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Promised Land : Elvis, une biographie de l'Amérique

The Square

Et si on pouvait lire dans le destin d'Elvis Presley un précipité de l'histoire des Etats-Unis d'Amerique ? Mélange de road movie musical et de film d'archives, Promised Land nous propose un voyage dans le temps et dans l'espace, à la recherche d'une certaine idée de l'Amérique.
À bord d'une Rolls Royce ayant appartenu au "King", Eugène Jarecki sillonne les lieux de la légende, de son Mississippi natal jusqu'au Vegas des dernières années, en passant par New York et Hollywood ; il interroge proches, témoins ou quidams, musiciens ou historiens, alternant passé et présent, témoignages et extraits musicaux. A travers ces éclairages contrastés, Promised Land fait ressortir la richesse symbolique du chanteur devenue icône. Comment cette incarnation parfaite du rêve américain (le garçon parti de rien qui devient une star par la seule grâce de son talent et la force de sa détermination) a-t-elle pu se muer en sa caricature grimaçante, mort à quarante-deux ans d'overdose sur la cuvette de ses toilettes, bouffi de junkfood et de médicaments ? Derrière cette question en affleure une autre : comment l'Amérique, triomphante et optimiste, des fifties a-t-elle pu accoucher de celle, anxieuse et revancharde, qui portera Donald Trump au pouvoir (le film a été tourné pendant la campagne de 2016) ? Et le film d’analyser l’explosion de Presley (dont le rôle — controversé— fut de faire accepter la musique noire au public blanc), son positionnement patriotique (l’opposant, sur la question du service militaire, au réfractaire Mohamed Ali) et la dérive mercantile (sous l’influence du fameux Colonel Parker) qui l’entraîna dans des choix artistiques et personnels systématiquement désastreux. Servi par un montage percutant (notamment dans l’utilisation des archives), Eugene Jarecki propose, bien plus qu’un biopic musical, un jeu de miroir passionnant entre un pays et son idole.

Promised Land de Eugene Jarecki, États-Unis, 2017, 117 mn
Sélection Officielle, Séance spéciale

 

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.17 à 15:52 - Réagir

The Square : la déconfiture du mâle occidental

The Square

"De riches suédois perdant leur dignité" ("rich swedish men losing their dignity") : c’est ainsi que Ruben Östlund proposait, par boutade, d’intituler la rétrospective que lui avait consacré l'année dernière le Lincoln Center (finalement intitulée "In case of no emergency").
Nul ne pourrait mieux cette définition que Cristian, le "héros" de son nouveau film The Square. Conservateur d'un grand musée d'art contemporain, père divorcé mais attentif de deux filles, Cristian est le parfait exemple du grand bourgeois progressiste, tentant tant bien que mal de concilier son mode de vie ultra-privilégié avec ses généreux principes. Le film orchestre toute une série de dérèglements (le vol d’un portable, une rencontre amoureuse, une erreur de communication) qui vont le faire tomber de son piédestal, l’obligeant à se dévoiler dans sa très humaine médiocrité.
Servie par un implacable sens du cadre et du rythme, la satire réserve de francs éclats de rire et pose de nombreuses question philosophiques. Mais, à force d’accumuler les humiliations sur la tête de son personnage, sans jamais lui (et nous) offrir d’issue, The Square montre l’aporie qui menace le cinéma de Ruben Östlund, obsessionnelle mise à nu de nos travers par le décapage du vernis social.
Cette impression de circularité est encore renforcée par la dimension réflexive introduite dans The Square par le choix du cadre muséal et la mise en scènes d’autres œuvres (installations, vidéos, happenings…), à commencer par celle qui donne son titre au film. La scène du happening de l’homme singe (photo) est à cet égard révélatrice : à voir les invités du musée terrorisés par cette performance qui ne semble plus avoir de limites, on se rend compte que notre position de spectateur est par contraste bien confortable, et notre plaisir bien vain…

The Square de Ruben Östlund, Suède, 142 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.17 à 10:44 - Réagir

120 battements par minute : les combattants

120 battements par minute

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Celui de ce qu'on appelle parfois les "années SIDA", soit l’effroyable hécatombe qui décima la France (et notamment la communauté homosexuelle) entre le début de l'épidémie du VIH et la mise au point des traitements par trithérapie… Ces années terribles, 120 battements par minute les raconte non du point de vue des victimes ou des témoins, mais de celui des combattants : les militants d’Act-Up Paris, association fondée en 1989 pour lutter contre l’inertie des pouvoirs publics et économiques et redonner le pouvoir aux malades…
Ample fresque des premières années de l’association, nourrie par les souvenirs du réalisateur (qui y fut bénévole) et de son co-scénariste Philippe Mangeot (qui en fut un des présidents), le film de Robin Campillo vaut d’abord pour sa recréation minutieuse de ce que fut Actup : ses méthodes d’action novatrices et spectaculaires (les "zap", les "die-in"…), son utopie de démocratie interne (le travail en commission, les assemblées hebdomadaires), dont les enseignements continuent à irriguer le militantisme d’aujourd’hui (il serait intéressant d’en traquer les traces dans L’Assemblée, le documentaire que Mariana Otero a consacré au mouvement Nuit Debout) ; sans oublier le formidable travail d’empowerment de populations discriminées (homosexuel-le-s, prostitué-e-s, toxicomanes) pour leur affirmation dans l’espace public, étape nécessaire à la mise en place de politiques de prévention efficaces… Car si 120 battements par minute est un vrai "film d’époque", c’est moins par son usage — discret —du décorum (costumes, décors, musique) que par sa reconstitution des mentalités d’une époque où, comme le rappelle le réalisateur, "l’homophobie était la norme".
On ne saurait toutefois réduire le film de Robin Campillo à sa dimension documentaire. Rendant hommage à des gens qui firent "de la politique à la première personne" (comme le dit un des personnages du films), 120 battements par minute ne fait pas l’économie du romanesque. Embrassant dans sa première heure le groupe et ses méthodes, le film se resserrera ensuite sur le couple formé par Nathan (Arnaud Valois) et Sean (Nahuel Perez Biscayart). L’un est séropositif, l’autre pas, et le spectateur sait d’emblée ce que cela signifie. Consacré à la lente agonie de Sean, la dernière partie du film réunira à nouveau, in extremis, la communauté militante, autour d'une des actions les plus marquantes du groupe. La beauté du film est ainsi d’embrasser jusqu'au bout le politique et l’intime, le corps et l’esprit, Eros et Thanatos, fondant en un continuum bouleversant manifestations, scènes de danse et scènes d’amour. Ovationné longuement par le public et la critique, 120 battements par minute constitue l’un des premiers chocs de ce Festival de Cannes…

120 battements par minute de Robin Campillo, France, 2017, 140 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 21.05.17 à 23:20 - Réagir

Los Perros : ce passé qui ne passe pas

Los Perros

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Said. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Éte des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains.

C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Marcela, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.
Mais si Manena (l’héroïne de L’Été des poissons volants) avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêche de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Los perros de Marcela Said, 2017, 94 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.17 à 17:29 - Réagir

Okja : frère animal

Okja

Le nouveau film de Bong Joon Ho est arrivé sur la Croisette affublé de l’étiquette controversée de "film Netflix", cheval de Troie du géant de la SVOD dans le Saint des Saints cinéphile. Le débat, légitime, sur la non-diffusion du film en salles (en tout cas en France), ne saurait occulter une réalité cruelle : si le cinéaste coréen s'est adressé au network américain, c’est sans doute faute de pouvoir trouver auprès des circuits classiques à la fois les moyens de sa superproduction et la garantie de son indépendance artistique. Derrière la simplicité de son titre, Okja cache en effet un chef d’œuvre inclassable, mélange de conte pour enfants (on pense à Spielberg et à Miyazaki) et de satire acide du capitalisme contemporain, qui fait écho, dix ans après, à The Host, le plus grand succès de Bong Joon Ho.
Démarrant tambour battant par la keynote d’une multinationale de l’agroalimentaire (menée par une Tilda Swinton survoltée), dévoilant son projet d’élevage d’une nouvelle race de "supercochons", le film raconte les tribulations d’une de ces bêtes de concours, vouées par la firme à un destin funeste, et de la petite fille de l’agriculteur qui l’a élevée, qui tentera à toutes forces de la sauver. Ce ne serait pas rendre justice au film (et service au spectateur) que de dévoiler les rebondissements d’un récit extraordinairement inventif et rythmé, qui fera notamment intervenir un groupe d’activistes de la cause animale, et une jumelle maléfique (la frégolienne Tilda Swinton). On se contentera de rendre hommage au mélange de démesure (notamment dans la bouffonnerie, voir le personnage de Jake Gyllenhaal) et de maîtrise (particulièrement dans les scènes d’action) qui caractérise le style de Bong Jooh Ho ; et de souligner la profondeur d’une œuvre accessible aux plus jeunes (à partir de 10 ans). Au-delà de la satire attendue du greenwashing (l’agrobusiness aime barioler ses emballages de paysages bucoliques pour mieux faire oublier sa réalité industrielle), le film pointe en effet la contradiction fondamentale de notre rapport aux animaux (à la fois objets d’amour et de consommation), contradiction exacerbée par les excès conjugués de l’ère industrielle et de la la société de consommation…

Reste un paradoxe, qui constitue peut-être la limite du film : l’animal en question est une pure créature de synthèse, née non dans les éprouvettes d’un savant fou mais dans les lignes de code des sociétés d’effets spéciaux. Malgré les prouesses de l’animation numérique dans le rendu des mouvements et des textures, il y a là comme un déficit d’incarnation qui nous empêche d’adhérer émotionnellement à la fable. Mais si Okja peine à nous faire pleurer, il nous aura fait vibrer, rire et réfléchir pendant deux heures durant…

Okja de Bong Joon Ho, 118 minutes, 2017
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 19.05.17 à 23:38 - Réagir

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