blog :::

: (275 articles)

Les Chants de Mandrin : la ballade sauvage

Les Chants de Mandrin

Ceux qui se souviennent avec nostalgie du feuilleton de l’ORTF (Mandrin, bandit d’honneur, Pierre Fourasti?, 1972) en seront pour leurs frais : Les Chants de Mandrin n’est pas l’?popée du ? Robin des bois ? fran?ais, contrebandier (1724-1755) qui défia les puissants fermiers généraux de l'Ancien Régime. Le film de Rabah Ameur-Za?meche s’inscrit plut?t dans le sillage du personnage historique, déj? mort sur la roue au moment o? commence le récit. Il s'attache aux basques de ses anciens compagnons, qui se lancent dans une nouvelle campagne de contrebande, tout en propageant la légende du héros (par le verbe, par l'écrit).
A l'image des précédents films de Rabah Ameur-Za?meche et de la place que celui-ci occupe dans le cinéma fran?ais, la démarche des Chants de Mandrin est aussi originale que passionnante : il s’agit pour le cinéaste ? la fois de s’approprier un pan du récit populaire national (dont la mémoire est ravivée ? intervalles réguliers, notamment lors d'épisodes révolutionnaires : la Commune, Mai 68), et de déplacer son utopie cinématographique (intimement liée au collectif, on retrouve ici la ? bande ? de Dernier Maquis) dans le cadre du film historique.
Le film, qui dans son rythme indolent et méditatif tient plus de la ballade buissonni?re que de l’épopée historique, a ses fulgurances plastiques (l’inscription graphique des personnages dans les vrais décors de western que constituent les Causses) et ses moments de gr?ce (jaillissant généralement des sc?nes les plus quotidiennes). Il montre également de mani?re intéressante —quoique allusive— la circulation des marchandises et des idées dans la France d’Ancien Régime.
Mais en se défiant ? la fois de la mise en contexte historique (et pédagogique) de Mandrin, et de parall?les trop évidents avec la France contemporaine, Rabah Ameur Za?meche peine ? nous convaincre de la nécessité de ressuciter le personnage par le biais de la fiction. Certes, le cinéaste évite les travers du film en costumes, certes il parvient ? filmer l’histoire ? au présent ? (non pas le passé mais ? ce qui se passe ? comme le signale Cyril Neyrat citant Godard), mais on passe une bonne partie du film ? se demander o? au fond il veut en venir…
Au risque du pléonasme, le film semble ainsi s’enivrer de lui-m?me, et se diluer dans la célébration de son propre geste (la liberté de filmer de Rabah Ameur-Za?meche comme écho ? l’insoumission des mandrins ?) ; une impression accentuée par la présence (rituelle dans les films de Za?meche) du metteur en sc?ne é l’?cran (il incarne Bélissard, le lieutenant de Mandrin), et par des private jokes dont la potacherie frise la complaisance (le libelle sur Mandrin est édité chez RAZ… comme Rabah Ameur-Za?meche, et l’imprimeur interpr?té par le philosophe Jean-Luc Nancy se dénomme… Cynan). Dans les interviews, le réalisateur déclare avoir découvert Mandrin ? l’?cole primaire, en apprenant par cœur la complainte : ? lui qui venait d’Algérie, ce personnage d'insoumis a ? donné l’envie d’?tre fran?ais ?. La fameuse complainte, il faudra attendre la fin du film pour l’entendre, parlée/chantée par un personnage de marquis libéral (Jacques Nolot) devant une taverne pleine ? craquer et chauffée ? blanc. C’est la plus belle sc?ne du film : elle fait enfin passer le frisson de l’épique, celui-l? m?me qui avait d? frapper un petit gar?on de neuf ans.?

[Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Za?meche. 2011. Durée : 1 h 37. Distribution : Mk2. Sortie le 25 janvier 2012]?

Pour aller plus loin :

Sur Les Chants de Mandrin :
Interview de Rabah Ameur-Za?meche par le site Vodkaster
— ? Notes pour les contrebandiers de Montreuil ? de Cyril Neyrat sur independencia.fr

Sur Mandrin : le site mandrin.org étudie le personnage sous tous ses aspects (histoire, représentations…)

Sur les précédents films de Rabah Ameur-Za?meche :
Dernier maquis (2008), le site pédagogique (Zérodeconduite.net)
Bled number one (2005), le site pédagogique (Lycéens et apprentis au cinéma)

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 25.01.16 à 22:02 - 1 commentaire

Le Pont des espions : l'homme spielbergien face à l'histoire

« Stoic moujik », « l’homme debout », celui qui se relève après chaque coup. C'est ainsi que, dans Le Pont des espions, l’espion soviétique Rudolph Abel, capturé aux États-Unis en 1957, voit son avocat de Brooklyn, James B. Donovan (Tom Hanks). Homme simple et ordinaire pris dans les impitoyables logiques de la Guerre froide, Donovan fait front et surmonte les adversités de l’histoire. En choisissant de retracer son parcours depuis le procès de Rudolf Abel jusqu’à son échange, à Berlin, contre deux prisionniers américains (un pilote américain abattu au-dessus de l’URSS, et un étudiant de Yale emprisonné en RDA), Steven Spielberg immerge le spectateur dans le monde bipolaire de la fin des années 1950 et ouvre le livre de l’Histoire. Soutenu par une savante mise en scène, le long métrage jette une lumière, chaude et chaleureuse, sur les États-Unis des fifties. Tout y est : le modèle américain avec la famille type et la société de consommation, le système judiciaire, la foi inconditionnelle dans la Constitution, les peurs collectives face à la menace nucléaire, les relents agressifs du maccarthysme, les U2 chargés de photographier le territoire ennemi, les coulisses de la diplomatie américaine… De l'autre côté du Mur, dans un bloc de l’Est figé dans des couleurs glaciales, le réalisateur joue encore des passionnantes rivalités entre les démocraties populaires, sonde les arcanes de leurs administrations et livre un portrait saisissant de Berlin-Est qui érige, tout autour de sa misère, un mur de haine.

Si l'Histoire est mise en scène avec un imparable souci du détail et de la vraisemblance, le film n'en est pas moins fidèle à l'univers de Steven Spielberg. Créateur du premier blockbuster américain (Jaws, 1975) qui aurait, aux dires des critiques, sacrifié la liberté du Nouvel Hollywood sur l’autel du grand spectacle industriel, le réalisateur montre, une fois de plus, combien il sait plier les canons de la superproduction commerciale à sa propre vision du monde. La plume des frères Coen comme les talents d’un casting de luxe (Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan) servent autant les constantes de son cinéma qu’une créativité consciente des faiblesses de la vulgate hollywoodienne actuelle. Steven Spielberg puise volontiers chez Alfred Hitchcock, Carol Reed, Orson Welles tout comme chez John Le Carré pour retrouver la finesse des dialogues, les cadrages des films d’espionnage, la douce rigidité de leurs personnages et l’ambiance enfumée de leurs rencontres. Mais il enserre ces références dans ses propres schémas de pensée. Dans la droite lignée de ses succès (Indiana Jones, La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, La Guerre des mondes, Minority Report…), Le Pont des espions renoue avec les thématiques du père savant mais absent, du héros en quête de justice dans un monde en proie à la folie barbare… Face à l’un des reproches récurrents adressés à son cinéma (à trop bien filmer le débarquement en Normandie, on risque fort de se livrer à une esthétisation hors de propos de la réalité historique), la réponse de Spielberg ne varie pas : il faut passer par la fiction pour approcher le réel. Dans le Pont des Espions, inspiré d'une histoire vraie, la réalité est elle-même tissée de faux-semblants : des espions allemands campent les faux parents de Rudolf Abel, James Donovan fait semblant de ne pas œuvrer pour le gouvernement américain et la RDA, qui n’est pas reconnue officiellement par les États-Unis, tente d’intégrer le jeu de dupes que se livrent les superpuissances.

L’histoire selon Spielberg n’est pas neutre. Elle est parcourue par une poignée de héros humanistes suffisamment puissants pour contrer ses horreurs. Otage probable d’un monde contemporain à la dérive depuis la fin des grandes idéologies politiques du XXème siècle, Spielberg s’acharne depuis quatre décennies à montrer combien l’homme juste et savant est capable de plier à ses ordres des logiques inhumaines qui entraînent dans leur sillage le commun des mortels. Pour mieux condamner l’avidité des dirigeants de la station balnéaire de Jaws, Steven Spielberg épargne le bon shérif et l’océanographe érudit. Contre la folie destructrice des nazis ou des hommes de l’entourage du sultan indien, le professeur Indiana Jones préserve le patrimoine grâce au savoir hérité de son père. Juste parmi les justes, Schindler parvient, quant à lui, à sauver du génocide des dizaines d’innocents. Dans Il faut sauver le soldat Ryan, Le capitaine Miller sacrifie sa vie pour épargner celle du dernier d’une fratrie décimée par la guerre. John Anderton parvient, dans Minority Report, à préserver la liberté individuelle en faisant échouer un projet totalitaire… Digne héritier des héros spielbergiens en lutte contre les maux de l’humanité, James Donovan use de son intelligence et de son éloquence pour libérer des hommes victimes de jeux politiques destructeurs. Le Pont des Espions livre sans doute ici un grand spectacle mais continue de servir une pensée profonde.

[Le Pont des espions de Steven Spielberg. 2015. Durée : 141 mn. Distribution : Twenthieth Century Fox France. Sortie le 2 décembre 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 07.12.15 à 12:16 - Réagir

The Search : briser la mer gelée en nous

The Search

"Sur ce genre de sujets, il vaut mieux ne pas faire trop de sentiment." ("You can't get too emotional").

La phrase, placée dans la bouche d'un gris fonctionnaire européen dont Carole (Bérénice Béjo) essaye de secouer l'apathie, incarne tout ce contre se dresse The Search et son héroïne : l'indifférence glacée pour les malheurs du monde, l'égoïsme mal déguisé en réalisme… à travers les parcours croisés de quatre personnages (victimes, bourreau, témoin), le nouveau film de Michel Hazanavicius raconte l'horreur de la guerre que mena la Russie en Tchetchénie (la deuxième, en 1999-2000) : le massacre des populations (femmes et enfants compris), le viol comme arme de guerre, la déshumanisation de soldats transformés en monstres… Alors que le petit Hadji et sa sœur Raïssa errent à la recherche l'un de l'autre sur les routes en ruines, après le meurtre de leurs parents ; tandis que Kolya, jeune musicien russe enrôlé de force, subit un impitoyable conditionnement destiné à en faire une machine à tuer ; Carole, observatrice de l'Union Européenne, prend peu à peu conscience de l'horreur du conflit, et tente de mobiliser sa hiérarchie.

Grand sujet à la fois contemporain et intemporel (les horreurs de la guerre), point de vue engagé (la Russie n'a, paraît-il, pas apprécié), inscription revendiquée dans la tradition du mélodrame, reconstitution soignée (et coûteuse) : The Search se présente comme l'un des ces films destinés à réveiller les consciences, une de ces œuvres qui, pour reprendre le mot célèbre de Kafka, cherchent à "briser la mer gelée en nous."* à cette seule aune, il est aisé de faire la part des qualités et des défauts du film. Les premières s'incarnent dans l'incroyable trinité de visages (le petit garçon, la fille-mère, le jeune homme) dénichés par Michel Hazanavicius pour incarner les personnages de Hadji, Kolya et Raïssa, les victimes de la guerre : trois portraits irradiants d'humanité, trois figures bouleversantes de l'innocence bafouée, qui nous renvoient aux réflexions du philosophe Emmanuel Levinas sur le visage humain comme porteur d'une injonction éthique. Les lourdeurs et maladresses du film semblent, elles, se cristalliser dans le personnage de Carole, l'observatrice de l'UE qui recueille (et manque d'adopter) le petit Hadji : c'est moins la faute de la comédienne que du scénario qui la place dans des situations impossibles (faisant les questions et les réponses face à un gamin mutique, haranguant un hémicycle comme dans un Capra), surligne toutes ses hésitations et ses erreurs (fallait-il lui faire dire à l'orphelin une phrase aussi caricaturalement maladroite que que "toi, au moins, tu n'as pas de problèmes avec ta famille" ?).

Mais comment aimer ce personnage qui incarne toute la mauvaise conscience du film, et la renvoie en miroir au spectateur ? On peut lire en filigrane dans l'avalanche de critiques assassines parues lors de la présentation cannoise du film, un rejet, moins de la facture (qui ne méritait pas tant d'opprobre, loin de là), que du projet même du film. A l'heure où on laisse un dictateur massacrer impunément, au su et au vu de tous, sa population (ce dont témoignait un autre long-métrage cannois, vrai "film d'intervention" celui-là), à quoi bon nous faire pleurer sur les cendres d'un conflit vieux de quinze ans, dont l'histoire est connue et les responsabilités bien établies ? Le parcours de Michel Hazanavicius, passant sans transition du pastiche du cinéma muet au mélodrame engagé, a pu nourrir un procès en insincérité, d'autant que le réalisateur a maladroitement présenté The Search comme le "remake" d'un vieux film hollywoodien, comme si le fond importait finalement moins que la forme.? Mais plus largement c'est le concept même de la fiction engagée qui semble désormais frappée d'inanité. On sait désormais que les films ne sont pas là pour réveiller les consciences, que la "mer gelée en nous" s'est bien trop endurcie face aux malheurs du monde. On peut pleurer tout son saoul sur les problèmes de la Mommy d'en face, mais on n'a plus une larme pour les souffrances du peuple tchétchène…?

* "On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon lire ?? Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous." Franz Kafka, lettre à Oskar Polak, 1904

[The Search de Michel Hazanavicius. 2014. Durée : 134 mn. Distribution : Warner. Sortie le 26 novembre 2014]

Pour aller plus loin :
> Un excellent dossier pédagogique en Histoire / Histoire des arts est disponible en ligne…

Posté dans Dans les salles par zama le 27.11.15 à 22:52 - Réagir

Les Suffragettes : entretien avec Myriam Boussahba-Bravard

Enseignante chercheuse, Myriam Boussahba-Bravard est spécialiste du XIXème siècle anglais (1815-1914) et notamment du suffrage anglais. Elle a été conseillère historique sur le film documentaire Les Suffragettes, ni paillassons ni prostituées réalisé par Dominique Dominici (Arte, 2011). Elle a visionné le film Les Suffragettes de Sarah Gavron et accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net.

Quel regard portez-vous sur le film de Sarah Gavron ?

Le film Les Suffragettes met en scène un moment de la longue campagne pour le droit de vote des femmes en Angleterre, qui bascule dans la contestation violente à partir de 1912. Il montre de beaux personnages de femmes, à commencer par l’héroïne Maud (Carey Mulligan), une jeune ouvrière, qui comprend soudainement qu’elle peut voire doit faire des choix. Chaque élément qui sert la fiction est fondé historiquement. Les questions de maternité, de sexualité, d’argent et de travail qui apparaissent en filigrane permettent de comprendre les conditions sociales dans lesquelles vivaient les femmes au début du XXème siècle. Les violences qu’elles subissaient sont bien rendues et les dialogues reflètent clairement les différentes classes sociales.

Le film montre la diversité sociale du mouvement des suffragettes.

La campagne suffragiste rassemblait en effet des femmes issues de différentes classes. Cela ne signifie pas pour autant que les différences sociales étaient abolies, mais les militantes se rassemblaient autour de revendications communes. L’héroïne, Maud (Carey Mulligan) est blanchisseuse, avec un niveau d’éducation élémentaire (depuis 1870, les enfants des ouvriers, garçons et filles, ont accès à l’éducation). Dans le film, on la voit donner sa modique paye à son mari, qui gère l’argent du foyer. Alice Haughton (Romola Garai) est la femme d’un député. Il paye la caution de deux livres pour lui éviter la prison, mais refuse de payer celle des cinq autres suffragettes, alors qu’il s’agit pourtant de son argent à elle, comme elle le lui rappelle. On voit que les mêmes problématiques se posent, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale : dans la plupart des couples le mari règne en seul maître, il n’y a pas de discussion possible, sur des questions pourtant aussi essentielles que l’éducation des enfants ou la gestion du budget du ménage. Ces scènes révèlent également le décalage entre les lois (depuis 1884, les femmes ont le droit de gérer leur argent), et la réalité des pratiques.

Le couple de pharmaciens fait figure d’exception.

Edith Ellyn (Helena Bonham Carter) appartient à la classe moyenne éduquée, au sein de laquelle, à cette période-là, les femmes veulent accéder au travail. Contrairement aux stéréotypes qui voyaient dans les femmes suffragistes des célibataires ou des vieilles filles aigries et parfois dérangées, la plupart d’entre elles étaient des épouses. Les maris ne s’opposaient pas tous à leur cause. Au moment où se déroule le film nombreux sont les hommes qui soutiennent le mouvement suffragiste, des ligues suffragistes exclusivement masculines se sont formées. La sympathie pour le mouvement suffragiste commence à gagner le pays. Il faut replacer le mouvement dans un contexte de grande agitation sociale (on a parlé de « fièvre ouvrière »), qui voit une multiplication des grèves et des revendications salariales.

Le milieu du travail, à l’instar de la blanchisserie dans laquelle s’épuise Maud, cristallise les injustices faites aux femme.

Le métier de blanchisseuse est un des derniers métiers, avec le travail domestique, où il n’existe pas de réglementation du travail. Les syndicats sont essentiellement masculins (seuls les salaires masculins permettent de payer l’adhésion), et plutôt hostiles aux femmes, qui sont accusées de faire baisser le salaire moyen (alors que ce n’est pas elle qui demandent à être sous-payées !). Le travail de blanchisseuse était exclusivement féminin, les contremaîtres étant des hommes. Maud rapporte à la commission d’enquête parlementaire les différences de salaire entre hommes et femmes : celles-ci gagnent 13 shillings par semaine en faisant plus d’heures que les hommes, payés eux 19 shillings. Mais à l’époque, les femmes qui ont besoin de travailler peinent à trouver un emploi, car de nombreux métiers sont interdits aux femmes. C’est bien pour cela que le patron de la blanchisserie licencie aussi facilement, en plus d’abuser sexuellement de certaines de ses employées.  À la fin des années 1890, une campagne fondée sur le slogan : « à travail égal, salaire égal » est lancée, mais n’aboutira pas, alors qu’elle concerne tous les métiers (un instituteur touche par exemple 30 à 40% de plus qu’une institutrice). Il faut savoir qu’aujourd’hui, au niveau européen, le différentiel entre salaires féminins et masculins est encore de 20% en moyenne.

L’audition de Maud au Parlement indique que les politiques avaient conscience de toutes les injustices faites aux femmes.

Ces enquêtes parlementaires sur les questions sociales et économiques sont une pratique habituelle de la démocratie anglaise. La première enquête parlementaire, qui portait sur les questions du travail des enfants, a lieu en 1819. Mais elles ne trouvent pas toujours une traduction législative. Maud s’exprime au Parlement devant le ministre David Lloyd George, acquis depuis toujours à la cause suffragiste. Mais il appartient au gouvernement d’Herbert Henry Asquith, anti-suffragiste notoire, et à ce titre il est tenu par la discipline gouvernementale. Le parlement se saisit de la question, reconnaissant qu’il y a un problème, diligente une enquête parlementaire, recueille des témoignages, mais la traduction législative se fera attendre. La première enquête parlementaire sur les conditions de vie des femmes porte, en 1907, sur les divorces : les ouvrières souhaitent divorcer parce qu’elles ne veulent tout simplement plus avoir de relations sexuelles et tomber enceintes (faute de contraception, il y a 7 ou 8 enfants par famille ouvrière). Les enquêtes sociales révèlent également qu’elles sont mal nourries. Dans un budget restreint, le premier qui mangeait était celui qui rapportait le plus gros salaire donc le mari, suivi des fils puis des filles qui travaillaient, puis les plus jeunes et enfin la femme. Ces femmes étaient souvent anémiées et vieillissaient très vite.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos recueillis par Magali Bourrel

[Les Suffragettes de Sarah Gavron. 2015. Durée : 106 min. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 18 octobre 2015] 

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 17.11.15 à 16:24 - Réagir

En mai fais ce qu'il te plaît : la débâcle enchantée

Les voies de l’exode sont bel et bien, chez Christian Carion, pavées de bonnes intentions et d’idées surannées. Il s’agit d’abord, avec En mai fais ce qu’il te plaît, de rendre hommage à la mère du réalisateur qui, témoin de la débâcle française de 1940, a validé les choix du long-métrage. Il faut aussi, grâce à un scénario simple et sans surprise, renouer avec un cinéma populaire sincère et généreux : réfugié dans le Nord de la France, un opposant allemand au régime nazi suit les traces de son fils chaperonné par une douce institutrice, se fraye un chemin dans les foules du « peuple des routes », multiplie les rencontres humaines et finit enfin par reconstruire sa cellule familiale. Il est encore nécessaire de tirer les ficelles du film en costume, réaliste et rassurant, avec sa galerie de personnages type : un maire intègre et soucieux de ses administrés, une tenancière de café drôle et charismatique, un poivrot sympathique, une institutrice bienveillante, un soldat écossais fier et courageux, un Allemand polyglotte et antinazi peuplent ainsi les scènes attendues d’un film tourné in situ pour ne rien retirer à l’authenticité de l’épisode historique restitué.

Il faut effectivement permettre au spectateur de vivre ou de revivre les terribles heures de l’exode de mai 1940. Tout y est : les Stukas et les Panzers de la Blitzkrieg, les soldats de la Wehrmacht, les foules de réfugiés avec leur barda, les troupes coloniales et les alliés britanniques… Tout est surtout mis au service du parti pris qui a assuré le succès de Joyeux Noël. Autant les soldats de la Première Guerre mondiale ont réussi à fraterniser de part et d’autre de la ligne de front de décembre 1914, autant les acteurs du drame de 1940 parviennent à oublier leurs différences et leurs haines pour s’entraider et nouer de solides amitiés.
En soufflant ainsi sur les braises d’un humanisme généreux censé briller dans les ténèbres de l’histoire, Christian Carion prend à contre-pied les interprétations historiographiques les plus récentes. Joyeux Noël contrariait les thèses « péronnistes » du consentement à la guerre pour mieux servir une représentation atemporelle d’un homme par essence généreux et pacifiste. En mai fais ce qu’il te plaît oublie encore une fois les représentations haineuses et la culture de guerre des acteurs de la débâcle. Contrariée très provisoirement par un couple d’épicier rapidement remis à sa place, une seule et même bienveillance humaniste transcende les frontières culturelles et secourt les victimes d’un drame historique qui les dépasse. Contre Christian Carion, Philippe Nivet (« Les réfugiés de guerre dans la société française (1914-1946) », in Histoire, économie et société, 2004) rappelle ainsi que les Français reprochent amèrement aux réfugiés belges d’avoir trahi la cause alliée et oublié leur glorieuse résistance de la Grande Guerre, détestent les germanophones alsaciens (notamment pour leur ferveur religieuse), se méfient des riches citadins du Nord et de l’Est de la France… Là où les acteurs de Christian Carion se fondent dans une même communauté de souffrance prise dans les rets d’une histoire folle et méchante, les Français, les Belges et les Allemands étudiés par Philippe Nivet se barricadent derrière leurs préjugés et alimentent le conflit de leur haine violente.

La représentation de la défaite française n’échappe pas à ce parti historiographique aussi commun que dépassé. Dans la lignée des interprétations de la seconde moitié du XXème siècle, promptes à placer aux origines du désastre français les faiblesses de la IIIe République, la nullité de son État-major, l’archaïsme de ses armées, les atermoiements de sa diplomatie, l’inefficacité de son aveugle pacifisme, Christian Carion représente des troupes coloniales livrées à leur propre sort dans les campagnes françaises, des escadrons de soldats français incapables d’arrêter des panzers, des civils piétinant la République ou condamnant sa mollesse face à Hitler. La représentation déplaira probablement à Olivier Wieviorka et Maurice Vaïsse qui tentent désormais de réhabiliter le régime républicain et son armée autant qu’ils interrogent l’efficacité régulièrement célébrée de la stratégie et de la modernité de la Wehrmacht. La défaite n’était sans doute pas inéluctable car les troupes françaises ne manquaient pas de combativité et n’ont pas été les victimes d’un État-major inactif face à un Blitzkrieg de légende.

Fruit d’une séries d’occasions manquées et d’une foule de miracles profitables à la Wehrmacht, la défaite ainsi reconsidérée ne pouvait assurément servir les intentions d’un réalisateur qui tenait à faire écho aux foules de réfugiés syriens mais aussi à honorer la mémoire familiale en offrant ce long-métrage comme cadeau pour le 90ème anniversaire de sa mère.

[En mai fais ce qu'il te plaît de Christian Carion. 2014. Durée : 114 mn. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 4 novembre 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 06.11.15 à 17:39 - Réagir

new site