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Battle of the sexes : le macho contre la féministe

The Battle of the sexes

« Le macho contre la féministe » : à l'heure de #balancetonporc et des débats sur l’écriture inclusive, on ne pouvait sans doute rêver meilleure affiche que celle, pourtant vintage, de cette « bataille des sexes », qui opposa en 1973 la championne de tennis Billie Jean King, militante pour l’égalité des primes entre joueuses et joueurs, à l’ex-tennisman Bobby Riggs, autoproclamé « male chauvinist pig » (gros porc machiste). Leur confrontation ultra-médiatisée trouva un énorme écho dans l’Amérique des seventies, cristallisant à travers une petite balle jaune le combat du féminisme contre le patriarcat.

Mais de ce match historique, les réalisateurs de Little Miss Sunshine tirent un film bien trop maniéré. Chantres du cinéma américain indépendant, ils en reprennent tous les codes, jusqu’au trop plein. Fascination pour les années 70, attrait pour les couleurs vives et les lumières enveloppantes, flous artistiques, jeux sur les miroirs, changements permanents de focales… La grammaire est respectée à la lettre, de manière à ce point systématique que les tics de réalisation finissent par énerver. La meilleure illustration en est cette scène de rencontre entre Billie Jean King et Marilyn Barnett, qui deviendra son amante, scène dans laquelle toutes les images sont partiellement obstruées par un objet ou une silhouette placés au premier plan.

Entouré de ce decorum vaporeux, l’âpre machisme de l’époque en devient presque sympathique, à l’image de ce Bobby Riggs présenté avec empathie comme une gloire déchue du tennis accro au jeu, finalement plus showman que macho. C’est à l’arrière-plan qu’il faut chercher la dénonciation d’un sexisme aussi ordinaire que détestable : un présentateur vedette qui ne cesse de répéter que les tenniswomen sont biologiquement inférieures aux tennismen ; des joueuses qui touchent jusqu’à huit fois moins d’argent que leurs collègues masculins dans les tournois… Autant de notations qui font écho au temps présent, mais qui s’avèrent trop discrètes pour marquer les esprits.

Il faut ainsi attendre l’affrontement final pour que le duel tant attendu prenne forme. La dramaturgie du match est habilement gérée par les deux réalisateurs. Les points s’enchaînent sans qu’aucun des deux joueurs ne semble capable de prendre l’avantage. Placé dans la peau d’un téléspectateur de 1973, le spectateur de 2017 vibre avec la foule, alternant entre abattement et exaltation. Il n’en fallait pas moins pour nous tirer de l’état cotonneux dans lequel le reste du film nous avait plongés… Dommage pour un film qui aurait pu permettre d’aborder de manière originale la thématique des inégalités et des stéréotypes de genre.

Philippine Le Bret

[The Battle of the sexes de Jonathan Dayton et Valerie Faris. 2017. Durée : 122 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie  le 22 novembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 28.11.17 à 17:14 - Réagir

À nous de jouer : le site pédagogique

A nous de jouer

Une autre école est-elle possible ? Dans son documentaire À nous de jouer !, le réalisateur Antoine Fromental a suivi les classes théâtre et rugby du collège Jean Macé de Clichy. Entre répétitions et entraînements, scènes de groupe et discussions intimes, le film nous montre les bienfaits d’une pédagogie de projet qui permet à chaque élève de trouver sa place et de s’épanouir, à rebours d’un système scolaire qu’on présente encore comme un broyeur d’individualités. Si ce projet est porté par un fonctionnaire engagé et exemplaire, le principal Christian Comès, et par son équipe (enseignants, intervenants théâtre et sport), les véritables héros du film sont les élèves du collège. On a rarement vu au cinéma des jeunes gens s’exposer ainsi, confier leur espoirs, décrire leur vie, confronter leurs points de vue sur leur quotidien ou sur une actualité plus lointaine (l’attentat de Charlie Hebdo par exemple). On a rarement senti avec autant d’acuité la vibration particulière de l’adolescence, ce moment charnière où l’on se construit en tant qu’adulte et où l’on dit adieu à l’enfance.

Cette authenticité est bien sûr le résultat d’un travail documentaire de longue haleine : quatre ans d’immersion dans l’établissement, 200 jours de tournage et 700 heures de rushes ont permis à Antoine Fromental de tisser un lien de confiance avec les jeunes et de les habituer à la caméra. Mais on ne peut s’empêcher d’y voir le bénéfice de la pédagogie de projet : en se projetant dans la pratique, qu’elle soit sportive ou artistique, les élèves s’affirment en tant qu’individus autonomes, dignes de confiance et d’intérêt. À travers les cours de théâtre et la réécriture du Roméo et Juliette de Shakespeare, le film montre aussi comment la littérature du XVIe siècle peut toucher les adolescents du XXIe, interroger leur quotidien et leurs représentations.

Au-delà d’une nécessaire réflexion sur l’école qui intéressera tous les éducateurs, parents, ou citoyens, le film permettra de travailler avec des élèves de collège, dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique, ou du cours de Français autour de la réécriture de Roméo et Juliette. Nous lui consacrons un dossier pédagogique qui propose des activités pour le collège (EMC, Français), ainsi qu'un entretien avec Jean-Claude Lallias sur l'enseignement du théâtre à l'école.

À nous de jouer d'Antoine Fromental, au cinéma le 8 novembre

Le site pédagogique

Posté par zama le 06.11.17 à 11:14 - Réagir

Ex Libris interroge le rôle des bibliothèques à l'heure du tout-numérique

Ex Libris

Après avoir exploré ces dernières années un musée (National Gallery), une université (At Berkeley) ou des lieux des spectacles (La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris, Crazy Horse), l’infatigable documentariste Frederick Wiseman s’attaque avec Ex Libris, The New York Public Library à un autre temple de la culture : la bibliothèque. Ex Libris nous plonge pendant plus de trois heures dans les allées de la la New York Public Library, troisième plus grande bibliothèque du monde, riche de ses 55 millions de documents. Ce faisant, le film ne cesse d’étonner, d’émouvoir et d’émerveiller, et interroge avec une profondeur peu commune la définition de la culture à l’âge du numérique. Film sur une bibliothèque, c’est aussi un film-bibliothèque. Car une bibliothèque, comme le fait remarquer une architecte filmée par Wiseman, est moins un endroit où l’on stocke des livres qu’un lieu où l’on transmet des connaissances. Le film de Frederick Wiseman n’est pas autre chose : un espace (filmique) au sein duquel il est possible d’accéder au savoir. Comme une bibliothèque, Ex Libris recèle mille trésors : on y rencontre Patti Smith, on y apprend à commander un robot, on y assiste à une conférence sur la vie des juifs new-yorkais dans l’entre-deux-guerres. Comme d’une bibliothèque, on en sort plus intelligent qu’on ne l’était en y entrant.

Cette promenade bibliophile est d’autant plus fabuleuse qu’elle ne cesse de nous surprendre et de nous émouvoir. Bien sûr, Ex-Libris, tout comme les précédents documentaires de Wiseman, stimule intensément l’intelligence de ses spectateurs. Mais le documentariste américain n’oublie pas d’en appeler également à leur humour et à leurs émotions. L’une des toutes premières séquences du film nous plonge ainsi au cœur du service « Ask NYPL », qui permet à tout New-yorkais d’appeler la bibliothèque pour poser une question, même la plus absurde (en l’occurrence, il s’agit ici de l’existence des licornes). Côté émotions, on retiendra notamment une séquence vibrante dans laquelle une interprète traduit la Déclaration d’indépendance des États-Unis en langue des signes, avec tant de fougue qu’on en reste bouche-bée.

Ce patchwork géant interroge avec méthode la définition de la culture à l’heure de la démocratisation du savoir et du tout-numérique, et accompagne au plus près les réflexions de la NYPL sur sa mission de service public. La principale question posée par le film est aussi vertigineuse qu’essentielle : comment faire en sorte que les plus démunis aient eux aussi accès au savoir ? Wiseman s’intéresse tout particulièrement à la façon dont la NYPL promeut l’empowerment (prise de pouvoir) de ses publics les plus fragiles, notamment par une politique volontariste d’accès au web : alors qu’un tiers des New-Yorkais n’ont pas de connexion internet chez eux, certains usagers de la NYPL peuvent, depuis 2015, emprunter un modem comme on emprunte un livre. Cette redéfinition des espaces dans lesquels s’incarne la culture (Internet tout aussi bien que les livres) est une clé fondamentale pour permettre l’accès de tous à la culture, et la preuve que les bibliothèques ont encore un rôle important à jouer à l’heure du tout-numérique.

Un film aussi foisonnant et beau ne serait être que très riche pédagogiquement parlant. Deux thèmes du programme d’anglais en 1re ou en Terminale semblent particulièrement adaptés à une exploitation en classe. La thématique « Espaces et échanges », permettra de s’interroger sur l’ancrage géographique des différentes antennes de la New York Public Library (la façon dont Wiseman, en quelques plans, parvient à définir géographiquement et socialement chacun des quartiers dans lesquels il filme), sur le lien entre espace et richesse (la majesté de la bibliothèque de la Ve avenue versus l’exiguïté de celle d’Harlem), ou encore sur la façon dont la construction de l’espace peut permettre l’échange avec le public (une séance de comptines pour les enfants, dans une salle spécialement conçue pour que ceux-ci puissent danser ou courir sans danger). Le second thème, « Lieux et formes du pouvoir », fera parfaitement écho à la thématique centrale du film, l’empowerment. À cet égard, l’avant-dernière séquence du film mérite que l’on s’y attarde avec les élèves : lors d’une rencontre entre Khalil Muhammad, l’un des dirigeants de la NYPL, et des habitants d’Harlem, quartier défavorisé de New York – tous les protagonistes de cette scène étant noirs –, tous partagent leur expérience de la discrimination. Une enseignante évoque l’hypocrisie d’un manuel scolaire, qui raconte que les Noirs sont arrivés aux États-Unis grâce à une immigration de travail, sans que ne soit mentionné l’esclavage. La discussion, très forte, montre que la New Public Library est bien un lien d’émancipation pour ses usagers, qui y trouvent l’espace, l’écoute et les ressources nécessaires pour apprivoiser les outils du pouvoir – et s’en emparer.

Philippine Le Bret 

[Ex Libris, The New York Public Library de Frederick Wiseman. 2017. Durée : Distribution : Météore Films. Sortie le 1er novembre 2017] 

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 31.10.17 à 12:09 - Réagir

Les Conquérantes : Le site pédagogique

Les Conquérantes

Charge mentale et répartition des tâches ménagères, inégalités salariales, violences faites aux femmes : l'actualité récente et les débats qui l'ont agitée montrent que l’égalité entre hommes et femmes, idéal de nos sociétés démocratiques, est très loin d’être accomplie, et que le combat féministe est plus que jamais d’actualité. Le film Les Conquérantes de Petra Volpe rend hommage, sous la forme d’une comédie, à l’une des grandes dates de ce combat : la victoire au referendum fédéral qui en 1971 posa aux (hommes) suisses la question du droit de vote des femmes. À travers le personnage fictif de Nora et du décor d’un petit village de Suisse alémanique ancré dans le plus profond conservatisme, le film montre l’énergie admirable qu’il fallut aux citoyennes helvètes pour obtenir le droit de vote et ainsi réparer l’injustice qui leur était faite.

Au-delà de la double anomalie historique (la Suisse, dernier pays occidental à introduire le suffrage féminin, et seul pays au monde — avec le Lichtenstein — à l’avoir fait par voie référendaire !) et des savoureuses situations de comédie qu’en tire Petra Volpe, au-delà de l’hommage tendre et drôle aux pionnières du féminisme, Les Conquérantes pose des questions qui résonnent fortement avec la société actuelle. Cela en fait un film très riche d’un point de vue pédagogique, idéal pour un travail interdisciplinaire au Lycée.
C'est pourquoi Zérodeconduite lui a consacré un dossier pédagogique, qui propose des fiches d’activités en Enseignement Moral et Civique, en Sciences et Économiques et Sociales et en Allemand.
— En EMC, le film permettra d’étudier aussi bien les inégalités et discriminations quotidiennes subies par les femmes que la conquête de l’égalité politique, inscrites dans le thème « Egalité et discrimination » du programme de Seconde.
— En SES, nous proposons deux fiches d’activité autour des thématiques sociologiques du contrôle social et de la déviance (Première ES) et du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique, en lien avec la montée de l’individualisme (Terminale ES).
— En Allemand, le film permettra de sortir de thématiques rebattues pour explorer les questions du féminisme et étudier la Suisse alémanique. Au point de vue linguistique, si le Schwyzerdütsch peut au premier abord représenter une entrave à la compréhension, il peut aussi être adapté à un travail de « traduction » vers le Hochdeutsch et être ainsi l’occasion d’introduire des informations intéressantes sur l’histoire de la langue allemande et de certains de ses dialectes (à moduler en fonction du niveau et de la motivation de la classe concernée !).

Les Conquérantes (Die göttliche Ordnung) de Petra Volpe, au cinéma le 1er novembre
Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 30.10.17 à 16:58 - Réagir

Au revoir là-haut : une adaptation spectaculaire, au détriment (parfois) de la subtilité

Au revoir là-haut

Qu’allait donner l’alliance annoncée entre romanesque lemaîtrien et folie dupontelesque ? On pouvait s’attendre au meilleur comme au pire du mariage entre les univers de ces deux créateurs (un romancier, un cinéaste) si singuliers. Mais l’adaptation du prix Goncourt 2013 par le réalisateur de Neuf mois ferme (son dernier film en 2012) est une indéniable réussite, qui nous plonge avec brio dans le bouillonnement politique, social et artistique des années vingt. Il faut dire que Dupontel a employé les grands moyens. Entre un casting de rêve (Niels Arestrup, Laurent Lafitte, Émilie Dequenne, Michel Vuillermoz), des effets spéciaux impressionnants et une magnifique reconstruction du Paris des années vingt, le (gros) budget du film est perceptible dès les premiers instants. La séquence d’ouverture, reconstitution d’une bataille entre Français et Allemands le jour de l’armistice, en est la preuve éclatante : à grands renforts d’explosions et de prises de vue aériennes, Dupontel nous immerge de manière saisissante dans l'expérience combattante de la Première Guerre Mondiale.

Mais ces grands moyens auraient été employés en pure perte sans le talent d’Albert Dupontel. La narration très resserrée choisie par le réalisateur imprime au film un indéniable souffle romanesque, tandis que l’habile navigation entre burlesque et tragique rend le film insaisissable – et d’autant plus plaisant. Ce mélange des genres est encore renforcé par la survenue des masques, qui appartiennent eux au registre de la poésie. Ces masques sont un jeu autant qu’un émerveillement, et ancrent encore un peu plus le film dans son époque en faisant référence aux principaux courants artistiques des années vingt. L’extraordinaire travail de Cécile Kretschmar, leur créatrice, rapproche ainsi Au revoir là-haut des Yeux sans visage de Georges Franju (1960). L’ambition de Dupontel a cependant un revers : le film tend à la boursouflure, au risque de substituer le spectaculaire à la finesse. Le roman de Pierre Lemaître est parfois réduit à son aspect le plus schématique (les méchants, les gentils, les péripéties), sans que ne soient développées les subtilités qui font sa force stylistique et émotionnelle. C’est notamment le cas de l’arnaque aux monuments aux morts, réduite dans le film à un simple moyen de subsistance pour les deux héros alors qu’elle possédait un fort caractère politique et symbolique dans le roman (pour une analyse historique de cette floraison de monuments commémoratifs voir l’article « Les Monuments aux morts » d’Antoine Prost dans Les Lieux de Mémoire de Pierre Nora). Le besoin de vengeance envers ceux qui ont déclenché la guerre, ont aimé la faire, ou en ont profité est aussi bien moins marqué chez Dupontel que chez Lemaître. On regrettera également que certains morceaux de bravoure du roman soient réduits à leur pure dimension narrative, ainsi de la scène de l’ensevelissement de Maillard (tombé dans un cratère, il se retrouve enterré vivant, obligé de respirer dans la gueule d’un cheval mort). Ce qui donnait lieu dans le roman à un moment d’anthologie littéraire, une pause narrative hallucinante (qui justifiait, à elle seule, le prix Goncourt attribué à Pierre Lemaître), n'est plus ici qu'une péripétie parmi d'autres.

Ces comparaisons entre le film et le roman sont évidemment le premier intérêt pédagogique du film. Au sein de la séquence consacrée en Lettres au « Personnage dans le roman du XVIIe siècle à nos jours » (Première), on pourra grâce au film s’interroger sur la transposition cinématographique d’un roman, et ainsi réfléchir aux choix que doit faire un scénariste lorsqu’il adapte une œuvre littéraire. La présence des gueules cassées et le jeu autour des masques permettra par ailleurs d’intégrer le film à l’objet d’étude « La question de l’homme dans les genres de l’argumentation ». Les professeurs de Lettres pourront ici s’intéresser à la frontière entre le monstre et l’humain. Enfin, le film paraît tout à fait adapté à une exploitation dans l'enseignement d'exploration Littérature et société – d’autant que la commémoration des cent ans de la Grande Guerre rend le film d’actualité. Le dossier pédagogique proposé sur le site du film propose d'autre pistes de travail, notamment au Collège, et de nombreuses ressources

Philippine Le Bret 

Merci à Caroline Hecker et Renée Marmonnier, professeures de Lettres, pour leur contribution à cet article

[Au revoir là-haut d'Albert Dupontel. 2017. Durée : 117 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 25 octobre 2017]

Pour aller plus loin :
Le site officiel du film (modules vidéo, entretien avec A. Dupontel et Pierre Lemaître et dossier pédagogique)

Posté dans Dans les salles par zama le 25.10.17 à 11:24 - Réagir

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