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Fuocoammare, par-delà Lampedusa : le site pédagogique

Lampedusa, cette petite île italienne située au Sud de la Sicile, à quelques kilomètres de la Tunisie, est devenue la principale porte d'entrée des migrants africains sur le continent européen. Dans Fuocoammare, par-delà Lampedusa, le grand documentariste Gianfranco Rosi observe le quotidien presque tranquille des autochotones, tout en filmant les sauvetages en mer parfois dramatiques des migrants. Par ses choix de cadre et de montage très affirmés, Rosi se démarque à dessein des innombrables reportages télévisuels consacrés à ce qu'il est devenu habituel d'appeler le "drame des migrants". En faisant de l'île une métaphore d'une Europe indifférente à la tragédie qui se joue à ses portes, il interpelle profondément le spectateur.

Ce film puissant a reçu l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin (qui n'avait pas couronné de documentaire depuis soixante ans). Zérodeconduite lui a consacré un dossier pédagogique, mêlant analyse cinématographique et activités destinées aux classes de Lycée (Géographie, EMC). On retrouvera également sur le site un entretien avec le géographe Mathieu Tardis, chercheur au centre migrations et citoyennetés de l’IFRI.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi

Au cinéma le 28 septembre

Le site pédagogique du film (Dossier pédagogique Géographie/Cinéma, Entretien avec Mathieu Tardis) 
 
 

 

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 23.09.16 à 12:17 - Réagir

Frantz : les fantômes de l’après-guerre

Il y a dans Frantz, en plus des personnages physiquement présents à l’écran, une présence presque presque surnaturelle qui imprègne tous les plans. Car tous les personnages, qu’ils soient allemands ou français, ont perdu un proche à la guerre. Fils, frère, fiancé, ami, ils ne sont plus que des fantômes, fantômes qui définissent l’identité visuelle et le ton de ce beau mélo signé François Ozon.

À partir d’une histoire plutôt simple, celle d’une amitié entre deux jeunes gens (l’un français, l’autre allemand), François Ozon capture avec justesse les sentiments de l’immédiat après-guerre. Au printemps 1919, Adrien, un jeune Français tout juste revenu du front, arrive dans la petite ville allemande de Quedlinburg. Il vient rendre visite aux Hoffmeister et à leur belle-fille, Anna, pour évoquer avec eux le souvenir de Frantz, ami, fils et fiancé mort à la guerre. Le traumatisme de la guerre qui vient de s’achever est visible, et ceux qui ne sont pas revenus de la guerre hantent ceux qui y ont échappé. À cet égard, Frantz propose une illustration très concrète de l’hécatombe qu’a été la Première Guerre Mondiale : les rues de Quedlinburg sont vides, les familles sont endeuillées, et toute une génération manque à l’appel. Pour évoquer ces disparus, Ozon a l’intelligence de ne pas trop en dire. Plus que dans les dialogues, ces fantômes sont présents dans le regard de Paula Beer (Anna), magnifique découverte du film. Ils impriment également leur marque sur les mouvements de caméra, très lents, presque flottants, déplacements qui font penser à ceux d’ectoplasmes.

De l’après-guerre, le film raconte également la haine qui persiste, et l’exaltation du sentiment national comme seule consolation pour tous ceux qui ont perdu un proche. Lors de son séjour en Allemagne, Adrien est rejeté par les habitants de Quedlinburg. La première réaction du père de Frantz, M. Hoffmeister, traduit bien cette haine intense à l’encontre du Français. Il le jette hors de chez lui, murmurant que tous les Français sont pour lui les assassins de son fils. De même, lorsqu’Anna se rend en France, elle se retrouve, un soir au restaurant, entourée de Français chantant la Marseillaise. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » clament en coeur les clients. Tout comme le deuil, la réconciliation entre les deux peuples paraît impossible.

Ces deux thématiques, celle du deuil de l’après-guerre et celle de la montée du nationalisme, rendent le film particulièrement intéressant sur le plan pédagogique. Frantz peut tout aussi bien être montré en 3e qu’en Première, pour illustrer les cours d’histoire portant sur l’immédiat après-guerre et sur la naissance des totalitarismes. De nombreuses pistes de réflexion peuvent être envisagées : les gueules cassées, le suicide de la civilisation européenne, l’expérience combattante dans les tranchées, ou encore la montée du nazisme. On peut également envisager une mise en perspective entre Frantz et Le Monde d’hier (texte de Stefan Zweig adapté aux Premières), afin d’étudier le thème de la guerre civile européenne.

Le film montre ainsi de manière particulièrement subtile pourquoi l’Allemagne en est venue à considérer qu’elle n’avait pas perdu la guerre. Dans les premières scènes, Ana se promène dans Quedlinburg, achetant des fleurs au marché puis se rendant au cimetière. En la suivant, le spectateur découvre une ville épargnée. Si ce n’est le cimetière, avec ses tombes fraichement creusées, le quotidien de ce village allemand semble n’avoir pas été perturbé par la guerre. À l’inverse, lorsqu’Ana prend le train pour Paris, elle aperçoit à travers la fenêtre des plaines et des villages français dévastés, champs de ruines désertés. Alors même que la France a officiellement gagné la guerre, l’Allemagne semble bien plus préservée.

Tous les traumatismes liés à la guerre expliquent que la renaissance des personnages principaux, attendue tout au long du film, soit sans cesse différée. On pourra reprocher à François Ozon de s’étendre trop longuement dans ses vingt dernières minutes, mais sa manière de ne jamais inscrire ses personnages dans une trajectoire linéaire est, elle, remarquable : même si la tristesse prédomine, Ozon ménage à ses héros des instants de bonheur. Dans ces séquences, le noir et blanc cède d’ailleurs la place à la couleur. Un procédé qui, comme l’ouverture de l’écran dans Mommy (on passait du format 1:1 au format 1:85), rend la joie des personnages contagieuse. Pour le spectateur, l’émotion n’en est que plus forte.

Philippine Le Bret

Merci à Yaël Saadoun, professeur d’histoire-géographie, pour sa contribution à cet article

[Frantz de François Ozon. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Mars Films. Date de sortie : le 7 septembre 2016]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 09.09.16 à 14:58 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

Fritz Bauer, un héros allemand : entretien avec Marie-Bénédicte Vincent

Marie-Bénédicte Vincent est Maître de conférences à l’École Normale Supérieure. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des processus de dénazification, elle est notamment l’auteure de Histoire de la société allemande au XXe siècle. I. Le premier XXe siècle 1900-1949, Paris, La Découverte, mai 2011. Elle a également dirigé Le nazisme, régime criminel, Paris, Perrin, 2015, et La Dénazification, Paris, Perrin, 2008. L’historienne revient sur le contexte du film Fritz Bauer, un héros allemand et l’itinéraire singulier du procureur.

Zéro de conduite : Avant l’arrestation d’Eichmann, Fritz Bauer est déjà une personnalité publique en Allemagne. Quelle est l’origine de sa notoriété ?

Marie-Bénédicte Vincent : Fritz Bauer est rentré d’exil en 1949 en RFA, où il retrouve un poste de procureur à Brunswick. En 1952, il devient célèbre en défendant la mémoire de la résistance allemande au nazisme lors du procès d’Otto Remer. Remer était le chef de la garnison de Berlin en 1944. Il a fait arrêter le comte Klaus von Stauffenberg, l’un des conjurés du 20 juillet 1944, qui a posé la bombe visant à tuer Hitler et a été fusillé le 21 juillet 1944. Aujourd’hui, ces résistants sont considérés comme des héros, notamment le colonel von Stauffenberg. C’est une grande figure, qui jouit d’une stature morale. Mais à l’époque, il est vu comme un traître à sa patrie, car il a rompu son serment d’officier et s’en est pris au chef des armées en temps de guerre.

Très isolé, Bauer dénonce Remer, qui milite dans un parti extrémiste néo-nazi (interdit en 1952), et sauve la mémoire de Stauffenberg. Il montre que le geste du tyrannicide était patriotique, dans la mesure où le régime nazi était un État de non-droit et poursuivait une politique criminelle, et que, dans ce contexte, trahir son serment d’obéissance revenait à servir la cause de la justice.

Bauer est convaincu de la nécessité pour la société allemande de se confronter au passé nazi. Il n’hésite pas à utiliser les médias pour y parvenir. Le procès Remer fait l’objet de comptes rendus dans la presse et, au cours de sa carrière, le procureur fait plusieurs passages remarqués à la télévision. Lors du procès d’Auschwitz en 1963-1965, il encourage la présence des journalistes aux audiences. Il met en œuvre une exposition autour du procès en faisant venir des objets du musée d’Auschwitz en Pologne pour faire connaître le camp au-delà de la salle du prétoire. Il soutient également la pièce de théâtre de Peter Weiss, L’Instruction, jouée sur plusieurs scènes ouest-allemandes dès 1965, qui reprend le procès de façon documentaire et aide à sa publication.

Bauer semble ne disposer que de très peu d’appuis dans son combat.

Bauer est très isolé au sein de son corps professionnel et plus largement dans la société allemande. Il s’adresse beaucoup à la jeunesse : il est assez pessimiste sur sa propre génération et pense que l’avenir de la démocratie repose sur la nouvelle.

Dans le film, Bauer a le soutien de Georg-August Zinn, le chef du gouvernement du Land de Hesse de 1950 à 1969. Leur complicité vient de leur engagement social-démocrate sous la République de Weimar. Bauer a milité dès 1920 dans le mouvement « La bannière du Reich », organisation d’anciens combattants républicains, qui réunissait des sociaux-démocrates, des catholiques du Zentrum et des démocrates. Si Bauer et Zinn ont un passé commun de militants et de résistants au nazisme, Bauer est une personnalité beaucoup plus radicale. Il a été persécuté par les nazis pour ses opinions politiques, mais aussi parce qu’il est d’origine juive. Bauer a été exclu de la fonction publique en 1933. Il a connu l’exil au Danemark, puis en Suède. Quand il revient en RFA, il fait figure d’outsider dans la société.

On peut s’étonner qu’il faille attendre la fin des années 1950 pour que se tienne le procès des criminels nazis poursuivis par Bauer.

Pendant la période d’occupation qui suit la guerre, un nombre non négligeable de poursuites pénales ont été engagées contre des criminels nazis, tant par les Alliés que par les Allemands eux-mêmes en vertu de la loi du conseil de contrôle allié n°10 du 20 décembre 1945, et ce jusqu’en 1950. Ces procédures sont ensuite interrompues. En effet, autant le procès de Nuremberg avait été bien perçu par la population allemande, qui trouvait légitime de condamner les grands dignitaires nazis, autant les procès qui suivent sont désapprouvés, notamment parce que le droit utilisé est un droit étranger et rétroactif. Les catégories pénales utilisées ont été forgées par le tribunal international de Nuremberg, notamment celle de « crime contre l’humanité ». À partir des années 1950, la plupart des juristes ouest-allemands s’opposent à l’utilisation de ce droit allié. Ces réticences tiennent à une forme de patriotisme et au raisonnement juridique selon lequel on ne condamne pas un individu en utilisant des catégories rétroactives, d’autant que la Loi fondamentale de 1949 interdit celles-ci.

La justice de la RFA utilise donc le Code pénal allemand de 1871, en l’occurrence la catégorie du « meurtre », et non celle de « crime contre l’humanité », y compris lors du procès d’Auschwitz. Cependant, pour établir un meurtre, il faut un témoin qui atteste avoir vu, ce qui rend compliquée l’administration de la preuve.

En 1958 a toutefois lieu à Ulm le procès des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort. On prend conscience de l’insuffisance des poursuites engagées contre les Täter, les criminels nazis. Les ministres de la Justice de tous les Länder et du gouvernement fédéral décident alors de créer une administration spécialisée dans la poursuite judiciaire des criminels nazis. C’est un tournant fondamental : établie à Ludwigsburg, cette agence centrale n’a pas le pouvoir de lancer des investigations pénales, mais elle prépare en amont les poursuites, constitue des dossiers, fait des enquêtes, puis les transmet aux parquets. Elle permet ainsi une relance importante des procédures. Ce travail aboutit aux procès des années 1960, et en particulier à celui d’Auschwitz (1963-1965).

La constitution des dossiers de mise en accusation est très longue : il faut trouver des témoins. Souvent les crimes ont été commis sur des territoires sur lesquels l’Allemagne n’a aucune prise dans le contexte de la guerre froide. La préparation du procès de Francfort, sur lequel Bauer travaille déjà lors de la traque d’Eichmann est un travail colossal : il tente de réunir les témoignages de mille cinq cents personnes. Globalement, il est isolé, mais il y a quand même une équipe de trois procureurs qui l’aident, dont certains se rendent à Auschwitz, ce qui est incroyable pour l’époque, parce que c’est au-delà du rideau de fer. Ils y rencontrent le directeur du musée d’Auschwitz. Bauer lui-même ne peut pas faire ces déplacements parce qu’à l’époque il est trop connu pour qu’une telle démarche ne soit pas sur-interprétée politiquement.

Dans ses efforts pour retrouver et arrêter Eichmann, Bauer rencontre de nombreuses résistances de la part de fonctionnaires qui cherchent à protéger le haut responsable nazi. La dénazification est-elle un processus inachevé ?

Il faut distinguer épuration judiciaire et administrative. La dénazification administrative avait visé toute la population adulte des zones d’occupation occidentales. Elle a donné lieu à des arrestations automatiques, à des suspensions pendant quelques mois de fonctionnaires et à des renvois. Cependant, le Parti nazi comptait des millions de membres et les besoins liés à la reconstruction étaient immenses. En 1950-1951, toute une législation est adoptée en RFA pour restaurer les droits des fonctionnaires au passé nazi, qui sont réintégrés. Dans pratiquement toutes les administrations, les agents font une seconde carrière : alors qu’ils étaient déjà actifs sous le nazisme, ils parviennent à se hisser à de hauts postes. La police criminelle fédérale, qui a lancé une enquête sur son passé, a publié en 2011 son histoire qui montre que pratiquement tous ses fonctionnaires de l’après-guerre étaient déjà en poste avant 1945.

Cependant, tous les anciens membres du Parti nazi ne sont pas des idéologues. L’adhésion au parti est le fait de quasiment la totalité des fonctionnaires en 1937. Il serait abusif de dire que tous sont des nazis convaincus. Mais ils ont accepté d’être intégrés, de leur plein gré ou sous contrainte, dans un régime dictatorial et criminel.

Après la guerre, ils ne militent pas dans des partis néo-nazis. La plupart adhèrent aux trois principaux partis de la RFA : les chrétiens-démocrate, les libéraux ou les sociaux-démocrates. Ils ne forment pas de forces hostiles à la démocratie qui auraient cherché à la renverser.

Tous les fonctionnaires ne sont pas criminels, mais ils sont tous compromis et il y a une certaine solidarité dans cette compromission. De ce fait, la plupart des fonctionnaires se sont tus sur leur passé. Il y a eu beaucoup de travaux d’historiens sur le silence pendant les années 1950. On ne parle pas du passé, qui est un sujet tabou. C’est compromettant pour tout le monde, et pour ceux qui ne sont pas compromis comme Fritz Bauer, en parler condamne à être isolé et marginalisé. Le silence des années 1950 permet le consensus et l’intégration du plus grand nombre. Il permet de travailler ensemble. En effet, dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression.

La présence d’anciens nazis est dénoncée jusqu’au sein du gouvernement, en la personne de Hans Globke.

Hans Globke est le bras droit d’Adenauer à la chancellerie à Bonn. Ce n’est pas un nazi, au sens où il n’a pas été membre du parti. En revanche, il a fait un commentaire des lois raciales de Nuremberg de 1935, qui ôtent la citoyenneté allemande aux Juifs, leur enlèvent un certain nombre de droits civiques et les discriminent juridiquement. Dans les années 1950, Globke fait l’objet de multiples dénonciations de la part de la RDA, qui accuse ce protégé d’Adenauer d’être un ancien nazi. Adenauer le défend pourtant en affirmant que c’est un bon juriste et un fonctionnaire loyal. Il est l’archétype de tous les fonctionnaires qui ont collaboré avec le nazisme.

Certains juristes ont développé un droit racial et une idéologie justifiant l’inégalité raciale, un droit « aryen ». Ce n’est pas le cas de Globke. Il était en poste au ministère de l’Intérieur du Reich et il a répondu à une commande. On comprend cependant que sa présence soit dérangeante dans les années 1950, car il est l’emblème de la compromission de toute une partie de la fonction publique.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos receuillis par Martin Veber

[Fritz Bauer, un héros allemand de Lars Kraume. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 13 avril 2016]   


Posté dans Entretiens par zama le 04.04.16 à 15:01 - Réagir

Le Pont des espions : l'homme spielbergien face à l'histoire

« Stoic moujik », « l’homme debout », celui qui se relève après chaque coup. C'est ainsi que, dans Le Pont des espions, l’espion soviétique Rudolph Abel, capturé aux États-Unis en 1957, voit son avocat de Brooklyn, James B. Donovan (Tom Hanks). Homme simple et ordinaire pris dans les impitoyables logiques de la Guerre froide, Donovan fait front et surmonte les adversités de l’histoire. En choisissant de retracer son parcours depuis le procès de Rudolf Abel jusqu’à son échange, à Berlin, contre deux prisionniers américains (un pilote américain abattu au-dessus de l’URSS, et un étudiant de Yale emprisonné en RDA), Steven Spielberg immerge le spectateur dans le monde bipolaire de la fin des années 1950 et ouvre le livre de l’Histoire. Soutenu par une savante mise en scène, le long métrage jette une lumière, chaude et chaleureuse, sur les États-Unis des fifties. Tout y est : le modèle américain avec la famille type et la société de consommation, le système judiciaire, la foi inconditionnelle dans la Constitution, les peurs collectives face à la menace nucléaire, les relents agressifs du maccarthysme, les U2 chargés de photographier le territoire ennemi, les coulisses de la diplomatie américaine… De l'autre côté du Mur, dans un bloc de l’Est figé dans des couleurs glaciales, le réalisateur joue encore des passionnantes rivalités entre les démocraties populaires, sonde les arcanes de leurs administrations et livre un portrait saisissant de Berlin-Est qui érige, tout autour de sa misère, un mur de haine.

Si l'Histoire est mise en scène avec un imparable souci du détail et de la vraisemblance, le film n'en est pas moins fidèle à l'univers de Steven Spielberg. Créateur du premier blockbuster américain (Jaws, 1975) qui aurait, aux dires des critiques, sacrifié la liberté du Nouvel Hollywood sur l’autel du grand spectacle industriel, le réalisateur montre, une fois de plus, combien il sait plier les canons de la superproduction commerciale à sa propre vision du monde. La plume des frères Coen comme les talents d’un casting de luxe (Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan) servent autant les constantes de son cinéma qu’une créativité consciente des faiblesses de la vulgate hollywoodienne actuelle. Steven Spielberg puise volontiers chez Alfred Hitchcock, Carol Reed, Orson Welles tout comme chez John Le Carré pour retrouver la finesse des dialogues, les cadrages des films d’espionnage, la douce rigidité de leurs personnages et l’ambiance enfumée de leurs rencontres. Mais il enserre ces références dans ses propres schémas de pensée. Dans la droite lignée de ses succès (Indiana Jones, La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, La Guerre des mondes, Minority Report…), Le Pont des espions renoue avec les thématiques du père savant mais absent, du héros en quête de justice dans un monde en proie à la folie barbare… Face à l’un des reproches récurrents adressés à son cinéma (à trop bien filmer le débarquement en Normandie, on risque fort de se livrer à une esthétisation hors de propos de la réalité historique), la réponse de Spielberg ne varie pas : il faut passer par la fiction pour approcher le réel. Dans le Pont des Espions, inspiré d'une histoire vraie, la réalité est elle-même tissée de faux-semblants : des espions allemands campent les faux parents de Rudolf Abel, James Donovan fait semblant de ne pas œuvrer pour le gouvernement américain et la RDA, qui n’est pas reconnue officiellement par les États-Unis, tente d’intégrer le jeu de dupes que se livrent les superpuissances.

L’histoire selon Spielberg n’est pas neutre. Elle est parcourue par une poignée de héros humanistes suffisamment puissants pour contrer ses horreurs. Otage probable d’un monde contemporain à la dérive depuis la fin des grandes idéologies politiques du XXème siècle, Spielberg s’acharne depuis quatre décennies à montrer combien l’homme juste et savant est capable de plier à ses ordres des logiques inhumaines qui entraînent dans leur sillage le commun des mortels. Pour mieux condamner l’avidité des dirigeants de la station balnéaire de Jaws, Steven Spielberg épargne le bon shérif et l’océanographe érudit. Contre la folie destructrice des nazis ou des hommes de l’entourage du sultan indien, le professeur Indiana Jones préserve le patrimoine grâce au savoir hérité de son père. Juste parmi les justes, Schindler parvient, quant à lui, à sauver du génocide des dizaines d’innocents. Dans Il faut sauver le soldat Ryan, Le capitaine Miller sacrifie sa vie pour épargner celle du dernier d’une fratrie décimée par la guerre. John Anderton parvient, dans Minority Report, à préserver la liberté individuelle en faisant échouer un projet totalitaire… Digne héritier des héros spielbergiens en lutte contre les maux de l’humanité, James Donovan use de son intelligence et de son éloquence pour libérer des hommes victimes de jeux politiques destructeurs. Le Pont des Espions livre sans doute ici un grand spectacle mais continue de servir une pensée profonde.

[Le Pont des espions de Steven Spielberg. 2015. Durée : 141 mn. Distribution : Twenthieth Century Fox France. Sortie le 2 décembre 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 07.12.15 à 12:16 - Réagir

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