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L'Esprit de 45 : entretien avec l'historienne Clarisse Berthezène

Il n'aura échappé à personne que la sortie française de L'Esprit de 45, ode aux profondes réformes sociales menées dans l'immédiate après-guerre en Grande-Bretagne, a lieu quelques semaines seulement après les funérailles de la femme politique qui a le plus férocement combattu ces réformes (Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990). La coincidence est évidemment totalement fortuite, l'ex-première dame ayant cessé depuis quelques années d'obséder le cinéma anglais. En revanche, il est difficile de ne pas relier le retour de Ken Loach au cinéma documentaire à la profonde crise économique, sociale et politique qui secoue toute l'Europe ou presque, et semble le prélude à de nouveaux glissements vers un libéralisme dérégulé…
Outil de résistance intellectuelle et de mobilisation, L'Esprit de 45 montre qu'au moment-même où le pays se relevait à peine des cendres de la guerre, un autre projet de société fut possible, basée sur les valeurs de la solidarité, du collectif, de fraternité, des valeurs qu'on n'avait alors pas peur d'appeler "socialistes". Nourri de très nombreux documents d'archive entrelacés de témoignages, drôles ou émouvants, de contemporains, le documentaire de Ken Loach retrace l'histoire de ce moment particulier, et la manière dont s'est cristallisé cet aspiration progressiste, dont le cinéaste aimerait ranimer la flamme pour inspirer les luttes futures.
On pourra reprocher au film un certain manichéisme, accentué par l'ellipse brutale qui nous fait passer sans transition du "consensus de l'après-guerre" à la période honnie du thatchérisme… Ken Loach s'en explique dans ce débat retranscrit par le site Rue89.fr, rappelant n'avoir pas voulu faire œuvre d'historien. Nous nous sommes donc tournés vers une historienne, Clarisse Berthezène*, pour compléter et enrichir la lecture de ce film dont l'étude paraît particulièrement pertinente en classe d'Anglais (pour l'histoire de la Grande-Bretagne au XXème siècle, notamment sous l'angle du progrès social).

Pourriez-vous nous décrire le contexte politique de la Grande-Bretagne en 1945, période qu'a choisi d'aborder Ken Loach dans son documentaire L'Esprit de 45 ?

Clarisse Berthezène : Pour cela le mieux est de remonter au début du XXème siècle. Au pouvoir de 1906 à 1914, le parti libéral met en œuvre des réformes sociales, qui, à cette époque, sont pionnières en Europe. Parmi celles-ci, il y a un système de retraite pour les plus de 70 ans, entièrement financé par les impôts, une charte des enfants (Children Act), et, à partir de 1911, le premier système d'assurance nationale, co-financé par l'Etat, les employeurs et les employés. Cet élan réformateur s'est donc mis en place avant la Première Guerre mondiale avec ce que l'on a appelé le budget du peuple (People's Budget) présenté au parlement par le ministre des finances libéral David Lloyd George, et voté en 1910. C'est le premier budget de l'histoire britannique qui exprimait clairement son intention de redistribuer les richesses. Lloyd George parlait à l'époque d'une "guerre contre la pauvreté". La sécurité sociale et les retraites deviennent des droits universels, ce qui n'a plus rien à voir avec la charité du 19ème siècle. La charité, telle qu'elle était conçue était humiliante. Ces nouvelles réformes mettent l'accent sur le droit à ces avantages. On change déjà, dans ces années-là, de vocabulaire et de manière de réfléchir.

Pourtant, comme le montrent les images d'archives dans le documentaire de Ken Loach, l'entre-deux guerres est marqué par une profonde misère ?

C. B. : La Première Guerre mondiale accouche d'une période très conservatrice en Grande-Bretagne. Le parti conservateur domine la vie politique de l'entre-deux-guerres (il est au pouvoir seul ou dans des coalitions jusqu'en 1945, sauf en 1924 et en 1929-31). Le parti libéral s'est effondré et le parti travailliste, créé en 1906 (alors que les partis libéral et conservateur existent depuis 1830-50) émerge tout juste. Les travaillistes sont brièvement au pouvoir en 1924 et ils n'ont pas la possibilité et n'osent pas engager de grandes réformes. Or, même avant la crise de 1929, la Grande-Bretagne traverse une période de récession, avec un chômage très fort. En 1926, une grève générale lancée par les syndicats de mineurs oppose le monde ouvrier au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. On compare souvent cette grève à celles de 1984 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Ce sont deux moments historiques au cours desquels les conservateurs au pouvoir "cassent" les grévistes (le parti conservateur fait passer une loi contre les syndicats en 1927). Le souffle des réformes sociales d'avant-guerre est donc perdu. C'est surtout une période de chômage avec cette particularité qu'en Grande-Bretagne, la crise économique touche surtout les régions du nord de l'Angleterre, le sud de l'Ecosse et le Pays de Galles, là où les industries du charbon, du textile et de la sidérurgie sont en déclin. Certaines villes souffrent d'un taux de chômage de 70% pendant que d'autres connaissent un véritable essor économique et une situation de plein-emploi : les industries du nylon et de l'automobile émergent à cette époque dans les Midlands.

Quelles sont ces villes du centre de l'Angleterre ?

C. B. : Birmingham, Nottingham, St Albans ou Coventry... Dans le film, on voit des images de la Jarrow Crusade de 1936, une grande marche contre la pauvreté et le chômage. Elle part de Jarrow, ville sinistrée du Nord-Est, et aboutit à Londres. Les mineurs traversent notamment St Albans, une ville alors très prospère dont les habitants sont stupéfaits de découvrir ces sans-emplois qui manifestent. Cela explique pourquoi le parti conservateur peut ignorer la question du chômage à ce moment-là : même s'il existe de nombreux chômeurs de longue durée (vingt ans) pour de nombreux britanniques, c'est une période de prospérité car les salaires réels augmentent. Il y a néanmoins pendant toute la période un minimum d'un million de chômeurs (the intractable million) avec un pic de 22 % en 1932. Le pays ne s'embrase pas, alors que partout sur le continent, des partis extrêmes gagnent du terrain, à gauche comme à droite.

Est-ce la Seconde Guerre mondiale qui fait naître cet esprit collectif dont parle Ken Loach parmi les Britanniques ?

C.B. : La spécificité de la Seconde Guerre mondiale est effectivement d'être une "guerre pour le peuple" (People's War). On ne se bat plus pour le roi (for King and Country), comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat pour une société plus égalitaire. Tout le monde doit faire des sacrifices. On a beaucoup parlé d'une culture de gauche (a labour culture) qui se serait développée pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre ayant favorisé les idées de solidarité, d'égalité, de sacrifice. Mais cela vient aussi du fait que les travaillistes s'occupaient de toute la vie intérieure du pays, et que la population a vu les fruits de cette politique. Le gouvernement d'union nationale était certes dirigé par un conservateur, le premier ministre Winston Churchill, mais il avait laissé de nombreux ministères aux travaillistes, notamment tous ceux qui régissaient la vie intérieure du pays. L'économiste libéral John Maynard Keynes conseillait, dès les années 20-30, de combattre le chômage par le service public et une politique de grands travaux de l'état. Il pensait qu'il faudrait une guerre pour que ses théories soient appliquées : c'est exactement ce qui s'est passé. En période de guerre l'État contrôle tout (contrats, salaires...) puisqu'il est en charge de l'économie. Les bases de l'État-providence existent déjà. Ainsi, quand des élections générales sont organisées en 1945, c'est le travailliste Clement Attlee qui est élu, avec une large majorité, alors que Churchill pensait gagner haut la main. Pour la première fois depuis sa création en 1906, le Parti travailliste obtient les pleins pouvoirs. Attlee va mettre en œuvre toutes les grandes réformes sociales, comme le raconte le film.

Les conservateurs ont-ils tenté par la suite de remettre en cause la politique de l'État-providence des travaillistes ?

C. B. : Les conservateurs trouvent en effet que Clement Attlee va trop loin. Churchill ne comprend pas pourquoi, par exemple, on donne autant de droits aux riches, qui peuvent payer eux-mêmes. Il trouve la dimension universelle du système coûteuse et incohérente.

Peut-on établir un lien entre la naissance du NHS (National Health Service) et la création de la Sécurité sociale en France en 1945 par le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat ?

C. B. : Je ne pense pas. L'État-providence de Clément Attlee s'inspire du début du siècle et des libéraux. C'est l'influence libérale britannique (Beveridge, Keynes, Lloyd George) qui est à l'origine du service de santé national. Leur modèle est plutôt l'Allemagne de Bismarck. De plus, la France est vu comme le pays qui s'est écroulé dès le début de la guerre. Il me semble qu'on peut expliquer la montée du fascisme en Europe par l'inimitié entre la France et la Grande-Bretagne. Ces deux pays se considèrent comme ennemis au moment où ils devraient, au contraire, se serrer les coudes. L'ennemi juré de la Grande-Bretagne, que ce soit en 1914 ou pendant l'entre-deux guerres, est la France, pas l'Allemagne.

Après avoir retracé l'ensemble des réformes sociales de l'après-guerre, le documentaire de Ken Loach passe directement à l'élection de Margaret Thatcher en 1979, qui va détricoter l'ensemble des acquis sociaux. Que s'est-il passé entre la fin des années cinquante et la fin des années soixante-dix ?

C. B. : Les historiens ont parlé d'un "consensus de l'après-guerre" pour qualifier la période du rapport Beveridge (1942-44) et de l'État-providence de Clement Attlee (1945-51). Après le mandat d'Attlee, les conservateurs reviennent au pouvoir (Churchill est réélu en 1951). Les conservateurs savent qu'ils ne peuvent pas s'attaquer au modèle de l'État-providence, très populaire au sein de la population. Mais dès 1959, le parti conservateur d'Harold Macmillan offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de sortir (opt out) du système proposé par l'Etat Providence, pour prendre une assurance privée ou inscrire leurs enfants dans une école privée. Un système parallèle privé se met en place, et il a toujours existé depuis.

Quelles sont les circonstances de la victoire de Thatcher en 1979 ?

C. B. : Margaret Thatcher n'émerge pas de nulle part. Elle est issue d'un mouvement de mécontentement qui apparaît très tôt au sein du parti conservateur. Mais elle ne gagne pas les élections avec une très grande majorité. Elle est surtout élue parce que le Parti travailliste, qui représente historiquement les syndicats, ne les contrôle plus : les grèves ont pris une telle ampleur que le pays est entièrement bloqué, c'est la période que l'on a appelé "l'Hiver du mécontentement" (The Winter of discontent). C'est donc, dans un premier temps, plutôt un vote de protestation qu'une véritable adhésion aux thèses de Margaret Thatcher.

Quel est l'électorat de Margaret Thatcher ?

C. B. : Thatcher est le fruit d'un élan de contestation parmi les classes moyennes. On a parlé de "révolte des classes moyennes". En caricaturant un peu, on peut dire que celles-ci ne se sentaient représentées ni par le Parti travailliste, porte-voix de la classe ouvrière, ni par le Parti conservateur, figure de l'aristocratie et du capital. Plusieurs commentateurs anglais ont fait un parallèle avec le poujadisme en France. Thatcher jouait de cette attirance qu'elle exerçait sur les petits commerçants, on la présentait souvent selon la formule désormais célèbre de Giscard D'Estaing comme "la fille d'épicier". Elle a repris cette image à son compte, elle disait : "La middle class c'est moi". Quand Thatcher est élue à la tête du parti conservateur en 1975, elle a beaucoup d'opposants au sein même du parti. En ce sens, son élection correspond à certaine révolution au sein du Parti conservateur.

Dans le documentaire, une infirmière dit : ''Thatcher est arrivée et soudain le maître-mot était l'individualisme''.

C. B. : Pour Margaret Thatcher, il faut remettre les libertés de l'individu (dont la liberté d'entreprendre) au coeur de la politique. La dignité de l'individu réside dans son indépendance, or l'État-providence a créé selon une "culture de la dépendance". Thatcher propose de revenir à un libéralisme orthodoxe, elle reprend les valeurs dites victoriennes : le dur labeur, l'honnêteté et l'épargne.

On a pu voir combien ses funérailles ont divisé la Grande-Bretagne.

C. B. : C'est effectivement frappant : d'un côté elle a eu des funérailles nationales en présence de la reine, ce qui est exceptionnel et excessif ; de l'autre côté, de nombreuses manifestations spontanées ont éclaté pour fôter la mort de la "méchante sorcière". Il est difficile de trouver des analyses équilibrées de son bilan. Le film de Ken Loach n'échappe pas à la règle, il est évidemment partisan, ce qui n'est pas surprenant quand on connaît son engagement politique.

Parmi ceux que Margaret Thatcher a traumatisés, on se souvient des mineurs si durement réprimées en 1984.

C. B. : Il est important de montrer ces images, car elles ont été censurées à l'époque. Elles sont d'une violence absolue : c'est l'armée qui est envoyée contre les mineurs. Le paradoxe est que Thatcher met en place un état autoritaire au moment même où elle parle de libertés. Thatcher disait : "Vous me parlez des chômeurs dans ce pays, vous me parlez des 10-15%, mais jamais vous ne me parlez des 85-90%, des gens qui sont employés et qui gagnent bien leur vie. Regardez ailleurs, et vous verrez que le pays n'a jamais aussi bien fonctionné." Il était sans doute nécessaire de fermer les mines, qui étaient déficitaires, mais le gouvernement Thatcher l'a fait sans aucune pédagogie et avec une grande brutalité, sans se soucier de ce qu'il adviendrait de ces mineurs et de leur famille et sans offir de possible reconversion. Même si beaucoup de conservateurs ont été soulagés qu'elle fasse le "sale boulot", ce n'est pas du tout dans la tradition conservatrice : on s'inquiète aussi du côté humain, on ne laisse pas des gens sur le carreau. Thatcher a infligé à ces gens-là des mesures ouvertement méprisantes.

Dans le documentaire, Margaret Thatcher rend un drôle d'hommage à Tony Blair, premier ministre travailliste de 1997 à 2007. "Ma plus grande réussite c'est Tony Blair."

C. B. : Ces propos sont cyniques mais exacts. Tony Blair est vraiment l'héritier de Margaret Thatcher, il a poursuivi sa politique. Thatcher n'aurait peut-être même pas osé aller aussi loin...

Propos recueillis par Magali Bourrel.

* Clarisse Berthezène est maître de conférence en histoire et civilisation britannique à l'université Paris Diderot-Paris 7. Elle a publié Les conservateurs britanniques dans la bataille des idées. Ashridge College, premier think tank conservateur, 1929-1954 (Presses de Sciences Po, 2011) et Le monde britannique, 1815-1931 (Belin, 2010) avec Geraldine Vaughan, Julien Vincent et Pierre Purseigle.

[L'Esprit de 45 de Ken Loach. 2012. Dur?e : 94 mn. Distribution : Why Not. Au cinéma le 8 mai 2013]

Pour aller plus loin :
> Le site officiel du film (en anglais)

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 08.05.14 à 12:27 - 12 commentaires

La Ligne de partage des eaux : la carte et le territoire

La ligne de partage des eaux

La Ligne de Partage des eaux s'ouvre par une tr?s jolie s?quence m?taphorique : une petite fille reconstitue consciencieusement un puzzle na?f repr?sentant un paysage de campagne au milieu duquel coule une rivi?re.? Cette image du puzzle, d'ailleurs reprise sur l'affiche du film, est une bonne entr?e dans le propos de Dominique Marchais : la diff?rence entre le tableau et les pi?ces, c'est celle qui s?pare l'unit? organique d'un pays et le d?coupage parfois arbitraire de ses subdivisions administratives, la g?ographie humaine et la g?ographie "physique" (au sens tr?s large), ou bien, pour reprendre le titre d'un r?cent prix Goncourt, la "carte" et le "territoire". La Ligne de partage des eaux propose donc l'exploration d'un territoire g?ographique (circonscrit par le bassin versant de la Loire) et en m?me temps celle du fameux "mille feuilles administratif" qui s'y superpose et le mod?le… Comment se transforme la France d'aujourd'hui, comment se mod?le celle de demain ? Quels logiques, quels int?r?ts antagonistes s'affrontent, et comment (par qui, dans quelles instances) ces conflits d'usage sont-ils arbitr?s ? Quelles sont les cons?quences concr?tes de ces arbitrages sur les paysages ?? Prenant l'eau pour fil conducteur, le film navigue avec fluidit? entre les acteurs (agriculteurs, ?lus locaux, n?o-ruraux, fonctionnaires), les paysages (ruraux et p?riurbains) et les espaces, construisant petit ? petit, pi?ce (de puzzle) par pi?ce un tableau de la France d'aujourd'hui.

Celui-ci, on s'y attendait, n'est pas des plus r?jouissants. M?me s'il filme ?galement quelques zones de r?sistance ou de r?silience, Dominique Marchais met surtout en ?vidence le rouleau-compresseur inexorable de l'?talement de l'urbain (et de ses d?pendances) sur les espaces ruraux, au nom de dogmes intitul?s "croissance" et "mondialisation" ; mouvement qui est celui de la normalisation et de l'uniformisation, mais aussi d'une destruction irr?versible des espaces naturels et d'un enlaidissement irr?m?diable (cf cette enqu?te consacr?e par T?l?rama.fr ? "La France moche").? Le film se pr?sente ? la fois comme la suite et le pendant du premier long-m?trage documentaire de Dominique Marchais, le passionnant Temps des gr?ces (2008) qui ?voquait le bouleversement de l'agriculture au XX?me si?cle et ses cons?quences sociales, sanitaires et environnementales… Apr?s avoir sold? le pass?, n'est-on pas en train de faire "table rase du futur", nous demande le cin?aste dans ce nouvel opus ?

La r?flexion qui a pr?c?d?, nourri et accompagn? Dominique Marchais dans la r?alisation du film est particuli?rement stimulante, et on renverra ? ce propos au long entretien avec le r?alisateur propos? dans le dossier de presse. Mais son expression cin?matographique s'av?re h?las parfois particuli?rement aride, ? l'image de cette interminable s?quence de r?union publique ? Ch?teauroux qui voit chacun des participants, stagiaires compris, d?cliner son identit? et sa fonction. Le film embrasse tellement large que le fil du propos est parfois difficile ? suivre, la coh?rence "g?ographique" revendiqu?e (un "film bassin versant") s'av?rant moins ?vidente que celle, historique, qui pr?sidait au Temps des gr?ces. La Ligne de partage des eaux est donc un film qui risque de passionner les g?ographes et tous ceux qui s'int?ressent ? la discipline, mais de laisser sur le bord les autres, ?l?ves de lyc?e compris.?

[La Ligne de partage de eaux de Dominique Marchais. 2014. Dur?e : 108 mn. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 23 avril 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 29.04.14 à 15:42 - Réagir

Girafada : l'Intifada expliqu?e ? mon fils

Girafada

"Girafada" ? Derri?re le titre aux accents ? la fois ?nigmatiques et familiers du premier long-m?trage de Rani Massalha se cache en fait un mot-valise, contraction des mots "girafe" et "intifada".? Ce t?lescopage apparemment incongru entre les sciences naturelles et l'actualit? du Proche-Orient r?sume l'ambition de ce premier film sign? par jeune r?alisateur d'origine palestinienne : raconter la r?alit? du conflit-isra?lien ? hauteur d'enfant, en empruntant ? l'univers du conte.

Girafada relate l'histoire de Ziad, dix ans, fils du v?t?rinaire du zoo de Qalqilya, dernier zoo en activit? de Palestine. Pour sauver la girafe du zoo, veuve ?plor?e depuis le dernier bombardement, Ziad con?oit le projet fou de lui trouver un compagnon de l'autre c?t? du "mur de s?paration"… Avec l'aide de son p?re (Saleh Bakri), d'un coll?gue et ami isra?lien (Roschdy Zem) et d'une journaliste fran?aise (Laure de Clermont-Tonnerre), Ziad va tenter de faire "?vader" une girafe-m?le d'Isra?l. Le sc?nario s'inspire de faits r?els : c'est non pas un enfant mais le r?alisateur lui-m?me qui a tent?, il y a une dizaine d'ann?es, de sauver la girafe du zoo de Qalqiya (qui existe toujours, dans des conditions toujours plus difficiles) sans y parvenir. En r?inventant ? cette histoire des p?rip?ties plus extraordinaire et un d?nouement plus optimiste, en prenant pour h?ros un enfant de dix ans, Rani Massalah traduit la volonté de continuer à rêver et à croire aux miracles alors que le conflit israélo-palestinien a des conséquences directes et dramatiques sur la population palestinienne. C'est tout l'enjeu — et la r?ussite — de ce beau film, qui parvient ? parcourir l'?troite ligne de cr?te qui s?pare l'utopie de la r?alit?, la simplicit? du manich?isme, l'optimisme de l'amertume… Rani Massalha s'en tire gr?ce ? un sens tr?s s?r des cadrages (notamment quand il s'agit d'inscrire la silhouette ) et du montage (dans l'alternance entre moments de douceur et ruptures dramatiques), qui lui permet de m?ler harmonieusement burlesque (on pense ?videmment ? son grand a?n? Elia Suleiman) et onirisme.

Le film para?t tout ? fait adapt? ? un public de coll?giens, ? la fois pour une premi?re approche du conflit isra?lo-palestinien et pour l'?tude de mise en sc?ne et de la narration cin?matographique. Z?rodeconduite.net propose un dossier p?dagogique autour du film r?alis? par une enseignante de cin?ma.

[Girafada de Rani Massalha. 2014. Dur?e : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 23 avril 2014]

Pour aller plus loin :
Le site p?dagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 23.04.14 à 14:49 - Réagir

D'une vie ? l'autre, le site p?dagogique

Née d'une mère norvégienne et d'un soldat allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, Katrine Evensen a été placée à sa naissance dans un Lebensborn, ces orphelinats réservés à l'éducation de la future élite aryenne. Quelques années plus tard, elle s'est enfuie de RDA pour échapper au régime communiste et retrouver sa mère en Norvège, y refaisant sa vie... Voilà du moins pour la biographie officielle de l'héroïne du film de Georg Maas, D'une Vie à l'autre (qui a représenté l'Allemagne aux derniers Oscars) : car la chute du Mur de Berlin va l'obliger à révéler un parcours autrement plus complexe et ambigu, dont la révélation donne à ce long-métrage des airs de thriller.

A travers l'histoire du personnage fictif de Katrine, inspiré de nombreuses histoires vécues, Georg Maas retrace l'histoire de l'Allemagne sur près d'une cinquantaine d'années, des délires eugénistes du Troisième Reich jusqu'à la réunification en passant par la Guerre Froide… Le film paraît tout à fait adapté à un travail en classe d'Allemand au Lycée, permettant notamment d'aborder les entrées "Lieux et formes de pouvoir" et "Espaces et échanges". Zérodeconduite consacre au film un site pédagogique qui propose notamment un dossier pédagogique rédigé par une enseignante d'Allemand, ainsi qu'un entretien avec l'historienne Caroline Moine, spécialiste du cinéma germanique.

D'une vie à l'autre, un film de Georg Maas, au cinéma le 7 mai.

> Le site pédagogique
> Le dossier pédagogique
> L'entretien avec Caroline Moine
> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Allemand), sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 22.04.14 à 17:41 - Réagir

Le Grand Cahier : les yeux secs

Le Grand Cahier

Une garde ? vue, son domicile perquisitionn?, une plainte pour "apologie de la pornographie" : il en avait co?t? cher au jeune enseignant d'Abbeville (m?me si l'affaire n'avait heureusement pas eu de suite judiciaire) qui avait voulu faire partager ? ses ?l?ves de Troisi?me son admiration pour le chef d'œuvre d'Agota Kristof, Le Grand Cahier.? Si l'affaire remonte ? pr?s d'une quinzaine d'ann?es, il est difficile de ne pas y penser aujourd'hui (apr?s les pol?miques sur la th?orie du genre, le livre Tous ? poils ou le film Tomboy) alors que sort dans les salles l'adaptation par J?nos Sz?s du c?l?bre premier tome de la trilogie des jumeaux.

Or ce qui fait le prix du roman de Kristof, c’est une violence bien au-del? du pornographique (qu’on peut r?sumer ? la sc?ne zoophile entre Bec-de-li?vre et le chien et ? celles mettant en pr?sence l’officier et les jumeaux, marqu?es par le masochisme et l’ondinisme), une violence propre aux contes de f?es : cette histoire d'enfants abandonn?s ? leur terrifiante grand-m?re (que toute la petite ville appelle ? sorci?re ?), rappelle d'embl?e Le Petit Poucet ou Hansel et Gretel. Dans Le grand cahier il n’y pas d’espace g?ographique net, ni de datation pr?cise, on sait juste que c’est la guerre, et le lecteur comprend peu ? peu (l? est le tour de force du roman), qu’il s’agit de la Seconde Guerre mondiale v?cue dans un pays de l’Est de l'Europe. C’est donc aussi ? la violence de la guerre que nous confronte le roman de Kristof, violence d’autant plus insupportable qu’elle est rapport?e dans un ? grand cahier ?, par deux enfants qui vont arracher d’eux toute tendresse pour s’endurcir : l? r?sident ? la fois la monstruosit? de ces personnages et la piti? que l’on ressent pour eux. Si le r?cit se compose de chapitres comme autant de le?ons de survie, rapport?es dans un style enfantin et sec, l’?motion est port?e par l’emploi du ? nous ? (qui montre la force de l’attachement qui relie les deux personnages) et surtout par les silences du r?cit, qui nous obligent ? ressentir la cruaut? de l’arrachement ? cet ?tat d’enfance.

Le film de J?nos Sz?sz reste, forc?ment pourrait-on dire, en de?? du roman. Tout d’abord le cin?ma, medium visuel et r?aliste, est oblig? de s’ancrer dans une r?alit? r?f?renc?e : d’embl?e, nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale, les Allemands occupent la petite ville, les Juifs sont parqu?s, humili?s et d?cim?s, les Russes sont aux portes. De fait la port?e universelle du r?cit est effac?e, le travail d’analogie du lecteur suspendu. Ensuite, le film ?dulcore le roman. Les sc?nes cauchemardesques et ambigu?s avec Bec-de-li?vre et l’officier disparaissant, on ne comprend ni la mort de Bec-de-li?vre, ? celle que seules les b?tes aimaient ?, ni la part d’ombre de l’officier, condamn? ? exercer une autorit? qu’il ne cesse de vouloir ? casser ?. Malgr? ces r?serves, on saura gr? ? J?nos Sz?sz d'avoir r?ussi ? pr?server l’univers si ?trange du roman. Bien ?videmment, la narration en voix–off des jumeaux, se superposant ? des pages d?j? ?crites, alourdit le dispositif. Mais J?nos Sz?sz r?ussit d’abord ? retranscrire la froideur du contenu du cahier, d?barrass? de toute charge ?motionnelle, puis ? faire entendre le silence ?tourdissant de ceux qui peuplent l’univers des jumeaux. La lumi?re, constamment baign?e de tons froids, nous fait ressentir l’isolement et la duret? d’un monde d’o? l’humanit? s'est absent?e. L’insertion de plans anim?s, rappelant les silhouettes de Keith Haring, parvient ? montrer, de mani?re enfantine, la m?canique absurde des tueries, pour rendre pr?sente une guerre invisible et sans nom, comme dans les interstices du roman. Mais c’est le personnage de la grand-m?re, magistralement interpr?t?e, qui appara?t le plus r?ussi : montr?e au d?part comme une v?ritable sorci?re de conte de f?e, elle s’humanise ? mesure que les enfants s’endurcissent.

Le film para?t donc abordable pour les classes, ? charge pour l'enseignant d’accompagner la projection d'extraits choisis de l’œuvre, voire de pousser ses ?l?ves ? lire Le grand cahier dans son int?gralit?, tout en les pr?venant que le roman est plus sombre que ce film d?j? cruel. On pourra les guider vers d’autres lectures pour s’interroger sur les horreurs de la guerre et la question de sa repr?sentation : par exemple un roman contemporain comme Les Yeux secs d’Arnaud Cathrine, ou des t?moignages dans le cadre du biographique en 3?me, que ce soient ceux de Semprun ou de L?vi pour la Seconde Guerre mondiale, ou ceux recueillis par Jean Hatzeld dans son bouleversant ouvrage Dans le nu de la vie consacr? au g?nocide rwandais (2001).

[Le Grand Cahier de J?nos Sz?sz. 2013. Dur?e : 1 h 49. Distribution : Pretty Pictures. Sortie le 19 mars 2014]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 19.03.14 à 16:45 - Réagir

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