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Selma : entretien avec l'historien Pap Ndiaye

Professeur des universités à l'Institut d'études politiques de Paris, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis où il a étudié et enseigné. Il s’intéresse également aux situations minoritaires en France (histoire et sociologie des populations noires). Parmi ses publications : La condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008, 436 p. Édition de poche en septembre 2009 (Gallimard, collection Folio) ; Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, 160 p. Il a visionné le film Selma d’Ava DuVernay et accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net.

Pouvez-vous revenir sur le contexte historique et politique des marches qui se sont déroulées entre les villes de Selma et Montgomery dans l’État américain de l’Alabama en mars 1965 ?

Depuis la fin du XIXe siècle, le sud des États-Unis se caractérise par l’institution de la ségrégation - surtout depuis les années 1880 - et par la privation du droit de vote. Bien qu’en théorie, selon la Constitution, les Afro-Américains disposaient du droit de vote depuis 1867, il est, dans certains États du sud, tributaire de la réussite à un test de type scolaire et d’une taxe que la plupart des Noirs n'avaient pas les moyens de payer. Des millions de citoyens américains sont donc écartés du scrutin électoral dans le sud du pays tandis qu’au nord, le premier membre afro-américain du Congrès est élu en 1928. De nombreux représentants noirs originaires des villes de New York, Detroit et Chicago seront ensuite élus dans les années 30, 40 et 50. Il convient de rappeler que la marche s’achève dans la ville de Montgomery où Rosa Parks avait été arrêtée par la police après avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus en décembre 1955. Un événement déclencheur qui encouragea un jeune pasteur noir inconnu, Martin Luther King Jr, à lancer une campagne de boycott contre la compagnie de bus. C’était le début d’une longue série de manifestations non-violentes. La loi signée le 2 juillet 1964 par Lyndon Baines Johnson interdisant la discrimination dans les bâtiments publics, l’administration et les emplois est une première victoire pour le Mouvement pour les droits civiques. Théoriquement, les lieux publics ne peuvent plus être séparés entre Blancs et gens de couleur, « whites » and « colored », comme c’était le cas dans le sud du pays à l’époque. Mais les Noirs du sud essaient en vain de s’inscrire sur les listes électorales. Ils exercent une pression sur le président démocrate Johnson jusqu’à ce qu’il signe, en août 1965 le Voting Rights Act qui permit à l’ensemble de la population noire américaine de voter.

Quels sont, en plus de la figure emblématique de Martin Luther King, les différentes personnes et associations qui constituent le Mouvement des droits civiques ?

L’église noire du sud des États-Unis a joué un grand rôle dans le Mouvement pour les droits civiques. Après le boycott des bus de Montgomery, King crée en 1957 la Southern Christian League Conference (SCLC) qui regroupe des pasteurs d’églises noires du sud des États-Unis. La SCLC jouit d’une haute autorité morale et s’appuie sur un dense réseau d’églises noires qui lui permet d’organiser des réunions et de disposer de ressources financières. King et la SCLC sont au centre du Mouvement pour les droits civiques. Leur approche modérée, basée sur la résistance non-violente, rend la négociation possible avec le pouvoir, John F. Kennedy d’abord, puis Lyndon B. Johnson après l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963. Parallèlement à cela, des organisations plus radicales composées essentiellement de jeunes Noirs jugent King trop modéré et privilégient les rapports de force. Le Congress Of Racial Equality (CORE) fondé à 1942 à Chicago s’installe dans le sud à partir des années 50. Il n’apparaît pas dans le film mais ses membres organisent les Freedom Rides qui y sont évoquées. Afin de tester l'arrêt de la Cour suprême Boynton v. Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports, les militants noirs et blancs voyageaient ensemble dans des bus inter-états. Le premier Freedom Ride partit de Washington en 1961. Une autre organisation, plus radicale, se nommait le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Dans le film, King s’entretient avec deux jeunes membres de la SNCC, bien implantée dans l’Alabama.

Malcolm X fait une brève apparition dans le film…

Il se rend à Selma en janvier 1965, quelques semaines avant d’être assassiné, mais il y reste très peu de temps. Malcolm X est un homme du nord. Son QG est à Harlem et son audience se compose surtout de jeunes Noirs issus des ghettos du nord du pays. Il connaît peu le sud et on ne peut pas dire qu’il y joue un rôle important. Par contre, à partir de la fin 1966, il inspire ce qui deviendra le Black Power regroupant des militants du SNCC, du CORE, et de tous ces jeunes qui vont radicaliser leurs positions à l’instar de Stokely Carmichael, l’un des chefs du SNCC, puis du Black Panther Party. Ils se mobilisent contre les inégalités socio-économiques qui persistent à la fin des années 60 et contre les violences policières.

Comment réagissent les autres pays face à tous ces évènements ?

La Marche de Selma est suivie de près dans le monde entier. A l’ONU, les États-Unis sont attaqués sur cette question. En France, de nombreuses émissions, dont Cinq colonnes à la une, traitent de la Marche de Selma. L’URSS apostrophe les États-Unis en leur reprochant de donner des leçons de démocratie et de liberté dans le monde face au soi-disant communisme oppresseur alors qu’ils perpétuent des crimes raciaux sur leur propre sol et empêchent une partie de leur population de voter. De plus, au début des années 60, de nombreux pays d’Afrique acquièrent leur indépendance. C’est la période de la décolonisation, du tiers-mondisme. Les dirigeants américains craignent de renvoyer une image négative auprès des pays nouvellement indépendants comme l’Inde ou les pays africains. Cela explique en partie pourquoi le gouvernement américain bascule sur cette question, malgré les réticences de Johnson qui sont bien montrées dans le film.

La presse a joué un rôle important dans le combat pour les droits civiques.

Les mouvements pour les droits civiques et les stratégies de non-violence ont une condition essentielle : la présence des journalistes. Chaque citoyen américain possède un poste de télévision et il faut montrer la violence des partisans de la ségrégation afin de faire basculer l’opinion publique. Devant les caméras, la police ne peut pas agir en toute impunité. La question de la présence de la presse est bien posée dans le film. Martin Luther King fait allusion à Bull Connor, le shérif de la ville de Birmingham en 1963 : il est le chef d’une police qui violente les femmes, les personnes âgées, les manifestants pacifistes à terre. Ces images bouleversent l’Amérique et créent des élans militants. La présence de caméras et de journalistes dissuade la police d’avoir recours à des moyens extrêmes tels que ceux utilisés par la police sud-africaine à la même époque, qui tire à la mitraillette sur des manifestants pacifistes noirs à Sharpeville.

En parlant d’images, quelle est la place du monde afro-américain et de son histoire dans le cinéma américain ?

Le sujet des droits civiques est récent dans le cinéma américain, il n’a pas beaucoup de place à Hollywood. Dans son film Le Majordome sorti en 2013, Lee Daniels revisite, à travers le personnage du fils du majordome de la présidence, l’histoire des droits civiques aux États-Unis. C’est la première fois qu’un épisode aussi important que les Freedom Rides apparaissait à l’écran. La reconstitution par Ava DuVernay de la charge de la police sur les marcheurs pacifistes sur le pont Edmund Pettus de Selma, au-dessus de la rivière Alabama, est saisissante et n’avait jamais été montrée auparavant.
La question de l’esclavage n’a pas une place très importante non plus. Le film Twelve Years a Slave, réalisé par Steve McQueen et sorti au même moment que Le Majordome, a fait sensation parce qu’il montrait de façon crue la violence subie par les esclaves. Ce n’est pas ordinaire dans le cinéma américain, loin s’en faut. L’élection de Barack Obama a vraisemblablement favorisé l’installation et la légitimation d’un cinéma auparavant vu comme peu commercial, tout aussi bien que l’émergence d’acteurs « bankable », sur qui on peut miser financièrement. Un argument avancé par les producteurs d’Hollywood était en effet que ce type de sujets n’intéressait pas les Américains, ou du moins, pas au delà du monde noir américain. Le succès du film Le Majordome les a contredit. Des fictions dont le casting était presque entièrement noir pouvaient attirer du public. Même constat pour Twelve Years a Slave. Ce ne sont pas des films communautaires.

Quelle est la résonnance de ce film aujourd’hui ? Existe t-il encore des barrières aux droits civiques des noirs américains ?

La question de la ségrégation ne se pose plus sur le terrain de la loi, puisqu’elle est interdite depuis 1964 mais des discriminations, en particulier résidentielles, demeurent. Même si chacun est théoriquement libre d’aller s’installer où il veut aux États-Unis, il existe des quartiers à dominante blanche et des quartiers à dominante noire avec une forte dimension de classe. Les quartiers noirs sont restés noirs tout en s’appauvrissant car les classes moyenne et supérieure noires les ont quittés dans les années 70 pour s’établir dans des endroits plus agréables. Ce phénomène s’appelle « l’hyper-ghetto ». Sans parler des innombrables discriminations dans l’accès au marché du travail, l’avancement professionnel, l’éducation, la justice, les rapports avec la police. La mort de ce jeune afro-américain non armé abattu par un policier blanc dans la ville de Ferguson (Missouri) et les émeutes qui ont suivi montrent que la question des violences policières est loin d’être résolue. Le taux de chômage des Noirs est deux fois plus important que celui des Blancs. On pourrait multiplier ainsi tous les indicateurs sociaux pour montrer que ce n’est pas du tout la même chose d’être noir ou blanc aux États-Unis.

Et concernant le droit de vote ?

La situation n’est plus celle d’avant 1965, mais il y a beaucoup à dire sur l’exercice du droit de vote aux États-Unis. Le Parti républicain, tout puissant dans le sud des États-Unis, s’efforce par tous les moyens de restreindre l’exercice du droit de vote des groupes qui lui sont hostiles, en particulier les minorités. Il lui est impossible de les en empêcher mais il peut leur mettre des bâtons dans les roues en limitant par exemple le nombre de bureaux de vote dans les quartiers noirs ou hispaniques. Une personne qui devra attendre six heures debout avant de voter risque plus facilement de se décourager qu’une autre qui ne patientera qu’une heure... D’ailleurs le vrai scandale de l’élection du président républicain Georges Bush en 2000 n’était pas tant la question des trous sur les bulletins de vote que le fait qu’une partie de la population noire dans l’ouest de la Floride n’avait pas pu voter. Elle avait été renvoyée chez elle au prétexte qu’elle n’avait pas les bons papiers… La Cour suprême a d’ailleurs récemment levé les mesures qui avaient été mises en place après le vote de la loi en 1965 (Voting Rights Act) pour protéger le droit de vote des noirs dans le sud. Les juges considèrent que l’état d’exception qui était celui du sud quant aux droits civiques depuis 1965, n’a plus lieu d’être. Cette décision va encore favoriser les menées du Parti républicain pour limiter le droit de vote des minorités. Sachant qu’on perd assez facilement son droit de vote aux États-Unis, pour une condamnation pénale par exemple. Or le nombre d’afro-américains en prison ou en liberté conditionnelle, « on probation » comme on dit là-bas, est très élevé.

D’anciens ségrégationnistes siègent-ils au sein du Parti républicain ?

Tout à fait. Le début des années 60 est un moment historique puisqu’il correspond au basculement du sud du Parti démocrate vers le Parti républicain. Jusqu’en 1964-1965, les Blancs partisans de la ségrégation, les suprématistes du sud des États-Unis étaient membres du Parti démocrate. Le Parti était dans une situation intenable. Dans le sud des États-Unis, il était partisan de la discrimination alors que dans le nord il était du côté du monde ouvrier et en faveur de la justice sociale. D’ailleurs, dans les années 30, en dépit de toutes les mesures sociales qu’il avait prises, dont la création de la sécurité sociale, le président démocrate Franklin D. Roosevelt n’avait pas du tout touché à la ségrégation. Il avait besoin des élus démocrates du sud pour sa majorité au Congrès.

Vous avez évoqué les évènements survenus à Ferguson, pouvez-vous nous parler de la réaction du président Barack Obama suite à ces évènements ?

Il n’est toujours pas allé à Ferguson ! C’est tout à fait significatif de son éloignement stratégique du monde noir. Une distance qu’il avait théorisé dès 2004 en considérant que s’il voulait un jour être élu président, il fallait qu’il s’éloigne du monde noir pour ne pas être vu comme le candidat des Noirs ni que sa candidature ne soit perçue seulement comme une candidature de témoignage. Il s’est présenté d’emblée comme le président de tous les Américains. Il s’est distancié davantage du monde noir que certains de ses prédécesseurs tant il craignait d’être vu comme trop favorable aux Afro-Américains, d’où la tiédeur de sa réaction initiale à l’égard des évènements de Ferguson. Cela lui est reproché aujourd’hui. Son ministre de la justice Eric Holder, plus engagé sur cette question, s’est rendu sur place. Le monde noir américain n’a pas vu sa situation significativement améliorée depuis l’élection d’Obama. Reste à savoir, alors qu’il entame la deuxième partie de son deuxième mandat et n’a plus rien à perdre, s’il va faire un peu plus pour la justice qu’il n’a fait jusqu’à présent…

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 11.03.15 à 13:43 - Réagir

Selma : le site pédagogique

Sa place dans le panthéon hollywoodien est inversement proportionnelle à son importance dans l’histoire américaine : aussi étonnant que cela puisse paraître, le révérend Martin Luther King Jr est resté quasi absent des écrans de cinéma depuis sa mort en 1968. S’inscrivant dans une vague de films portant à l’écran, la mémoire afro-américaine (12 years a slave de Steve Mac Queen, Le Majordome de Lee Daniels, Lincoln de Steven Spielberg), Selma est ainsi le premier véritable long-métrage de cinéma sur MLK.

Pourtant la réalisatrice afro-américaine Ava DuVernay a su éviter le piège du "biopic" apologétique  en se concentrant sur l’un des combats de King les moins connus du public, à savoir la marche de Selma à Montgomery. Beaucoup moins ancrée dans l’imaginaire collectif que "l’autre marche" sur Washington, le boycott des bus lié à l’arrestation de Rosa Parks ou bien sûr le fameux discours "I have a dream" qui mena à la déségrégation en 1964, elle n’en constitue pas moins une date majeure du Civil Rights Movement. À Selma, King et la Southern Christian Leadership Conference se battent en effet pour un droit constitutionnel majeur : le plein exercice du droit de vote, formellement accordé aux citoyens noirs, mais annulé par une multitude de chicaneries administratives inventées par les autorités racistes des états du Sud (l'obligation d'être parrainé pour s'inscrire, de payer un cens…). Le film d'Ava Du Vernay montre comment, en l’espace de trois mois, la ville de Selma devient l’enjeu d’un combat national, et comment King va réussir à retourner contre eux la violence aveugle de ses adversaires, obligeant peu à peu le président Johnson à statuer sur une question dont il espérait ne pas avoir à se mêler.

Accessible dès le collège, Selma s'inscrit parfaitement dans les programmes d'Anglais (notamment au cycle terminal pour aborder les notions "Mythes et héros" et "L'idée de progrès", "Lieux et formes du pouvoir") mais aussi d'Éducation civique (pour aborder les questions de la discrimination et du racisme, du droit de vote et de la mobilisation citoyenne, de la désobéissance civile et de la non-violence). Zérodeconduite propose un site pédagogique autour du film, qui met en ligne notamment un dossier pédagogique et un entretien avec l'historien Pap Ndiaye.

Selma de Ava DuVernay, au cinéma le 11 mars

Le site pédagogique

Dans notre boutique DVD, retrouvez les DVD des films suivants avec leurs droits institutionnels et un dossier pédagogique exclusif : La Couleur des sentiments, Lincoln, Le Majordome, 12 years a slave

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 02.03.15 à 16:12 - Réagir

American Sniper : midi dans le jardin du bien et du mal

Un civil irakien, puis une femme voilée et enfin un jeune enfant… Une pause. On réfléchit, on tire. Il fallait les exécuter froidement, car il en allait de la sécurité d’une dizaine de Marines déployés dans les rues de Bagdad en ruine. C’est à travers la lunette de son fusil que C. Eastwood propose ainsi d’explorer l’âme du « sniper le plus létal de l’histoire » : Chris Kyle (Bradley Cooper), entre 155 et 260 cibles éliminées de 2003 à 2009, en quatre rotations de 250 jours chacune dans l’enfer de l’Irak occupé. De son enfance texane jusqu’à son assassinat, de retour au pays, par un vétéran américain traumatisé par le conflit, American Sniper passe en revue les étapes qui ont construit l’identité d’une machine de guerre effroyable.

Inculquée brutalement par son père, c’est toujours la même dévotion à la sainte trinité « Dieu, famille et patrie » qui guide les actes de Chris Kyle. Ni faible brebis ni loup prédateur, il sera ce chien de berger à jamais en action pour protéger les siens sur le champ de bataille mais aussi dans les cours d’école comme dans les centres hospitaliers américains. Servie par une mise en scène réaliste calibrée selon la précision chirurgicale des frappes du sniper, portée par des images atones au diapason de l’âme sans nuance de Chris Kyle, la démonstration est sans doute efficace mais ne manque jamais de subtilité. Attaché depuis une vingtaine d’années à explorer les zones d’ombres de la fabrique de l’héroïsme américain (Impitoyable, Mémoires de nos pères, Gran Torino…), Clint Eastwood refuse de livrer une simple hagiographie. On est toujours dans un entre-deux scénaristique et moral. Des exploits militaires sur le front irakien certes, mais, en contrepoids, les fragilités psychologiques d’un vétéran lors de ses retours au pays. Un sens du devoir infaillible sans doute mais aussi la détermination rigide d’un esprit fermé au monde.  Ainsi nimbé dans le même le halo d’ambiguïté que les autres héros eastwoodiens, Chris Kyle se prête à toutes les lectures. Si « La vérité, comme l’art, est dans l’œil de celui qui regarde » comme l’affirmait un des personnages de Minuit dans le jardin du bien et du mal, la clef interprétative d’American Sniper sert toutes les positions politiques et pave ainsi la voie d’un succès commercial qui le conduira directement aux Oscars. Côté conservateur, comment résister aux charmes d’un film consacré au patriotisme sans faille d’une machine de guerre qui a sacrifié sa vie sur l’autel de la solidarité militaire ? Les vétérans, les conservateurs culturels, les électeurs du Sud et du Midwest, les acharnés des Tea-Parties, les harpies républicaines à la Sarah Palin… tous les mal-aimés d’un Hollywood considéré comme trop libéral ont enfin leur chef d’œuvre à projeter dans toutes les salles du pays. Côté démocrate, comment oublier la dénonciation froide d’un sociopathe, brutal et raciste, qui n’hésite pas manipuler l’arme des lâches, selon M. Moore, pour abattre, à distance, des innocents détestés pour leur couleur de peau ?  Légende pour ses compagnons d’armes, "Diable de Ramadi" pour ses détracteurs, Chris Kyle est en réalité la créature d’un univers eastwoodien qui échappe aux lignes de fracture politique les plus simples. Californien modéré, individualiste, conservateur ouvert au mariage gay et à l’avortement, opposant à la guerre en Irak, l’ancien maire de la petite ville de Carmel charpente ses longs métrages aux poutrelles d’une dialectique libertarienne. American Sniper n’échappe pas à la règle en interrogeant les rapports moraux de l’individu à la communauté dans un univers systématiquement en proie au Mal. Exeunt les pouvoirs institutionnalisés et les hommes politiques (S. Hussein, G. Bush, C. Rice…) toujours soupçonnés, depuis Dirty Harry, pour leur fourbe corruption et leur avidité prédatrice. Les faibles se comptent dans les rangs d’un peuple irakien - sauvageon et victime -, dans les troupes des Marines dangereusement exposées aux tirs ennemis mais aussi dans les familles américaines menacées par le terrorisme et secouées par les larmes de leurs veuves. Le Mal trouve quant à lui son incarnation symbolique dans un sniper syrien diabolique tout habillé de noir pour mieux servir la sauvagerie des bouchers d’Al Qaida. Entre eux, Chris Kyle, le personnage intermédiaire, le héros messianique, sacrificiel et mystérieux, tendu entre son individualisme et sa capacité morale à servir le faible. Blondin, Josey Wales, Inspecteur Callahan, William Munny, Walt Kowalski… Chris Kyle ne fait que s’inscrire dans une longue filiation héroïque eastwoodienne, qui n’a eu de cesse d’interroger l’esprit pionnier d’une société américaine forgée, au XIXe siècle, dans la violence de rapports sociaux mal arbitrés par les pouvoirs institutionnels.

[American Sniper de Clint Eastwood. 2014. Durée : 132 mn. Distribution : Warner Bros. Sortie le 18 février 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 21.02.15 à 02:43 - Réagir

Z 32 : une tragédie antique contemporaine

Z 32

Z32 est le nom de code d’un jeune soldat israélien dans les archives d’une association qui rassemble des témoignages d’anciens militaires ayant servi dans les territoires occupés. Ce jeune homme se distingue par sa liberté de parole, qui guide le documentaire d’Avi Mograbi : depuis qu’il a tué des Palestiniens deux ans plus tét, Z32 est atteint d’un symptéme post-traumatique qui le pousse à raconter sans cesse son histoire, sous couvert d’anonymat. Membre de l’unité d’élite Yaél au sein de Tsahal, le jeune homme s’était entraîné durant vingt mois pour sa première opération. Celle-ci consista en une mission punitive aprés un attentat qui avait fait six victimes israéliennes. Or l’opération aboutit à l’assassinat de deux policiers palestiniens innocents, dont l’un était désarmé.
Avi Mograbi ne se penche pas sur l’aspect strictement politique de cet événement – dont on sait qu’il fit scandale à l’époque et se conclut par une peine de prison pour le commandant de l’unité. Son documentaire laisse la parole – et même la caméra – à Z32 qui revient sur le drame en arpentant les lieux du crime ou en dialoguant avec sa petite amie, dans un questionnement permanent sur la responsabilité individuelle, le rôle de l’institution militaire, l’image de l’ennemi et l’image de soi, et, bien entendu, le pardon. Le réalisateur hisse cette réflexion à l’universel en lui donnant la dimension d’une tragédie grecque : des interludes chantés par Mograbi et ses proches proposent une mise à distance crue et dérangeante vis-à-vis du drame ; un systéme de morphing destiné à préserver l’anonymat de Z32 et sa petite amie transforment leur visage en masques qui font écho é ceux du théâtre antique.
Il faut reconnaître à ce documentaire la force d’un questionnement sans concession sur les pratiques de l’armée. Dans la lignée de Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon qui se livrait dès 1997 à une critique de la droite israélienne, et de Happy birthday Mr Mograbi qui, deux ans plus tard, dénonçait la répression de manifestations palestiniennes par l’armée israélienne, Avi Mograbi a de nouveau réalisé un film engagé et polémique. Son propos est toutefois ici plus général car il est visible que Tsahal fonctionne comme toute armée, en surentraînant des jeunes gens pour en faire des machines à tuer (des "Chuck Norris", comme dit Z32), au point qu’ils prennent plaisir à leur crime. Gageons toutefois que Z32 ne rencontrera pas un public aussi nombreux que le récent et proche Valse avec Bachir : l’intransigeance de l’approche artistique ("une tragédie musicale et documentaire") ainsi que l’usage des masques en 3D mettent mal à l’aise le spectateur et lui imposent une mise à distance souvent destabilisante. Même s’il est proche de notions philosophiques centrales en Terminale L/ES (Autrui, la justice et le droit, le devoir), Z32 est un film plutôt difficile d’accès pour les élèves.

[Z 32 d'Avi Mograbi. 2009. Distribution : Films du Losange. Sortie le 18 février 2009]

Pour aller plus loin :

Le film sur le site du distributeur
Pour un seul de mes deux yeux, le dernier film d'Avi Mograbi (l'article de Zérodeconduite.net)
"Avant, aprés l'explosion", un article de Jean-Louis Comolli sur le cinéma d'Avi Mograbi (Cahiersducinéma.com)

Posté dans Dans les salles par marion le 18.02.15 à 08:30 - 2 commentaires

Imitation Game : un héros de notre temps

159 et 18 zéros derrière ! Autant de combinaisons pour décrypter un seul message d’Enigma, (presque) autant de chances pour couronner The Imitation Game lors de la cérémonie des Oscars 2015. Les performances de Benedict Cumberbatch pour camper le rôle du mathématicien de génie Alan Turing, une histoire stimulante inspirée de faits historiques tout comme une mise en scène suffisamment académique pour n’effrayer personne… tous les ingrédients du film à succès ont bel et bien été réunis par le réalisateur norvégien Morten Tyldum. Porté par la musique solennelle d’Alexandre Desplat, le spectateur se laisse volontiers prendre au jeu du décryptage proposé par un jeune homosexuel, professeur de mathématiques à Cambridge. Afin de casser la machine de codage nazie qui infligeait, lors de la bataille de l’Atlantique, revers sur revers aux Alliés, Alan Turing monte, tel un Mecano, Christopher, la première machine capable de collecter non plus seulement des renseignements mais aussi de raisonner grâce à une première ébauche d'intelligence artificielle. Il n’en fallait pas moins pour assurer une lecture en quelques heures des messages d’Enigma et s’épargner ainsi les 20 millions d’années de recherche alors promises à l’équipe de chercheurs réunie par la Navy et les services secrets britanniques.

Combien de temps sera-t-il en revanche nécessaire pour décrypter les allusions historiques du nouveau long métrage de Morten Tyldum ? Bien peu sans doute, car The Imitation Game recourt aux topoi les plus simples pour tisser la trame de la Seconde Guerre mondiale : deux ou trois scènes de bombardements avec leurs lots de décombres, quelques images d’archives qui passent à l’écran en un éclair, une poignée de civils flegmatiques dans les couloirs du métro londonien, un huis-clos sans grand intérêt dans les arcanes des services secrets britanniques et une conclusion hâtive qui laisse le beau rôle aux Anglais, et non aux Soviétiques, dans la résolution du conflit. Quant au portrait de Turing, il tourne effectivement le dos au biopic classique pour placer son film à la croisée de l’épopée héroïque et du thriller historique. Il choisit même d’entremêler trois périodes clefs du personnage principal : sa jeunesse dans une public school où il connaît les premiers émois de l’amour masculin, les joies du décryptage mais aussi les vexations d’étudiants homophobes ; ses années de recherches lors de la Seconde Guerre mondiale ; et, enfin, quelques brefs moments de son existence de condamné pour « indécence » homosexuelle dans les années 1950. Mêler ainsi différents moments d’une même vie laissait l’espoir à l’historien de sortir Alan Turing de la gangue de la biographie classique qui, linéaire et continue, mène le grand homme d’une étape à l’autre de son existence. L’académisme est cependant bien là, tapi dans l’ombre de la statuette de l’oscar : l’ouvrage référence d’Andrew Hodges ne servira pas à construire une biographie herméneutique du mathématicien de génie.

Ce n’est ni dans le passé ni dans son traitement historiographique que réside, aux yeux de l’historien, l’intérêt premier de The Imitation Game. Il est surtout à trouver dans les déformations plus ou moins volontaires infligées à la figure d’Alan Turing, car elles entrouvrent directement la porte de la fabrique de l’héroïsme contemporain. Exposé à la lumière des analyses biographiques livrées par Brian Jack Copeland et Christian Caryl, Alan Turing version Morten Tyldum trahit volontiers le véritable mathématicien. Dépeint comme un homme cassant et atypique, Alan Turing aurait été plutôt apprécié par ses collègues. À l'inverse de la conclusion du film, la castration chimique subie pour gommer ses tendances homosexuelles aurait moins conduit le génie à son suicide qu’elle ne l’aurait poussé vers de nouveaux travaux liant biologie et mathématiques. Aux yeux de Morten Tyldum, Alan Turing devait sans doute suivre un itinéraire aussi atypique que celui d'un Steve Jobs et reprendre, un à un, ses traits de caractère. Choisir un mathématicien réhabilité sur le tard par le gouvernement britannique et calquer sa figure sur celle du dernier grand génie de l’informatique sont des actes en eux-mêmes significatifs qui portent distinctement les stigmates culturels de notre époque.  Fini le temps des conflits armés et des révolutions politiques où l’héroïsme était d’abord le lot de leaders charismatiques en mesure de changer le cours de l’histoire pour mieux conduire leurs contemporains vers une nouvelle société. A l’heure du consensus démocratique comme mode de gouvernement, les palmes reviennent désormais aux héros qui peuplent les romans d’Ayn Rand (The Fountain’s Head, Atlas Shrugged), muse de la droite libertarienne américaine : un individualisme radical, une intelligence hors norme, une pensée fondamentalement originale, une parfaite honnêteté morale tout comme une singulière retenue émotionnelle… autant de qualités mises au service d’un projet individuel capable d’améliorer le quotidien des gens et non plus de renverser les régimes. Le héros randien a été un modèle clairement revendiqué pour Steve Jobs qui sut placer la machine au service de l’homme. Il hante également clairement, dans The Imitation Game, les représentations de cet Alan Turing qui inventa le premier ordinateur…

[Imitation Game de Morten Tyldum. 2015. Durée : 114 min. Distribution : Studiocanal. Sortie le 28 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 28.01.15 à 12:01 - Réagir

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