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Entre littérature et histoire, Emmanuel Finkiel sublime la Douleur de Marguerite Duras

La Douleur

En juin 1944, le mari de Marguerite Duras, Robert Antelme, est arrêté pour faits de résistance, puis déporté en Allemagne. Duras l’attendra jusqu’en avril 1945, sans nouvelles mais persuadée qu’il n’est pas mort. De cette attente insoutenable qu’elle décrit dans son récit (finalement paru en 1985), Finkiel fait une expérience immersive pour le spectateur, invité à percevoir le monde à travers les yeux et les oreilles de Duras. Le spectateur ne voit donc que ce qu’elle voit, l’utilisation de longues focales troublant une large partie de l’image ; il entend tout ce qu’elle entend, cette confusion permanente des bruits et des voix qui fait croire à chaque instant au retour de Robert ; il ne sait que ce qu’elle sait, la narration étant interne et non omnisciente. L’interprétation magistrale de Mélanie Thierry, de tous les plans et souvent filmée de près, parachève la totale identification du spectateur à l’héroïne-Duras.

Mais le récit n’est pas seulement celui, somme toute classique, d’une épouse éplorée attendant le retour d’un mari aimé. À l’époque où Robert Antelme est arrêté, Duras n’est déjà plus en couple avec lui. La Douleur qu’elle écrit entre juin 44 et avril 45 est donc moins liée à l’attente qu’à la prise de conscience qu’elle n’aime plus celui qu’elle attend, qu’il n’y aura pas de retrouvailles. Pour restituer toute la complexité du personnage, Finkiel choisit de fusionner le récit intitulé La Douleur avec celui nommé Monsieur X. dit ici Pierre Rabier. La mise en valeur de la relation entre Duras et un milicien français (interprété par Benoît Magimel) permet de souligner les ambigüités de l’écrivaine, qui ne peut s’empêcher de continuer à vivre alors qu’elle montre à tous (y compris à ses lecteurs) que la douleur la tire vers la mort, qu’elle ne survit plus que pour Robert.

Ce que l’on sait, ce qui nous est caché, ce que l’on refuse de savoir… tout cela est encore plus prégnant dans la deuxième partie de La Douleur. Car au milieu du film surgissent ceux que la société de l’époque ne veut pas voir, ceux que le cinéma d’aujourd’hui ne sait pas toujours comment montrer : les anciens déportés, revenus des camps par une radieuse journée de printemps. La Douleur s’inscrit alors dans un questionnement qui parcourt le cinéma et la critique français : le cinéma peut-il, doit-il représenter les camps nazis et leurs effets sur les corps de ceux qui y ont survécu ? Finkiel choisit de montrer certains déportés, revenus amaigris mais ayant toujours figure humaine. Mais le corps de Robert Antelme, décrit par Duras comme une « forme » qui « flottait entre la vie et la mort », se refuse à toute mise en image ; une façon pour Finkiel de reconnaître l’impuissance de la fiction face à l’horreur des camps. Le surgissement des anciens déportés permet également à Finkiel d’interroger l’Histoire de France. Au printemps 1945, la France célèbre la Libération, l’allégresse envahit les rues de Paris. Personne ne veut voir les fantômes de cette guerre, personne ne veut comprendre la terrible singularité du sort du peuple juif pendant la guerre. La cécité collective ne fait que renforcer la douleur de ceux dont les proches ne sont toujours pas revenus, Marguerite bien sûr, mais également Madame Katz, autre personnage phare de cette seconde partie. Cette vieille femme attendant le retour de sa fille déportée, même après qu’elle ait eu la certitude que celle-ci avait été gazée, est une réminiscence déchirante de l’histoire personnelle d’Emmanuel Finkiel, dont le père a attendu toute sa vie le retour de ses parents et de son frère, morts à Auschwitz.

Pédagogiquement, le film s’affirme comme un passionnant objet d’étude dans trois disciplines (plutôt adapté aux lycéens en raison de ses quelques longueurs). En Lettres, les professeur·e·s de Première L pourront l’utiliser, conjointement avec le livre de Duras, pour la thématique « Le personnage du roman, du 17e siècle à nos jours ». En Histoire, en classe de Première (« La Seconde Guerre Mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes ») ou de Terminale (« L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre Mondiale en France »), on pourra s’intéresser à la lente reconnaissance de la Shoah après la guerre ou à la collaboration sous le régime de Vichy. Un travail conjoint Lettres-Histoire pourra d’ailleurs être envisagé autour du film. Enfin, en Histoire des Arts, en Première, on pourra se pencher sur la représentation des camps nazis et de la figure du déporté au cinéma, en croisant La Douleur avec d’autres films tels que Nuit et brouillard, La Liste de Schindler, Shoah ou Le Fils de Saul.

Philippine Le Bret
Merci à Renée Marmonnier, professeure de lettres, pour sa contribution à cet article

[La Douleur d'Emmanuel Finkiel. Durée : 126 mn. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 24 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 25.01.18 à 11:23 - Réagir

Marie Curie : le biopic d'une femme d'exception qui se perd dans l'anecdotique

Marie Curie

Quand on sait qu’en France seulement 33% des postes scientifiques et techniques sont occupés par des femmes, la mise en avant de modèles scientifiques féminins est toujours une bonne nouvelle. On se réjouissait donc de la sortie d’un film consacré à la physicienne et chimiste Marie Skłodowska-Curie, d’autant que la réalisatrice, Marie Noëlle, semblait vouloir se détacher de l’entité bicéphale « Pierre-et-Marie-Curie » pour se consacrer uniquement à sa moitié féminine. Malheureusement, au-delà de cette intention initiale, on peine à comprendre ce que Marie Noëlle souhaite raconter. Entendait-elle faire un biopic de Marie Curie ? Cela aurait nécessité de se pencher plus en détails sur le génie que déploya la scientifique dans son travail (ses recherches, son apport à la science, l’origine de sa passion pour la physique et la chimie, etc.). Or, rien de tout cela ici : les novices n’auront aucun moyen de comprendre l’importance des travaux de Marie Curie. Il y a pourtant dans sa carrière matière à nourrir le romanesque, elle qui pendant la Première Guerre Mondiale utilisa sa connaissance du radium pour concevoir des unités de radiologie mobiles (surnommées plus tard les « petites Curies ») et se rendit régulièrement sur le front pour réaliser des radiographies des soldats blessés.
Peut-être Marie Noëlle voulait-elle s’affranchir du biopic, et montrer une intellectuelle dans son époque. Mais sa description manque de précision. Le film effleure de nombreux éléments singuliers de la vie de Marie Curie sans en approfondir aucun. Ainsi, la coopérative d’éducation montée avec son mari et plusieurs autres intellectuels de l’époque (un geste politique fort visant à redéfinir le modèle d’éducation donnée aux enfants) n’est présentée que comme une succession d’ateliers rigolos destinés à faire passer le temps. Le manque de mise en contexte est d’ailleurs une des grandes faiblesses du film, car il empêche le spectateur peu informé de saisir tous les enjeux de la dramaturgie.
La réalisatrice voulait-elle donc moins inscrire le film dans son cadre historique que faire écho au présent, en filmant une femme qui se bat pour s’imposer dans un milieu machiste ? C’est l’hypothèse la plus convaincante, soutenue par les scènes les plus réussies du film : l’effacement forcé de Marie Curie lors de la réception de son premier prix Nobel, pour lequel on ne félicite que son mari ; ses difficultés à être reconnue comme une vraie scientifique par ses pairs ; les refus qu’on lui oppose lorsqu’elle tente de s’imposer comme cheffe de laboratoire ou professeure d’université ; les reproches incessants formulés à l’encontre de son mode de vie et de sa liberté. Autant d’éléments qui soulignent avec justesse la force de caractère déployée par Marie Curie pour imposer son travail.

Quel qu’ait été le projet de Marie Noëlle, on regrette qu’elle laisse autant de place à la liaison qu’entretinrent Marie Curie et Paul Langevin. Loin des questionnements passionnants que posent nombre d’éléments de la vie de Marie Curie, cette histoire d’amour adultérine n’est qu’une romance conventionnelle, qui reprend sans inventivité les topos de l’homme marié séducteur, de la maîtresse trop libre pour son époque et de la femme trompée basculant dans la folie. Dommage donc pour les professeurs de physique-chimie, qui ne trouveront dans ce film pas suffisamment d’éléments scientifiques pour pouvoir aborder avec leurs élèves les découvertes de Marie Curie, ni suffisamment d’éléments historiques pour discuter avec eux de la place de cette femme d’exception dans l’histoire des sciences.

Philippine Le Bret

Merci à Martin Tiano, professeur de physique-chimie, pour sa contribution à cet article

[Marie Curie. Un film de Marie Noëlle. 2017. Durée : 99 mn. Distribution : KMBO. Sortie le 24 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 24.01.18 à 09:33 - Réagir

"Les Heures sombres" ou comment Churchill a mobilisé la langue anglaise et l’a envoyé au combat

Les Heures sombres

Qu’est-ce qui fait un homme d’État ? La question traverse Les Heures sombres comme elle parcourt El Presidente, deux films sortis en salles ce mercredi 3 janvier. Dans le long-métrage de Joe Wright, c’est un personnage historique qui fait naître cette réflexion : Les Heures sombres explore les jours décisifs de mai 1940, au cours desquels le tout nouveau Premier Ministre, Winston Churchill, doit faire face à l’avancée fulgurante des troupes nazies. Alors que les pays européens capitulent les uns après les autres, Churchill porte sur ses épaules la destinée de son pays et du monde, tiraillé entre sa conviction qu’une guerre totale est nécessaire et la possibilité que des négociations avec Hitler soient un meilleur moyen de garantir la survie de son pays.

La grande réussite de Joe Wright est de substituer au film d’action - traitement cinématographique habituel des conflits - un film sur la parole. Ce qui est intéresse le réalisateur britannique, ce ne sont pas les grands gestes de la guerre (ce que montrait récemment le Dunkerque de Christopher Nolan), mais la façon dont le verbe politique forge le destin d’une nation. En toute logique, Les Heures sombres s’ouvre et se clôt sur des discours. Entre les deux, la faconde de Churchill déploie toute sa puissance, de sa promesse de « sang et de larmes » à sa détermination à « faire la guerre sur mer, sur terre et dans les airs ». Wright cherche l’origine de ces mots qui déterminèrent en leur temps le sort de l’Europe. Il la trouve dans le talent oratoire de Churchill autant que dans ses excès, ceux d’un homme caractériel et porté sur la bouteille. Il révèle aussi que cette parole inspirante naît parfois du mensonge, Churchill ne cessant de mettre en avant la victoire prochaine sur le nazisme pour préserver le moral de ses concitoyens. Comme l’exprime un député vers la fin du film, Churchill a « mobilisé la langue anglaise et l’a envoyée au combat ».

Riche de ces ambivalences, le verbe peine néanmoins à prendre chair. Quelques morceaux de bravoure rappellent le talent de Wright pour dépeindre l’atmosphère d’une époque - un plan-séquence dans les rues de Londres, un autre sur les routes de l’exil en France, un troisième dans la forteresse assiégée de Calais. Mais l’inventivité sans limites du précédent film de Joe Wright, Anna Karénine, semble bien lointaine. Dans ce précédent film, le monde était un opéra, et la réalité ne cessait d’être rattrapée par sa mise en scène. Dans Les Heures sombres tout est aussi question de mise en scène - Churchill sait bien que l’image qu’il renvoie à son peuple et au monde est aussi importante que les décisions qu’il prend. Cette fois-ci pourtant, Joe Wright se contente de reconstituer, avec talent mais sans génie. Malgré ces faiblesses, Les Heures sombres porte suffisamment de questionnements pour constituer un support pédagogique profitable. En cours d’anglais au cycle terminal, le film s’intègrera parfaitement dans les objets d’études « Mythes et héros » (pour étudier au plus près la figure de Winston Churchill) et « Lieux et formes du pouvoir » (le film parcourt en effet tous les lieux de pouvoir du Royaume-Uni de l’époque, de Westminster aux souterrains des Cabinet War Rooms en passant par le palais de Buckingham).

Philippine Le Bret

[Les Heures sombres de Joe Wright. 2017. Durée : 126 mn. Distribution : Universal Pictures France. Sortie au cinéma le 3 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 05.01.18 à 11:40 - Réagir

El Presidente, un "House of cards" géopolitique à la sud-américaine

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater. Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain.

Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un président « normal » manipulé par ses conseillers plus capés, ou un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissait deviner cette mise en place, pour traiter l’affaire qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue néanmoins un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude « Lieux et formes du pouvoir » en classe d’espagnol au cycle terminal. Le film permettra de réviser la géographie politique du continent, en s’appuyant sur les nombreuses tractations mises en scène dans le film. Les différentes figures présidentielles décrites dans El Presidente permettront aux élèves de s’interroger à la fois sur les caractéristiques propres à chaque pays (la rencontre entre Blanco et le président du Mexique reprend par exemple tous les clichés du Mexicain, en même temps qu’elle fait entendre un espagnol rempli de mexicanismes) ; et sur les caractères plus généraux de l’homme politique (qu’est-ce qu’un homme politique ? quel est son rôle ? quelles sont les qualités requises ? – il serait intéressant de poser ces questions aux élèves avant qu’ils ne voient le film, puis de revenir sur leurs réponses après la projection). El Presidente pourra également s’inscrire dans l’objet d’études « Espaces et échanges », initiant une analyse de la relation économique et politique entre les pays d’Amérique latine et les États-Unis, et du rôle des seconds dans l’histoire des premiers.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[El Presidente de Santiago Mitre. 2017. Durée : 114 mn. Distribution : Memento Films. Sortie le 3 janvier 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 02.01.18 à 11:52 - Réagir

"Le sort des princes et princesses était comparable à ceux des enfants de stars comme Beyonce aujourd’hui."

L'Échange des princesses

En relatant les mariages croisés entre les enfants de la cour de France et ceux de la cour d’Espagne, au début du règne du tout jeune Louis XV, L'Échange des princesses de Marc Dugain, et le roman de Chantal Thomas dont il est adapté, posent la question de la place de l’enfant au XVIIIe siècle.
L’historienne Pascale Mormiche*, spécialiste de l’éducation des princes et princesses sous l’Ancien Régime, qui prépare actuellement un ouvrage sur l’enfance de Louis XV, nous explique à quel point la conception de l’enfance à l’époque diffère radicalement de la nôtre. 

Le film de Marc Dugain présente des enfants qui sont considérés et traités comme des adultes. Les princes et princesses du XVIIIe siècle n’avaient donc pas droit à une enfance ?

Pas plus que dans le reste de la société ! Au XVIIIe siècle, les enfants étaient mis au travail dès l’âge de 7 ans, qu’ils soient rois ou paysans. Et ils atteignaient l’âge adulte vers 12-13 ans. C’est pour cela que Louis XV devint roi absolu à l’âge de 13 ans. Il nous reste d’ailleurs quelques traces de cet âge légal de majorité : la majorité sexuelle, qui fait actuellement débat, et le fait qu’à partir de 13 ans un mineur encourt des poursuites pénales.

Comment expliquer ce raccourcissement de l’enfance ?

Il ne faut pas prendre les choses à l’envers. La situation du XVIIIe siècle était celle qui prévalait depuis l’Antiquité. C’est nous qui avons allongé le temps de l’enfance. La scolarisation obligatoire décidée par Jules Ferry en 1882 en a été la première étape : les enfants étant obligés d’aller à l’école jusqu’à 12 ans, ils ne pouvaient donc plus travailler dès 7 ans. Plus récemment, l’avènement de la société de consommation a amené à la création de l’adolescence, et ainsi à un nouveau report de l’âge adulte.

Quelle conscience avaient ces enfants de leur statut de prince ou de princesse ?

Les princes et les princesses étaient conscients de leur statut dès leur plus jeune âge. Il faut dire que ce statut leur était signifié dès leurs premières heures. Après leur naissance, ils étaient portés dans leurs appartements, composés d’une dizaine de pièces, et une cinquantaine de personnes étaient mises à leur service.Des hommages leur étaient par ailleurs rendus à longueur de journée, quel que soit leur âge. Par exemple, à chaque fois qu’un ambassadeur venait à la Cour, il rendait visite aux princes et aux princesses. Forcément, quand on vous appelle « Majesté » et que tout le monde s’écarte quand vous arrivez dans une pièce, vous avez conscience d’être quelqu’un d’important.Mais ces rois-enfants n’étaient pas des enfants-rois. Les portes s’ouvraient devant eux sans qu’ils aient besoin de les toucher, mais ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient, ils étaient soumis à de nombreuses règles.

Comment expliquer la maturité intellectuelle et émotionnelle de ces enfants, notamment Louis XV, 12 ans, et l’infante d’Espagne, 4 ans, qui endossent avec beaucoup de dignité leurs fonctions royales ?

Cette maturité était construite par l’éducation. En effet, tout leur apprentissage était structuré de telle sorte qu’ils soient capables de tenir leur rang. Dans son enfance, Louis XV a beaucoup entendu parler d’Alexandre le Grand ou de Jules César. Il a su très tôt qu’il devrait être à la hauteur de ces modèles historiques.Louis XV était de plus un enfant surdoué, qui avait le sens de l’État. Lors du conseil du roi où s’est décidé son mariage avec l’infante d’Espagne, il est raconté que le jeune roi avait les yeux rouges, qu’il avait pleuré avant le conseil. Mais son « oui » à ce mariage fût ferme, car il comprenait que cette union était nécessaire pour l’avenir de son royaume. Il était intellectuellement en accord avec cette alliance, mais avait peur de devoir coucher avec sa future femme, car il ne se sentait pas prêt sur le plan sexuel. Le cardinal Fleury, son principal ministre, l’a alors rassuré sur ce point, lui expliquant que le mariage ne devait pas être immédiatement consommé. Cette anecdote montre que Louis XV était, sur le plan politique, un adulte, mais qu’il avait encore des réticences d’enfant.

Y avait-il cependant des moments où les princes et les princesses pouvaient se comporter comme des enfants ?

Dans leurs appartements, les princes et les princesses étaient libres de ne plus être en représentation publique. C’est en privé qu’ils peuvent laisser éclater leurs tristesse, colère ou exaspération. On sait par exemple que, dans un moment de colère, Louis XV a jeté un pot de fromage blanc au mur. Mais ils devaient conserver les bonnes manières de ces éducations de l’Ancien Régime fondées sur les vertus et les péchés. C’est donc aussi en privé que leur personnel éducatif les réprimandaient s’ils avaient été injustes ou irrespectueux.

Quelle relation les princes et les princesses du XVIIIe siècle avaient-ils avec leurs parents ?

La relation était un peu équivalente à ce qu’on observe aujourd’hui dans les familles de Beyonce, Madonna ou d’autres superstars. Les parents des princes et des princesses étaient extrêmement occupés et souvent amenés à se déplacer. Les valets et les femmes de chambre constituaient donc une deuxième famille pour les enfants. Ils garantissaient leur éducation et leur sécurité.
Pour autant, les enfants étaient élevés dans l’amour de leurs parents. Les manifestations d’affection ne pouvaient avoir lieu en public, mais en privé les princes et les princesses avaient tout à fait le droit de s’asseoir sur les genoux de leurs parents, par exemple. L’amour des parents envers leurs enfants était aussi exprimé dans les nombreuses lettres qu’ils s’écrivaient. Des phrases comme « je te félicite » ou « tu as travaillé avec succès sur tel ou tel défaut » étaient perçues comme des preuves d’amour. Aujourd’hui, elles passeraient plutôt pour des leçons de morale.

On voit dans le film que les princesses, lorsqu’elles étaient mariées à l’étranger, ne revoyaient plus leurs parents. Ces séparations familiales étaient-elles des déchirements ?

Bien évidemment. On sait par exemple que le roi et la reine d’Espagne sont tombés évanouis quand leur fille, Anna Maria Victoria, est partie pour la France. Or sa mère, Elisabeth Farnese, était une vraie terreur, une femme qui contrôlait toujours tout. Un évanouissement public était donc chez elle le signe d’une émotion extrême.

Y avait-il des différences de statuts, de traitements, d’obligations entre les princesses et les princes ?

La famille royale était soumise, en France, à la loi salique, qui interdisait aux femmes d’exercer le pouvoir ou de le transmettre. Les princesses n’avaient donc pas de droits civiques, contrairement aux princes. Mais elles avaient des droits civils. Dans l’héritage par exemple, elles récupéraient une partie des terres de leurs parents.Quant à la différence de statut à la naissance, elle existait mais n’était pas considérée comme inégalitaire : on se réjouissait de voir naître un garçon pour pouvoir perpétuer la dynastie, et de voir naître une fille pour pouvoir sceller des alliances.

L’éducation était-elle similaire pour les princes et les princesses ?

L’éducation des filles et des garçons était différente car les buts poursuivis n’étaient pas les mêmes : les garçons étaient élevés pour exercer le pouvoir, les filles pour se marier et vivre à l’étranger.De 0 à 7 ans, les garçons recevaient une première éducation, confiée aux femmes. Les gouvernantes leur apprenaient notamment la danse, – qu’on appelait la danse mais qui était en fait beaucoup plus large : comment faire glisser ses pieds pour marcher avec prestance, comment poser ses épaules, comment tourner ses mains, comment tenir sa tête, etc.
Puis, de 7 à 14 ans, l’éducation politique des princes était confiée aux hommes. Ils passaient alors 7 à 8 heures chaque jour à étudier ! Les princesses étaient, quant à elles, confiées à des gouvernantes, qui se chargeaient de leur éducation jusqu’à leurs 16-17 ans. Elles apprenaient à tenir leurs terres, à gérer leur personnel, à écrire des lettres, à apprécier la peinture… Mais il y avait néanmoins des apprentissages communs aux filles et aux garçons : la religion, le latin, le bon français, ou encore la géographie européenne des principautés.

Louise-Elisabeth est présentée comme un esprit libre, qui essaye de s’opposer au destin qu’on veut lui imposer. Y avait-il des moyens pour les princesses et les princes du XVIIIe siècle d’échapper à leur destin ?

Le comportement de Louise-Élisabeth était possible car sa famille, les Orléans, était tout à fait particulière. Les Orléans étaient des gens libres dans leur tête. Mais si Louise-Elisabeth s’est révoltée et a usé d’une certaine liberté de parole, elle ne l’a fait qu’en privé, jamais en public.Il existe cependant plusieurs exemples au XVIIIe siècle de princesses ayant refusé de se marier. La plupart des filles de Louis XV, celles qu’on appelait « Mesdames » à la Cour, l’ont fait. Ce qui aurait été impensable au XVIIe siècle.

* Pascale Mormiche est agrégée d’histoire et docteure en histoire moderne. Elle travaille comme professeure à l’université de Cergy-Pontoise et comme formatrice à l’ESPÉ de Versailles. Ses recherches portent sur l’éducation des princes et des princesses aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle a notamment publié Devenir prince. L’école du pouvoir en France, XVIIe-XVIIIe siècles (CNRS Éditions, 2009). Elle prépare actuellement un ouvrage consacré à L’enfance de Louis XV (titre provisoire, à paraître en octobre 2018 aux éditions Champ Vallon).

L'Échange des princesses de Marc Dugain, au cinéma le 27 décembre
Voir notre dossier pédagogique en ligne (Français, Histoire)

 

Posté dans Entretiens par zama le 27.12.17 à 10:45 - Réagir

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