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Z 32 : une tragédie antique contemporaine

Z 32

Z32 est le nom de code d’un jeune soldat israélien dans les archives d’une association qui rassemble des témoignages d’anciens militaires ayant servi dans les territoires occupés. Ce jeune homme se distingue par sa liberté de parole, qui guide le documentaire d’Avi Mograbi : depuis qu’il a tué des Palestiniens deux ans plus tét, Z32 est atteint d’un symptéme post-traumatique qui le pousse à raconter sans cesse son histoire, sous couvert d’anonymat. Membre de l’unité d’élite Yaél au sein de Tsahal, le jeune homme s’était entraîné durant vingt mois pour sa première opération. Celle-ci consista en une mission punitive aprés un attentat qui avait fait six victimes israéliennes. Or l’opération aboutit à l’assassinat de deux policiers palestiniens innocents, dont l’un était désarmé.
Avi Mograbi ne se penche pas sur l’aspect strictement politique de cet événement – dont on sait qu’il fit scandale à l’époque et se conclut par une peine de prison pour le commandant de l’unité. Son documentaire laisse la parole – et même la caméra – à Z32 qui revient sur le drame en arpentant les lieux du crime ou en dialoguant avec sa petite amie, dans un questionnement permanent sur la responsabilité individuelle, le rôle de l’institution militaire, l’image de l’ennemi et l’image de soi, et, bien entendu, le pardon. Le réalisateur hisse cette réflexion à l’universel en lui donnant la dimension d’une tragédie grecque : des interludes chantés par Mograbi et ses proches proposent une mise à distance crue et dérangeante vis-à-vis du drame ; un systéme de morphing destiné à préserver l’anonymat de Z32 et sa petite amie transforment leur visage en masques qui font écho é ceux du théâtre antique.
Il faut reconnaître à ce documentaire la force d’un questionnement sans concession sur les pratiques de l’armée. Dans la lignée de Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon qui se livrait dès 1997 à une critique de la droite israélienne, et de Happy birthday Mr Mograbi qui, deux ans plus tard, dénonçait la répression de manifestations palestiniennes par l’armée israélienne, Avi Mograbi a de nouveau réalisé un film engagé et polémique. Son propos est toutefois ici plus général car il est visible que Tsahal fonctionne comme toute armée, en surentraînant des jeunes gens pour en faire des machines à tuer (des "Chuck Norris", comme dit Z32), au point qu’ils prennent plaisir à leur crime. Gageons toutefois que Z32 ne rencontrera pas un public aussi nombreux que le récent et proche Valse avec Bachir : l’intransigeance de l’approche artistique ("une tragédie musicale et documentaire") ainsi que l’usage des masques en 3D mettent mal à l’aise le spectateur et lui imposent une mise à distance souvent destabilisante. Même s’il est proche de notions philosophiques centrales en Terminale L/ES (Autrui, la justice et le droit, le devoir), Z32 est un film plutôt difficile d’accès pour les élèves.

[Z 32 d'Avi Mograbi. 2009. Distribution : Films du Losange. Sortie le 18 février 2009]

Pour aller plus loin :

Le film sur le site du distributeur
Pour un seul de mes deux yeux, le dernier film d'Avi Mograbi (l'article de Zérodeconduite.net)
"Avant, aprés l'explosion", un article de Jean-Louis Comolli sur le cinéma d'Avi Mograbi (Cahiersducinéma.com)

Posté dans Dans les salles par marion le 18.02.15 à 08:30 - 2 commentaires

Imitation Game : un héros de notre temps

159 et 18 zéros derrière ! Autant de combinaisons pour décrypter un seul message d’Enigma, (presque) autant de chances pour couronner The Imitation Game lors de la cérémonie des Oscars 2015. Les performances de Benedict Cumberbatch pour camper le rôle du mathématicien de génie Alan Turing, une histoire stimulante inspirée de faits historiques tout comme une mise en scène suffisamment académique pour n’effrayer personne… tous les ingrédients du film à succès ont bel et bien été réunis par le réalisateur norvégien Morten Tyldum. Porté par la musique solennelle d’Alexandre Desplat, le spectateur se laisse volontiers prendre au jeu du décryptage proposé par un jeune homosexuel, professeur de mathématiques à Cambridge. Afin de casser la machine de codage nazie qui infligeait, lors de la bataille de l’Atlantique, revers sur revers aux Alliés, Alan Turing monte, tel un Mecano, Christopher, la première machine capable de collecter non plus seulement des renseignements mais aussi de raisonner grâce à une première ébauche d'intelligence artificielle. Il n’en fallait pas moins pour assurer une lecture en quelques heures des messages d’Enigma et s’épargner ainsi les 20 millions d’années de recherche alors promises à l’équipe de chercheurs réunie par la Navy et les services secrets britanniques.

Combien de temps sera-t-il en revanche nécessaire pour décrypter les allusions historiques du nouveau long métrage de Morten Tyldum ? Bien peu sans doute, car The Imitation Game recourt aux topoi les plus simples pour tisser la trame de la Seconde Guerre mondiale : deux ou trois scènes de bombardements avec leurs lots de décombres, quelques images d’archives qui passent à l’écran en un éclair, une poignée de civils flegmatiques dans les couloirs du métro londonien, un huis-clos sans grand intérêt dans les arcanes des services secrets britanniques et une conclusion hâtive qui laisse le beau rôle aux Anglais, et non aux Soviétiques, dans la résolution du conflit. Quant au portrait de Turing, il tourne effectivement le dos au biopic classique pour placer son film à la croisée de l’épopée héroïque et du thriller historique. Il choisit même d’entremêler trois périodes clefs du personnage principal : sa jeunesse dans une public school où il connaît les premiers émois de l’amour masculin, les joies du décryptage mais aussi les vexations d’étudiants homophobes ; ses années de recherches lors de la Seconde Guerre mondiale ; et, enfin, quelques brefs moments de son existence de condamné pour « indécence » homosexuelle dans les années 1950. Mêler ainsi différents moments d’une même vie laissait l’espoir à l’historien de sortir Alan Turing de la gangue de la biographie classique qui, linéaire et continue, mène le grand homme d’une étape à l’autre de son existence. L’académisme est cependant bien là, tapi dans l’ombre de la statuette de l’oscar : l’ouvrage référence d’Andrew Hodges ne servira pas à construire une biographie herméneutique du mathématicien de génie.

Ce n’est ni dans le passé ni dans son traitement historiographique que réside, aux yeux de l’historien, l’intérêt premier de The Imitation Game. Il est surtout à trouver dans les déformations plus ou moins volontaires infligées à la figure d’Alan Turing, car elles entrouvrent directement la porte de la fabrique de l’héroïsme contemporain. Exposé à la lumière des analyses biographiques livrées par Brian Jack Copeland et Christian Caryl, Alan Turing version Morten Tyldum trahit volontiers le véritable mathématicien. Dépeint comme un homme cassant et atypique, Alan Turing aurait été plutôt apprécié par ses collègues. À l'inverse de la conclusion du film, la castration chimique subie pour gommer ses tendances homosexuelles aurait moins conduit le génie à son suicide qu’elle ne l’aurait poussé vers de nouveaux travaux liant biologie et mathématiques. Aux yeux de Morten Tyldum, Alan Turing devait sans doute suivre un itinéraire aussi atypique que celui d'un Steve Jobs et reprendre, un à un, ses traits de caractère. Choisir un mathématicien réhabilité sur le tard par le gouvernement britannique et calquer sa figure sur celle du dernier grand génie de l’informatique sont des actes en eux-mêmes significatifs qui portent distinctement les stigmates culturels de notre époque.  Fini le temps des conflits armés et des révolutions politiques où l’héroïsme était d’abord le lot de leaders charismatiques en mesure de changer le cours de l’histoire pour mieux conduire leurs contemporains vers une nouvelle société. A l’heure du consensus démocratique comme mode de gouvernement, les palmes reviennent désormais aux héros qui peuplent les romans d’Ayn Rand (The Fountain’s Head, Atlas Shrugged), muse de la droite libertarienne américaine : un individualisme radical, une intelligence hors norme, une pensée fondamentalement originale, une parfaite honnêteté morale tout comme une singulière retenue émotionnelle… autant de qualités mises au service d’un projet individuel capable d’améliorer le quotidien des gens et non plus de renverser les régimes. Le héros randien a été un modèle clairement revendiqué pour Steve Jobs qui sut placer la machine au service de l’homme. Il hante également clairement, dans The Imitation Game, les représentations de cet Alan Turing qui inventa le premier ordinateur…

[Imitation Game de Morten Tyldum. 2015. Durée : 114 min. Distribution : Studiocanal. Sortie le 28 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 28.01.15 à 12:01 - Réagir

12 Years A Slave : l'Histoire à coup de trique

12 years a slave

Pour l'universitaire américain Henry Louis Gates (qui conseilla Steven Spielberg lors de la réalisation d’Amistad) 12 years a slave est "le portrait le plus authentique de l’esclavage aux Etats-Unis jamais porté à l’écran !". Moins intéressés par l’histoire expérimentale que leurs collègues anglo-saxons, les historiens français traiteront sans doute le problème de la vérité historique du film réaliste avec plus de distance.

Adapté au cinéma par Steve McQueen, le roman autobiographique de Solomon Northup, rédigé dans les années 1850 constitue assurément une invitation stimulante pour découvrir la situation complexe des Noirs dans l’Amérique du XIXe siècle. Stupéfiant au pire sens du terme, l’itinéraire de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) conduit le spectateur du Nord des Etats-Unis, là où les Noirs peuvent être libres et intégrés socialement, jusque dans les plantations sudistes où le coton et la canne à sucre se chargent de broyer l’âme et la chair de la servile main d’œuvre. Charpentier et musicien, marié et père de famille, reconnu et respecté par les blancs, Solomon Northup est soudainement kidnappé, en 1841, par deux contrebandiers pour être vendu dans un des sordides marchés d’esclaves de la Nouvelle Orléans.

A lui dès lors douze longues années de servilité humiliante, et au spectateur 2 h 15 d’un spectacle effrayant, qui conduisent Northup d’une plantation à une autre au gré des tractations et arrangements des grands propriétaires blancs. Armé d’un indiscutable talent, l'auteur de Hunger et Shame se charge de mettre à nu l’impitoyable système esclavagiste, arpentant, tel un anthropologue, son quotidien. A chaque noir sa tâche selon sa couleur de peau ou ses talents : les plus sombres iront au champ, les plus clairs au service de la table des maîtres, les plus belles dans leur lit, les plus jeunes dans leurs bras, les plus virtuoses dans leurs orchestres, les plus instruits à leurs piloris… car la communauté « nègre » ne peut que bruire de contestations réelles ou des méfaits supposés, tous dirigés contre « l’ordre blanc »

Clef de voûte scénaristique comme esthétique du long métrage, les sanctions corporelles et psychologiques constituent, aux yeux de S. McQueen, un passe permettant au spectateur de plonger directement dans la réalité de l’Amérique du XIXe siècle et ainsi de renouer sans fard avec une histoire de l’esclavage. Déjà expérimenté lors de ses deux œuvres précédentes (Hunger et Shame), l’effet de réel fait brillamment alterner à l’écran les « images sable » et les « images savon », ainsi que le rappelle S. McQueen : « J’aime faire des films dans lesquels les gens ont le sentiment de pouvoir pratiquement prendre du sable dans leurs mains et le frotter dans leurs paumes. En même temps, je veux qu’un film soit comme un morceau de savon humide. Vous devez bouger physiquement et ajuster votre position en fonction du film pour qu’il vous dirige et non l’inverse ». Côté « sable », on aura ainsi d’interminables plans-séquence pour décomposer le spectateur devant les sévices redoublés et les viols répétés. Côté « savon », il lui faudra attendre la fin du film pour comprendre le sens profond des plans de son ouverture. Pièce maîtresse de ses œuvres précédentes, l’équivoque qui pousse à la réflexivité est cependant ici étouffée dans le carcan hollywoodien de l’œuvre à succès.

Talentueux récit consacré par un réalisateur noir (britannique mais se revendiquant comme un cousin des Noirs américains) à la noble cause de ses ancêtres, association savante du film d’auteur et du blockbuster, 12 years a slave n’est pas le long métrage d’une élite mais une histoire vengeresse donnée à voir à chaque Américain en guise d’expiation des décennies d'esclavage puis de ségrégation. Telle est là sans doute sa force qui le conduira à n'en pas douter à un triomphe au soir des Oscars. Telle est aussi précisément sa faiblesse historiographique. Résultat possible d’un « effet Obama » qui aurait, aux dires de Steve McQueen, libéré la parole noire, fruit plus probable de plusieurs décennies d’une discrimination positive qui lui a ouvert la tribune des grandes institutions culturelles, 12 years a slave s'acharne à nettoyer l’affront d’un long siècle de cinéma hollywoodien qui a systématiquement ignoré et minoré les souffrances de l'esclavage, consacrant par exemple plus de films aux esclaves romains qu'aux esclaves noirs… Depuis Naissance d’une nation de D.W. Griffith (1915), chef d’œuvre cinématographique autant qu’horreur raciste révisionniste, pas un film de noir sur les Noirs ! Descendu dans l’arène des légitimités raciales pour écrire l’histoire des Afro-américains, S. McQueen est bien décidé à lutter, pied à pied, contre les cinéastes blancs coupables désignés d’un vol de l’histoire. Tandis que Spike Lee contestait avec virulence à Q. Tarantino le droit de filmer l’esclavage dans Django unchained, Steve McQueen refuse à Steven Spielberg le monopole de la parole officielle sur l’histoire de ses ancêtres (Amistad, Lincoln). Serviteur autoproclamé d’une communauté qui peine à se remettre de décennies d’oppression et de stigmatisation, S. McQueen s’engouffre non sur le chemin d’une histoire objective et réflexive mais sur la voie d’une mémoire passionnée et combattante.

A accabler ainsi son public sous la trique émotionnelle d’images qui font de la chair noire le parchemin ensanglanté des souffrances de tout un peuple, le réalisateur risque bien de brouiller les pistes de la compréhension. Tailler ainsi l’histoire à grands coups de serpe manichéenne pour opposer des blancs tortionnaires, sadiques, traîtres ou veules à une communauté de victimes noires partagées entre le bon sentiment et l’innocence naïve ne peut conduire qu’à des caricatures incapables de rendre compte de toute la complexité d’une période-clef dans la construction de la nation américaine.

[12 Years A Slave de Steve Mc Queen. 2013. Durée : 133 mn. Distribution : Studio Canal. Sortie le 22 janvier 2013]

Le DVD est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe et un dossier pédagogique (destiné aux professeurs d'Anglais), dans notre boutique DVD.

Pour aller plus loin :
> Un document de présentation du film pour les enseignants
> Une analyse de l'affiche du film
> Le site officiel du film (US)
> Le texte (anglais) du livre de Solomon Northup (sur le site "Documenting the American South"
> Le DVD avec droits institutionnels et dossier pédagogique

 

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 23.01.15 à 15:45 - Réagir

The Cut : épopée pour mémoire

99 ans, 138 minutes et finalement un film qui reste dans l’entre-deux. De l’aveu m?me de Fatih Akin, r?aliser, ? un si?cle de distance, un long m?trage sur le g?nocide arm?nien rel?ve presque de l’insoluble. Quel ton adopter ? Quel genre retenir ? Les h?sitations sont nombreuses, et ont conduit Fatih Akin ? construire?The Cut dans une sorte d'interstice cin?matographique. Longue ?pop?e aux accents humanistes, le film vire au parcours initiatique d’un forgeron (Tahar Rahim) qui, ? la recherche de ses deux filles jumelles, se rel?vera, ?tape par ?tape, des souffrances endur?es sous la trique turque. Port?e par la petite histoire d’une famille arm?nienne ?parpill?e aux quatre vents de la Premi?re Guerre mondiale, The Cut ambitionne encore d’?clairer les derniers moments de la grande Histoire ottomane. Fresque historique en costume, le dernier volet de la trilogie de Fatih Akin r?sonne des th?matiques ch?res aux deux opus pr?c?dents : l’amour pour Head-on (2004), la mort pour De l’autre c?t? (2007). Œuvre courageuse d’un jeune r?alisateur turc-allemand ? l’heure o? le g?nocide est encore ni? par le r?gime de Recep Tayyip Erdogan, The Cut refuse de virer au pamphlet pol?mique et pr?f?re oublier, dans sa seconde partie, la question arm?nienne pour mieux se concentrer sur l’immigration en Am?rique. Il ne faut ni provoquer les ultranationalistes turcs ni se couper du public scolaire : la marge de manœuvre semble bien ?troite pour rendre ? sensible ?, selon le vœu de Fatih Akin, l’?v?nement du g?nocide. Pris entre la Charybde des cin?philes et la Scylla des historiens, The Cut choisit de naviguer ? vue le long d’une lin?arit? descriptive, mi-dramatique mi-didactique.

Rarement port? ? l’?cran (Ravished Armenia (1919), Ararat (2002), Voyage en Arm?nie (2006)…), le g?nocide arm?nien version Fatih Akin p?tit directement de cet entre-deux. Parmi les plaies du tire-larmes ? gros budget, on compte ainsi la description oblig?e de la minorit? pauvre mais heureuse avant d’?tre emport?e par la haine g?nocidaire, l’esth?tisation forc?e des heures les plus graves tout comme les fragilit?s attendues d’un h?ros amen?, d’?preuves en ?preuves, ? douter de Dieu ou ? s'?tonner de la m?chancet? humaine. Au rang des topoi du film-m?moire destin? ? contrer les n?gationnistes, on d?nombre la rigueur et la minutie de la reconstitution (costumes, d?cors) et surtout la description quasi exhaustive des exactions ottomanes qui seront, clairement et ostensiblement, encha?n?es les unes aux autres dans toute la premi?re moiti? du film : d’abord la violente arriv?e des gendarmes qui emm?nent les hommes, puis les travaux forc?s, puis les sc?nes de viol, puis les ex?cutions sommaires, puis les marches de la mort destin?es aux femmes et aux enfants, puis les mouroirs en plein air… et entre-temps quelques sc?nes de g?n?rosit? musulmane et de bienveillance humaniste pour ne pas laisser prise aux accusations de manich?isme.

Il ne s’agit pas en effet d’accuser mais de faire comprendre, en?rendant accessible la v?rit? historique au plus grand nombre. Bien document?, solidement charpent?, politiquement neutre,?The Cut se veut comme un r?cit historien ? destination des plus jeunes :?une introduction explicite qui pose clairement (mais trop simplement) les enjeux de la Premi?re Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, une carte historique pour situer le g?nocide, un d?coupage chronologique ann?e apr?s ann?e, des r?sum?s ou des synth?ses pour faire r?guli?rement le point… The Cut endosse le costume p?dagogique, son auteur celui de l’intellectuel humaniste qui tient, par-del? la mont?e de la x?nophobie en Europe et les discours anti-immigr?s, un propos r?conciliateur et propose en partage œcum?nique les ?motions humaines n?es de l’horreur. Suffit-il de consid?rer son sujet ? distance, de chercher ? montrer le vrai et de dater son r?cit pour faire œuvre historienne ? Il manque encore ? The Cut une v?ritable ambition d?monstrative voire m?me une philosophie de l’histoire pour assurer la compr?hension des heures les plus sombres du pass? turc. Juxtaposer simplement et m?caniquement les ?v?nements les uns apr?s les autres, ce n’est pas faire de l’histoire. Ce n’est pas davantage signer une grande ?pop?e cin?matographique.

[The Cut de Fatih Akin. 2015. Dur?e : 138min. Distribution : Pyramide Distribution. Sortie le 14 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 15.01.15 à 15:37 - Réagir

Exodus : un Moïse musclé mais complexe

Moïse à Noël, Exodus au boxoffice ? Ridley Scott n’a ménagé ni sa peine ni son talent pour transformer son nouveau long métrage en succès commercial. En ces temps de crise, Hollywood vise d’abord à la rentabilité économique. Dans la droite lignée des péplums des années 1950 chargés de ramener dans les salles obscures des spectateurs américains enthousiasmés par la récente arrivée de la télévision dans leurs foyers, Exodus doit lutter contre la concurrence des blockbusters de fin d’année et amortir les 140 millions de dollars investis par la Scott Free Productions. Toute prise de risque est exclue, Exodus respectera à la lettre la loi d’un genre à même de satisfaire le plus grand nombre. Comme souvent dans les péplums, l’histoire est simple mais universelle. Plutôt que le Nouveau Testament, Ridley Scott privilégie ainsi l’Ancien - plus largement ouvert aux trois religions monothéistes - en magnifiant les étapes attendues du parcours de Moïse, prince d’Égypte déchu pour mieux conduire en Terre promise 600 000 esclaves hébreux. À l’image de ses illustres prédécesseurs, Exodus sort une légende biblique de la gangue érudite pour la livrer, pédagogique et populaire, aux plaisirs d’un large public. Aux fondements du bon péplum, Ridley Scott choisit encore de remplacer le grossier carton-pâte par de grandioses effets numériques et les larges plans fixes par une impressionnante chorégraphie scénique. Des reconstitutions pharaoniques, une bataille de Qadesh sur-vitaminée, des courses de chars dopées à l’adrénaline depuis les sommets escarpés des montagnes égyptiennes jusqu’aux fonds d’une Mer Rouge habilement mis à nus, sans oublier les dix plaies qui s’abattent, monstrueuses et infernales, sur la ville de Memphis… avec Exodus, le démiurge n’est plus à trouver dans les cieux mais bel et bien aux pieds des collines d’Hollywood.

Des talents, de l’argent, une histoire universelle… tous les ingrédients sont réunis pour hisser Exodus au sommet du genre. Il lui manque cependant l’essentiel. Ridley Scott échoue manifestement à placer sur le plastron de son long métrage les galons du consensus. À moitié oublié par le public américain dès sa sortie en salle, le film a encore été la cible d’une nuée de critiques aussi diverses qu’acerbes. Certaines sont attendues car inhérentes au genre, d’autres invraisemblables car propres aux extrémistes. Au pilori de la critique puriste que l’on amène ainsi le jeu de Ramsès perdu entre l’anachronisme outrancier et les mauvaises mœurs occidentales mais encore les briefings du pharaon en conseil de guerre directement extraits des QG de l’armée américaine. À l’échafaud des minorités ethniques que l’on suspende la représentation raciste des hommes de couleur, condamnés à camper les rôles de voleurs et d’esclaves et non ceux de Pharaon ou même de Moïse. À la question des musulmans extrémistes ou des autorités culturelles marocaines que l’on place Ridley Scott pour avoir osé représenter Dieu et un prophète. ? la potence des antisionistes que l’on conduise enfin le scénariste pour attribuer aux Hébreux le rôle de bâtisseurs des grandes pyramides !

Des critiques aussi nombreuses et cruelles que les plaies d’Egypte. Tel est sans doute le lot de tout péplum. Tel est surtout le revers de la médaille des choix scénaristiques audacieux d’Exodus. Une fois n’est pas coutume dans le cinéma populaire, Ridley Scott ne transige pas avec la simplicité. Au diapason d’un monde américain qui, en proie à une crise morale, peine à proposer une lecture claire et réconfortante des Saintes Écritures, le maître de l’épique en costume marche aujourd’hui encore, après Robin des Bois, Kingdom of Heaven et Gladiator, sur un sentier qui brouille volontiers les transpositions morales et historiques. Film d’un entre-deux insaisissable, Exodus s’ouvre à toutes les interprétations. Qui faut-il voir dans cet empire égyptien, miné par la bureaucratie et les sécessions religieuses ? Les États-Unis en difficulté au Proche-Orient ou un despotat oriental intolérant à l’égard des minorités ? Si les États-Unis aiment se représenter comme le peuple élu, comment comprendre dès lors l’intention de Christian Bale de prêter à son personnage, Moïse, la morale et la geste d’un terroriste placé à la tête de camps d’entrainement disséminés dans le désert égyptien ? Les choix religieux de Ridley Scott ne sont guère plus clairs. Si Exodus conduit de miracles en miracles les Hébreux vers la Terre sainte, ils sont à chaque fois exposés à la critique scientifique rationaliste. Héros assurément charismatique, Moïse fait davantage figure de chef de guerre sceptique plutôt que patriarche rassurant. Confronté à Dieu, représenté ici comme un gamin capricieux et colérique (!), le guide des Hébreux découvre la foi apràs s’être violemment cogné la tête… comme si la religion monothéiste ne pouvait être que l’élucubration onirique d’un esprit profondément traumatisé ! À placer ainsi son film dans un entre-deux complexe et stimulant, Ridley Scott cherche sans doute à plaire aux croyants comme aux sceptiques. Il risque surtout de ne ravir personne… car telle est encore la loi d’un genre populaire qui ne vit que de manichéisme.

[Exodus de Ridley Scott. 2014. Durée : 154min. Distribution : 20th Century Fox France. Sortie le 24 décembre 2014]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 05.01.15 à 15:04 - Réagir

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