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Fritz Bauer, un héros allemand : entretien avec Marie-Bénédicte Vincent

Marie-Bénédicte Vincent est Maître de conférences à l’École Normale Supérieure. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des processus de dénazification, elle est notamment l’auteure de Histoire de la société allemande au XXe siècle. I. Le premier XXe siècle 1900-1949, Paris, La Découverte, mai 2011. Elle a également dirigé Le nazisme, régime criminel, Paris, Perrin, 2015, et La Dénazification, Paris, Perrin, 2008. L’historienne revient sur le contexte du film Fritz Bauer, un héros allemand et l’itinéraire singulier du procureur.

Zéro de conduite : Avant l’arrestation d’Eichmann, Fritz Bauer est déjà une personnalité publique en Allemagne. Quelle est l’origine de sa notoriété ?

Marie-Bénédicte Vincent : Fritz Bauer est rentré d’exil en 1949 en RFA, où il retrouve un poste de procureur à Brunswick. En 1952, il devient célèbre en défendant la mémoire de la résistance allemande au nazisme lors du procès d’Otto Remer. Remer était le chef de la garnison de Berlin en 1944. Il a fait arrêter le comte Klaus von Stauffenberg, l’un des conjurés du 20 juillet 1944, qui a posé la bombe visant à tuer Hitler et a été fusillé le 21 juillet 1944. Aujourd’hui, ces résistants sont considérés comme des héros, notamment le colonel von Stauffenberg. C’est une grande figure, qui jouit d’une stature morale. Mais à l’époque, il est vu comme un traître à sa patrie, car il a rompu son serment d’officier et s’en est pris au chef des armées en temps de guerre.

Très isolé, Bauer dénonce Remer, qui milite dans un parti extrémiste néo-nazi (interdit en 1952), et sauve la mémoire de Stauffenberg. Il montre que le geste du tyrannicide était patriotique, dans la mesure où le régime nazi était un État de non-droit et poursuivait une politique criminelle, et que, dans ce contexte, trahir son serment d’obéissance revenait à servir la cause de la justice.

Bauer est convaincu de la nécessité pour la société allemande de se confronter au passé nazi. Il n’hésite pas à utiliser les médias pour y parvenir. Le procès Remer fait l’objet de comptes rendus dans la presse et, au cours de sa carrière, le procureur fait plusieurs passages remarqués à la télévision. Lors du procès d’Auschwitz en 1963-1965, il encourage la présence des journalistes aux audiences. Il met en œuvre une exposition autour du procès en faisant venir des objets du musée d’Auschwitz en Pologne pour faire connaître le camp au-delà de la salle du prétoire. Il soutient également la pièce de théâtre de Peter Weiss, L’Instruction, jouée sur plusieurs scènes ouest-allemandes dès 1965, qui reprend le procès de façon documentaire et aide à sa publication.

Bauer semble ne disposer que de très peu d’appuis dans son combat.

Bauer est très isolé au sein de son corps professionnel et plus largement dans la société allemande. Il s’adresse beaucoup à la jeunesse : il est assez pessimiste sur sa propre génération et pense que l’avenir de la démocratie repose sur la nouvelle.

Dans le film, Bauer a le soutien de Georg-August Zinn, le chef du gouvernement du Land de Hesse de 1950 à 1969. Leur complicité vient de leur engagement social-démocrate sous la République de Weimar. Bauer a milité dès 1920 dans le mouvement « La bannière du Reich », organisation d’anciens combattants républicains, qui réunissait des sociaux-démocrates, des catholiques du Zentrum et des démocrates. Si Bauer et Zinn ont un passé commun de militants et de résistants au nazisme, Bauer est une personnalité beaucoup plus radicale. Il a été persécuté par les nazis pour ses opinions politiques, mais aussi parce qu’il est d’origine juive. Bauer a été exclu de la fonction publique en 1933. Il a connu l’exil au Danemark, puis en Suède. Quand il revient en RFA, il fait figure d’outsider dans la société.

On peut s’étonner qu’il faille attendre la fin des années 1950 pour que se tienne le procès des criminels nazis poursuivis par Bauer.

Pendant la période d’occupation qui suit la guerre, un nombre non négligeable de poursuites pénales ont été engagées contre des criminels nazis, tant par les Alliés que par les Allemands eux-mêmes en vertu de la loi du conseil de contrôle allié n°10 du 20 décembre 1945, et ce jusqu’en 1950. Ces procédures sont ensuite interrompues. En effet, autant le procès de Nuremberg avait été bien perçu par la population allemande, qui trouvait légitime de condamner les grands dignitaires nazis, autant les procès qui suivent sont désapprouvés, notamment parce que le droit utilisé est un droit étranger et rétroactif. Les catégories pénales utilisées ont été forgées par le tribunal international de Nuremberg, notamment celle de « crime contre l’humanité ». À partir des années 1950, la plupart des juristes ouest-allemands s’opposent à l’utilisation de ce droit allié. Ces réticences tiennent à une forme de patriotisme et au raisonnement juridique selon lequel on ne condamne pas un individu en utilisant des catégories rétroactives, d’autant que la Loi fondamentale de 1949 interdit celles-ci.

La justice de la RFA utilise donc le Code pénal allemand de 1871, en l’occurrence la catégorie du « meurtre », et non celle de « crime contre l’humanité », y compris lors du procès d’Auschwitz. Cependant, pour établir un meurtre, il faut un témoin qui atteste avoir vu, ce qui rend compliquée l’administration de la preuve.

En 1958 a toutefois lieu à Ulm le procès des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort. On prend conscience de l’insuffisance des poursuites engagées contre les Täter, les criminels nazis. Les ministres de la Justice de tous les Länder et du gouvernement fédéral décident alors de créer une administration spécialisée dans la poursuite judiciaire des criminels nazis. C’est un tournant fondamental : établie à Ludwigsburg, cette agence centrale n’a pas le pouvoir de lancer des investigations pénales, mais elle prépare en amont les poursuites, constitue des dossiers, fait des enquêtes, puis les transmet aux parquets. Elle permet ainsi une relance importante des procédures. Ce travail aboutit aux procès des années 1960, et en particulier à celui d’Auschwitz (1963-1965).

La constitution des dossiers de mise en accusation est très longue : il faut trouver des témoins. Souvent les crimes ont été commis sur des territoires sur lesquels l’Allemagne n’a aucune prise dans le contexte de la guerre froide. La préparation du procès de Francfort, sur lequel Bauer travaille déjà lors de la traque d’Eichmann est un travail colossal : il tente de réunir les témoignages de mille cinq cents personnes. Globalement, il est isolé, mais il y a quand même une équipe de trois procureurs qui l’aident, dont certains se rendent à Auschwitz, ce qui est incroyable pour l’époque, parce que c’est au-delà du rideau de fer. Ils y rencontrent le directeur du musée d’Auschwitz. Bauer lui-même ne peut pas faire ces déplacements parce qu’à l’époque il est trop connu pour qu’une telle démarche ne soit pas sur-interprétée politiquement.

Dans ses efforts pour retrouver et arrêter Eichmann, Bauer rencontre de nombreuses résistances de la part de fonctionnaires qui cherchent à protéger le haut responsable nazi. La dénazification est-elle un processus inachevé ?

Il faut distinguer épuration judiciaire et administrative. La dénazification administrative avait visé toute la population adulte des zones d’occupation occidentales. Elle a donné lieu à des arrestations automatiques, à des suspensions pendant quelques mois de fonctionnaires et à des renvois. Cependant, le Parti nazi comptait des millions de membres et les besoins liés à la reconstruction étaient immenses. En 1950-1951, toute une législation est adoptée en RFA pour restaurer les droits des fonctionnaires au passé nazi, qui sont réintégrés. Dans pratiquement toutes les administrations, les agents font une seconde carrière : alors qu’ils étaient déjà actifs sous le nazisme, ils parviennent à se hisser à de hauts postes. La police criminelle fédérale, qui a lancé une enquête sur son passé, a publié en 2011 son histoire qui montre que pratiquement tous ses fonctionnaires de l’après-guerre étaient déjà en poste avant 1945.

Cependant, tous les anciens membres du Parti nazi ne sont pas des idéologues. L’adhésion au parti est le fait de quasiment la totalité des fonctionnaires en 1937. Il serait abusif de dire que tous sont des nazis convaincus. Mais ils ont accepté d’être intégrés, de leur plein gré ou sous contrainte, dans un régime dictatorial et criminel.

Après la guerre, ils ne militent pas dans des partis néo-nazis. La plupart adhèrent aux trois principaux partis de la RFA : les chrétiens-démocrate, les libéraux ou les sociaux-démocrates. Ils ne forment pas de forces hostiles à la démocratie qui auraient cherché à la renverser.

Tous les fonctionnaires ne sont pas criminels, mais ils sont tous compromis et il y a une certaine solidarité dans cette compromission. De ce fait, la plupart des fonctionnaires se sont tus sur leur passé. Il y a eu beaucoup de travaux d’historiens sur le silence pendant les années 1950. On ne parle pas du passé, qui est un sujet tabou. C’est compromettant pour tout le monde, et pour ceux qui ne sont pas compromis comme Fritz Bauer, en parler condamne à être isolé et marginalisé. Le silence des années 1950 permet le consensus et l’intégration du plus grand nombre. Il permet de travailler ensemble. En effet, dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression.

La présence d’anciens nazis est dénoncée jusqu’au sein du gouvernement, en la personne de Hans Globke.

Hans Globke est le bras droit d’Adenauer à la chancellerie à Bonn. Ce n’est pas un nazi, au sens où il n’a pas été membre du parti. En revanche, il a fait un commentaire des lois raciales de Nuremberg de 1935, qui ôtent la citoyenneté allemande aux Juifs, leur enlèvent un certain nombre de droits civiques et les discriminent juridiquement. Dans les années 1950, Globke fait l’objet de multiples dénonciations de la part de la RDA, qui accuse ce protégé d’Adenauer d’être un ancien nazi. Adenauer le défend pourtant en affirmant que c’est un bon juriste et un fonctionnaire loyal. Il est l’archétype de tous les fonctionnaires qui ont collaboré avec le nazisme.

Certains juristes ont développé un droit racial et une idéologie justifiant l’inégalité raciale, un droit « aryen ». Ce n’est pas le cas de Globke. Il était en poste au ministère de l’Intérieur du Reich et il a répondu à une commande. On comprend cependant que sa présence soit dérangeante dans les années 1950, car il est l’emblème de la compromission de toute une partie de la fonction publique.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos receuillis par Martin Veber

[Fritz Bauer, un héros allemand de Lars Kraume. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 13 avril 2016]   


Posté dans Entretiens par zama le 04.04.16 à 15:01 - Réagir

Survivre avec les loups : incroyable mais? faux

C’?tait il y a bient?t deux mois, quelques jours apr?s la sortie de Survivre avec les loups de Vera Belmont, le film qui s’en ?tait inspir? : sous la pression de quelques journalistes opini?tres, l’auteure belge Misha Defonseca (en r?alit? Monique De Wael) avouait avoir invent? de toutes pi?ces le r?cit qu’elle donnait jusque l? pour autobiographique : celui d’une petite fille juive de 8 ans parcourant l'Europe nazie ? la recherche de ses parents d?port?s, ne devant sa survie qu’? une meute de loups. La r?v?lation provoquait la consternation de ses ?diteurs, de la r?alisatrice du film et plus largement du tr?s large public de lecteurs et de spectateurs ?mus par cette histoire : Arx tarpeia Capitoli proxima comme disaient les Romains, et Monique de Wael passait instantan?ment de la gloire ? l’opprobre.
On peut s’interroger sur les motivations qui ont pouss? l’auteure ? s’inventer cet incroyable pass? ; on peut surtout questionner la cr?dulit? du public (du livre puis du film), et l’incroyable app?tit qu’il a manifest? pour cette histoire. Au-del? du go?t ancestral pour "l’incroyable mais vrai", sur lequel la communication du film a beaucoup jou?, la fascination particuli?re pour le r?cit de Misha Defonseca s’explique sans doute par la rencontre entre un mythe qui a travers? les ?poques (de la fondation de Rome jusqu’? Kipling) et les cultures, celui de l’enfant-loup, et l’Ev?nement historique par excellence : l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis.
Cette rencontre in?dite entre le fabuleux et l’historique a provoqu? le brouillage qui a permis ? la mystification de se d?velopper et de perdurer, malgr? les s?rieuses r?serves des historiens et des ?thologues : en endossant la d?froque de victime du nazisme, doubl?e par la figure de l’enfant innocent, Monique/Misha rendait son r?cit inattaquable. Mais on peut pousser l'analyse plus loin. Quand on ?coute aujourd’hui Monique de Wael, on a l’image d’un r?cit personnel qui lui a ?t? presque arrach? par ses interlocuteurs successifs, qui semblait r?pondre ? une demande irr?pressible et imp?rieuse du public : "(…) Si j'ai commenc? ? parler dans plusieurs universit?s am?ricaines, c'?tait ? leur demande. C'est alors que j'ai ?t? harcel?e par une femme, Jane Daniel, qui se disait ?ditrice et qui voulait faire un livre sur ma vie. Pendant plus de deux ans, j'ai refus?, mais ma communaut? et mes amis me disaient : "Grandis, Misha, fais-le pour les g?n?rations futures."
S’il y a sans doute de nombreuses fa?ons d’analyser cette rencontre entre un r?cit et les attentes du public, on a envie ici de renvoyer ? la querelle du Cid (1637) : celle-ci a montr? que la notion de vraisemblance ?tait ins?parable de celle de biens?ance. On a tendance ? trouver vraisemblable un r?cit qui valide nos pr?jug?s, qui s’inscrit dans notre syst?me de valeurs. Tout improbable qu’il soit sur un plan historique et ?thologique, le r?cit de Misha Defonseca r?pond parfaitement aux conceptions morales partag?es par un tr?s large public : le courage des enfants, la bont? "naturelle" des animaux, la m?chancet? des hommes.
On ne peut s’emp?cher de penser ? une autre affabulatrice, se glissant avec le m?me "flair" dans la peau de la victime id?ale : Marie L., h?ro?ne de la fameuse affaire du RER D (qui va d’ailleurs ?tre bient?t port?e ? l’?cran par Andr? T?chin?). Pris en flagrant d?lit d’emballement inconsid?r?, de nombreux ?ditorialistes et responsables politiques s’?taient d?fauss?s en estimant avoir eu raison de crier au loup : d’apr?s eux, m?me si cette affaire n’?tait pas vraie, elle aurait pu l’?tre tant les actes antis?mites se multipliaient. En un mot, peu importait qu’elle soit vraie puisqu’elle ?tait vraisemblable.

Reste ? mesurer les effets de "l'affaire-Survivre avec les loups". On ne sait combien d'enseignants ont emmen? leurs ?l?ves d?couvrir cette ?difiante histoire sur la barbarie nazie, comme on le leur proposait, ni comment (et si) ils leur expliqueront la supercherie. M?me s'il est sans doute excessif d'accuser Misha Defonseca de faire le jeu du r?visionnisme (si son t?moignage est faux, combien le sont ?), on ne peut s'emp?cher de constater l'effet de brouillage : sur internet en tout cas, la v?rit? n’a pas remplac? le mensonge, elle s’y est superpos?e. La plupart des sites qui ont r?percut? la sortie de Survivre avec les loups (et ainsi particip? —? leur corps d?fendant— ? l’imposture), y compris des sites d’enseignants (celui du SE-UNSA, qui pr?sentait le film dans sa rubrique "L’Enseignant fait son cin?ma"), n’ont pas jug? utile de d?mentir ou de mettre ? jour leurs informations. Si bien qu'aujourd’hui les pages brodant sur "l’incroyable histoire vraie de Misha Defonseca" coexistent avec celles d?voilant la supercherie.
Quelques semaines apr?s Survivre avec les loups est sorti un film allemand ?galement consacr? ? la p?riode, intitul? Mon F?hrer et sous-titr? : La vraie v?ritable histoire d’Adolph Hitler. Le vrai faux chassait ainsi le faux vrai. On ne put s'emp?cher ? la crainte exprim?e par le cin?aste Claude Lanzmann quant aux effets de la fiction, qui justifiait "l'interdit de la repr?sentation" qu'il avait pos? ? propos des camps d'extermination : celui que les fictions "inspir?es de…", les re-constitutions et re-pr?sentations, les jolies histoires pleines d'arrangements et d'inexactitudes, finissent par recouvrir la v?rit? historique et la faire basculer celle-ci le mythe.

Posté dans Débats par zama le 31.03.16 à 17:39 - 11 commentaires

Les Chants de Mandrin : la ballade sauvage

Les Chants de Mandrin

Ceux qui se souviennent avec nostalgie du feuilleton de l’ORTF (Mandrin, bandit d’honneur, Pierre Fourasti?, 1972) en seront pour leurs frais : Les Chants de Mandrin n’est pas l’?popée du ? Robin des bois ? fran?ais, contrebandier (1724-1755) qui défia les puissants fermiers généraux de l'Ancien Régime. Le film de Rabah Ameur-Za?meche s’inscrit plut?t dans le sillage du personnage historique, déj? mort sur la roue au moment o? commence le récit. Il s'attache aux basques de ses anciens compagnons, qui se lancent dans une nouvelle campagne de contrebande, tout en propageant la légende du héros (par le verbe, par l'écrit).
A l'image des précédents films de Rabah Ameur-Za?meche et de la place que celui-ci occupe dans le cinéma fran?ais, la démarche des Chants de Mandrin est aussi originale que passionnante : il s’agit pour le cinéaste ? la fois de s’approprier un pan du récit populaire national (dont la mémoire est ravivée ? intervalles réguliers, notamment lors d'épisodes révolutionnaires : la Commune, Mai 68), et de déplacer son utopie cinématographique (intimement liée au collectif, on retrouve ici la ? bande ? de Dernier Maquis) dans le cadre du film historique.
Le film, qui dans son rythme indolent et méditatif tient plus de la ballade buissonni?re que de l’épopée historique, a ses fulgurances plastiques (l’inscription graphique des personnages dans les vrais décors de western que constituent les Causses) et ses moments de gr?ce (jaillissant généralement des sc?nes les plus quotidiennes). Il montre également de mani?re intéressante —quoique allusive— la circulation des marchandises et des idées dans la France d’Ancien Régime.
Mais en se défiant ? la fois de la mise en contexte historique (et pédagogique) de Mandrin, et de parall?les trop évidents avec la France contemporaine, Rabah Ameur Za?meche peine ? nous convaincre de la nécessité de ressuciter le personnage par le biais de la fiction. Certes, le cinéaste évite les travers du film en costumes, certes il parvient ? filmer l’histoire ? au présent ? (non pas le passé mais ? ce qui se passe ? comme le signale Cyril Neyrat citant Godard), mais on passe une bonne partie du film ? se demander o? au fond il veut en venir…
Au risque du pléonasme, le film semble ainsi s’enivrer de lui-m?me, et se diluer dans la célébration de son propre geste (la liberté de filmer de Rabah Ameur-Za?meche comme écho ? l’insoumission des mandrins ?) ; une impression accentuée par la présence (rituelle dans les films de Za?meche) du metteur en sc?ne é l’?cran (il incarne Bélissard, le lieutenant de Mandrin), et par des private jokes dont la potacherie frise la complaisance (le libelle sur Mandrin est édité chez RAZ… comme Rabah Ameur-Za?meche, et l’imprimeur interpr?té par le philosophe Jean-Luc Nancy se dénomme… Cynan). Dans les interviews, le réalisateur déclare avoir découvert Mandrin ? l’?cole primaire, en apprenant par cœur la complainte : ? lui qui venait d’Algérie, ce personnage d'insoumis a ? donné l’envie d’?tre fran?ais ?. La fameuse complainte, il faudra attendre la fin du film pour l’entendre, parlée/chantée par un personnage de marquis libéral (Jacques Nolot) devant une taverne pleine ? craquer et chauffée ? blanc. C’est la plus belle sc?ne du film : elle fait enfin passer le frisson de l’épique, celui-l? m?me qui avait d? frapper un petit gar?on de neuf ans.?

[Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Za?meche. 2011. Durée : 1 h 37. Distribution : Mk2. Sortie le 25 janvier 2012]?

Pour aller plus loin :

Sur Les Chants de Mandrin :
Interview de Rabah Ameur-Za?meche par le site Vodkaster
— ? Notes pour les contrebandiers de Montreuil ? de Cyril Neyrat sur independencia.fr

Sur Mandrin : le site mandrin.org étudie le personnage sous tous ses aspects (histoire, représentations…)

Sur les précédents films de Rabah Ameur-Za?meche :
Dernier maquis (2008), le site pédagogique (Zérodeconduite.net)
Bled number one (2005), le site pédagogique (Lycéens et apprentis au cinéma)

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 25.01.16 à 22:02 - 1 commentaire

Le Pont des espions : l'homme spielbergien face à l'histoire

« Stoic moujik », « l’homme debout », celui qui se relève après chaque coup. C'est ainsi que, dans Le Pont des espions, l’espion soviétique Rudolph Abel, capturé aux États-Unis en 1957, voit son avocat de Brooklyn, James B. Donovan (Tom Hanks). Homme simple et ordinaire pris dans les impitoyables logiques de la Guerre froide, Donovan fait front et surmonte les adversités de l’histoire. En choisissant de retracer son parcours depuis le procès de Rudolf Abel jusqu’à son échange, à Berlin, contre deux prisionniers américains (un pilote américain abattu au-dessus de l’URSS, et un étudiant de Yale emprisonné en RDA), Steven Spielberg immerge le spectateur dans le monde bipolaire de la fin des années 1950 et ouvre le livre de l’Histoire. Soutenu par une savante mise en scène, le long métrage jette une lumière, chaude et chaleureuse, sur les États-Unis des fifties. Tout y est : le modèle américain avec la famille type et la société de consommation, le système judiciaire, la foi inconditionnelle dans la Constitution, les peurs collectives face à la menace nucléaire, les relents agressifs du maccarthysme, les U2 chargés de photographier le territoire ennemi, les coulisses de la diplomatie américaine… De l'autre côté du Mur, dans un bloc de l’Est figé dans des couleurs glaciales, le réalisateur joue encore des passionnantes rivalités entre les démocraties populaires, sonde les arcanes de leurs administrations et livre un portrait saisissant de Berlin-Est qui érige, tout autour de sa misère, un mur de haine.

Si l'Histoire est mise en scène avec un imparable souci du détail et de la vraisemblance, le film n'en est pas moins fidèle à l'univers de Steven Spielberg. Créateur du premier blockbuster américain (Jaws, 1975) qui aurait, aux dires des critiques, sacrifié la liberté du Nouvel Hollywood sur l’autel du grand spectacle industriel, le réalisateur montre, une fois de plus, combien il sait plier les canons de la superproduction commerciale à sa propre vision du monde. La plume des frères Coen comme les talents d’un casting de luxe (Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan) servent autant les constantes de son cinéma qu’une créativité consciente des faiblesses de la vulgate hollywoodienne actuelle. Steven Spielberg puise volontiers chez Alfred Hitchcock, Carol Reed, Orson Welles tout comme chez John Le Carré pour retrouver la finesse des dialogues, les cadrages des films d’espionnage, la douce rigidité de leurs personnages et l’ambiance enfumée de leurs rencontres. Mais il enserre ces références dans ses propres schémas de pensée. Dans la droite lignée de ses succès (Indiana Jones, La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, La Guerre des mondes, Minority Report…), Le Pont des espions renoue avec les thématiques du père savant mais absent, du héros en quête de justice dans un monde en proie à la folie barbare… Face à l’un des reproches récurrents adressés à son cinéma (à trop bien filmer le débarquement en Normandie, on risque fort de se livrer à une esthétisation hors de propos de la réalité historique), la réponse de Spielberg ne varie pas : il faut passer par la fiction pour approcher le réel. Dans le Pont des Espions, inspiré d'une histoire vraie, la réalité est elle-même tissée de faux-semblants : des espions allemands campent les faux parents de Rudolf Abel, James Donovan fait semblant de ne pas œuvrer pour le gouvernement américain et la RDA, qui n’est pas reconnue officiellement par les États-Unis, tente d’intégrer le jeu de dupes que se livrent les superpuissances.

L’histoire selon Spielberg n’est pas neutre. Elle est parcourue par une poignée de héros humanistes suffisamment puissants pour contrer ses horreurs. Otage probable d’un monde contemporain à la dérive depuis la fin des grandes idéologies politiques du XXème siècle, Spielberg s’acharne depuis quatre décennies à montrer combien l’homme juste et savant est capable de plier à ses ordres des logiques inhumaines qui entraînent dans leur sillage le commun des mortels. Pour mieux condamner l’avidité des dirigeants de la station balnéaire de Jaws, Steven Spielberg épargne le bon shérif et l’océanographe érudit. Contre la folie destructrice des nazis ou des hommes de l’entourage du sultan indien, le professeur Indiana Jones préserve le patrimoine grâce au savoir hérité de son père. Juste parmi les justes, Schindler parvient, quant à lui, à sauver du génocide des dizaines d’innocents. Dans Il faut sauver le soldat Ryan, Le capitaine Miller sacrifie sa vie pour épargner celle du dernier d’une fratrie décimée par la guerre. John Anderton parvient, dans Minority Report, à préserver la liberté individuelle en faisant échouer un projet totalitaire… Digne héritier des héros spielbergiens en lutte contre les maux de l’humanité, James Donovan use de son intelligence et de son éloquence pour libérer des hommes victimes de jeux politiques destructeurs. Le Pont des Espions livre sans doute ici un grand spectacle mais continue de servir une pensée profonde.

[Le Pont des espions de Steven Spielberg. 2015. Durée : 141 mn. Distribution : Twenthieth Century Fox France. Sortie le 2 décembre 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 07.12.15 à 12:16 - Réagir

The Search : briser la mer gelée en nous

The Search

"Sur ce genre de sujets, il vaut mieux ne pas faire trop de sentiment." ("You can't get too emotional").

La phrase, placée dans la bouche d'un gris fonctionnaire européen dont Carole (Bérénice Béjo) essaye de secouer l'apathie, incarne tout ce contre se dresse The Search et son héroïne : l'indifférence glacée pour les malheurs du monde, l'égoïsme mal déguisé en réalisme… à travers les parcours croisés de quatre personnages (victimes, bourreau, témoin), le nouveau film de Michel Hazanavicius raconte l'horreur de la guerre que mena la Russie en Tchetchénie (la deuxième, en 1999-2000) : le massacre des populations (femmes et enfants compris), le viol comme arme de guerre, la déshumanisation de soldats transformés en monstres… Alors que le petit Hadji et sa sœur Raïssa errent à la recherche l'un de l'autre sur les routes en ruines, après le meurtre de leurs parents ; tandis que Kolya, jeune musicien russe enrôlé de force, subit un impitoyable conditionnement destiné à en faire une machine à tuer ; Carole, observatrice de l'Union Européenne, prend peu à peu conscience de l'horreur du conflit, et tente de mobiliser sa hiérarchie.

Grand sujet à la fois contemporain et intemporel (les horreurs de la guerre), point de vue engagé (la Russie n'a, paraît-il, pas apprécié), inscription revendiquée dans la tradition du mélodrame, reconstitution soignée (et coûteuse) : The Search se présente comme l'un des ces films destinés à réveiller les consciences, une de ces œuvres qui, pour reprendre le mot célèbre de Kafka, cherchent à "briser la mer gelée en nous."* à cette seule aune, il est aisé de faire la part des qualités et des défauts du film. Les premières s'incarnent dans l'incroyable trinité de visages (le petit garçon, la fille-mère, le jeune homme) dénichés par Michel Hazanavicius pour incarner les personnages de Hadji, Kolya et Raïssa, les victimes de la guerre : trois portraits irradiants d'humanité, trois figures bouleversantes de l'innocence bafouée, qui nous renvoient aux réflexions du philosophe Emmanuel Levinas sur le visage humain comme porteur d'une injonction éthique. Les lourdeurs et maladresses du film semblent, elles, se cristalliser dans le personnage de Carole, l'observatrice de l'UE qui recueille (et manque d'adopter) le petit Hadji : c'est moins la faute de la comédienne que du scénario qui la place dans des situations impossibles (faisant les questions et les réponses face à un gamin mutique, haranguant un hémicycle comme dans un Capra), surligne toutes ses hésitations et ses erreurs (fallait-il lui faire dire à l'orphelin une phrase aussi caricaturalement maladroite que que "toi, au moins, tu n'as pas de problèmes avec ta famille" ?).

Mais comment aimer ce personnage qui incarne toute la mauvaise conscience du film, et la renvoie en miroir au spectateur ? On peut lire en filigrane dans l'avalanche de critiques assassines parues lors de la présentation cannoise du film, un rejet, moins de la facture (qui ne méritait pas tant d'opprobre, loin de là), que du projet même du film. A l'heure où on laisse un dictateur massacrer impunément, au su et au vu de tous, sa population (ce dont témoignait un autre long-métrage cannois, vrai "film d'intervention" celui-là), à quoi bon nous faire pleurer sur les cendres d'un conflit vieux de quinze ans, dont l'histoire est connue et les responsabilités bien établies ? Le parcours de Michel Hazanavicius, passant sans transition du pastiche du cinéma muet au mélodrame engagé, a pu nourrir un procès en insincérité, d'autant que le réalisateur a maladroitement présenté The Search comme le "remake" d'un vieux film hollywoodien, comme si le fond importait finalement moins que la forme.? Mais plus largement c'est le concept même de la fiction engagée qui semble désormais frappée d'inanité. On sait désormais que les films ne sont pas là pour réveiller les consciences, que la "mer gelée en nous" s'est bien trop endurcie face aux malheurs du monde. On peut pleurer tout son saoul sur les problèmes de la Mommy d'en face, mais on n'a plus une larme pour les souffrances du peuple tchétchène…?

* "On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon lire ?? Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous." Franz Kafka, lettre à Oskar Polak, 1904

[The Search de Michel Hazanavicius. 2014. Durée : 134 mn. Distribution : Warner. Sortie le 26 novembre 2014]

Pour aller plus loin :
> Un excellent dossier pédagogique en Histoire / Histoire des arts est disponible en ligne…

Posté dans Dans les salles par zama le 27.11.15 à 22:52 - Réagir

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