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The Music of strangers : le site pédagogique

"Là où est la musique, il n'y a pas de place pour le mal."
Cette citation de Cervantes aurait pu servir d'exergue à The Music of Strangers, le documentaire consacré au violoncelliste Yo-Yo Ma et à son "Silk Road Project". Passionné de musiques du monde, Yo-Yo Ma a créé il y a plus de vingt ans cet ensemble musical interculturel rassemblant des artistes d'une vingtaine de pays (notamment ceux situés sur l'axe Est-Ouest de l'ancienne "Route de la soie" qui donne son titre au projet) unis par leur amour de la musique et leur soif d'échanges et de partage. Le film de Morgan Neville a suivi pendant quelques mois les pérégrinations du Silk Road et fait connaissance avec quelques uns de ses membres, aux parcours aussi riches que divers, et parfois heurtés par les soubresauts de l'histoire. Passionnante ballade musicale (qui nous fait découvrir des instruments aussi divers que la gaita galicienne, le khamancheh iranien, la pipa chinoise) The Music of strangers est aussi un voyage géographique et géopolitique à travers le mon des cinquante dernières années, et une belle leçon d'ouverture et de tolérance.
The Music of strangers fait partie de ces films suffisamment riches et vivants pour relier les différents enseignements (l'Éducation Musicale avec l'Histoire, la Géographie et l'Enseignement Moral et Civique) et leur donner sens à travers des activités pédagogiques. C'est pourquoi Zérodeconduite consacre un dossier pédagogique au film, qui propose des activités en Éducation Musicale et Histoire-Géographie-EMC, ainsi que des pistes d'Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) pour le Collège.

The Music of strangers de Morgan Neville, au cinéma le 7 décembre
Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/themusicofstrangers

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 29.11.16 à 11:22 - Réagir

La Fille de Brest : le cinéma lanceur d'alerte

En ces temps d’invidualisme triomphant et de paranoïa généralisée, les « lanceurs d’alerte » (ou whistleblowers aux États-Unis) font figure de héros idéaux, fragiles David opposant la seule force de leur détermination aux Goliath de la raison d’État et du big business. D’Erin Brokovich au tout récent Snowden d’Oliver Stone (en salles depuis le 2 novembre), Hollywood n’a pas manqué de se saisir du sujet. Le cinéma français n’est pas en reste : après avoir porté à l’écran l’affaire Clearstream et le combat de Denis Robert (L’Enquête de Vincent Garenq, 2015), il s’intéresse aujourd’hui au scandale du Médiator et à Irène Frachon dans La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot (sorti le 23 novembre).

La réussite du film d’Emmanuelle Bercot tient beaucoup à la figure de la pneumologue, modèle d’héroïne dont rêverait tout cinéaste hollywoodien : dès les premières images, elle nous est présentée comme une médecin aimée de ses patients, passionnée par son métier et profondément attachée aux règles d’éthique qui régissent sa profession. C’est d’ailleurs d’abord et avant tout par empathie envers ses patients qu’elle se lancera dans un combat titanesque contre Servier, le laboratoire qui produisait le Mediator. Le film, qui adopte le point de vue d’Irène Frachon elle-même, ne met jamais en question la conviction de son héroïne (la dangerosité du Mediator, aujourd’hui scientifiquement avérée). L’enjeu du film est ailleurs : il s’agit de montrer comment Irène Frachon parviendra, malgré les pressions et les intimidations, à faire entendre la vérité sur le Mediator.

La Fille de Brest est ainsi porté de bout en bout par son actrice principale, la danoise Sidse Babett Knudsen découverte dans la série Borgen. Présente dans tous les plans du film, la comédienne impressionne par son débit de parole incroyable, son énergie folle, et sa capacité à rendre crédible les colères titanesques d’Irène Frachon. Emmanuelle Bercot dit d’ailleurs que la ressemblance entre Knudsen et Frachon, qui n’est pas physique, « réside dans l’énergie qu’elles sont capables toutes les deux de déployer », et dans « leurs natures très « clownesques » ».   Il restait à Emmanuelle Bercot à dramatiser cette affaire aux ressorts pas forcément spectaculaires et à la chronologie au long cours. Cela passe par une compression du temps (les années deviennent des minutes), par un montage très resserré et par des séquences souvent courtes. Hormis quelques scènes (notamment les rencontres entre Irène Frachon et son contact au sein de la Caisse nationale d’assurance maladie, qui semblent sorties d’un mauvais téléfilm), la réalisatrice parvient cependant à éviter les effets de surdramatisation qui rendaient le Snowden d’Oliver Stone parfois risible, et cela en épousant la perception d’Irène Frachon. Ainsi, les scènes les plus angoissantes sont celles où l'héroÏne, persuadée qu’on veut attenter à sa vie et à celle de ses enfants, bascule dans la paranoïa, refusant par exemple de prendre sa propre voiture par crainte qu’on ait trafiqué ses freins.  La Fille de Brest parvient ainsi à ménager des instants de pur suspense, tout en montrant l’étalement de la lutte d’Irène Frachon dans la durée. Là aussi, on ressent avec elle la lenteur du processus, à tel point qu’on finit par se demander si elle n’est pas devenue folle, et si cet épuisant combat en vaut vraiment la peine. Avant, bien sûr, de comprendre que l’affaire du Mediator n’aurait jamais pu éclater sans l’investissement total de la pneumologue brestoise.

Le film d’Emmanuelle Bercot est donc une grande réussite, sur un plan cinématographique bien sûr, mais aussi sous un angle plus politique et citoyen. Le film se pose en effet comme un nouveau relais du combat d’Irène Frachon, l’affaire du Mediator étant loin d’être terminée : 7 ans après les premières révélations, de nombreuses victimes n’ont pas été indemnisées, et la possibilité d’un procès pénal s’éloigne sans cesse. Comme le dit la pneumologue dans une récente interview au Monde, « si l’indemnisation des victimes et le procès doivent passer par une exposition médiatique, s’il faut un film, du théâtre, un opéra, on y va, je l’assume ! ». Dans ce combat, la force du cinéma est de poser de manière sensible la gravité des faits relatés. C’est particulièrement visible dans une des scènes les plus puissantes du film, où Irène Frachon assiste à l’autopsie d’une de ses patientes, morte après avoir pris du Mediator. De manière très concrète (un corps ouvert, dépecé, désacralisé), le spectateur voit les ravages du médicament Servier sur l’organisme de ce personnage secondaire auquel il s’était attaché. Une scène à la limite de l’insoutenable, mais qui permet au spectateur de prendre pleinement conscience du coût humain de ce scandale.

[La Fille de Brest d'Emmanuelle Bercot. Durée : 128 mn. Distribution : Haut et court. Sortie au cinéma le 23 novembre]

Posté dans Dans les salles par zama le 25.11.16 à 10:52 - Réagir

Trashed : des ordures et des hommes

Une Humanité submergée par l’accumulation de ses propres ordures, obligée de quitter pour de bon une Terre irrémédiablement souillée : c’était le cauchemar apocalyptique que mettait en scène Wall-E (2008), le dessin animé de Disney. À sa plus modeste et réaliste manière, le documentaire Trashed de la journaliste Candida Brady tire également la sonnette d’alarme sur la catastrophe environnementale que représente la gestion des déchets produits par nos sociétés de l’hyper-consommation.

Le film s’inscrit dans la mouvance aujourd’hui bien installée des « documentaires écolos » qui s’efforcent d’attirer l’attention sur les désastres écologiques en cours, sans pour autant rebuter le public par un discours trop pessimiste. Consciente de cet écueil, Candida Brady s’est ainsi attachée à soigner la forme pour faire passer son message : le rythme du film est soutenu, les séquences souvent courtes, et la partition musicale signée Vangelis vient renforcer l’émotion créée par les images de ces montagnes d’ordures. Elle s’est aussi adjoint les services de Jeremy Irons, acteur britannique oscarisé, qui tient le fil rouge du documentaire. Présent à l’écran et en voix-off, le comédien se fait l’alter-ego de la réalisatrice et du spectateur, interrogeant pour eux, les chercheurs et les spécialistes. Irons joue aussi l’apprenti scientifique, sans avoir peur du ridicule, notamment dans une scène amusante où on le voit tenter – avec beaucoup de difficultés – de prélever un échantillon de terre dans un champ proche d’une décharge pour en prouver la toxicité.

Trashed n’est pour autant pas toujours un documentaire accessible. Les processus de gestion des déchets font appel à des notions scientifiques complexes, notions qui ne sont pas toujours suffisamment vulgarisées dans le film. C’est le cas en particulier, dans le dernier segment du film, où Irons s’intéresse aux alternatives envisageables pour traiter les déchets, et notamment à la digestion anaérobie – un procédé naturel de transformation de la matière organique en énergie par des bactéries en l’absence d’oxygène. Pour qui ignore tout de ce procédé, utilisé comme on le voit dans le film dans une prison de San Francisco, les explications données à l’acteur ne seront pas suffisantes pour tout comprendre.

Trashed ne va pas non plus au bout de son ambition militante : si le film montre efficacement les ravages consécutifs à la mauvaise gestion des déchets (dès la première séquence montrant une plage libanaise couverte d’ordures, qui semble sortie d’un tableau impressionniste plutôt que de la réalité), il peine à apporter au spectateur des solutions concrètes qui lui permettraient d’agir à son échelle. Ainsi, lorsque Jeremy Irons rencontre une jeune femme dont la famille (composée de 3 personnes) ne produit qu’un petit sac de déchets par an, la question de savoir comment elle y parvient n’est jamais posée. Si le film permet un réel dévoilement des enjeux de la gestion de nos ordures, il amène aussi à penser qu’il est déjà trop tard pour agir personnellement. C’est d’autant plus dommage que, comme le soulignait l’acteur dans une interview au Guardian, la gestion des déchets « est le problème de tous et la responsabilité de chacun. » ; et que le succès d’un film comme Demain (plus d’un million de spectateurs) a montré que le public était réceptif au discours écologique, pour peu que celui-ci soit porteur d’espoir. Il reste donc au spectateur de continuer la réflexion engendrée par Trashed, pour ne pas s’en tenir à un constat d’impuissance, et construire, des modes d’action concrets et efficaces.

[Trashed de Candida Brady. 2016. Durée : 98 mn. Distribution : Destiny Films. Sortie le 16 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par zama le 17.11.16 à 14:37 - Réagir

Swagger : premiers de la classe

Swagger (verbe) : Rouler les mécaniques – Parader – Faire le fier. Le titre du documentaire d’Olivier Babinet sonne comme un programme. Car en donnant la parole à des adolescents d’Aulnay-sous-Bois, le réalisateur les aide à relever la tête face aux préjugés. Face caméra, les élèves du collège Debussy se dévoilent, donnant naissance à une œuvre à la fois intime et politique.

En ouverture du film, on entend la voix d’une adolescente expliquer « qu’avant, il y avait plein de gens d’origine française qui habitaient ici » mais que « quand les Africains et les Arabes sont arrivés, ils n’ont pas voulu rester, ils sont partis ». Ici, c’est Aulnay-sous-Bois, commune de quelques 82 000 habitants située en Seine-Saint-Denis. Une ville principalement constituée de grands ensembles à l’architecture aujourd’hui si décriée, qui concentre des populations socialement défavorisées et très majoritairement issues de l’immigration : en un mot l’archétype de la « banlieue », des « cités » ou des « quartiers » avec tout ce que ces mots charrient de clichés négatifs dans l’imaginaire de la France contemporaine (misère, délinquance, échec scolaire, communautarisme…).

Olivier Babinet est arrivé à Aulnay grâce à Sarah Logereau, professeur de français au collège Claude Debussy, qui l’a invité à animer un atelier auprès d’élèves de 4e. Pendant un an, le réalisateur a donc travaillé avec ces élèves, explorant leurs rêves et leurs cauchemars, avant de prolonger sa résidence grâce au dispositif In Situ, à raison d’une journée par semaine. Ainsi est né Swagger, son deuxième long-métrage après Robert Mitchum est mort, qui nous invite à explorer le quotidien et l’imaginaire de onze élèves du collège Debussy. Le film ne serait pas ce qu’il est sans cette implication au long cours du réalisateur, qui justifie la confiance, palpable à l’écran, que lui accordent les adolescents. Devant la caméra, Aissatou, Maryama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Paul et Elvis parlent de leur quotidien et confient leurs rêves, sans oublier de faire les pitres. Chaque élève est filmé au collège (en haut d’un escalier, devant des casiers, dans un couloir, etc.), face caméra, en plan fixe. Ce dispositif modeste permet de ne pas intimider les adolescents, laissant leur parole s’épanouir pleinement ; il n’empêche pas de les magnifier, par le soin apporté à l’image (signée par Timo Salminen, le chef-opérateur d’Aki Kaurismaki) et par les séquences jouées, directement issues de leur imaginaire. Olivier Babinet a en effet demandé aux adolescents de se mettre en scène, dans des scénettes colorées et souvent drôles qui viennent soutenir le rythme du film. Paul danse dans les rues d’Aulnay, portant d’une main un parapluie rouge tout droit sorti de Chantons sous la pluie ; Régis défile le jour de la rentrée, au ralenti, comme dans un « teen movie » américain (on pense à Lolita malgré moi, grand classique du genre).

Cette plongée dans l’intimité d’adolescents d’aujourd’hui, filmée à leur hauteur, n’en est pas moins une œuvre éminemment politique. C’est un reportage télévisé caricatural sur le collège Debussy qui a donné à Olivier Babinet l’envie du film. On y voyait « la grille du collège filmée de loin, trois mecs à capuche et du synthétiseur angoissant », comme l’explique le réalisateur, qui ajoute que « [son] propos politique, [était] celui de passer la grille et d’aller à la rencontre de ceux qui se trouvent sous les capuches ». Racontée par ceux qui y vivent, la banlieue de Swagger n’est pas forcément moins violente ou déshéritée que dans les médias : les adolescents du film ont conscience du déclassement social, de la relégation spatiale et de l’absence totale de mixité qu’ils subissent (« Je connais pas les Français de souche » dit l’une, quand l’autre explique que « les Noirs et les Arabes, on n’est pas pareil que les Français »).  Mais elle est certainement plus humaine, plus riche et plus complexe. La plupart du temps, les médias présentent une banlieue exotique et inquiétante, peuplée uniquement de sauvages ou de hors-la-loi, construisant un « eux » menaçant s’opposant à un « nous » qui les exclut. Ici au contraire, Babinet nous montre un espace habité, vivant. C’est le sens d’un des plus beaux plans du film : un long travelling-arrière part de Régis, qui se prépare devant sa glace, pour aboutir à une vue panoramique d’Aulnay. Par ce passage de l’espace intime (la chambre) à l’espace public (la ville), Babinet insiste : dans ces immeubles sans âme vivent des enfants, des adolescents, et des adultes qui, si on prend la peine de les regarder de plus près, nous prouvent qu’ils ont de quoi être fiers.

On ne saurait trop conseiller aux enseignants de montrer ce film magnifique et positif à leurs élèves. Au collège, Swagger s’intègrera parfaitement dans l’objet d’étude « Se raconter, se représenter » (en classe de Français niveau 3e) : d’une part le film interroge la façon dont les adolescents parlent d’eux-mêmes (que dire face à la caméra ?) ; d’autre part les séquences où ils mettent en scène leur imaginaire témoignent, d’une manière différente, de ce qu’ils sont. Ces séquences rêvées pourront aussi être intégrées dans l’objet d’études « Visions poétiques du monde », également au programme de 3e. On pourra également mobiliser les propos des élèves en EMC et en Français en 4e (« Individu et société : confrontation de valeurs ? »). Du côté de l’éducation à l’image, Swagger permettra enfin d’aborder la différence entre reportage et documentaire : le second cultive en effet un point de vue, ce que l’on voit bien dans le film, puisque la mise en scène de l’imaginaire est intégrée à la captation du réel.

[Swagger de Olivier Babinet. 2016. Durée : 84 mn. Distribution : Rezo Films. Sortie le 16 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par zama le 17.11.16 à 09:51 - Réagir

Tanna : entretien avec Marie Durand

Fiction écrite et réalisée en collaboration avec les habitants de Yakel, petit village coutumier de l’archipel du Vanuatu, Tanna (au cinéma à partir du 16/11) expose avec beaucoup de sensibilité leur mode de vie et leur système de croyances. Pour Marie Durand, anthropologue spécialiste de l’archipel, le film permet de comprendre quel regard les gens de Yakel portent sur eux-mêmes. Une entreprise qu’elle juge passionnante.

Ce « Roméo et Juliette » mélanésien est tiré d’une histoire vraie.

Effectivement, en 1987 à Tanna, un couple de jeunes gens s’est suicidé car leur communauté leur interdisait de vivre leur amour. Si ce fait divers est particulièrement intéressant, c’est parce qu’il a mené à un changement de coutume, ou « Kastom ». La Kastom est un concept très important dans cette culture. Il désigne de façon générale ce que les gens catégorisent comme leur étant propre, par opposition à ce qu’ils perçoivent comme venu de l’extérieur. Mais il faut bien comprendre que c’est une notion dynamique. La coutume n’englobe pas et n’a jamais englobé un ensemble d’éléments fixe, elle permet au contraire de redéfinir en permanence ce qui est considéré comme identitaire. A Yakel [le petit village où se déroule le film, ndlr], l’histoire raconte que, suite à ce suicide, les mariages d’amour ont été intégrés à la Kastom. Ce qui montre bien son dynamisme.

Cela a-t-il mis fin à la pratique des mariages arrangés ?

Il y a encore au Vanuatu beaucoup de mariages que selon nos critères l’on dirait « arrangés ». Dans la plupart des groupes, les chefs (ou les personnes en position d’autorité : parents, oncles, etc.) conseillent la « bonne route » aux jeunes gens en âge de se marier : ils leur indiquent quelle personne il serait bien pour eux d’épouser. Les jeunes ont évidemment le droit de dire non, et beaucoup choisissent leur partenaire, mais certains acceptent ces recommandations. Ils le font par respect pour la coutume et pour leurs  aînés, et parce qu’ils souhaitent, par ces mariages, aider à la préservation du patrimoine familial.

Le film a eu un certain retentissement au sein de la communauté des chercheurs. Pourquoi ?

Tanna est un film de fiction qui a été écrit et tourné en collaboration avec les gens de Yakel. Le film permet donc de comprendre comment ces gens se représentent eux-mêmes. Il faut bien comprendre que Yakel n’est pas un village « untouched » [que l’on pourrait traduire par « primitif », ndlr]. Au contraire, c’est l’un des villages coutumiers les plus connus du Vanuatu ! Les gens de Yakel voient passer énormément de touristes, ils ont l’habitude de se mettre en scène. Toutes les coutumes que l’on voit dans le film, l’habitat, l’habillement, les rituels, sont profondément authentiques ; mais ils sont aussi pensés pour être montrées aux touristes, de plus en plus nombreux au Vanuatu depuis les années cinquante. D’une certaine manière, si la présence des touristes menace les traditions, elle a aussi permis de les préserver.Certains traits de la Kastom n’auraient peut-être pas été transmis aux jeunes générations s’il n’y avait pas eu d’intérêt économique sous-jacent. Il ne faut donc pas considérer ces gens comme les derniers représentants d’une culture en voie de disparition. Ce sont aussi des entrepreneurs, tournés vers l’avenir !

Pouvez-vous nous donner quelques clés historiques sur l’histoire du Vanuatu ?

L’histoire du Vanuatu commence vers -2000/-1500. On est à l’époque des grandes migrations en pirogue, et les populations Lapita, venues de la région de Taïwan, vont peupler toute la Mélanésie insulaire. C’est un peuple de grands navigateurs, qui va beaucoup développer les échanges inter-îles. Cela a une influence directe sur les pratiques coutumières, qui changent en permanence grâce à ces contacts. Il n’y a pas que les biens matériels qui circulent et s’échangent : les rituels, les chants, les danses aussi.

Quand ont lieu les premiers contacts avec les Occidentaux ?

Le film évoque la figure de James Cook, qui aurait découvert le Vanuatu en 1774. En fait, des Occidentaux étaient venus au Vanuatu avant Cook (le français Bougainville en 1768 par exemple), mais Cook est le premier à cartographier précisément les îles, ce qui va permettre de les retrouver. Ensuite, pendant le premier tiers du 19e siècle, les échanges entre Occidentaux et Mélanésiens du Vanuatu se limitent aux passages des négociants, les « traders », à la recherche de bois de santal. En 1839, la London Missionary School, église presbytérienne, dépose au Vanuatu trois « teachers » [catéchistes, ndlr] samoans, eux-mêmes convertis. Mais leur mission va échouer, en partie à cause des épidémies qui se déclarent au contact des Occidentaux, et dont on les rend responsables. Dans les années qui suivent, plusieurs tentatives sont faites par la mission, mais sans succès. Elles déclenchent des tensions d’autant plus vives que les chrétiens se rassemblent en gros villages, ce qui nécessite l’installation sur des terres qui ne leur appartiennent pas.

Cette cohabitation avec les chrétiens est mise en scène dans le film.

La rivalité entre les peuples non-christianisés et les convertis est encore très forte, c’est très bien montré dans le flim. Dans leur errance, les deux amoureux se retrouvent à un moment dans un village chrétien. Ses habitants ont un comportement étrange, ils sont représentés comme des demi-fous. Là encore, il ne faut pas oublier que le film a été écrit avec les gens de Yakel : cette représentation témoigne de leur regard sur ces christianisés.

À quel moment y a-t-il véritablement colonisation du Vanuatu ?

A la fin du 19e siècle, les Occidentaux installés dans les différentes îles, majoritairement des Australiens et des Néo-Calédoniens, font pression sur leurs gouvernements respectifs (anglais et français) pour qu’ils annexent le territoire. Mais ni Français ni Anglais ne veulent briser le statu quo si difficilement établi dans le Pacifique, d’autant plus que le territoire ne présente pas de ressources économiques majeures. Les deux gouvernements décident donc de créer une commission navale mixe, en 1887 pour sécuriser la région : des bateaux de guerre anglais et français patrouillent dans la région, et interviennent pour bombarder les villages lorsqu’il y a des vols ou des meurtres d’occidentaux. Finalement, en 1906, un protocole crée un condominium franco-britannique. Le Vanuatu est placé sous la double tutelle des gouvernements anglais et français, qui chacun s’occupent de leurs ressortissants. Cela sera le cas jusqu’à l’indépendance du Vanuatu, en 1980.

Quelle a été l’influence occidentale au Vanuatu ?

Toutes les îles ont été touchées, même si de manière très variable. On en trouve un exemple dans le film, lorsque le grand-père montre à sa petite-fille une photo de lui à côté du prince Philipp. En 2007, cinq personnes du village de Yakel sont envoyées en Angleterre pour participer à l’émission « Meet the Natives » de la BBC. Or, ces cinq hommes étaient des adeptes du mouvement du prince Philipp, un des « cultes du cargo » [un ensemble de rites qui apparaissent à la fin du 19e siècle notamment en Mélanésie, ndlr]. Pour eux, le prince est un dieu, c’est pour cela que le grand-père est si fier de cette photo.

Sur le plan spirituel, le film montre bien le lien viscéral qu’entretiennent les gens de Tanna avec la nature. Comment expliquer cette relation si forte ?

Pour les gens de Yakel comme pour tous les peuples non-citadins du Vanuatu, l’enjeu principal est le contrôle d’un territoire. Les mythes-fondateurs, qui ont souvent pour éléments centraux des éléments naturels, permettent de réactualiser et donc de légitimer le lien avec un territoire. Ils organisent les relations entre les lieux, les groupes et ancrent la mémoire des événements dans ces lieux.

Il y a une scène très drôle où Selin, la soeur de l’héroïne, vole l’étui pénien d’un de ses camarades, qui en est extrêmement gêné. Avec notre regard d’Occidental, on a pourtant l’impression que ça ne fait pas grande différence !

Les gens de Yakel ont une vision de l’habillement très différente de notre conception occidentale. Chez nous, quelqu’un est habillé si ses vêtements couvrent l’intégralité de son corps (ou presque). Pour les gens de Yakel, s’habiller consiste à couvrir son sexe (ainsi que ses hanches et ses fesses pour les femmes) et à porter des coiffures. Cependant, je ne sais pas pour Yakel, mais dans d’autres villages coutumiers de l’île de Tanna, les gens remettent shorts et T-shirts une fois les Occidentaux partis ! C’est une marque de respect de recevoir les touristes habillé de manière traditionnelle, mais je ne suis pas sûre qu’ils soient tout le temps vêtus de la sorte.

Les réalisateurs expliquent que Mungau, qui interprète Dain, le héros du film, était terrifié à l’idée de devoir jouer des marques physiques d’affection envers une femme en public. C’est quelque chose de très tabou pour les gens de Yakel ?

La sexualité fait en effet partie des connaissances autrefois tenues secrètes, et pas uniquement à Yakel. Les connaissances sexuelles étaient révélées au moment de l’initiation des adolescents. Aujourd’hui cela a beaucoup changé mais de manière générale, la pudeur est toujours de mise dans l’espace public. Même dans la capitale, où l’influence occidentale est forte, il est rare de voir des couples se tenir la main.

Et quelle est la place des femmes dans cette société ?

La séparation hommes/femmes est traditionnellement très forte. Quand on va dans une église mélanésienne, les hommes s’assoient d’un côté, les femmes de l’autre. Mais la place des femmes dans la société varie d’une île à l’autre. À Tanna, les femmes sont fortement soumises à l’autorité des hommes. Mais en fait, cette subordination des femmes vient en partie de l’idée qu’elles peuvent être dangereuses pour le pouvoir des hommes. Les fluides féminins (liées à la fertilité et à la naissance) pourraient, entre autres, rendre les hommes malades.

Avec l’association Ethnologues en herbe, vous avez animé des ateliers d’initiation à l’ethnologie dans des écoles. Pourquoi ?

Quand on devient ethnologue ou anthropologue, on prend conscience que pour faire ce travail correctement, il faut d’abord se questionner soi-même, interroger son système de valeurs, remettre en cause les stéréotypes avec lesquels on aborde le monde. Initier des enfants à l’ethnologie (par exemple sur la question du genre), cela permet donc de les aider à faire preuve d’empathie, et à appréhender le monde de manière plus paisible. L’association Ethnologues en Herbe milite en faveur de l’introduction de ces apprentissages à l’école et je trouve que c’est essentiel de nos jours.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

Marie Durand est post-doctorante au musée du quai Branly a Paris et chercheuse associée au Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie (CREDO) à Marseille. Ses recherches portent sur l'anthropologie de la culture matérielle et des espaces domestiques au Vanuatu, en particulier dans la région des îles Banks au nord de l'archipel. 

 

Posté dans Entretiens par zama le 14.11.16 à 11:44 - Réagir

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