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Contes de l'âge d'or : la vie des uns

Contes de l'?ge d'or

Comment revivifier un genre tombé en désuétude depuis la fin des années 70, celui du "film ? sketches" ? Contes de l'?ge d'or (Amintiri de epoca de aur) bénéficiera certainement de la curiosité pour le jeune cinéma roumain, qui s'illustre réguli?rement depuis quelques années dans les festivals internationaux, et dont Cristian Mungiu (Palme d'Or 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours) est ici ? la fois le chef de file (il a produit le film) et la t?te de gondole (il signe un épisode). Mais, une fois n'est pas coutume, c'est moins l'accumulation de prestigieuses signatures qui interpelle ici (comme dans les projets du type Paris je t'aime, Chacun son cinéma), qu'un sujet en parfaite cohérence avec la forme br?ve. "L'?ge d'or" évoqué par le titre, c'est en effet le crépuscule de la dictature communiste de Ceaucescu ; les "contes" en question sont les légendes urbaines, dr?les ou terrifiantes que se racontaient ? voix basse les gens ordinaires. Comme le résume le synopsis du film : "Ces légendes ? la fois comiques, bizarres et surprenantes, puisent dans les événements souvent surréalistes vécus au quotidien sous le régime communiste. L’humour fut ? cette époque la bouée de sauvetage des Roumains et Tales from the Golden Age tente de restituer cette atmosph?re en montrant une nation luttant pour sa survie au quotidien face ? la logique insensée de la dictature. Tales from the Golden Age se compose de cinq histoires courtes liées entre elles par leur état d’esprit, leur structure narrative et leur contexte historique : la seule marque de voiture qu’on voit partout dans les rues, c’est la Dacia, fabriquée en Roumanie ; tout le monde survit en volant l’Etat ; il faut obéir aux ordres du Parti m?me s’ils sont illogiques et absurdes."
Contes de l'?ge d'or c'est ainsi l'anti-La Vie des autres (voir notre site pédagogique) : les petits tracas de l'homme de la rue plut?t que la grande tragédie des dissidents, la satire plut?t que le réquisitoire. Le résultat est aussi dr?le qu'instructif, tout en se heurtant aux limites du genre. La forme du film ? sketches, peut-?tre fastidieuse pour le spectateur, en fait en tout cas un support pédagogique idéal pour les enseignants d'histoire (en salles et plus encore sans doute en DVD) : poids étouffant de la bureaucratie et du régime du parti unique, contr?le idéologique et propagande, difficultés économiques et marché noir, ces Contes de l'?ge d'or constituent un tableau remarquablement parlant et complet d'un pays du bloc de l'Est au tournant des années quatre-vingt.

Contes de l'?ge d'or, Roumanie-France, 2009, Sélection Officielle Un Certain Regard

> Le site officiel du film (anglais/roumain)
> Le site de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, prix de l'Education Nationale 2007

Posté par zama le 24.05.14 à 15:56 - 2 commentaires

D'une vie ? l'autre : Entretien avec Caroline Moine

Caroline Moine est maître de conférence en histoire à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, spécialiste des relations culturelles internationales et du cinéma allemand. Elle a notamment travaillé sur les films de la DEFA (les studios de la RDA) ainsi que sur les festivals de cinéma en Europe du temps de la guerre froide. Elle a accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net autour du film D’une vie à l’autre de Georg Maas (actuellement en salles). 

Zérodeconduite.net : Le film traite d’un sujet méconnu : le Lebensborn. Pouvez-vous nous rappeler ce que ce terme signifie ?

Caroline Moine : Il désigne une association créée en 1935 par l'Allemagne nationale-socialiste. Gérée par la milice du parti nazi, la SS, son but était d'augmenter le taux de naissance d'enfants « aryens ». Des filles-mères accouchaient anonymement avant de confier leur bébé à la SS qui en assurait la charge puis l'adoption. Des maternités et orphelinats ont ainsi été liés au Lebensborn dans différents pays d’Europe, notamment en Norvège et, plus tard, en France. A la fin de la guerre, quand les Alliés sont arrivés dans les orphelinats Lebensborn en Allemagne, ils ne savaient pas quoi faire de ces enfants, tellement liés à la politique raciale nazie. Ils ont été dispersés au gré des adoptions ou redistribués dans d’autres orphelinats.  

Le film nous fait voyager entre deux mondes (Est et Ouest) et deux moments historiques (nazisme et RDA)

C.M. : Je n’avais jamais vu de film sur la question du Lebensborn et en particulier de sa relation avec la politique de la Stasi. Il est intéressant que ce soit au cœur de l’intrigue d’une fiction allemande contemporaine. Le cinéaste Georg Maas montre que les frontières ne sont pas évidentes entre les victimes et les bourreaux, à l’instar du personnage de Vera, interprétée par Juliane Köhler. De père allemand et de mère norvégienne, on suppose au début du film qu’elle est l’une de ces orphelins du Lebensborn, ces enfants issus des relations entre occupants et occupés pendant la seconde guerre mondiale. Par la suite, on comprend qu’elle est, en réalité, un agent de la Stasi qui a usurpé l’identité d’un orphelin du Lebensborn, avant de simuler une fuite hors de la RDA pour aller retrouver sa mère supposée. Quelques décennies plus tard, alors que la RDA s’effondre, le secret s’évente. 

Ces "enfants de la guerre" norvégiens seraient de 10 000 à 12 000. Une centaine d’entre eux accusent les autorités de leur pays de les avoir traités de manière discriminatoire et de n'avoir rien fait pour réparer le préjudice qu'ils ont subi. 

C.M. : Ils ont été deux fois victimes des dictatures allemandes : Séparés de leurs mères norvégiennes, arrachés à leur pays de naissance pour aller en Allemagne, puis privés de toute information (par les autorités allemandes) pour pouvoir retrouver leur identité et se reconstruire. Cette sombre partie de l’histoire allemande révèle la continuité absurde d’une dictature à l’autre et une logique de destruction de l’individu et de son identité pour des raisons idéologiques et politiques. Au cours de la série de procès de Nuremberg (1945-46), il n’y a pas eu véritablement de condamnation du lebensborn. Le procès lié à la question des médecins et de la politique hygiéniste nazie a seulement traité la question des enlèvements d’enfants correspondant à l’image du bon petit aryen en Pologne et dans les territoires de l’est qui devaient être adoptés par des familles aryennes. Quatorze personnes ont été présentées à la barre mais aucune n’a été condamnée. Le Lebensborn a longtemps été perçu comme un lieu d’action caritative, pour aider des orphelins, des filles mères et des enfants nés hors mariage. On n’a pas voulu voir ou comprendre ce qui se cachait derrière ces institutions nazies. Ce qui a laissé libre cours à de nombreux fantasmes dont celui de maisons closes supposées où des SS rencontraient de jeunes femmes blondes, appelées les fiancées d'Hitler. Rien de venait contredire ces fantasmes car les travaux d’historiens sur la politique hygiéniste nazie n’ont commencé à être publiés qu’à partir des années 80.  

Le sujet reste relativement peu traité par le cinéma allemand...

C.M. : Un film intitulé Lebensborn est sorti en 1961 en Allemagne de l’Ouest, produit par un survivant polonais de la Seconde Guerre mondiale. Il raconte une histoire d’amour grandiloquente dans une institution du Lebensborn. Le film fut mal accueilli, pas tant pour son sujet que pour la manière dont il était traité. Il y a eu quelques reportages sur les principales chaînes allemandes mais pas de documentaires de fond. D’une vie à l’autre et Lebensborn sont les seules fictions qui abordent cette question. Des témoignages de la quête de ces orphelins du lebensborn pour retrouver leurs parents ont commencé à faire surface dans les années 80-90. Mais il reste peu de traces…

(…)

[Retrouvez la suite de l'entretien sur le site pédagogique du film

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Allemand), sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 09.05.14 à 10:43 - Réagir

L'Esprit de 45 : entretien avec l'historienne Clarisse Berthezène

Il n'aura échappé à personne que la sortie française de L'Esprit de 45, ode aux profondes réformes sociales menées dans l'immédiate après-guerre en Grande-Bretagne, a lieu quelques semaines seulement après les funérailles de la femme politique qui a le plus férocement combattu ces réformes (Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990). La coincidence est évidemment totalement fortuite, l'ex-première dame ayant cessé depuis quelques années d'obséder le cinéma anglais. En revanche, il est difficile de ne pas relier le retour de Ken Loach au cinéma documentaire à la profonde crise économique, sociale et politique qui secoue toute l'Europe ou presque, et semble le prélude à de nouveaux glissements vers un libéralisme dérégulé…
Outil de résistance intellectuelle et de mobilisation, L'Esprit de 45 montre qu'au moment-même où le pays se relevait à peine des cendres de la guerre, un autre projet de société fut possible, basée sur les valeurs de la solidarité, du collectif, de fraternité, des valeurs qu'on n'avait alors pas peur d'appeler "socialistes". Nourri de très nombreux documents d'archive entrelacés de témoignages, drôles ou émouvants, de contemporains, le documentaire de Ken Loach retrace l'histoire de ce moment particulier, et la manière dont s'est cristallisé cet aspiration progressiste, dont le cinéaste aimerait ranimer la flamme pour inspirer les luttes futures.
On pourra reprocher au film un certain manichéisme, accentué par l'ellipse brutale qui nous fait passer sans transition du "consensus de l'après-guerre" à la période honnie du thatchérisme… Ken Loach s'en explique dans ce débat retranscrit par le site Rue89.fr, rappelant n'avoir pas voulu faire œuvre d'historien. Nous nous sommes donc tournés vers une historienne, Clarisse Berthezène*, pour compléter et enrichir la lecture de ce film dont l'étude paraît particulièrement pertinente en classe d'Anglais (pour l'histoire de la Grande-Bretagne au XXème siècle, notamment sous l'angle du progrès social).

Pourriez-vous nous décrire le contexte politique de la Grande-Bretagne en 1945, période qu'a choisi d'aborder Ken Loach dans son documentaire L'Esprit de 45 ?

Clarisse Berthezène : Pour cela le mieux est de remonter au début du XXème siècle. Au pouvoir de 1906 à 1914, le parti libéral met en œuvre des réformes sociales, qui, à cette époque, sont pionnières en Europe. Parmi celles-ci, il y a un système de retraite pour les plus de 70 ans, entièrement financé par les impôts, une charte des enfants (Children Act), et, à partir de 1911, le premier système d'assurance nationale, co-financé par l'Etat, les employeurs et les employés. Cet élan réformateur s'est donc mis en place avant la Première Guerre mondiale avec ce que l'on a appelé le budget du peuple (People's Budget) présenté au parlement par le ministre des finances libéral David Lloyd George, et voté en 1910. C'est le premier budget de l'histoire britannique qui exprimait clairement son intention de redistribuer les richesses. Lloyd George parlait à l'époque d'une "guerre contre la pauvreté". La sécurité sociale et les retraites deviennent des droits universels, ce qui n'a plus rien à voir avec la charité du 19ème siècle. La charité, telle qu'elle était conçue était humiliante. Ces nouvelles réformes mettent l'accent sur le droit à ces avantages. On change déjà, dans ces années-là, de vocabulaire et de manière de réfléchir.

Pourtant, comme le montrent les images d'archives dans le documentaire de Ken Loach, l'entre-deux guerres est marqué par une profonde misère ?

C. B. : La Première Guerre mondiale accouche d'une période très conservatrice en Grande-Bretagne. Le parti conservateur domine la vie politique de l'entre-deux-guerres (il est au pouvoir seul ou dans des coalitions jusqu'en 1945, sauf en 1924 et en 1929-31). Le parti libéral s'est effondré et le parti travailliste, créé en 1906 (alors que les partis libéral et conservateur existent depuis 1830-50) émerge tout juste. Les travaillistes sont brièvement au pouvoir en 1924 et ils n'ont pas la possibilité et n'osent pas engager de grandes réformes. Or, même avant la crise de 1929, la Grande-Bretagne traverse une période de récession, avec un chômage très fort. En 1926, une grève générale lancée par les syndicats de mineurs oppose le monde ouvrier au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. On compare souvent cette grève à celles de 1984 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Ce sont deux moments historiques au cours desquels les conservateurs au pouvoir "cassent" les grévistes (le parti conservateur fait passer une loi contre les syndicats en 1927). Le souffle des réformes sociales d'avant-guerre est donc perdu. C'est surtout une période de chômage avec cette particularité qu'en Grande-Bretagne, la crise économique touche surtout les régions du nord de l'Angleterre, le sud de l'Ecosse et le Pays de Galles, là où les industries du charbon, du textile et de la sidérurgie sont en déclin. Certaines villes souffrent d'un taux de chômage de 70% pendant que d'autres connaissent un véritable essor économique et une situation de plein-emploi : les industries du nylon et de l'automobile émergent à cette époque dans les Midlands.

Quelles sont ces villes du centre de l'Angleterre ?

C. B. : Birmingham, Nottingham, St Albans ou Coventry... Dans le film, on voit des images de la Jarrow Crusade de 1936, une grande marche contre la pauvreté et le chômage. Elle part de Jarrow, ville sinistrée du Nord-Est, et aboutit à Londres. Les mineurs traversent notamment St Albans, une ville alors très prospère dont les habitants sont stupéfaits de découvrir ces sans-emplois qui manifestent. Cela explique pourquoi le parti conservateur peut ignorer la question du chômage à ce moment-là : même s'il existe de nombreux chômeurs de longue durée (vingt ans) pour de nombreux britanniques, c'est une période de prospérité car les salaires réels augmentent. Il y a néanmoins pendant toute la période un minimum d'un million de chômeurs (the intractable million) avec un pic de 22 % en 1932. Le pays ne s'embrase pas, alors que partout sur le continent, des partis extrêmes gagnent du terrain, à gauche comme à droite.

Est-ce la Seconde Guerre mondiale qui fait naître cet esprit collectif dont parle Ken Loach parmi les Britanniques ?

C.B. : La spécificité de la Seconde Guerre mondiale est effectivement d'être une "guerre pour le peuple" (People's War). On ne se bat plus pour le roi (for King and Country), comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat pour une société plus égalitaire. Tout le monde doit faire des sacrifices. On a beaucoup parlé d'une culture de gauche (a labour culture) qui se serait développée pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre ayant favorisé les idées de solidarité, d'égalité, de sacrifice. Mais cela vient aussi du fait que les travaillistes s'occupaient de toute la vie intérieure du pays, et que la population a vu les fruits de cette politique. Le gouvernement d'union nationale était certes dirigé par un conservateur, le premier ministre Winston Churchill, mais il avait laissé de nombreux ministères aux travaillistes, notamment tous ceux qui régissaient la vie intérieure du pays. L'économiste libéral John Maynard Keynes conseillait, dès les années 20-30, de combattre le chômage par le service public et une politique de grands travaux de l'état. Il pensait qu'il faudrait une guerre pour que ses théories soient appliquées : c'est exactement ce qui s'est passé. En période de guerre l'État contrôle tout (contrats, salaires...) puisqu'il est en charge de l'économie. Les bases de l'État-providence existent déjà. Ainsi, quand des élections générales sont organisées en 1945, c'est le travailliste Clement Attlee qui est élu, avec une large majorité, alors que Churchill pensait gagner haut la main. Pour la première fois depuis sa création en 1906, le Parti travailliste obtient les pleins pouvoirs. Attlee va mettre en œuvre toutes les grandes réformes sociales, comme le raconte le film.

Les conservateurs ont-ils tenté par la suite de remettre en cause la politique de l'État-providence des travaillistes ?

C. B. : Les conservateurs trouvent en effet que Clement Attlee va trop loin. Churchill ne comprend pas pourquoi, par exemple, on donne autant de droits aux riches, qui peuvent payer eux-mêmes. Il trouve la dimension universelle du système coûteuse et incohérente.

Peut-on établir un lien entre la naissance du NHS (National Health Service) et la création de la Sécurité sociale en France en 1945 par le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat ?

C. B. : Je ne pense pas. L'État-providence de Clément Attlee s'inspire du début du siècle et des libéraux. C'est l'influence libérale britannique (Beveridge, Keynes, Lloyd George) qui est à l'origine du service de santé national. Leur modèle est plutôt l'Allemagne de Bismarck. De plus, la France est vu comme le pays qui s'est écroulé dès le début de la guerre. Il me semble qu'on peut expliquer la montée du fascisme en Europe par l'inimitié entre la France et la Grande-Bretagne. Ces deux pays se considèrent comme ennemis au moment où ils devraient, au contraire, se serrer les coudes. L'ennemi juré de la Grande-Bretagne, que ce soit en 1914 ou pendant l'entre-deux guerres, est la France, pas l'Allemagne.

Après avoir retracé l'ensemble des réformes sociales de l'après-guerre, le documentaire de Ken Loach passe directement à l'élection de Margaret Thatcher en 1979, qui va détricoter l'ensemble des acquis sociaux. Que s'est-il passé entre la fin des années cinquante et la fin des années soixante-dix ?

C. B. : Les historiens ont parlé d'un "consensus de l'après-guerre" pour qualifier la période du rapport Beveridge (1942-44) et de l'État-providence de Clement Attlee (1945-51). Après le mandat d'Attlee, les conservateurs reviennent au pouvoir (Churchill est réélu en 1951). Les conservateurs savent qu'ils ne peuvent pas s'attaquer au modèle de l'État-providence, très populaire au sein de la population. Mais dès 1959, le parti conservateur d'Harold Macmillan offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de sortir (opt out) du système proposé par l'Etat Providence, pour prendre une assurance privée ou inscrire leurs enfants dans une école privée. Un système parallèle privé se met en place, et il a toujours existé depuis.

Quelles sont les circonstances de la victoire de Thatcher en 1979 ?

C. B. : Margaret Thatcher n'émerge pas de nulle part. Elle est issue d'un mouvement de mécontentement qui apparaît très tôt au sein du parti conservateur. Mais elle ne gagne pas les élections avec une très grande majorité. Elle est surtout élue parce que le Parti travailliste, qui représente historiquement les syndicats, ne les contrôle plus : les grèves ont pris une telle ampleur que le pays est entièrement bloqué, c'est la période que l'on a appelé "l'Hiver du mécontentement" (The Winter of discontent). C'est donc, dans un premier temps, plutôt un vote de protestation qu'une véritable adhésion aux thèses de Margaret Thatcher.

Quel est l'électorat de Margaret Thatcher ?

C. B. : Thatcher est le fruit d'un élan de contestation parmi les classes moyennes. On a parlé de "révolte des classes moyennes". En caricaturant un peu, on peut dire que celles-ci ne se sentaient représentées ni par le Parti travailliste, porte-voix de la classe ouvrière, ni par le Parti conservateur, figure de l'aristocratie et du capital. Plusieurs commentateurs anglais ont fait un parallèle avec le poujadisme en France. Thatcher jouait de cette attirance qu'elle exerçait sur les petits commerçants, on la présentait souvent selon la formule désormais célèbre de Giscard D'Estaing comme "la fille d'épicier". Elle a repris cette image à son compte, elle disait : "La middle class c'est moi". Quand Thatcher est élue à la tête du parti conservateur en 1975, elle a beaucoup d'opposants au sein même du parti. En ce sens, son élection correspond à certaine révolution au sein du Parti conservateur.

Dans le documentaire, une infirmière dit : ''Thatcher est arrivée et soudain le maître-mot était l'individualisme''.

C. B. : Pour Margaret Thatcher, il faut remettre les libertés de l'individu (dont la liberté d'entreprendre) au coeur de la politique. La dignité de l'individu réside dans son indépendance, or l'État-providence a créé selon une "culture de la dépendance". Thatcher propose de revenir à un libéralisme orthodoxe, elle reprend les valeurs dites victoriennes : le dur labeur, l'honnêteté et l'épargne.

On a pu voir combien ses funérailles ont divisé la Grande-Bretagne.

C. B. : C'est effectivement frappant : d'un côté elle a eu des funérailles nationales en présence de la reine, ce qui est exceptionnel et excessif ; de l'autre côté, de nombreuses manifestations spontanées ont éclaté pour fôter la mort de la "méchante sorcière". Il est difficile de trouver des analyses équilibrées de son bilan. Le film de Ken Loach n'échappe pas à la règle, il est évidemment partisan, ce qui n'est pas surprenant quand on connaît son engagement politique.

Parmi ceux que Margaret Thatcher a traumatisés, on se souvient des mineurs si durement réprimées en 1984.

C. B. : Il est important de montrer ces images, car elles ont été censurées à l'époque. Elles sont d'une violence absolue : c'est l'armée qui est envoyée contre les mineurs. Le paradoxe est que Thatcher met en place un état autoritaire au moment même où elle parle de libertés. Thatcher disait : "Vous me parlez des chômeurs dans ce pays, vous me parlez des 10-15%, mais jamais vous ne me parlez des 85-90%, des gens qui sont employés et qui gagnent bien leur vie. Regardez ailleurs, et vous verrez que le pays n'a jamais aussi bien fonctionné." Il était sans doute nécessaire de fermer les mines, qui étaient déficitaires, mais le gouvernement Thatcher l'a fait sans aucune pédagogie et avec une grande brutalité, sans se soucier de ce qu'il adviendrait de ces mineurs et de leur famille et sans offir de possible reconversion. Même si beaucoup de conservateurs ont été soulagés qu'elle fasse le "sale boulot", ce n'est pas du tout dans la tradition conservatrice : on s'inquiète aussi du côté humain, on ne laisse pas des gens sur le carreau. Thatcher a infligé à ces gens-là des mesures ouvertement méprisantes.

Dans le documentaire, Margaret Thatcher rend un drôle d'hommage à Tony Blair, premier ministre travailliste de 1997 à 2007. "Ma plus grande réussite c'est Tony Blair."

C. B. : Ces propos sont cyniques mais exacts. Tony Blair est vraiment l'héritier de Margaret Thatcher, il a poursuivi sa politique. Thatcher n'aurait peut-être même pas osé aller aussi loin...

Propos recueillis par Magali Bourrel.

* Clarisse Berthezène est maître de conférence en histoire et civilisation britannique à l'université Paris Diderot-Paris 7. Elle a publié Les conservateurs britanniques dans la bataille des idées. Ashridge College, premier think tank conservateur, 1929-1954 (Presses de Sciences Po, 2011) et Le monde britannique, 1815-1931 (Belin, 2010) avec Geraldine Vaughan, Julien Vincent et Pierre Purseigle.

[L'Esprit de 45 de Ken Loach. 2012. Dur?e : 94 mn. Distribution : Why Not. Au cinéma le 8 mai 2013]

Pour aller plus loin :
> Le site officiel du film (en anglais)

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 08.05.14 à 12:27 - 12 commentaires

La Ligne de partage des eaux : la carte et le territoire

La ligne de partage des eaux

La Ligne de Partage des eaux s'ouvre par une tr?s jolie s?quence m?taphorique : une petite fille reconstitue consciencieusement un puzzle na?f repr?sentant un paysage de campagne au milieu duquel coule une rivi?re.? Cette image du puzzle, d'ailleurs reprise sur l'affiche du film, est une bonne entr?e dans le propos de Dominique Marchais : la diff?rence entre le tableau et les pi?ces, c'est celle qui s?pare l'unit? organique d'un pays et le d?coupage parfois arbitraire de ses subdivisions administratives, la g?ographie humaine et la g?ographie "physique" (au sens tr?s large), ou bien, pour reprendre le titre d'un r?cent prix Goncourt, la "carte" et le "territoire". La Ligne de partage des eaux propose donc l'exploration d'un territoire g?ographique (circonscrit par le bassin versant de la Loire) et en m?me temps celle du fameux "mille feuilles administratif" qui s'y superpose et le mod?le… Comment se transforme la France d'aujourd'hui, comment se mod?le celle de demain ? Quels logiques, quels int?r?ts antagonistes s'affrontent, et comment (par qui, dans quelles instances) ces conflits d'usage sont-ils arbitr?s ? Quelles sont les cons?quences concr?tes de ces arbitrages sur les paysages ?? Prenant l'eau pour fil conducteur, le film navigue avec fluidit? entre les acteurs (agriculteurs, ?lus locaux, n?o-ruraux, fonctionnaires), les paysages (ruraux et p?riurbains) et les espaces, construisant petit ? petit, pi?ce (de puzzle) par pi?ce un tableau de la France d'aujourd'hui.

Celui-ci, on s'y attendait, n'est pas des plus r?jouissants. M?me s'il filme ?galement quelques zones de r?sistance ou de r?silience, Dominique Marchais met surtout en ?vidence le rouleau-compresseur inexorable de l'?talement de l'urbain (et de ses d?pendances) sur les espaces ruraux, au nom de dogmes intitul?s "croissance" et "mondialisation" ; mouvement qui est celui de la normalisation et de l'uniformisation, mais aussi d'une destruction irr?versible des espaces naturels et d'un enlaidissement irr?m?diable (cf cette enqu?te consacr?e par T?l?rama.fr ? "La France moche").? Le film se pr?sente ? la fois comme la suite et le pendant du premier long-m?trage documentaire de Dominique Marchais, le passionnant Temps des gr?ces (2008) qui ?voquait le bouleversement de l'agriculture au XX?me si?cle et ses cons?quences sociales, sanitaires et environnementales… Apr?s avoir sold? le pass?, n'est-on pas en train de faire "table rase du futur", nous demande le cin?aste dans ce nouvel opus ?

La r?flexion qui a pr?c?d?, nourri et accompagn? Dominique Marchais dans la r?alisation du film est particuli?rement stimulante, et on renverra ? ce propos au long entretien avec le r?alisateur propos? dans le dossier de presse. Mais son expression cin?matographique s'av?re h?las parfois particuli?rement aride, ? l'image de cette interminable s?quence de r?union publique ? Ch?teauroux qui voit chacun des participants, stagiaires compris, d?cliner son identit? et sa fonction. Le film embrasse tellement large que le fil du propos est parfois difficile ? suivre, la coh?rence "g?ographique" revendiqu?e (un "film bassin versant") s'av?rant moins ?vidente que celle, historique, qui pr?sidait au Temps des gr?ces. La Ligne de partage des eaux est donc un film qui risque de passionner les g?ographes et tous ceux qui s'int?ressent ? la discipline, mais de laisser sur le bord les autres, ?l?ves de lyc?e compris.?

[La Ligne de partage de eaux de Dominique Marchais. 2014. Dur?e : 108 mn. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 23 avril 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 29.04.14 à 15:42 - Réagir

Girafada : l'Intifada expliqu?e ? mon fils

Girafada

"Girafada" ? Derri?re le titre aux accents ? la fois ?nigmatiques et familiers du premier long-m?trage de Rani Massalha se cache en fait un mot-valise, contraction des mots "girafe" et "intifada".? Ce t?lescopage apparemment incongru entre les sciences naturelles et l'actualit? du Proche-Orient r?sume l'ambition de ce premier film sign? par jeune r?alisateur d'origine palestinienne : raconter la r?alit? du conflit-isra?lien ? hauteur d'enfant, en empruntant ? l'univers du conte.

Girafada relate l'histoire de Ziad, dix ans, fils du v?t?rinaire du zoo de Qalqilya, dernier zoo en activit? de Palestine. Pour sauver la girafe du zoo, veuve ?plor?e depuis le dernier bombardement, Ziad con?oit le projet fou de lui trouver un compagnon de l'autre c?t? du "mur de s?paration"… Avec l'aide de son p?re (Saleh Bakri), d'un coll?gue et ami isra?lien (Roschdy Zem) et d'une journaliste fran?aise (Laure de Clermont-Tonnerre), Ziad va tenter de faire "?vader" une girafe-m?le d'Isra?l. Le sc?nario s'inspire de faits r?els : c'est non pas un enfant mais le r?alisateur lui-m?me qui a tent?, il y a une dizaine d'ann?es, de sauver la girafe du zoo de Qalqiya (qui existe toujours, dans des conditions toujours plus difficiles) sans y parvenir. En r?inventant ? cette histoire des p?rip?ties plus extraordinaire et un d?nouement plus optimiste, en prenant pour h?ros un enfant de dix ans, Rani Massalah traduit la volonté de continuer à rêver et à croire aux miracles alors que le conflit israélo-palestinien a des conséquences directes et dramatiques sur la population palestinienne. C'est tout l'enjeu — et la r?ussite — de ce beau film, qui parvient ? parcourir l'?troite ligne de cr?te qui s?pare l'utopie de la r?alit?, la simplicit? du manich?isme, l'optimisme de l'amertume… Rani Massalha s'en tire gr?ce ? un sens tr?s s?r des cadrages (notamment quand il s'agit d'inscrire la silhouette ) et du montage (dans l'alternance entre moments de douceur et ruptures dramatiques), qui lui permet de m?ler harmonieusement burlesque (on pense ?videmment ? son grand a?n? Elia Suleiman) et onirisme.

Le film para?t tout ? fait adapt? ? un public de coll?giens, ? la fois pour une premi?re approche du conflit isra?lo-palestinien et pour l'?tude de mise en sc?ne et de la narration cin?matographique. Z?rodeconduite.net propose un dossier p?dagogique autour du film r?alis? par une enseignante de cin?ma.

[Girafada de Rani Massalha. 2014. Dur?e : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 23 avril 2014]

Pour aller plus loin :
Le site p?dagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 23.04.14 à 14:49 - Réagir

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