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Frantz : les fantômes de l’après-guerre

Il y a dans Frantz, en plus des personnages physiquement présents à l’écran, une présence presque presque surnaturelle qui imprègne tous les plans. Car tous les personnages, qu’ils soient allemands ou français, ont perdu un proche à la guerre. Fils, frère, fiancé, ami, ils ne sont plus que des fantômes, fantômes qui définissent l’identité visuelle et le ton de ce beau mélo signé François Ozon.

À partir d’une histoire plutôt simple, celle d’une amitié entre deux jeunes gens (l’un français, l’autre allemand), François Ozon capture avec justesse les sentiments de l’immédiat après-guerre. Au printemps 1919, Adrien, un jeune Français tout juste revenu du front, arrive dans la petite ville allemande de Quedlinburg. Il vient rendre visite aux Hoffmeister et à leur belle-fille, Anna, pour évoquer avec eux le souvenir de Frantz, ami, fils et fiancé mort à la guerre. Le traumatisme de la guerre qui vient de s’achever est visible, et ceux qui ne sont pas revenus de la guerre hantent ceux qui y ont échappé. À cet égard, Frantz propose une illustration très concrète de l’hécatombe qu’a été la Première Guerre Mondiale : les rues de Quedlinburg sont vides, les familles sont endeuillées, et toute une génération manque à l’appel. Pour évoquer ces disparus, Ozon a l’intelligence de ne pas trop en dire. Plus que dans les dialogues, ces fantômes sont présents dans le regard de Paula Beer (Anna), magnifique découverte du film. Ils impriment également leur marque sur les mouvements de caméra, très lents, presque flottants, déplacements qui font penser à ceux d’ectoplasmes.

De l’après-guerre, le film raconte également la haine qui persiste, et l’exaltation du sentiment national comme seule consolation pour tous ceux qui ont perdu un proche. Lors de son séjour en Allemagne, Adrien est rejeté par les habitants de Quedlinburg. La première réaction du père de Frantz, M. Hoffmeister, traduit bien cette haine intense à l’encontre du Français. Il le jette hors de chez lui, murmurant que tous les Français sont pour lui les assassins de son fils. De même, lorsqu’Anna se rend en France, elle se retrouve, un soir au restaurant, entourée de Français chantant la Marseillaise. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » clament en coeur les clients. Tout comme le deuil, la réconciliation entre les deux peuples paraît impossible.

Ces deux thématiques, celle du deuil de l’après-guerre et celle de la montée du nationalisme, rendent le film particulièrement intéressant sur le plan pédagogique. Frantz peut tout aussi bien être montré en 3e qu’en Première, pour illustrer les cours d’histoire portant sur l’immédiat après-guerre et sur la naissance des totalitarismes. De nombreuses pistes de réflexion peuvent être envisagées : les gueules cassées, le suicide de la civilisation européenne, l’expérience combattante dans les tranchées, ou encore la montée du nazisme. On peut également envisager une mise en perspective entre Frantz et Le Monde d’hier (texte de Stefan Zweig adapté aux Premières), afin d’étudier le thème de la guerre civile européenne.

Le film montre ainsi de manière particulièrement subtile pourquoi l’Allemagne en est venue à considérer qu’elle n’avait pas perdu la guerre. Dans les premières scènes, Ana se promène dans Quedlinburg, achetant des fleurs au marché puis se rendant au cimetière. En la suivant, le spectateur découvre une ville épargnée. Si ce n’est le cimetière, avec ses tombes fraichement creusées, le quotidien de ce village allemand semble n’avoir pas été perturbé par la guerre. À l’inverse, lorsqu’Ana prend le train pour Paris, elle aperçoit à travers la fenêtre des plaines et des villages français dévastés, champs de ruines désertés. Alors même que la France a officiellement gagné la guerre, l’Allemagne semble bien plus préservée.

Tous les traumatismes liés à la guerre expliquent que la renaissance des personnages principaux, attendue tout au long du film, soit sans cesse différée. On pourra reprocher à François Ozon de s’étendre trop longuement dans ses vingt dernières minutes, mais sa manière de ne jamais inscrire ses personnages dans une trajectoire linéaire est, elle, remarquable : même si la tristesse prédomine, Ozon ménage à ses héros des instants de bonheur. Dans ces séquences, le noir et blanc cède d’ailleurs la place à la couleur. Un procédé qui, comme l’ouverture de l’écran dans Mommy (on passait du format 1:1 au format 1:85), rend la joie des personnages contagieuse. Pour le spectateur, l’émotion n’en est que plus forte.

Philippine Le Bret

Merci à Yaël Saadoun, professeur d’histoire-géographie, pour sa contribution à cet article

[Frantz de François Ozon. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Mars Films. Date de sortie : le 7 septembre 2016]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 09.09.16 à 14:58 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

Enfance clandestine : entretien avec l'historienne Diana Quattrocchi-Woisson

Enfance clandestine

Enfance clandestine, le film de Benjamin Àvila, n'est certes pas un film historique à proprement parler : s'il raconte la chronique des Montoneros, ce mouvement de la gauche péroniste en lutte armée contre la dictature, et de sa "contre-offensive", funeste pour la majorité de ses membres, il le fait en filigrane, au filtre des souvenirs du réalisateur, et à travers le regard de l'enfant qu'il était alors. Mais le film donne envie de se replonger dans une histoire argentine particulièrement complexe (en tout cas pour nous Européens), et de comprendre les tenants et les aboutissants de cette période tragique, afin d'en dresser un bref tableau aux élèves.

L'historienne Diana Quattrocchi-Woisson, chargée de recherche au CNRS, membre de l'Institut des Amériques, et présidente-fondatrice de l'Observatoire de l'Argentine contemporaine, a bien voulu nous éclairer sur l'Argentine contemporaine, marquée par le péronisme et ses avatars…

Zérodeconduite.net : Le film de Benjamin Avila se déroule en Argentine, en 1979, pouvez-vous nous décrire le contexte politique du pays ?

Diana Quattrocchi-Woisson : Il s'agit de la dernière dictature militaire du XXème siècle, qui commence en 1976 et se termine en 1983. Elle ponctue une série de coups d'état et de mouvements de contestation violents. Il y a un crescendo dans l'histoire de la violence politique en Argentine et la période qui concerne le film est la plus aiguë. Et cela ne s'explique pas uniquement par l'apparition de la guérilla de gauche péroniste sur la scène politique. Cette radicalisation concerne l'ensemble de la société, aussi bien la classe moyenne que les syndicats enseignants ou les syndicats ouvriers.

Comment naît cette radicalisation ? Quelle est l'origine de la violence politique en Argentine ?

D.Q.W. : Cette radicalisation s'inscrit dans un contexte latino-américain. L'Argentine n'est pas le seul pays concerné par les mouvements de guérilla et les coups d'états. Mais le pays se caractérise par une spécificité de violence à outrance par rapport aux autres pays d'Amérique latine, même par rapport au Chili. La dictature d'Augusto Pinochet a fait de 3000 à 4000 victimes. Mais la plupart de ces crimes étaient commis à ciel ouvert, notamment dans des stades de football. En Argentine, on parle de 30 000 disparus. Le spectre de ces disparus hante toujours le pays et renvoie à la clandestinité de cette répression. De plus, l'église catholique argentine a conservé un silence complaisant, alors que l'église chilienne et l'église brésilienne ont levé la voix contre les répressions violentes qui sévissaient dans leur pays.

Dans le film, les parents du jeune Juan sont des guérilleros Montoneros. Pouvez-vous nous présenter ce mouvement ?

D.Q.W. : Pour comprendre ce que sont les Monteneros, il est indispensable d'expliquer le péronisme. Juan Domingo Perón est un militaire qui accède au pouvoir à la suite d'un coup d'état en 1943. En tant que vice-président de la junte militaire, il développe une politique ouvriériste. Jugé trop radical par ses pairs, Perón est arrêté et envoyé en exil. Mais, le 17 octobre 1945, les syndicats lancent une grève et une foule d'ouvriers investit la place de Mai (Plaza de Mayo, site central de la ville de Buenos Aires) pour demander sa liberté. Les militaires choisissent de ramener Perón plutôt que de tirer sur les manifestants, trop nombreux. Il s'agit de l'évènement fondateur du péronisme qui change le cours de l'histoire argentine. Les liens entre Juan Domingo Perón et le mouvement ouvrier seront désormais indestructibles.

Que se passe-t-il ensuite ?

D.Q.W. : Juan Perón abandonne la vie militaire et demande à ses camarades d'armes de convoquer des élections. Celles-ci ont lieu en février 1946, ce sont les plus démocratiques de l'histoire argentine. Perón est élu et son mandat sera à l'origine de nombreuses réformes : tentative de justice sociale, redistribution, congés payés, sécurité sociale... Mais il est chassé du gouvernement par un coup d'état en 1955. Déchu, son exil durera 18 ans.

Est-ce que la révolution cubaine de 1959 a une incidence sur la politique argentine ?

D.Q.W. : C'est un événement ressenti comme majeur dans toute l'Amérique latine. Les jeunes contestataires argentins sont séduits par Fidel Castro. Depuis son exil, Perón salue Castro et la révolution castriste. A la mort de Che Guevara, il écrit que ''le meilleur d'entre nous est tombé''. A cette époque, en Argentine, le péronisme est toujours très populaire mais il est réprimé. Les partis politiques sont interdits. Le fait même de nommer Perón était interdit. Les élections ne sont qu'une succession de fraudes. Ce climat, ainsi que la révolution cubaine, contribuent à radicaliser la situation. Les années soixante marquent également le début d'un mouvement de contestation au niveau international, Mai 68, le printemps de Prague... En Argentine, cet élan de protestation arrive un an après, dans la ville de Córdoba. Cette insurrection populaire, appelée Cordobazo, est lancée par les ouvriers des usines automobiles. Elle est réprimée par le gouvernement militaire. Il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine guerre froide et que l'Amérique latine, arrière- cour des Etats-Unis, est l'un des "points chauds" du globe. Tout dissident est considéré comme un communiste par les militaires.

Dans ce contexte, des groupes de guérilla naissent en Argentine. Dont l'organisation politico-militaire des Montoneros ?

D.Q.W. : Les guérilleros Montoneros font effectivement leur apparition en 1969, après le Cordobazo. Leur première action publique est l'enlèvement de Pedro Eugenio Aramburu, un des militaires à l'origine du coup d'état contre Juan Domingo Perón en 1955. Les Montoneros le fusillent à la suite d'un jugement politique clandestin. La joie populaire que provoque la mort de cet homme est spectaculaire. Cette opération a valu à cette guérilla péroniste le nom de Montoneros. Ce terme date des guerres civiles argentines du XIXème siècle, postérieures à l'indépendance. Celles-ci opposaient des chefs locaux entre eux, s'appuyant sur des petites armées avec des bases populaires. En espagnol, un monton de gente signifie beaucoup de gens. En choisissant ce nom, les Montoneros cherchent une filiation historique. C'est un succès car ils jouissent d'un soutien populaire considérable. Au lieu d'être choqués par la séquestration et l'assassinat d'Aramburu, les Argentins applaudissent. Cela témoigne du niveau de conscience démocratique de la société argentine à ce moment-là. Le pays était en état de guerre civile non déclarée et la vie n'avait pas de valeur.

(…)

Lire l'intégralité de l'entretien sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/enfanceclandestine

Enfance clandestine, au cinéma le 8 mai

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Espagnol), sur la boutique DVD Zérodeconduite.  

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 02.05.16 à 17:20 - Réagir

Fritz Bauer, un héros allemand : entretien avec Marie-Bénédicte Vincent

Marie-Bénédicte Vincent est Maître de conférences à l’École Normale Supérieure. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des processus de dénazification, elle est notamment l’auteure de Histoire de la société allemande au XXe siècle. I. Le premier XXe siècle 1900-1949, Paris, La Découverte, mai 2011. Elle a également dirigé Le nazisme, régime criminel, Paris, Perrin, 2015, et La Dénazification, Paris, Perrin, 2008. L’historienne revient sur le contexte du film Fritz Bauer, un héros allemand et l’itinéraire singulier du procureur.

Zéro de conduite : Avant l’arrestation d’Eichmann, Fritz Bauer est déjà une personnalité publique en Allemagne. Quelle est l’origine de sa notoriété ?

Marie-Bénédicte Vincent : Fritz Bauer est rentré d’exil en 1949 en RFA, où il retrouve un poste de procureur à Brunswick. En 1952, il devient célèbre en défendant la mémoire de la résistance allemande au nazisme lors du procès d’Otto Remer. Remer était le chef de la garnison de Berlin en 1944. Il a fait arrêter le comte Klaus von Stauffenberg, l’un des conjurés du 20 juillet 1944, qui a posé la bombe visant à tuer Hitler et a été fusillé le 21 juillet 1944. Aujourd’hui, ces résistants sont considérés comme des héros, notamment le colonel von Stauffenberg. C’est une grande figure, qui jouit d’une stature morale. Mais à l’époque, il est vu comme un traître à sa patrie, car il a rompu son serment d’officier et s’en est pris au chef des armées en temps de guerre.

Très isolé, Bauer dénonce Remer, qui milite dans un parti extrémiste néo-nazi (interdit en 1952), et sauve la mémoire de Stauffenberg. Il montre que le geste du tyrannicide était patriotique, dans la mesure où le régime nazi était un État de non-droit et poursuivait une politique criminelle, et que, dans ce contexte, trahir son serment d’obéissance revenait à servir la cause de la justice.

Bauer est convaincu de la nécessité pour la société allemande de se confronter au passé nazi. Il n’hésite pas à utiliser les médias pour y parvenir. Le procès Remer fait l’objet de comptes rendus dans la presse et, au cours de sa carrière, le procureur fait plusieurs passages remarqués à la télévision. Lors du procès d’Auschwitz en 1963-1965, il encourage la présence des journalistes aux audiences. Il met en œuvre une exposition autour du procès en faisant venir des objets du musée d’Auschwitz en Pologne pour faire connaître le camp au-delà de la salle du prétoire. Il soutient également la pièce de théâtre de Peter Weiss, L’Instruction, jouée sur plusieurs scènes ouest-allemandes dès 1965, qui reprend le procès de façon documentaire et aide à sa publication.

Bauer semble ne disposer que de très peu d’appuis dans son combat.

Bauer est très isolé au sein de son corps professionnel et plus largement dans la société allemande. Il s’adresse beaucoup à la jeunesse : il est assez pessimiste sur sa propre génération et pense que l’avenir de la démocratie repose sur la nouvelle.

Dans le film, Bauer a le soutien de Georg-August Zinn, le chef du gouvernement du Land de Hesse de 1950 à 1969. Leur complicité vient de leur engagement social-démocrate sous la République de Weimar. Bauer a milité dès 1920 dans le mouvement « La bannière du Reich », organisation d’anciens combattants républicains, qui réunissait des sociaux-démocrates, des catholiques du Zentrum et des démocrates. Si Bauer et Zinn ont un passé commun de militants et de résistants au nazisme, Bauer est une personnalité beaucoup plus radicale. Il a été persécuté par les nazis pour ses opinions politiques, mais aussi parce qu’il est d’origine juive. Bauer a été exclu de la fonction publique en 1933. Il a connu l’exil au Danemark, puis en Suède. Quand il revient en RFA, il fait figure d’outsider dans la société.

On peut s’étonner qu’il faille attendre la fin des années 1950 pour que se tienne le procès des criminels nazis poursuivis par Bauer.

Pendant la période d’occupation qui suit la guerre, un nombre non négligeable de poursuites pénales ont été engagées contre des criminels nazis, tant par les Alliés que par les Allemands eux-mêmes en vertu de la loi du conseil de contrôle allié n°10 du 20 décembre 1945, et ce jusqu’en 1950. Ces procédures sont ensuite interrompues. En effet, autant le procès de Nuremberg avait été bien perçu par la population allemande, qui trouvait légitime de condamner les grands dignitaires nazis, autant les procès qui suivent sont désapprouvés, notamment parce que le droit utilisé est un droit étranger et rétroactif. Les catégories pénales utilisées ont été forgées par le tribunal international de Nuremberg, notamment celle de « crime contre l’humanité ». À partir des années 1950, la plupart des juristes ouest-allemands s’opposent à l’utilisation de ce droit allié. Ces réticences tiennent à une forme de patriotisme et au raisonnement juridique selon lequel on ne condamne pas un individu en utilisant des catégories rétroactives, d’autant que la Loi fondamentale de 1949 interdit celles-ci.

La justice de la RFA utilise donc le Code pénal allemand de 1871, en l’occurrence la catégorie du « meurtre », et non celle de « crime contre l’humanité », y compris lors du procès d’Auschwitz. Cependant, pour établir un meurtre, il faut un témoin qui atteste avoir vu, ce qui rend compliquée l’administration de la preuve.

En 1958 a toutefois lieu à Ulm le procès des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort. On prend conscience de l’insuffisance des poursuites engagées contre les Täter, les criminels nazis. Les ministres de la Justice de tous les Länder et du gouvernement fédéral décident alors de créer une administration spécialisée dans la poursuite judiciaire des criminels nazis. C’est un tournant fondamental : établie à Ludwigsburg, cette agence centrale n’a pas le pouvoir de lancer des investigations pénales, mais elle prépare en amont les poursuites, constitue des dossiers, fait des enquêtes, puis les transmet aux parquets. Elle permet ainsi une relance importante des procédures. Ce travail aboutit aux procès des années 1960, et en particulier à celui d’Auschwitz (1963-1965).

La constitution des dossiers de mise en accusation est très longue : il faut trouver des témoins. Souvent les crimes ont été commis sur des territoires sur lesquels l’Allemagne n’a aucune prise dans le contexte de la guerre froide. La préparation du procès de Francfort, sur lequel Bauer travaille déjà lors de la traque d’Eichmann est un travail colossal : il tente de réunir les témoignages de mille cinq cents personnes. Globalement, il est isolé, mais il y a quand même une équipe de trois procureurs qui l’aident, dont certains se rendent à Auschwitz, ce qui est incroyable pour l’époque, parce que c’est au-delà du rideau de fer. Ils y rencontrent le directeur du musée d’Auschwitz. Bauer lui-même ne peut pas faire ces déplacements parce qu’à l’époque il est trop connu pour qu’une telle démarche ne soit pas sur-interprétée politiquement.

Dans ses efforts pour retrouver et arrêter Eichmann, Bauer rencontre de nombreuses résistances de la part de fonctionnaires qui cherchent à protéger le haut responsable nazi. La dénazification est-elle un processus inachevé ?

Il faut distinguer épuration judiciaire et administrative. La dénazification administrative avait visé toute la population adulte des zones d’occupation occidentales. Elle a donné lieu à des arrestations automatiques, à des suspensions pendant quelques mois de fonctionnaires et à des renvois. Cependant, le Parti nazi comptait des millions de membres et les besoins liés à la reconstruction étaient immenses. En 1950-1951, toute une législation est adoptée en RFA pour restaurer les droits des fonctionnaires au passé nazi, qui sont réintégrés. Dans pratiquement toutes les administrations, les agents font une seconde carrière : alors qu’ils étaient déjà actifs sous le nazisme, ils parviennent à se hisser à de hauts postes. La police criminelle fédérale, qui a lancé une enquête sur son passé, a publié en 2011 son histoire qui montre que pratiquement tous ses fonctionnaires de l’après-guerre étaient déjà en poste avant 1945.

Cependant, tous les anciens membres du Parti nazi ne sont pas des idéologues. L’adhésion au parti est le fait de quasiment la totalité des fonctionnaires en 1937. Il serait abusif de dire que tous sont des nazis convaincus. Mais ils ont accepté d’être intégrés, de leur plein gré ou sous contrainte, dans un régime dictatorial et criminel.

Après la guerre, ils ne militent pas dans des partis néo-nazis. La plupart adhèrent aux trois principaux partis de la RFA : les chrétiens-démocrate, les libéraux ou les sociaux-démocrates. Ils ne forment pas de forces hostiles à la démocratie qui auraient cherché à la renverser.

Tous les fonctionnaires ne sont pas criminels, mais ils sont tous compromis et il y a une certaine solidarité dans cette compromission. De ce fait, la plupart des fonctionnaires se sont tus sur leur passé. Il y a eu beaucoup de travaux d’historiens sur le silence pendant les années 1950. On ne parle pas du passé, qui est un sujet tabou. C’est compromettant pour tout le monde, et pour ceux qui ne sont pas compromis comme Fritz Bauer, en parler condamne à être isolé et marginalisé. Le silence des années 1950 permet le consensus et l’intégration du plus grand nombre. Il permet de travailler ensemble. En effet, dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression.

La présence d’anciens nazis est dénoncée jusqu’au sein du gouvernement, en la personne de Hans Globke.

Hans Globke est le bras droit d’Adenauer à la chancellerie à Bonn. Ce n’est pas un nazi, au sens où il n’a pas été membre du parti. En revanche, il a fait un commentaire des lois raciales de Nuremberg de 1935, qui ôtent la citoyenneté allemande aux Juifs, leur enlèvent un certain nombre de droits civiques et les discriminent juridiquement. Dans les années 1950, Globke fait l’objet de multiples dénonciations de la part de la RDA, qui accuse ce protégé d’Adenauer d’être un ancien nazi. Adenauer le défend pourtant en affirmant que c’est un bon juriste et un fonctionnaire loyal. Il est l’archétype de tous les fonctionnaires qui ont collaboré avec le nazisme.

Certains juristes ont développé un droit racial et une idéologie justifiant l’inégalité raciale, un droit « aryen ». Ce n’est pas le cas de Globke. Il était en poste au ministère de l’Intérieur du Reich et il a répondu à une commande. On comprend cependant que sa présence soit dérangeante dans les années 1950, car il est l’emblème de la compromission de toute une partie de la fonction publique.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos receuillis par Martin Veber

[Fritz Bauer, un héros allemand de Lars Kraume. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 13 avril 2016]   


Posté dans Entretiens par zama le 04.04.16 à 15:01 - Réagir

Survivre avec les loups : incroyable mais? faux

C’?tait il y a bient?t deux mois, quelques jours apr?s la sortie de Survivre avec les loups de Vera Belmont, le film qui s’en ?tait inspir? : sous la pression de quelques journalistes opini?tres, l’auteure belge Misha Defonseca (en r?alit? Monique De Wael) avouait avoir invent? de toutes pi?ces le r?cit qu’elle donnait jusque l? pour autobiographique : celui d’une petite fille juive de 8 ans parcourant l'Europe nazie ? la recherche de ses parents d?port?s, ne devant sa survie qu’? une meute de loups. La r?v?lation provoquait la consternation de ses ?diteurs, de la r?alisatrice du film et plus largement du tr?s large public de lecteurs et de spectateurs ?mus par cette histoire : Arx tarpeia Capitoli proxima comme disaient les Romains, et Monique de Wael passait instantan?ment de la gloire ? l’opprobre.
On peut s’interroger sur les motivations qui ont pouss? l’auteure ? s’inventer cet incroyable pass? ; on peut surtout questionner la cr?dulit? du public (du livre puis du film), et l’incroyable app?tit qu’il a manifest? pour cette histoire. Au-del? du go?t ancestral pour "l’incroyable mais vrai", sur lequel la communication du film a beaucoup jou?, la fascination particuli?re pour le r?cit de Misha Defonseca s’explique sans doute par la rencontre entre un mythe qui a travers? les ?poques (de la fondation de Rome jusqu’? Kipling) et les cultures, celui de l’enfant-loup, et l’Ev?nement historique par excellence : l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis.
Cette rencontre in?dite entre le fabuleux et l’historique a provoqu? le brouillage qui a permis ? la mystification de se d?velopper et de perdurer, malgr? les s?rieuses r?serves des historiens et des ?thologues : en endossant la d?froque de victime du nazisme, doubl?e par la figure de l’enfant innocent, Monique/Misha rendait son r?cit inattaquable. Mais on peut pousser l'analyse plus loin. Quand on ?coute aujourd’hui Monique de Wael, on a l’image d’un r?cit personnel qui lui a ?t? presque arrach? par ses interlocuteurs successifs, qui semblait r?pondre ? une demande irr?pressible et imp?rieuse du public : "(…) Si j'ai commenc? ? parler dans plusieurs universit?s am?ricaines, c'?tait ? leur demande. C'est alors que j'ai ?t? harcel?e par une femme, Jane Daniel, qui se disait ?ditrice et qui voulait faire un livre sur ma vie. Pendant plus de deux ans, j'ai refus?, mais ma communaut? et mes amis me disaient : "Grandis, Misha, fais-le pour les g?n?rations futures."
S’il y a sans doute de nombreuses fa?ons d’analyser cette rencontre entre un r?cit et les attentes du public, on a envie ici de renvoyer ? la querelle du Cid (1637) : celle-ci a montr? que la notion de vraisemblance ?tait ins?parable de celle de biens?ance. On a tendance ? trouver vraisemblable un r?cit qui valide nos pr?jug?s, qui s’inscrit dans notre syst?me de valeurs. Tout improbable qu’il soit sur un plan historique et ?thologique, le r?cit de Misha Defonseca r?pond parfaitement aux conceptions morales partag?es par un tr?s large public : le courage des enfants, la bont? "naturelle" des animaux, la m?chancet? des hommes.
On ne peut s’emp?cher de penser ? une autre affabulatrice, se glissant avec le m?me "flair" dans la peau de la victime id?ale : Marie L., h?ro?ne de la fameuse affaire du RER D (qui va d’ailleurs ?tre bient?t port?e ? l’?cran par Andr? T?chin?). Pris en flagrant d?lit d’emballement inconsid?r?, de nombreux ?ditorialistes et responsables politiques s’?taient d?fauss?s en estimant avoir eu raison de crier au loup : d’apr?s eux, m?me si cette affaire n’?tait pas vraie, elle aurait pu l’?tre tant les actes antis?mites se multipliaient. En un mot, peu importait qu’elle soit vraie puisqu’elle ?tait vraisemblable.

Reste ? mesurer les effets de "l'affaire-Survivre avec les loups". On ne sait combien d'enseignants ont emmen? leurs ?l?ves d?couvrir cette ?difiante histoire sur la barbarie nazie, comme on le leur proposait, ni comment (et si) ils leur expliqueront la supercherie. M?me s'il est sans doute excessif d'accuser Misha Defonseca de faire le jeu du r?visionnisme (si son t?moignage est faux, combien le sont ?), on ne peut s'emp?cher de constater l'effet de brouillage : sur internet en tout cas, la v?rit? n’a pas remplac? le mensonge, elle s’y est superpos?e. La plupart des sites qui ont r?percut? la sortie de Survivre avec les loups (et ainsi particip? —? leur corps d?fendant— ? l’imposture), y compris des sites d’enseignants (celui du SE-UNSA, qui pr?sentait le film dans sa rubrique "L’Enseignant fait son cin?ma"), n’ont pas jug? utile de d?mentir ou de mettre ? jour leurs informations. Si bien qu'aujourd’hui les pages brodant sur "l’incroyable histoire vraie de Misha Defonseca" coexistent avec celles d?voilant la supercherie.
Quelques semaines apr?s Survivre avec les loups est sorti un film allemand ?galement consacr? ? la p?riode, intitul? Mon F?hrer et sous-titr? : La vraie v?ritable histoire d’Adolph Hitler. Le vrai faux chassait ainsi le faux vrai. On ne put s'emp?cher ? la crainte exprim?e par le cin?aste Claude Lanzmann quant aux effets de la fiction, qui justifiait "l'interdit de la repr?sentation" qu'il avait pos? ? propos des camps d'extermination : celui que les fictions "inspir?es de…", les re-constitutions et re-pr?sentations, les jolies histoires pleines d'arrangements et d'inexactitudes, finissent par recouvrir la v?rit? historique et la faire basculer celle-ci le mythe.

Posté dans Débats par zama le 31.03.16 à 17:39 - 11 commentaires

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