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El Presidente (La Cordillera) : au sommet

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater… Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente (La Cordillera) distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain. Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un "président normal" manipulé par ses conseillers plus capés ou au contraire un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissaient deviner cette mise en place, pour traiter "l’affaire" qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude "Lieux et formes du pouvoir" en classe d’espagnol au cycle terminal, en même temps qu'il fera réviser la géographie politique des pays du continent et de ses accents…

El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre, 2017, Argentine, Durée : 114 minutes
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.17 à 15:18 - Réagir

L'Atelier : hors les murs

L’Atelier

Presque dix ans après sa Palme d’Or, Laurent Cantet revient à Cannes avec L’Atelier, présenté à Un certain Regard. La sélection au Festival de Cannes n’est pas le seul point commun entre ces deux œuvres, qui mettent toutes deux en scène des rapports de transmission et d’opposition entre un professeur et ses élèves. Mais là où Entre les murs avait pour cadre l’Éducation nationale, ses cadres rigides et la réserve qu’elle impose à ses enseignants, L’Atelier s’inscrit dans un dispositif beaucoup plus libre : quelques semaines de stage d'écriture pendant lesquelles des jeunes de La Ciotat, ex-fleuron de l’industrie navale, s’efforcent d’accoucher d'un roman noir avec l’aide d’une écrivaine à succès (Marina Foïs).
Ce changement de cadre permet à Laurent Cantet d’aborder plus frontalement encore des questions brûlantes d’actualité. La grande force de L’Atelier est ainsi de réussir à questionner avec une extrême justesse des thématiques omniprésentes dans les médias : terrorisme (il est notamment question des attentats du 13 novembre 2015), précarisation d’une partie de la société, ou encore montée de l’extrême-droite (le film met en scène les vidéos d'un clone d'Alain Soral). Son originalité et son intérêt sont également de poser ces questions au prisme de la création littéraire, interrogeant la représentation du crime, dialoguant sans jamais les citer avec les grandes œuvres de la littérature (L'Étranger de Camus, Un roi sans divertissement de Giono)… On savait Cantet et son scénariste Robin Campillo dialoguistes hors-pair, et L’Atelier ne fait pas exception à la règle : chaque discussion ou confrontation entre l’écrivaine et ses élèves ainsi qu’entre les jeunes entre eux apparaît comme une vraie séance de maïeutique, où il ne s’agit pas tant de prendre l’ascendant sur l’autre que de l’aider à accoucher de sa pensée. Par la simple force des mots, et en faisant appel à l’intelligence du spectateur, Cantet parvient à faire de ses dialogues des moments d’une intensité dramatique formidable en même temps que d'une grande pédagogie.

Stimulant intellectuellement, le film touche aussi au cœur, notamment lorsque Cantet filme la capacité de l'écriture à susciter l’émotion. Il en est ainsi d’un texte écrit par une des jeunes femmes de l’atelier, qui raconte, d’après les souvenirs recueillis auprès de son grand-père, la mise à l'eau des navires construits dans les chantiers de La Ciotat. La puissance évocatrice de ce court texte est prodigieuse, l'émotion naissant simplement des mots et de la beauté de leur assemblage.
La beauté de l’assemblage, c’est précisément ce qui porte L’Atelier, fort de son collectif de jeunes acteurs. De ce fait, lorsque l’intrigue se resserre autour des deux personnages principaux, l’écrivaine et le plus mutique de ses élèves, agité par de sombres démons, le film perd un peu de sa puissance. Malgré l’interprétation magistrale du jeune Matthieu Lucci, pour la première fois à l’écran, le suspens entretenu tout au long du film se dénoue trop rapidement dans la dernière demi-heure, sans que n’advienne le climax attendu. On regrettera cette fin un peu décevante, mais elle ne saurait amoindrir la puissance du reste du film, qui s’affirme comme une des grandes œuvres politiques de ce Festival 2017.

Philippine Le Bret

L'Atelier de Laurent Cantet, France, 2017, Durée : 113 mn
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.17 à 11:58 - Réagir

Rodin : un si gentil monsieur

Rodin

C'est donc à Jacques Doillon qu’il est revenu de rendre l’hommage cinématographique de rigueur à Rodin, pour le centenaire du sculpteur de génie. Avec Vincent Lindon dans le rôle-titre, on comptait sur un grand film magnifiant le geste artistique, le personnage ogresque à l'image de ses œuvres imposantes, et les méandres de la création. Las, Rodin devient sous l'œil du réalisateur un très gentil monsieur, habité par son désir pour les femmes, les faisant souffrir, comme lui-même souffre, mais recousant un bouton après avoir enguirlandé, Rose, sa régulière.
Le film s’ouvre en 1880, avec la commande faite à Rodin (il a alors quarante ans) de la Porte de l'Enfer, pour s'achever sur l'érection de son Monument à Balzac chez lui à Meudon au début du XXème siècle, projet qui a essuyé refus et moqueries. Entre-temps, Rodin aura aimé sa muse-élève, Camille Claudel, aura travaillé avec elle et s'en sera séparé. Entre l'enfantine Camille (on pourra regretter le jeu de nymphette trop contemporain d'Izia Higelin) et l'immature Rose (monumentale Séverine Caneele), Rodin ne semble pas en proie à un déchirement profond, même si le réalisateur "soigne" le contraste entre les deux femmes, peignant l'une en sculptrice au regard avisé et sûr et l'autre en matrone cousant et jouant à la poupée. Mais quand il est avec une femme, qu'elle soit intelligente ou pas, Rodin l’est entièrement, et Doillon essaie de réhabiliter Rodin en amoureux sincère, voire en érotomane « honnête ».
On ne s'intéresserait pas autant à cette dimension, si elle ne dominait le film d'une couleur sentimentale désuète. Le huis-clos réduit le contexte artistique et historique de l'époque à quelques apparitions (Cézanne, Monet) trop brèves pour ne pas paraître saugrenues. Doillon nous montre un artiste qui cherche sa voie sans essayer d'achever ses sculptures, en butte avec une représentation esthétique officielle, dont on sait qu'elle aura douché les ambitions de plus d'un génie artistique, (voir L'Œuvre de Zola). Les séquences de travail des matériaux ne convainquent pas, Rodin étant plus montré comme un tritureur de glaise que comme un façonneur de chair, ce qu'il a été indéniablement. Les gros-plans sur ses mains caressant des troncs d'arbre ridés ne suffisent pas à faire éprouver au spectateur la dimension alchimique ou mystique qui auréole ses créations. Le seul beau moment du film consiste néanmoins en une érection, celle de son mal-aimé Balzac qui prend dans le jardin de Meudon, des reliefs magiques, comme si le réalisateur était plus doué pour l'ekphrasis (description d'une œuvre d'art) que pour figurer le mythe de Pygmalion. Le spectateur gardera l'image d'un Rodin bien gentil, que les femmes harcèlent alors qu'il tente de créer, même si le film parvient à laisser deviner la modernité absolue de ses oeuvres, qui auront éveillé l'œil des cubistes.

Rodin de Jacques Doillon, France, 2017, Durée : 119 mn
Sélection officielle
Actuellement en salles

Le Réseau Canopé propose un accompagnement pédagogique autour d'extraits du film.

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 26.05.17 à 09:39 - Réagir

Nos années folles : trouble dans le genre

Nos années folles

C’est l’une de ces histoires qui paraissent tellement invraisemblables qu’il faut d’emblée préciser au spectateur qu’elles sont vraies. Désertant le front en 1915 après avoir été deux fois blessé, le soldat Paul Grappe s’est travesti en femme, avec la complicité de son épouse Louise, s’inventant une nouvelle vie sous le pseudonyme de Suzanne Langdard, qui perdurera même après l’aministie des déserteurs de 1925. Une histoire qui se terminera tragiquement puisque Louise tuera Paul d’un coup de revolver, crime passionnel qui fera l’objet d’un procès retentissant relaté par les gazettes de l’époque. C’est ce fait divers, raconté et analysé par Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans leur livre La garçonne et l'assassin (2011), qu’adapte et réinterprète le cinéaste André Téchiné, auquel le Festival rendait hommage à l’occasion d’une séance spéciale.
La très belle idée du film est d’enchâsser le récit dans une représentation de cabaret (menée par Michel Fau), reprenant le dispositif du Lola Montès de Max Ophüls. Le film s’affranchit ainsi en partie des pesanteurs de la reconstitution, en même temps qu’il bouscule la chronologie du récit. Ce n’est sans doute pas l’histoire (même si l’on croisera une gueule cassée et un aristocrate nostalgique du "feu") ou les mentalités de l’époque (même si, comme l'indique la polysémie du titre, la relative tolérance qui a accompagné le couple a beaucoup à voir avec l'ambiance d'après-guerre) qui intéressent André Téchiné, mais plutôt le récit intemporel d’une passion qui se joua des conventions et des identités de genre. Le film est tout entier construit autour de ses deux interprètes, Pierre Deladonchamps troublant en Paul/Suzanne, et Céline Salette qui interprète subtilement l’épouse, tour à tour complice puis dépassée.
Mais en procédant par ellipses et ruptures, en s’affranchissant de la progression psychologique, le film prend le risque d’égarer le spectateur : comment comprendre ainsi qu’après avoir longuement renâclé au travestissement, Paul/Suzanne bascule en une phrase ("Je vais au Bois…") dans la prostitution ? Comment expliquer que le mari si aimant devienne époux violent ? Le film semble comme le sismographe d’émotions enfouies au plus profond des personnages, nous laissant au final aussi troublé que ses personnages.

Nos années folles d’André Téchiné, 2017, Durée : 103 mn
Sélection officielle, Séance Spéciale

Posté dans Festival de Cannes par zama le 25.05.17 à 11:34 - Réagir

Jeannette ou l'enfance de Jeanne : Highway to hell

Jeannette

Mais quelle mouche a donc piqué Bruno Dumont avec son dernier film, Jeannette, ou l'enfance de Jeanne présenté à la Quinzaine des réalisateurs ? Le réalisateur au cinéma empreint d’une présence évangélique (sur le mode "les derniers seront les premiers"), nous propose une comédie musicale aux paroles signées Charles Péguy sur une musique contemporaine aux accents tour à tour heavy metal ou R&B, mettant en scène Jeanne d'Arc à huit puis quatorze ans dans le décor (somptueux) des plages du Nord déjà arpenté avec Ma Loute.
Bâti en dyptique autour du drame mystique de Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910) reprenant ses personnages, comme Hauviette et Madame Gervaise, le film nous met en présence d'une petite bergère ébranlée par la présence des Anglais sur le sol de France et qui veut partir en guerre pour les en chasser et rétablir le royaume de France comme fille aînée de l'Eglise. On se dit que peut-être Dumont veut réaliser son grand œuvre, comme Pasolini l’athée avec son Évangile selon Saint Matthieu. Mais contrairement à Pasolini, l'anachronisme saute aux yeux de tout spectateur que la foi questionne : qui se soucie en effet aujourd'hui de la place de la France dans la Chrétienté ? Cet anachronisme est rehaussé par une bande-son et des chorégraphies (signées par Philippe Découflé) résolument contemporaines.
Le spectateur s'interroge sur cette réappropriation par Dumont d'une figure du roman national, jusqu'alors préemptée par l’extrême-droite. Les paysages sublimes et la caméra bienveillante posée sur les petites comédiennes ne semblent pas laisser de place à l’ironie, alors que dans le même temps le réalisateur ne nous épargne pas, comme autant de facéties, des passages plus loufoques : madame Gervaise se dédoublant sur du heavy metal, les saints apparaissant à Jeanne sur la chorégraphie d'Uma Thurman dans Pulp Fiction, ou l'oncle de Jeanne joué par un adolescent slammeur, façon Grand corps malade, particulièrement maladroit.
Cet ensemble disparate et déconcertant ne parvient toutefois pas à faire oublier la violence de cet appel à la guerre placé dans la bouche d'une petite puis d'une jeune fille, violence qui s’exprime également à travers des transes dignes du public d'AC/DC. Alors surgit une possible interprétation : ne le reconnaît-on pas autour de nous cet engagement mystique qui frappe des jeunes gens partant s'engager dans une guerre qui ne les concerne pas ? En suivant ce fil, on remarquera que Jeannette, mentant à ses parents pour les protéger, ressemble furieusement à ces jeunes qui pratiquent la taqiyya (la dissimulation), et que la comédie musicale rappelle ces clips diffusés sur le net pour attraper dans les filets de la foi les jeunes esprits avides de justice et de transcendance.
Il y a donc un malaise profond qui naît de ce spectacle, celui qui rapproche l'icône du Front National du comportement de ces jeunes radicalisés que ce même FN abomine. Le nouveau film de Bruno Dumont aura peut-être contribué à démasquer cette imposture. Pour le reste il constitue une expérience pour le moins déroutante.

Jeannette ou l'enfance de Jeanne de Bruno Dumont, 2017, France, Durée : 105 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 25.05.17 à 08:38 - Réagir

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