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Retour à Forbach : mémoire de nos terres

A voix haute

Forbach : un nom qui évoque la désindustrialisation forcée des bassins miniers, la désertification des centres-villes et la montée du Front National. Inquiet de la percée de l’extrême-droite aux élections municipales de 2014, le réalisateur Régis Sauder revient dans la ville de son enfance, trente ans après l’avoir fuie. Tourné sur plus de deux ans, son Retour à Forbach mêle journal intime, réflexion politique et œuvre de mémoire.
Il y a, au départ de Retour à Forbach, une colère immense : la colère d’un ancien enfant de la ville effaré de voir celle-ci trahir sa mémoire. En mars 2014, le frontiste Florian Philippot arrive en tête du premier tour des élections municipales à Forbach. Le cinéaste Régis Sauder (Nous, princesse de Clèves), qui y a vécu jusqu’à ses 18 ans, signe alors pour Libération une tribune très virulente, dans laquelle il dénonce « la victoire de l’obscurantisme, de l’oubli, de la négation de la pensée ». Depuis, la colère ne s’est pas atténuée, mais le réalisateur a compris que celui qui était parti de Forbach (lui) ne pouvait condamner avec autant de violence ceux qui y étaient restés.

Retour à Forbach n’est donc pas une œuvre à charge. À la manière d’un sociologue (on pense d’ailleurs très fort au magnifique Retour à Reims de Didier Eribon, auquel le titre du documentaire rend hommage), Sauder ausculte son sujet, et cherche à expliquer comment une ville autant marquée par le nazisme et engagée depuis toujours dans l’accueil des immigrés en est venue à voter aussi largement pour un parti de l’extrême-droite nationaliste. Sa caméra s’attarde ainsi sur des puits à charbon délabrés, signes visibles d’un chômage qui a frappé de plein fouet, et sur les rues vides du centre-ville, où les stickers « Génération identitaire » côtoient les affichettes « À vendre ». Dans la bouche des habitants qu’il interroge, on entend les promesses non-tenues, l’abandon des services publics, et la ville qui se meurt. Quelques semaines après la sortie de Chez Nous, dont on pouvait analyser qu’il échouait à parler aux électeurs du Front National, contrairement au souhait proclamé de son Lucas Belvaux, Retour à Forbach se distingue par une subtilité et une prise de distance qui rendent le film plus à même de s’adresser à tous. Régis Sauder n’impose rien, il interroge.

Là où le film pêche, c’est qu’il tente d’en dire trop. Trois fils narratifs structurent ce Retour à Forbach : le récit de l’enfance du réalisateur, enfance marquée par l’exclusion et la honte ; l’histoire de la ville, terre frappée de plein fouet par le nazisme devenue terre d’accueil ; et une tentative d’explication de la percée du Front National. Mais en voulant mêler ces trois thèmes, Régis Sauder se trouve parfois obligé d’abandonner certaines de ses réflexions en cours de route, et laisse à d’autres moments le spectateur en pleine confusion, une confusion particulièrement perceptible dans les choix sonores. Certains passages conjuguent bruits d’ambiance (qui racontent l’atmosphère de la ville), paroles d’habitants (témoignant de leur vie à Forbach) et musique métal (douloureux et virulent cri de colère des jeunes Forbachois qui l’ont composée). Il devient alors difficile pour le spectateur de tout suivre, de sorte que le sens finit par se perdre.

Les moments de grâce naissent quand Régis Sauder s’en tient à une certaine sobriété, et laisse simplement parler ses témoins ou ses images. C’est notamment le cas d’une séquence où il interroge la directrice de l’école de Forbach. Celle-ci montre à la caméra – et donc au spectateur – l’étendue verte qui remplace les tours dans lesquelles elle a grandi, saisissante illustration d’un passé dont on a voulu faire table rase. Elle évoque la misère noire de son enfance, les coupures d’électricité qu’elle subissait à l’époque et la honte qu’elle avait d’être pauvre. La complexité de l’identité de cette femme – qui se souvient avec émotion de la cité dont la simple vue lui donnait parfois mal au ventre quand elle était enfant – rend son propos poignant. On est là au plus près de l’intention exprimée par le cinéaste : filmer pour ne pas oublier, et pour qu’ainsi le futur puisse se construire de manière plus apaisée. C’est d’ailleurs sur une note d’espoir que se termine ce Retour à Forbach : la maison de ses parents vendue, Sauder filme le petit garçon qui occupe désormais sa chambre d’enfant. Un sourire, le soleil et un signe de la main : comme une promesse.
Ainsi, malgré ses faiblesses, Retour à Forbach pourra intéresser les professeurs de Sciences économiques et sociales. Régis Sauder décrit en effet dans son film les conséquences du chômage sur le tissu social, la façon dont le second se désagrège à cause du premier. En classe de Première, Retour à Forbach permettra donc d’évoquer les questions de cohésion sociale. En Terminale, le film s’intègrera au programme de sciences politiques, pour étudier les processus de socialisation politique et notamment le lien entre territoires et pratiques électorales.

Philippine Le Bret
Remerciements à Florence Aulanier pour sa contribution à la rédaction de cet article.

[Retour à Forbach de Régis Sauder. 2016. Durée : 78 mn. Distribution : Docks 66. Sortie au cinéma le 19 avril 2017] 

Posté dans Dans les salles par zama le 18.04.17 à 16:54 - Réagir

À voix haute : ce que parler veut dire

A voix haute

Tout commence avec un silence. Le silence qui précède les mots, celui des mains qui tremblent, des feuilles auxquelles on jette un dernier regard fébrile. Et puis soudain, l’inspiration. Ceux qui prennent leur souffle et rassemblent leurs idées s’appellent Eddy, Leïla, Elhadj ou encore Souleïla. Ils étudient en Seine-Saint-Denis, sont issus de milieux populaires, et participent au concours Eloquentia, qui élit chaque année le meilleur orateur du 93. Pendant les semaines qui ont précédé l’édition 2015, Stéphane de Freitas, fondateur du concours, et son coréalisateur Ladj Ly ont filmé ces jeunes, attentifs à leurs mots, leurs gestes et leurs histoires. Cette aventure partagée a donné naissance à un documentaire, diffusé sur France 2 en novembre 2016. 645 000 spectateurs plus tard, À Voix Haute s’est forgé une petite notoriété publique et critique, et s’offre une sortie en salles. Un succès mérité pour ce film qui démonte les clichés sur la banlieue et célèbre la liberté d’expression.

L’inspiration, c’est ce qui n’a clairement pas manqué à Stéphane de Freitas. Il a fondé il y a cinq ans le concours Eloquentia, auquel il a adjoint un programme de formation réservé à une trentaine d’élus. Ce projet, tout comme le film, était dès son origine empreint d’une volonté de faire changer le regard sur les « jeunes de banlieue » - dont les représentations dans les médias se limitent souvent à la drogue, le chômage et la délinquance. Le film s’inscrit dans la continuité de ce travail, et présente aux spectateurs des jeunes gens aussi complexes qu’attachants. Il y a Leïla, qui porte le voile et défend avec vigueur ses convictions féministes ; Eddy, qui marche chaque jour vingt kilomètres pour se rendre à l’université ; ou encore Johan, emporté par les discours de Nicolas Sarkozy alors qu’il ne croit pas un seul instant à ses idées.  Stéphane de Freitas et Ladj Ly ont donc l’intelligence de laisser les jeunes se définir par eux-mêmes, et de leur donner du temps pour le faire. C’est l’enjeu d’un des premiers exercices qu’on les voit effectuer : chacun doit, à tour de rôle, dire son nom et choisir un geste pour se définir. Ce faisant, les étudiants affirment avec force la singularité propre à chacun d’eux. Se définir, c’est aussi raconter son propre rapport à la parole. Camélia explique ainsi qu’à son arrivée à la fac, elle avait l’impression que toutes ses origines sociales (la catégorie socio-professionnelle de ses parents, les établissements « quelques peu douteux » (sic) qu’elle a fréquentés) « se dessinaient sur sa parole ». Avec des grands discours – art oratoire oblige – mais sans arrogance, À voix haute pose ainsi des questions essentielles sur le langage : les codes qui le régissent, les marqueurs sociaux qu’il révèle, et la façon dont il permet de se raconter, d’exister. En ce sens, À voix haute s’intègrera avec beaucoup de pertinence dans le programme de Français de Terminale professionnelle. L’objet d’étude « La parole en spectacle » se développe en effet autour de trois questions que le documentaire aborde : utilisons-nous seulement des mots dans le dialogue ? comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu’à la manipulation) ? qu’apporte à l’homme, d’hier et d’aujourd’hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?  En Sciences Économiques et Sociales aussi, la dimension bourdieusienne du film de Stéphane de Freitas permettra d’inscrire À voix haute dans certains thèmes du programme : au sein de l’objet d’étude « Les processus de socialisation et la construction des identités sociales », en classe de Première (autour des idées de socialisation différenciée, de stigmatisation et de comportement au sein d’un groupe), et de la séquence « Classes, stratification et mobilité sociales » en Terminale (pour parler des notions de cohésion sociale et d’inégalités).

L’inspiration, c’est aussi le souffle qui porte ce documentaire. On rit, on pleure, et l’on finit par ne plus savoir si l’on pleure de rire, d’émotion ou d’espoir. À voix haute fait en effet preuve d’un très efficace sens du rythme, assemblant avec subtilité les scènes de formation, filmées parfois comme des matchs de boxe, les instants comiques, et les séquences intimes. On ne peut empêcher les larmes de couler quand Leïla, la voix étranglée, évoque la mémoire d’Ibrahim Kachouch, opposant syrien assassiné en juillet 2011. Quelques instant plus tard, on s’esclaffe lorsque les étudiants jouent une dispute de couple avec pour seuls mots des noms de fruits et de légumes. On reprendra donc, pour conclure, les mots de Bertrand Périer, avocat et professeur au sein de la formation Eloquentia : avant, quand on voulait manifester son attachement à la liberté d’expression, on disait : « Je suis Charlie ». En sortant de la salle de cinéma, on pourra aussi dire : « Je suis Saint-Denis ».

[À voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. 2016. Durée : 99 mn. Distribution : Mars films. Sortie au cinéma le 12 avril 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.04.17 à 10:53 - Réagir

Moonlight : Black lives matter

A voix haute

Trois visages qui finissent par n’en former plus qu’un ; trois acteurs qui deviennent un seul homme ; trois époques qui construisent un destin. Le deuxième long-métrage du réalisateur américain Barry Jenkins, Moonlight, Oscar du Meilleur Film 2017, voque avec brio le parcours chaotique de Chiron, jeune Noir américain né dans un quartier difficile de Miami.

Comme l’indique sa magnifique affiche, Moonlight est tout entier centré sur la question de l’identité. Comment se construire quand on est un jeune homme noir aux États-Unis et que la société fait tout pour vous empêcher d’exister ? La réponse de Barry Jenkins est aussi pessimiste que terrifiante : pour pouvoir s’affirmer en tant qu’individu, Chiron n’aura d’autre choix que de se conformer aux pires stéréotypes sur les Noirs - dealer, délinquant, dangereux. C’est tout l’enjeu de cette narration en trois temps de la vie du héros. Alors que le spectateur découvre, dans le premier segment du film, un enfant malingre et sensible, Moonlight se conclut, dans sa troisième partie, par une métamorphose spectaculaire. En plus d'exercer l'activité de dealer, à laquelle il ne semblait pourtant pas être destiné, Chiron adulte a repris à son compte les attitudes de Juan, mentor et père de substitution : muscles saillants, fichu noir sur la tête, dents en or et grosse voiture. Si elle est flagrante dans ce dernier segment, où l’adulte ne conserve de son adolescence qu’une grande tristesse dans le regard, cette impossibilité à être soi était déjà amorcée dans les deux premières parties. On remarque ainsi tout au long du film que seules sa mère et Theresa (la femme de Juan) appellent Chiron par son prénom. Pour les autres, il est « Little », « Black » ou « Nigger », des surnoms qui, affectifs ou méprisants, expriment tous la même volonté d’enfermer Chiron dans une catégorie prédéfinie.

Ce besoin qu’ont les autres de réduire une identité complexe à une simple étiquette est encore plus flagrant quand on se penche sur la sexualité du héros. Chiron ne s’est pas encore posé la question de son orientation sexuelle que sa communauté (ses proches et ses camarades) a déjà décidé pour lui. Barry Jenkins décrit avec intelligence les difficultés d’un héros qui se découvre homosexuel, et interroge ainsi les normes de sexualité et de genre. Mais sa représentation de la vie affective et sexuelle de Chiron pose question. Pourquoi refuser, durant tout le film, de montrer frontalement les moments d’affection entre Chiron et son camarade Kevin, et ainsi s’interdire toute sexualisation du héros ? On pourra considérer que Barry Jenkins (qui partage bien des traits biographiques avec son héros, à l’exception de son orientation sexuelle) reste tributaire d’une représentation hétéro-centrée de l’homosexualité, contribuant ainsi à propager l’idée que celle-ci doit rester (au moins en partie) cachée. Mais peut-être faut-il envisager Moonlight moins comme un film sur la question homosexuelle que comme une œuvre sur la place des Noirs dans la société américaine. Le film se pose comme une parfaite traduction cinématographique du slogan « les vies noires sont importantes », le mot d’ordre du mouvement Black Lives Matter : parce qu’il s’agit d’un film dont tous les personnages sont noirs – comme le sont les habitants du quartier défavorisé dans lequel grandit Chiron ; parce qu’il tourne le dos à l’esthétique misérabiliste du cinéma social pour nimber ses personnages de lumières et de couleurs qui les magnifient, nonobstant les événements violents et traumatiques qu’ils traversent ; parce que, sur un plan plus politique, il affirme avec force combien ces vies sont mises en danger par la société américaine. Moonlight présente des personnages condamnés, au sens propre comme au figuré : Chiron n’échappera pas au destin funeste d’un enfant noir de quartier pauvre, marqué du sceau de la délinquance et de la drogue (sa mère était accro au crack, il deviendra dealer). Mais Jenkins creuse la psychologie de chacun, pour ne pas s’en tenir au stéréotype : d’abord présenté comme un dealer, qui dévaste le quartier avec le poison de son crack, Juan se révélera en père de substitution pour Chiron, à qui il donnera la force de s'affirmer. Cette psychologie complexe, doublée d’une interprétation magistrale (Mahershala Ali a d’ailleurs remporté l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle), rend le personnage déchirant, comme dans la scène bouleversante où Chiron demande à Juan de lui confirmer qu’il est bien dealer. Et le colosse de baisser alors la tête, terrassé par la honte, et de murmurer un faible « oui »…

Sur le plan pédagogique, Moonlight pourra être étudié en cours d’Anglais, en classes de Première ou de Terminale. L’objet d’études « Mythes et héros » permettra de s’interroger sur le caractère héroïque d’individus apparemment ordinaires ; la séquence « Lieux et formes du pouvoir » amènera à étudier les deux types de pouvoir représentés dans le film, celui de la rue et celui de l’argent ; et la partie « Espaces et échanges » pourra donner lieu à une discussion sur la ségrégation urbaine.

Philippine Le Bret

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’Anglais, pour sa contribution à cet article

[Moonlight de Barry Jenkins. Durée : 111 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 1 février 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 10.04.17 à 13:36 - Réagir

La Jeune fille et son aigle : le site pédagogique

La jeune fille et son aigle

Une jeune fille, debout sur un éperon rocheux, accueille sur son bras tendu un aigle immense, ailes déployées et griffes dehors. Cette photo, qui sert d’affiche à La Jeune Fille et son aigle, est en elle-même déjà spectaculaire. Mais ce n’est rien à côté de l’histoire sur laquelle elle lève le voile. Depuis toute petite, Aisholpan est fascinée par les aigles que dresse son père. Mais la tradition kazakhe n’autorise pas les femmes à devenir dresseuses d’aigles – un privilège réservé aux garçons. Des coutumes archaïques dont l’adolescente ne fait que peu de cas, décidée à prouver qu’elle et son aigle chassent aussi bien – si ce n’est mieux – que les hommes.

L’histoire que raconte le réalisateur britannique Otto Bell se déroule dans une région particulièrement reculée : les montagnes de l’Altaï, territoire aride situé à l’extrême ouest de la Mongolie. Mais c’est à chacun et chacune d’entre nous que s’adresse ce documentaire, à commencer par les adolescent(e)s, à qui il ne faut cesser de répéter que les conventions de genre, aussi millénaires qu’elles soient, n'ont rien de naturelles et doivent être remises en cause. L’identification des jeunes filles (et des garçons !) à Aisholpan, l'héroïne du film, sera d’autant plus facile que le film se distingue par une réalisation très énergique, qui fait de certaines scènes de véritables morceaux de bravoure (les scènes de chasse à l’aigle sont à couper le souffle). Les séquences plus calmes sont, quant à elles, accompagnées par une voix-off qui apporte des éléments de contexte et permet d’en démeêler les enjeux. Adapté au grand public, La Jeune Fille et son aigle pourra ainsi être présenté aux élèves dès le Cycle 3.

Zérodeconduite a mis en ligne un dossier pédagogique avec des activités pour étudier le film en classe. Il s’adresse en particulier aux professeurs de Français et d’Histoire-Géographie-EMC, qui pourront, à partir du film, lancer le débat sur les stéréotypes et les discriminations de genre. Les professeurs de Français pourront également mobiliser La Jeune Fille et son aigle dans une séquence sur le récit d’aventures, tandis que les enseignants en Géographie pourront étudier avec leurs élèves les singularités géographiques de la Mongolie et la vie quotidienne des populations nomades. Rédigées par des enseignants de Collège, ces activités sont aisément adaptables au Cycle 3 de l’école Primaire.

La Jeune fille et son aigle d'Otto Bell, au cinéma le 14 avril
Le dossier pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 05.04.17 à 15:31 - Réagir

Wrong Elements : Anatomie du mal

Wrong Elements

On connaissait le Jonathan Littell romancier (prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes) reporter de guerre à Alep, acteur humanitaire pour Action contre la faim. Cette fois, le Franco-Américain se réinvente cinéaste, avec un premier film documentaire présenté en sélection officielle au Festival de Cannes et distribué aujourd’hui en salles.

Mais loin d’être une rupture dans le parcours de Littell, Wrong Elements se nourrit des multiples vies de son réalisateur. De son expérience à Action contre la faim, notamment en République Démocratique du Congo, Littell semble avoir gardé l’idée qu’un œil occidental ne peut prétendre à l’universalité. Le regard posé sur des cultures différentes de la sienne étant forcément biaisé, la prudence et l’humilité sont requises. Particulièrement conscient de l’écueil dans lequel il pourrait tomber, Littell affirmait d’ailleurs en 2015 au journal allemand Der Spiegel, avec une pointe de résignation, qu’« en fin de compte, [son] documentaire n’est rien de plus qu’un énième film de Blanc sur l’Afrique ». De son métier de journaliste, Littell a conservé une certaine rigueur dans la description et l’analyse d’une situation de conflit. Tout au long du film, des cartons permettent ainsi au spectateur de comprendre le contexte dans lequel les jeunes qui témoignent à l’écran sont devenus des enfants-soldats.

Mais c’est surtout dans la continuité de son métier de romancier que s’inscrit Wrong Elements. Le film partage avec Les Bienveillantes, son livre, la volonté d’interroger la frontière séparant victimes et bourreaux. Le héros des Bienveillantes, Maximilien Aue, était un officier SS, sur lequel Littell posait un regard empathique, lui refusant l’étiquette de monstre. Dans Wrong Elements, les figures de victime et de bourreau sont encore plus directement associées : elles sont rassemblées dans un même corps, celui de Geofrey, enlevé par la Ligue de Résistance du Seigneur (LRA) alors qu’il était adolescent, et transformé par cette milice ougandaise en machine à tuer – comme près de 60 000 autres enfants et adolescents, garçons et filles. Littell se garde bien d’apporter une réponse à ce dilemme insoluble (victime ou coupable), et laisse ses protagonistes – Geofrey, deux de ses amis et une jeune femme elle aussi enlevée par la LRA – exprimer toutes leurs complexités. L’un des jeunes affirme ainsi que « ça [la vie dans la milice] a créé des amitiés ». Un autre assure que Kony, fondateur de la LRA et activement recherché par la Cour pénale internationale, « a bien fait de déclarer la guerre ». Un troisième évoque en riant un massacre qu’il a commis. Aucun doute pourtant sur la puissance du traumatisme vécu par ces jeunes : c’est précisément parce qu’il est trop dur de vivre avec que les seules manières de ne pas en mourir sont de le nier ou d’en rire.

Dans son film, comme dans son livre, Littell interroge donc la nature même du mal : le mal est-il le fait de personnes essentiellement mauvaises – il serait alors réservé à une poignée de monstres – ou bien est-il le fruit de contingences, le résultat d’une série d’événements dans laquelle chaque être humain peut un jour être entraîné ? « Que deviennent les concepts de mal et de responsabilité quand le coupable, kidnappé dans son enfance, devient, au sein du seul système de valeurs qu’on lui propose, un assassin volontaire ? », se demande ainsi Littell. Une interrogation brûlante d’actualité, puisqu’elle se pose aujourd’hui pour les enfants élevés par l’organisation État islamique en Syrie et en Irak. Les deux œuvres de Littell se répondent aussi sur la question du passé « jamais passé » - comme le dit Maximilien Aue à la fin des Bienveillantes. Dans Wrong Elements, cette collision du passé et du présent se fait entendre lorsque Littell demande à ses protagonistes de rejouer des scènes de leur vie dans la milice, un procédé utlisé par Claude Lanzmann dans Shoah ou Rithy Panh dans S 21, la machine de mort khmère rouge. Geofrey et deux de ses amis, Michaël et Nighty, reproduisent par exemple la préparation d’un repas sur les lieux de l’ancien camp d’entraînement de Djebelin, au Sud-Soudan. Durant toute la séquence, les trois jeunes parlent au présent. Le passé ne passant pas, les souvenirs du bush sont en permanence revécus.

Malgré ces similitudes, une différence majeure fait des Bienveillantes et de Wrong Elements deux œuvres radicalement différentes. Le roman de Littell se singularisait en effet par un rapport très cru à la violence : les scènes de massacre étaient extrêmement graphiques, à tel point que l’on pouvait se demandait si une forme de fascination malsaine n’animait pas l’auteur. Dans Wrong Elements, la violence est tout aussi monstrueuse, mais beaucoup moins frontale. Littell se refuse à utiliser des images de combats ou de massacre, et s’en tient à la seule parole de ses protagonistes pour évoquer ces événements. Comme il l’explique d’ailleurs, « ce sont les anciens membres de la LRA eux-mêmes, et non un observateur extérieur, qui se posent des questions et y apportent des éléments de réponse ». De ce fait, le regard qu’il pose sur ses personnages diffère fortement entre le film et le livre. La fiction dégageait Littell de toute responsabilité envers son héros. Au contraire, la forme documentaire semble le charger d’une responsabilité morale envers ceux qui acceptent de se livrer à sa caméra : une obligation de tendre vers la paix, de faire du cinéma un instrument de guérison.

Malheureusement, l’interrogation passionnante qui sert de sujet à Wrong Elements se heurte à la timidité formelle du réalisateur. Comme s’il avait peur de « voler » le film aux jeunes qu’il fait témoigner, Littell rechigne à affirmer des partis-pris, en particulier de montage (le film paraît beaucoup trop long et accumule des scènes parfois redondantes). La comparaison, qui vient forcément à l’esprit, avec les œuvres de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh, est ainsi un peu écrasante pour le film. Gageons toutefois que cette œuvre dense mais inaboutie est le début d’une belle carrière au cinéma.

[Wrong elements de Jonathan Littell. 2016. Durée : 149 min Distribution : Le Pacte. Au cinéma le 22 mars 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 29.03.17 à 17:51 - Réagir

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