ne fait pas semblant.

On a beaucoup décrit la stratégie frontiste consistant à s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national – ce que dépeint également le film de Lucas Belvaux. Est-ce une des caractéristiques du FN de Marine Le Pen ?

S.C. : Il y a en effet une différence stratégique majeure entre le père et la fille. Jean-Marie Le Pen ne voulait pas de réseaux d’élus locaux, il voyait cela comme une menace. Marine Le Pen a quant à elle compris que, pour conquérir le pouvoir, il faut pouvoir s’appuyer sur des gens implantés localement, connus de tous, qui diffusent les idées du parti. Elle a donc entrepris un gros effort pour se constituer des relais locaux. Mais il y a un retour de manivelle : pour mailler le territoire, le FN est obligé de recourir à des gens qui ne sont pas tous compétents. Le parti dit lui-même qu’il a un déficit de compétences.

Cette stratégie pourrait donc se retourner contre le FN ?

S.C. : Un quart des conseillers municipaux frontistes ont démissionné, c’est en effet un problème majeur. Certains l’ont fait car ils se sont rendus compte des idées propagées par le parti, mais tous n’ont pas des motivations aussi poussées. La gestion interne du parti, sa dimension très pyramidale, ou encore les ambitions déçues de certains candidats, qui espéraient obtenir plus du parti, sont autant de raisons qui expliquent ces démissions.  Quant au bilan politique de la gestion par le FN des villes qu’il a obtenues, il faudra s’y pencher dans trois ans. Dans certaines villes emblématiques, comme Hénin-Beaumont ou Fréjus, il sera difficile pour le FN de faire pire que les partis qui étaient au pouvoir avant lui. Mais si l’on prend l’exemple d’Hénin-Beaumont, cela n’empêche pas Steve Briois d’être très prudent. Il veut, à la fin de son mandat, une gestion correcte de la ville et des finances en meilleur état. Le FN ne veut pas reproduire les erreurs commises par Bruno Mégret à Vitrolles à la fin des années 1990. Au nom de la « préférence nationale » promue par le FN, Mégret avait instauré une prime de naissance de 5 000 francs réservées aux enfants dont un parent au moins était français ou européen. Cette mesure avait été retoquée par le tribunal administratif, faisait passer le FN pour une bande d’amateurs. C’est pour cela que, dans les villes qu’il a conquises en 2014, le FN se garde bien de mettre en place des mesures trop directement inspirées de son programme national. Cependant, l’attribution des subventions à certaines associations s’inscrit dans une logique de représailles, comme on l’a vu à Hénin-Beaumont, où Briois mène une vendetta personnelle contre la Ligue des droits de l’Homme.

Dans le film, le personnage interprété par Émilie Dequenne est totalement instrumentalisé par le parti. Tête de liste aux municipales, la jeune femme ne parle presque pas. Elle doit se contenter d’être là et de sourire. L’appareil du parti veut garder un contrôle très fort sur son programme ?

S.C. : Il n’y a pas de débat interne ni de vote au Front National concernant le programme. La démocratie interne est inexistante, et c’est toujours la présidente qui tranche. Sur le terrain, les élus et les candidats n’ont aucune marge de manœuvre. Lors des formations, on leur explique qu’il faut toujours faire valider leurs déclarations par le parti. Mais c’est un mode de gestion parfaitement assumé. Marine Le Pen le dit : au FN, il y a un chef, que l’on doit respecter. Plus encore, l’autorité est considérée par le Front National comme une valeur dont les gens ont besoin.

Les modalités de recrutement des candidats frontistes ont-elles changé depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti ?

S.C. : Le pedigree des candidats a sensiblement changé, sauf pour quelques élus « historiques » comme Bruno Gollnisch. La commission d’investiture du parti vérifie attentivement le passé politique des candidats et leurs déclarations. Le FN veut aussi être perçu comme un parti sérieux, et cherche donc des candidats diplômés, capables de gérer des exécutifs. Alors que le parti s’est construit sur le rejet des élites, une partie des candidats sont des technocrates nouvellement arrivés qui prennent la place de militants plus anciens. Cela pose d’ailleurs des problèmes avec une partie des électeurs et des militants, qui veulent, eux, des candidats qui leur ressemblent. Ce problème est flagrant quand on regarde Florian Philippot. Il est numéro deux du parti, il jouit d’une exposition médiatique égale à celle de Marine Le Pen, mais il ne passe pas bien auprès de l’appareil. Les cadres du parti sont jaloux, car il est devenu numéro deux par le fait du prince, alors qu’il n’était pas encarté depuis très longtemps. Et il n’est pas très apprécié des militants. Certains m’ont dit que c’était un populiste qui ne savait pas parler au peuple. Il est imbattable sur un plateau télévisé, mais il a du mal à être à l’aise avec les gens sur le terrain.

Le film de Belvaux interroge également les liens entre le Front National et les mouvances identitaires radicales. Un des personnages, incarné par Guillaume Gouix, est un ancien militant du Front, qui en a été exclu du fait de son appartenance à la mouvance néo-nazie. Dans les faits, qu’en est-il des connexions entre le FN et ces mouvements radicaux ?

S.C. : Marine Le Pen est beaucoup plus prudente que son père sur cette question. Depuis son arrivée à la tête du parti, beaucoup de groupes radicaux ont été mis à l’écart. Les liens avec ces groupes sont moins entretenus. Le FN va par exemple éviter, de plus en plus, d’engager des skinheads pour faire son service d’ordre. Cependant, j’étais au défilé frontiste du 1er mai en 2015, et ces gens-là étaient bien présents. Des liens d’amitié persistent entre les militants FN et les membres des mouvances radicales, on les voit se saluer dans les défilés. Par ailleurs, certains militants de la mouvance identitaire rejoignent aujourd’hui le FN. En visite à Nice il y a quelques jours, Marine Le Pen s’est par exemple affichée aux côtés de Philippe Vardon, conseiller régional et leader identitaire. 

Le FN n’est donc pas totalement « dédiabolisé » ?

S.C. : Le côté sulfureux du FN fait partie de son attrait. Il y a, au cœur du FN, une contradiction fondamentale. Pour engranger des soutiens au-delà de ses électeurs traditionnels, le parti a besoin de se dédiaboliser. Mais aller trop loin dans cette dédiabolisation amènerait le parti à se banaliser, alors qu’il ne peut pas se passer de la radicalité, qui est sa principale ressource. Il joue donc sur cette double logique. D’un côté, Marine Le Pen dit que la France est devenue la « catin d’émirs bedonnants », elle reprend à son compte le registre outrancier de son père. Mais de l’autre côté, elle affirme aussi croire que l’islam est compatible avec la République.

Avec Chez nous, Lucas Belvaux entend faire barrage au FN. Il dit vouloir que les électeurs frontistes comprennent ce qu’ils cautionnent exactement. La fiction est-elle, selon vous, une arme efficace pour ceux qui veulent lutter contre le Front National ?

S.C. : Je crains que non. Les électeurs fidèles au FN n’iront pas voir le film. Et s’ils y vont, ils risquent de ne pas y reconnaître ce qu’ils vivent dans le parti. On entend des propos racistes quand on travaille sur le FN, mais, comme je le disais, il y a aussi un autre aspect qui fait venir les gens, et qui n’est pas montré dans le film. Mais je ne sais pas si cette dimension sociologique – les raisons pour lesquelles on rejoint le parti – aurait pu être intégrée à une fiction. Peut-être est-ce plus du ressort du documentaire.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

*Sylvain Crépon est maître de conférences en science politique à l’université de Tours, et chercheur rattaché au Laboratoire d’étude et de recherche sur l’action publique (LERAP). Il travaille sur le Front National depuis une quinzaine d’années, et a notamment entrepris de nombreuses enquêtes de terrain à Hénin-Beaumont. Parmi ses publications : Les Faux semblants du Front National. Sociologie d’un parti politique (ouvrage co-dirigé avec Alexandre Dézé et Nonna Mayer, Presses de Sciences Po, 2015) ; Enquête au cœur du nouveau Front National (Nouveau Monde Éditions, 2012).  

Posté dans Entretiens par le 22.02.17 à 10:22 - Réagir

Le Concours : entretien avec Hugues Draelents

Spécialiste des inégalités scolaires, le sociologue Hugues Draelants a visionné pour Zérodeconduite le film de Claire Simon, Le Concours (au cinéma le 8 février). Il analyse le système de sélection décortiqué par le film, dont les principes, loin de concerner la seule FÉMIS, sont communs à toutes les « grandes écoles », spécificité du système scolaire français.

Sur l’affiche du Concours, on peut lire cette phrase : « Tous égaux, mais seuls les meilleurs... » Est-il vrai que les seuls les meilleurs intègrent la Fémis et les autres grandes écoles françaises ?

C’est en tout cas l’objectif affirmé par les grandes écoles, car c’est ce sur quoi repose leur légitimité. Elles opposent leur mode de fonctionnement, qui privilégie – affirment-elles – la méritocratie et l’égalité des chances, au système de l’Ancien Régime, qui était fondé sur les privilèges. Mais sous des dehors méritocratiques, on constate en fait que seule une minorité de privilégiés parvient à accéder aux grandes écoles. Les classes populaires en sont très largement exclues. Cela ne veut pas dire que les candidats reçus manquent de mérite bien sûr. Mais les grandes écoles ne parviennent pas à embrasser la diversité sociale de la population française. Il faudrait plutôt parler d’une « méritocratie de classes » : la méritocratie, oui, mais seulement pour certaines classes sociales.

 Qu’est-ce qui, dans le concours de la Fémis, vous semble être un frein à la diversité ?

La première barrière intervient avant même le début du concours, c’est celle de l’auto-sélection. La plupart des jeunes issus de milieux populaires n’envisagent même pas de se lancer dans des études ou une carrière artistiques. On peut ensuite identifier des barrières à chaque étape. La première épreuve éliminatoire, le dossier d’enquête, est réalisé par les candidats chez eux. On peut donc imaginer que ceux qui ont des proches dans le milieu du cinéma, ou avec une sensibilité artistique, vont être avantagés. D’ailleurs, dans une des scènes du film, des jurés soupçonnent un des candidats, dont le dossier d’enquête est excellent (l’un des jurés parle d’une « envergure exceptionnelle ») mais l’analyse filmique déplorable (« une pensée mal dégrossie » dit un autre juré), de n’avoir pas rédigé lui-même son dossier. C’est un cas extrême, mais de manière générale la capacité à mobiliser des réseaux et la connaissance du milieu du cinéma sont des avantages qu’ont les élèves les plus favorisés.
La deuxième épreuve consiste en l’analyse d’un extrait de film. Dans Le Concours, le passage soumis aux candidats est tiré d’un film de Kurosawa. Le cinéma de Kurosawa est un cinéma d’auteur assez pointu, qui renvoie à la culture légitime qu’est celle des classes dominantes. Cela avantage également les candidats des milieux sociaux favorisés, qui ont un certain bagage culturel et qui sont plus susceptibles d’avoir déjà vu le film.

 L’essentiel du film porte sur les épreuves orales.

Les oraux sont de loin les épreuves les plus discriminantes. La capacité à parler de soi et l’aisance à l’oral sont des compétences beaucoup plus développées dans les milieux aisés que dans les classes sociales défavorisés. Il y a d’ailleurs une forme d’injonction paradoxale dans ces oraux. D’un côté, les jurés recherchent l’authenticité, mais écartent des candidats parfaitement sincères. Ce que l’on comprend, c’est qu’il faut donner une réponse qui soit, de préférence, authentique, mais qui soit surtout la bonne réponse. À choisir, les jurés privilégient les candidats qui maîtrisent pleinement l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes (voire qui jouent un rôle) mais qui proposent des réponses conformes à leurs attentes. Même si, bien évidemment, l’idéal pour emporter l’adhésion du jury est de lui faire entendre ce qu’il veut entendre sans que cela ne sonne comme un discours formaté.

Pourtant les jurés semblent soucieux de faire place à l’altérité, et de préserver l’égalité entre les candidats…

En effet, et je pense d’ailleurs qu’il faut souligner une différence entre le concours de la Fémis et les concours des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs. À la Fémis, les jurés cherchent une personnalité, une motivation. Le concours n’est pas centré sur des connaissances scolaires. On sent aussi que les jurés font de leur mieux pour laisser place à l’altérité. 

Mais cet idéal de diversité reste un vœu pieux (sauf pour la parité filles/garçons) car les conditions institutionnelles et organisationnelles du concours ne permettent pas de le mettre effectivement en place. Le principal problème vient du fait que les critères de sélection sont laissés à l’appréciation du jury. Il n’y a pas de grille d’évaluation qui permettrait de juger les candidats de manière plus objective. « On va plier l’arithmétique à nos désirs », dit d’ailleurs l’un des jurés. Or cette subjectivité laisse beaucoup de place au mimétisme social entre sélectionneurs et sélectionnés : les jurés cherchent des jeunes qui leur ressemblent, et d’ailleurs on les voit s’attendrir quand ils découvrent un candidat auquel ils s’identifient. Et comme il n’y a pas beaucoup de diversité parmi les jurés…

Pourquoi les membres du jury privilégient-ils des candidats qui leur ressemblent ?

Je pense que ce mimétisme social est constitutif de l’identité de l’école. Au début du film, on entend un des intervenants expliquer que la Fémis est une école sans professeurs et sans cours, et c’est donc à la profession de prendre les décisions. Mais la profession, ce qu’elle cherche, c’est à se reproduire. C’est en tout cas ce que je vois dans le film : l’école semble plus soucieuse de se perpétuer que de se transformer. La Fémis est considérée comme une école prestigieuse, de très nombreux candidats se présentent chaque année à son concours : puisque « tout va bien », pourquoi devrait-elle se remettre en question ?

Le film de Claire Simon propose donc un tableau très critique de la Fémis ?

Du fait de son dispositif, le film contient une dimension critique. D’habitude, quand on passe un concours, on assiste aux épreuves et aux résultats, mais pas à ce qu’il se passe entre les deux. Là, en tant que spectateur du film, on devient observateur des délibérations, et on découvre que les membres du jury doutent, s’interrogent, débattent.
Je trouve intéressant que l’institution ait accepté d’être ainsi dévoilée. D’un côté, on voit que le processus est le plus objectif possible, que les jurés remplissent leur rôle de manière consciencieuse. Mais les failles de ce dispositif nous apparaissent tout de même clairement. Le film montre par exemple que les jurés ne maîtrisent pas tous les critères de sélection, en particulier l’apparence des candidats. À deux reprises, on voit des jurés être charmés par des candidats au physique agréable, sans qu’aucun d’eux n’en ait conscience ! On prend donc la mesure de la distance qui existe entre l’image que l’on peut avoir des concours, perçus comme des processus de classement impartiaux et bien ordonnés, et leur réalité, faite d’incertitude et de subjectivité. Cela est d’ailleurs vrai de tout concours, pas seulement de celui de la Fémis.

Plus généralement, quelles sont les barrières qui empêchent certains élèves d’accéder aux grandes écoles ?

L’anticipation et l’accès à l’information sont les premières barrières qui arrêtent les élèves issus de milieux populaires. Pour intégrer une classe préparatoire, passage quasi obligé pour intégrer une grande école, un lycéen doit avoir des notes excellentes depuis la classe de Seconde. Cela signifie qu’il faut anticiper, ce qui n’est possible que lorsqu’on est issu d’une famille qui envisage la possibilité qu’un jour son enfant intègre une grande école – autrement dit, les familles les plus favorisées. Le parcours scolaire a aussi son importance : pour intégrer une prépa, il est préférable d’avoir étudié dans un grand lycée parisien que dans un petit lycée de province. 
Les barrières mentales sont tout aussi importantes. Quand on est issu d’un milieu défavorisé, on ne va pas forcément oser aller vers les grandes écoles. Et puis les concours en eux-mêmes ne sont pas adaptés aux classes populaires, ce qu’on a bien vu dans le cadre du concours de la Fémis.
Le système des grandes écoles n’est donc pas très ouvert socialement. Mais il est très compliqué de faire évoluer les grandes écoles, car le système est perçu comme efficace, et les élites qui en profitent n’ont pas intérêt à le changer.

De nombreuses politiques ont pourtant été mises en place pour accroitre la diversité. Quel en est l’intérêt pour les grandes écoles ?

Grâce aux programmes d’égalité des chances, les grandes écoles montrent qu’elles ont entendu la critique qui leur est adressée. Elles cherchent ainsi à affermir leur légitimité, tout en gardant la main sur le changement. Les grandes écoles évoluent de manière superficielle, sans toucher au cœur de leur fonctionnement. Cela évite que le pouvoir politique ne vienne imposer ses critères de changement, voire qu’il ne remette en cause l’existence même de ce système. « Changer pour mieux reproduire » en quelque sorte. 

Mais ces dispositifs sont-ils efficaces ? Est-ce qu’ils renforcent véritablement la diversité au sein des grandes écoles ?

Au niveau individuel, ces dispositifs changent des vies, ce qui n’est pas rien ! Ils permettent à des jeunes d’avoir un parcours qu’ils n’auraient pas pu avoir sans ces dispositifs. Mais au niveau macro, ils ne permettent pas de renouvellement profond des élites scolaires et sociales.

Il faudrait donc repenser entièrement l’accès aux filières d’élite ?

Je pense qu’il faudrait surtout revaloriser l’université, qui est aujourd’hui le parent pauvre de l’enseignement supérieur. Si l’on rapporte au nombre d’élèves, l’université dispose de beaucoup moins de moyens que les classes préparatoires et les grandes écoles. Alors même que l’université, elle, est diversifiée. C’est donc là qu’il faut agir : renforcer les moyens, et mieux orienter les étudiants pour éviter de gâcher les ressources [car beaucoup d’étudiants échouent faute d’intérêt pour la filière dans laquelle ils ont été orientés, ndlr]. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie volonté politique de revalorisation des universités : la plupart des responsables politiques français sont justement issus de ces grandes écoles.

Est-ce qu’on pourrait aussi envisager d’imposer des quotas aux grandes écoles ? La Fémis l’a fait sur la question de la parité, et il y a désormais autant de femmes que d’hommes parmi leurs étudiants…

De manière générale, on constate un rejet très fort des quotas en France. Imposer des quotas de diversité produirait une opposition probablement virulente, et délégitimerait les étudiants issus de ces quotas. Je pense qu’il faut plutôt privilégier la diversification des voies d’accès aux grandes écoles, à l’image des Conventions d’éducation prioritaires mises en place par Sciences Po, qui permettent à des élèves défavorisés d’accéder à l’école sans passer le concours. Ce qui n’est pas forcément facile à faire accepter aux grandes écoles : certains élèves admis par des voies « secondaires » - dont la sélectivité est jugée moindre - sont parfois regardés de haut par ceux qui ont réussi le concours, ce qui crée des clivages au sein des écoles, et contrevient à l’esprit de corps qu’elles essayent de susciter.

Comment expliquer le prestige dont jouissent les grandes écoles françaises ? 

Ce prestige est d’abord lié à l’histoire de ces écoles, qui est directement liée (en tout cas pour certaines) à des moments marquants de l’histoire de France – l’ENS et Polytechnique ont par exemple été fondées après la Révolution. Ce prestige naît aussi de la localisation des grandes écoles, au cœur des lieux de pouvoir. Ce n’est pas un hasard si Sciences Po, qui était au départ une école politique, a ses locaux dans le 7e arrondissement de Paris, là où se trouvent la plupart des institutions politiques. Les anciens élèves enfin jouent un rôle majeur : ces personnages importants de la vie scientifique, politique, économique ou littéraire deviennent des figures mythiques régulièrement mobilisées par les écoles dans leurs stratégies de communication.

Y a-t-il, en France plus qu’ailleurs, une tradition de la sélection ?

Il s’agit d’un système très français, même si ça ne se fait pas qu’en France. La France croit encore en ce mythe républicain du concours comme symbole de l’égalitarisme. C’est d’ailleurs ce marqueur symbolique très présent dans l’imaginaire collectif qui permet au système de perdurer malgré les critiques.
Je dirais aussi que la particularité de la France est que tout se joue très tôt : le diplôme marque fortement la carrière professionnelle d’un individu. Un professionnel peut avoir beaucoup de mérite mais être plafonné (en termes d’opportunités et de salaire) s’il n’a pas fait la bonne école. C’est très frappant, car cela signifie que le concours qu’une personne passe à seulement 20 ans détermine en partie sa trajectoire professionnelle. Il y a peu de secondes chances en France, le jeu professionnel est beaucoup plus ouvert dans d’autres pays.

Au-delà de l’inégalité que ça engendre, pourquoi est-ce un problème pour une société de n’avoir que des élites issues de milieux privilégiés ?

Cela crée des problèmes de représentativité, qui sont particulièrement frappants au niveau politique. Avec un Parlement composé uniquement d’hommes blancs de 50 ou 60 ans, est-on sûr que les intérêts collectifs de la société seront représentés au mieux ? Le divorce souvent évoqué entre le peuple et ses élites trouve là une de ses sources.
Et il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société qui érige l’égalité des chances méritocratique en valeur fondamentale. Si les élites sont toutes issues de milieux privilégiés, la promesse faite à chacun d’une possibilité de s’élever socialement par l’école ne tient plus. Et je ne pense pas qu’on puisse bafouer longtemps une des valeurs fondamentales de notre démocratie.

Hugues Draelents est sociologue et professeur à l’université de Louvain en Belgique. Il est spécialiste des politiques et des organisations scolaires, ainsi que des inégalités liées à l’école. Parmi ses publications : Les écoles et leur réputation (De Boeck, 2016), L’identité des établissements scolaires (Presses universitaires de France, 2011) ; « Les effets d'attraction des grandes écoles. Excellence, prestige et rapport à l'institution » (Sociologie, 2010/3, vol.1)

Posté dans Entretiens par le 07.02.17 à 08:21 - 1 commentaire

new site