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Woman at war : Erin Brockovich au pays des trolls

Woman at war

Engagé, burlesque et porté par une comédienne clownesque, Woman at war met en scène, avec beaucoup d’originalité, la lutte d’une quinquagénaire contre la destruction de l’environnement. Ce film islandais, signé Benedikt Erligsson et primé à Cannes, vaut autant pour ses qualités de divertissement que pour sa portée politique. On en redemande !

Une guerrière écologiste des temps modernes

Mais qu’allait Halla faire dans cette galère ? Recherchée par la police, poursuivie par des drones, obligée de se cacher sous l’eau glacée d’un torrent… l’héroïne de Woman at War est une vraie tête brûlée. Son but : empêcher la signature d’un contrat entre l’industrie locale de l’aluminium et la Chine pour la construction d’une fonderie, construction qui menacerait l’équilibre écologique des Hautes Terres d’Islande. Munie de son arc et de ses flèches, cette guerrière des temps modernes se bat donc contre les lignes haute-tension qui bardent le paysage, déterminée à faire capoter les négociations.

Un Objet Filmique Non Identifié

Sur le papier, on pense vite à Erin Brockovich, mère de famille californienne qui révéla un scandale de pollution de l’eau à la fin des années 1990, et dont Soderbergh dressa un portrait enthousiasmant dans son film Erin Brockovich, seule contre tous. Mais le film de Benedikt Erlingsson, distingué par quatre prix à Cannes (dont le Coup de cœur CinÉcole, décerné par des enseignant·e·s), est à ce point singulier qu’il est difficile de le rapprocher de quoi que ce soit. Plaidoyer écologique politico-absurde mêlant film d’action, comédie et thriller futuriste… on n’ira pas jusqu’à dire qu’on n’avait jamais vu ça, mais Woman at war est assurément une des œuvres les plus singulières de ces dernières années.On ne donnera qu’une illustration de cette singularité, pour laisser au spectateur le plaisir de découvrir les mille et une surprises dont recèle Woman at war. L’un des choix marquants du réalisateur de représenter visuellement la musique accompagnant les péripéties d’Halla (en d’autres termes, de n’utiliser que de la musique diégétique). Quand ce ne sont pas les sons de l’intrigue qui créent la musique (le martèlement des touches d’une machine à écrire, la sonnerie d’un ascenseur, le claquement d’une paire de ciseaux), Erligsson place une fanfare dans ses plans. D’abord invisible (mais entendable), ce trio musical apparaît à l’écran à la faveur d’un mouvement de caméra, suscitant, à chaque fois, un franc amusement.

Derrière la comédie, un sujet très sérieux : la protection de l’environnement

Personnage burlesque, bizarreries incessantes, multiplication des retournements de situation… on s’amuse beaucoup dans Woman at war, à tel point qu’on en oublierait presque les enjeux du film – la défense de l’environnement contre les méfaits de l’industrie de l’aluminium. Mais tout occupé qu’il est à nous divertir, Erligsson pense à nous rappeler le sérieux de la situation. Que ce soit dans des séquences où Halla place son téléphone portable dans un congélateur pour éviter d’être écoutée, où lorsqu’elle est poursuivie par une armée de policiers, chiens, hélicoptères et drones pilotés par un gouvernement islandais déterminé à en découdre, on comprend bien que l’affaire est grave : ses petits sabotages, dénoncés par l’État comme des actes de terrorisme, sont lourds de conséquence pour l’économie locale ; tout comme le contrat contre lequel Halla se bat aurait de graves conséquences pour l’environnement. La séquence finale procède de ce même mélange entre l’absurde et le politique, grâce à une sidérante mise en images du dérèglement climatique qu’Halla essaye (à son échelle) d’empêcher.
On ne s’y attendait pas, mais la réussite est totale.

Boîte à outils pédagogique
Géographie > Seconde (générale & technologique) > Du développement au développement durable > L’enjeu énergétique
SES > Terminale ES > La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ?

Les + :
- Un plaidoyer écologiste mené tambour battant
- Un humour absurde qui fait mouche à chaque fois
- Une héroïne déroutante et inspirante

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de sciences économiques et sociales, pour sa contribution à cet article.
Toutes les informations sur le prix CinÉcole sont sur le site de l’Académie de Nice.

[Women at war de Benedikt Erlingsson. 2018. Durée : 100 mn. Distribution : Jour2fête. Sortie le 4 juillet 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 04.07.18 à 17:09 - Réagir

En guerre : l'origine de la violence

En Guerre

Trois ans après La Loi du marché, Stéphane Brizé retrouve sa veine naturaliste pour un drame social aux forts accents documentaires. Porté une nouvelle fois par Vincent Lindon, En Guerre narre, caméra à l’épaule, la lutte des salariés d’une usine de sous-traitance automobile contre la fermeture du site. Refusant tout sentimentaliste, le film lui privilégie une description rigoureuse de la réalité, révélant avec beaucoup de justesse les dessous des plans sociaux que les médias ne se font que trop rarement l’écho.

Le collectif impossible ?
S’il y a entre En Guerre et La Loi du marché de très nombreuses similarités (même réalisateur, même acteur, même approche naturaliste, même interrogation sur les dégâts du libéralisme), le premier se distingue du second sur un point essentiel : là où Vincent Lindon était l’unique héros de La Loi du marché, il n’est dans En Guerre qu’un personnage parmi d’autres, inclus dans un collectif sur lequel le film repose entièrement. Une écrasante majorité des scènes d’En Guerre sont en effet des scènes de groupe (qu’il s’agisse de réunions, d’interventions dans l’usine ou de moments d’attente partagés), et le personnage principal qu’incarne Lindon n’est que très tardivement détaché du collectif pour être montré dans son individualité (chez lui, en famille).
Ce choix de ne pas définir trop fortement le héros du film rend En Guerre moins puissant émotionnellement que La Loi du marché – car moins propice à l’identification personnage/spectateur -, mais beaucoup plus politique : cette fois, Lindon n’est plus seul face à la « loi du marché » ; il est membre d’un collectif décidé à lutter. Les patrons du film l’ont d’ailleurs bien compris : cette unité entre ouvriers de l’usine représente la plus grande menace contre le plan social qu’ils veulent imposer. Ils n’auront de cesse de vouloir briser ce collectif, dénonçant les uns comme des agitateurs, appâtant les autres avec la promesse d’une prime supplémentaire.

Violence des dominé·e·s, violence des dominant·e·s

Manifeste pour l’action collective, En Guerre permet aussi de penser la question de la violence. Sans trop en révéler, le film procède d’une gradation de la violence, atteignant un point de rupture lorsqu’il met en scène un acte de violence physique de la part d’ouvriers de l’usine. Brizé ne légitime pas cette violence, mais interroge ses ressorts. Le mépris dont font preuve les cadres de l’entreprise (l’un expliquant que les futurs chômeurs n’auront qu’à déménager s’ils veulent retrouver du travail) n’est-il pas aussi, voire plus, brutal que cette agression physique ? Le réalisateur reprend ainsi à son compte les mécanismes décrits par la dessinatrice Emma dans une petite BD publiée au moment de "l’affaire de la chemise" chez Air France : l’idée que les actes de violence physique commis, au moment de luttes, par des personnes dominées socialement ou économiquement ne peuvent être détachés de la violence symbolique que ces personnes subissent à longueur de journée.

La bataille des images

Ainsi, là où les médias relaient souvent ces actes comme s’ils étaient isolés, mettant en scène la brutalité de leur surgissement (le reportage d'actualité montré dans le film parle d'un "déchaînement de violence"), En Guerre les réinsère dans un continuum, où la violence symbolique précède souvent l’apparition de la violence physique : Brizé filme les réunions, les négociations, les humiliations, et la disproportion des forces qui lui préexistent. Mais cette violence symbolique, plus policée, plus légitime, moins spectaculaire, était passée sous le radar des faux médias du film. En Guerre insiste ainsi sur le pouvoir des images, et sur la nécessité, pour le cinéma comme pour la lutte sociale, de mettre en scène : le public ne croyant que ce qu’il voit, les images sont des supports essentiels de la lutte des salariés. Là se trouve ainsi la raison d’être du film de Stéphane Brizé : révéler ce qui n’est que trop peu visible, et faire voir la violence qu’on ne voit pas. À cet égard, le pari d’En Guerre est totalement réussi.

Philippine Le Bret

[En guerre de Stéphane Brizé. 2018. Durée : 113 mn. Distribution : Diaphana. Au cinéma le 16 mai 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 24.05.18 à 12:18 - Réagir

Corporate : Naissance de l’empathie

A voix haute

Avant même que n’apparaisse à l’écran la première image de Corporate, un court texte explique au spectateur que si les personnages du film sont fictifs, les méthodes qu’il décrit sont, elles, bien réelles. Ce carton liminaire souligne d’emblée la portée politique au long-métrage de Nicolas Silhol, qui rappelle aux séries de suicides de salariés qui ont touché ces dernières années des entreprises comme France Telecom-Orange ou Renault, et plus généralement à la dénonciation des dérives contemporaines du management.
Politique, le film l’est aussi en ce qu’il fait écho à l’un des thèmes qui onteu animé la récente campagne présidentielle : le sens du travail. Corporate en donne une interprétation très sombre, mettant en scène une activité vidée de toute substance. Alors que le film se déroule presque intégralement dans les locaux de l’entreprise Esen, où travaille l’héroïne, le spectateur ne saura jamais vraiment ce que produit cette multinationale : l’entreprise apparaît ainsi comme une machine qui fonctionne à vide, toute entière tournée vers son propre fonctionnement et contre ses propres agents.
Le film présente le travail au sein de cette entreprise comme une activité déshumanisante (thème souligné par les décors et les costumes, ainsi que par un travail sur le son qui rend les locaux d’Esen plus silencieux qu’un cimetière), qui amène les employés à renoncer à toute forme d’empathie au profit de rapports de force : cette annihilation des relations interpersonnelles au profit de jeux de pouvoir contamine même la vie privée de l’héroïne, responsable des « ressources humaines » qui se comporte avec son mari comme avec ses collègues.

Mais aussi désespéré qu’il soit, Corporate n’oublie pas de ménager une lueur d’espoir. On est bien évidemment loin du happy end – qui serait indécent pour un film s’ouvrant sur un suicide – mais Nicolas Silhol construit une héroïne qui renoue progressivement avec son humanité. Lorsqu’on découvre Émilie Tesson-Hansen (Céline Salette), elle apparaît pourtant comme la parfaite incarnation de ce travail insensé. On l’aperçoit derrière une vitre partiellement teintée, de sorte qu’on voit mal son visage, et on l’entend débiter, d’une voix très froide, un discours vide de sens à une employée en souffrance. L’enjeu du film est ainsi de créer un point de rencontre entre cette héroïne apparemment antipathique et le spectateur. Ce rapprochement passe par le scénario, avec la prise de conscience par l’héroïne de la cruauté du système à laquelle elle participe, mais il est surtout induit par la mise en scène (à mesure que le film avance, les gros plans sur le visage d’Émilie Tesson-Hansen se multiplient, ce qui permet peu à peu d’adopter son point de vue) et l’interprétation. Ainsi, du côté de l’héroïne comme de celui du spectateur, l’empathie renaît.

Par l’habileté avec laquelle il traite son sujet, Corporate s’inscrit dans la lignée de films comme Ressources humaines de Laurent Cantet ou Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout. Il s’adapte donc parfaitement au programme de Sciences Économiques et Sociales. On pourra, en partant du film, s’interroger sur les questions de sécurité de l’emploi, d’organisation des rapports sociaux au sein de l’entreprise, et d’institutionnalisation de la relation de travail. Le film pourra également permettre d’aborder la question du genre dans le monde du travail, le fait d’avoir choisi une héroïne étant loin d’être fortuit.

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de Sciences Économiques et Sociales, pour sa contribution à cet article

[Corporate de Nicolas Silhol. Durée : 95 mn. Distribution : Diaphana Distribution. Sortie le 5 avril 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 28.04.17 à 16:09 - Réagir

Retour à Forbach : mémoire de nos terres

A voix haute

Forbach : un nom qui évoque la désindustrialisation forcée des bassins miniers, la désertification des centres-villes et la montée du Front National. Inquiet de la percée de l’extrême-droite aux élections municipales de 2014, le réalisateur Régis Sauder revient dans la ville de son enfance, trente ans après l’avoir fuie. Tourné sur plus de deux ans, son Retour à Forbach mêle journal intime, réflexion politique et œuvre de mémoire.
Il y a, au départ de Retour à Forbach, une colère immense : la colère d’un ancien enfant de la ville effaré de voir celle-ci trahir sa mémoire. En mars 2014, le frontiste Florian Philippot arrive en tête du premier tour des élections municipales à Forbach. Le cinéaste Régis Sauder (Nous, princesse de Clèves), qui y a vécu jusqu’à ses 18 ans, signe alors pour Libération une tribune très virulente, dans laquelle il dénonce « la victoire de l’obscurantisme, de l’oubli, de la négation de la pensée ». Depuis, la colère ne s’est pas atténuée, mais le réalisateur a compris que celui qui était parti de Forbach (lui) ne pouvait condamner avec autant de violence ceux qui y étaient restés.

Retour à Forbach n’est donc pas une œuvre à charge. À la manière d’un sociologue (on pense d’ailleurs très fort au magnifique Retour à Reims de Didier Eribon, auquel le titre du documentaire rend hommage), Sauder ausculte son sujet, et cherche à expliquer comment une ville autant marquée par le nazisme et engagée depuis toujours dans l’accueil des immigrés en est venue à voter aussi largement pour un parti de l’extrême-droite nationaliste. Sa caméra s’attarde ainsi sur des puits à charbon délabrés, signes visibles d’un chômage qui a frappé de plein fouet, et sur les rues vides du centre-ville, où les stickers « Génération identitaire » côtoient les affichettes « À vendre ». Dans la bouche des habitants qu’il interroge, on entend les promesses non-tenues, l’abandon des services publics, et la ville qui se meurt. Quelques semaines après la sortie de Chez Nous, dont on pouvait analyser qu’il échouait à parler aux électeurs du Front National, contrairement au souhait proclamé de son Lucas Belvaux, Retour à Forbach se distingue par une subtilité et une prise de distance qui rendent le film plus à même de s’adresser à tous. Régis Sauder n’impose rien, il interroge.

Là où le film pêche, c’est qu’il tente d’en dire trop. Trois fils narratifs structurent ce Retour à Forbach : le récit de l’enfance du réalisateur, enfance marquée par l’exclusion et la honte ; l’histoire de la ville, terre frappée de plein fouet par le nazisme devenue terre d’accueil ; et une tentative d’explication de la percée du Front National. Mais en voulant mêler ces trois thèmes, Régis Sauder se trouve parfois obligé d’abandonner certaines de ses réflexions en cours de route, et laisse à d’autres moments le spectateur en pleine confusion, une confusion particulièrement perceptible dans les choix sonores. Certains passages conjuguent bruits d’ambiance (qui racontent l’atmosphère de la ville), paroles d’habitants (témoignant de leur vie à Forbach) et musique métal (douloureux et virulent cri de colère des jeunes Forbachois qui l’ont composée). Il devient alors difficile pour le spectateur de tout suivre, de sorte que le sens finit par se perdre.

Les moments de grâce naissent quand Régis Sauder s’en tient à une certaine sobriété, et laisse simplement parler ses témoins ou ses images. C’est notamment le cas d’une séquence où il interroge la directrice de l’école de Forbach. Celle-ci montre à la caméra – et donc au spectateur – l’étendue verte qui remplace les tours dans lesquelles elle a grandi, saisissante illustration d’un passé dont on a voulu faire table rase. Elle évoque la misère noire de son enfance, les coupures d’électricité qu’elle subissait à l’époque et la honte qu’elle avait d’être pauvre. La complexité de l’identité de cette femme – qui se souvient avec émotion de la cité dont la simple vue lui donnait parfois mal au ventre quand elle était enfant – rend son propos poignant. On est là au plus près de l’intention exprimée par le cinéaste : filmer pour ne pas oublier, et pour qu’ainsi le futur puisse se construire de manière plus apaisée. C’est d’ailleurs sur une note d’espoir que se termine ce Retour à Forbach : la maison de ses parents vendue, Sauder filme le petit garçon qui occupe désormais sa chambre d’enfant. Un sourire, le soleil et un signe de la main : comme une promesse.
Ainsi, malgré ses faiblesses, Retour à Forbach pourra intéresser les professeurs de Sciences économiques et sociales. Régis Sauder décrit en effet dans son film les conséquences du chômage sur le tissu social, la façon dont le second se désagrège à cause du premier. En classe de Première, Retour à Forbach permettra donc d’évoquer les questions de cohésion sociale. En Terminale, le film s’intègrera au programme de sciences politiques, pour étudier les processus de socialisation politique et notamment le lien entre territoires et pratiques électorales.

Philippine Le Bret
Remerciements à Florence Aulanier pour sa contribution à la rédaction de cet article.

[Retour à Forbach de Régis Sauder. 2016. Durée : 78 mn. Distribution : Docks 66. Sortie au cinéma le 19 avril 2017] 

Posté dans Dans les salles par zama le 18.04.17 à 16:54 - Réagir

À voix haute : ce que parler veut dire

A voix haute

Tout commence avec un silence. Le silence qui précède les mots, celui des mains qui tremblent, des feuilles auxquelles on jette un dernier regard fébrile. Et puis soudain, l’inspiration. Ceux qui prennent leur souffle et rassemblent leurs idées s’appellent Eddy, Leïla, Elhadj ou encore Souleïla. Ils étudient en Seine-Saint-Denis, sont issus de milieux populaires, et participent au concours Eloquentia, qui élit chaque année le meilleur orateur du 93. Pendant les semaines qui ont précédé l’édition 2015, Stéphane de Freitas, fondateur du concours, et son coréalisateur Ladj Ly ont filmé ces jeunes, attentifs à leurs mots, leurs gestes et leurs histoires. Cette aventure partagée a donné naissance à un documentaire, diffusé sur France 2 en novembre 2016. 645 000 spectateurs plus tard, À Voix Haute s’est forgé une petite notoriété publique et critique, et s’offre une sortie en salles. Un succès mérité pour ce film qui démonte les clichés sur la banlieue et célèbre la liberté d’expression.

L’inspiration, c’est ce qui n’a clairement pas manqué à Stéphane de Freitas. Il a fondé il y a cinq ans le concours Eloquentia, auquel il a adjoint un programme de formation réservé à une trentaine d’élus. Ce projet, tout comme le film, était dès son origine empreint d’une volonté de faire changer le regard sur les « jeunes de banlieue » - dont les représentations dans les médias se limitent souvent à la drogue, le chômage et la délinquance. Le film s’inscrit dans la continuité de ce travail, et présente aux spectateurs des jeunes gens aussi complexes qu’attachants. Il y a Leïla, qui porte le voile et défend avec vigueur ses convictions féministes ; Eddy, qui marche chaque jour vingt kilomètres pour se rendre à l’université ; ou encore Johan, emporté par les discours de Nicolas Sarkozy alors qu’il ne croit pas un seul instant à ses idées.  Stéphane de Freitas et Ladj Ly ont donc l’intelligence de laisser les jeunes se définir par eux-mêmes, et de leur donner du temps pour le faire. C’est l’enjeu d’un des premiers exercices qu’on les voit effectuer : chacun doit, à tour de rôle, dire son nom et choisir un geste pour se définir. Ce faisant, les étudiants affirment avec force la singularité propre à chacun d’eux. Se définir, c’est aussi raconter son propre rapport à la parole. Camélia explique ainsi qu’à son arrivée à la fac, elle avait l’impression que toutes ses origines sociales (la catégorie socio-professionnelle de ses parents, les établissements « quelques peu douteux » (sic) qu’elle a fréquentés) « se dessinaient sur sa parole ». Avec des grands discours – art oratoire oblige – mais sans arrogance, À voix haute pose ainsi des questions essentielles sur le langage : les codes qui le régissent, les marqueurs sociaux qu’il révèle, et la façon dont il permet de se raconter, d’exister. En ce sens, À voix haute s’intègrera avec beaucoup de pertinence dans le programme de Français de Terminale professionnelle. L’objet d’étude « La parole en spectacle » se développe en effet autour de trois questions que le documentaire aborde : utilisons-nous seulement des mots dans le dialogue ? comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu’à la manipulation) ? qu’apporte à l’homme, d’hier et d’aujourd’hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?  En Sciences Économiques et Sociales aussi, la dimension bourdieusienne du film de Stéphane de Freitas permettra d’inscrire À voix haute dans certains thèmes du programme : au sein de l’objet d’étude « Les processus de socialisation et la construction des identités sociales », en classe de Première (autour des idées de socialisation différenciée, de stigmatisation et de comportement au sein d’un groupe), et de la séquence « Classes, stratification et mobilité sociales » en Terminale (pour parler des notions de cohésion sociale et d’inégalités).

L’inspiration, c’est aussi le souffle qui porte ce documentaire. On rit, on pleure, et l’on finit par ne plus savoir si l’on pleure de rire, d’émotion ou d’espoir. À voix haute fait en effet preuve d’un très efficace sens du rythme, assemblant avec subtilité les scènes de formation, filmées parfois comme des matchs de boxe, les instants comiques, et les séquences intimes. On ne peut empêcher les larmes de couler quand Leïla, la voix étranglée, évoque la mémoire d’Ibrahim Kachouch, opposant syrien assassiné en juillet 2011. Quelques instant plus tard, on s’esclaffe lorsque les étudiants jouent une dispute de couple avec pour seuls mots des noms de fruits et de légumes. On reprendra donc, pour conclure, les mots de Bertrand Périer, avocat et professeur au sein de la formation Eloquentia : avant, quand on voulait manifester son attachement à la liberté d’expression, on disait : « Je suis Charlie ». En sortant de la salle de cinéma, on pourra aussi dire : « Je suis Saint-Denis ».

[À voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. 2016. Durée : 99 mn. Distribution : Mars films. Sortie au cinéma le 12 avril 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.04.17 à 10:53 - Réagir

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