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L'île aux chiens : the more I see men, the more I like dogs

Kings

Neuvième film du célèbre Wes Anderson, L’Île aux chiens témoigne, une fois de plus, de la formidable capacité de renouvellement du réalisateur américain. Après avoir exploré l’âge d’or d’une Mittel-Europa d’opérette dans Grand Budapest Hotel, il nous transporte dans un Japon rétro-futuriste pour nous conter une rocambolesque aventure canine, renouant pour ce faire avec la technique d’animation image par image (déjà utilisée pour Fantastic Mr Fox). Un hommage vibrant au pays du Soleil Levant et au meilleur ami de l’homme, qui sous ses dehors de films d’aventure et son humour délicieux, délivre un message plus profond et corrosif qu’il n’y paraît…

Un film d’aventures pour (grands) enfants

Loin des récits-gigognes (La Famille Tennenbaum, Grand Budapest Hotel) ou des narrations buissonnières (La Vie aquatique, À bord du Darjeeling, Moonrise Kingdom) qui caractérisent son cinéma, le nouveau film de Wes Anderson frappe par la simplicité apparente de son argument, digne des classiques de la littérature enfantine (de Belle et Sébastien à Lassie, chien fidèle) : un jeune garçon (Atari) cherche son chien (Spots), et va tout mettre en œuvre pour le retrouver. 
Le film se tiendra à cette ligne, parfaitement lisible par les plus jeunes, orchestrant un véritable récit d’aventures avec ses péripéties et ses rebondissements, son opposition manichéenne entre bons (Atari, les chiens, Tracy, le professeur Watanabe) et méchants (le maire Kobayashi et sa clique). Bien sûr, autour de cette ligne narrative très simple, Wes Anderson construit un univers d’une originalité et d’une richesse dont il a seul le secret : un Japon rétro-futuriste (le récit est situé « vingt ans dans dans le futur »), une métropole (Megasaki) qui croule sous le poids de ses déchets, une épizootie de fièvre canine qui menace de sauter la barrière des espèces, un sombre complot ourdi par le maire et les amis des chats, sur le fond de prophétie millénaire et d’antique inimitié entre canidés et félins. Il brosse également un système de personnages aux personnalités hautes en couleurs (la meute de « mâles alpha » menée par Chef/Chief) et aux ramifications subtiles (Atari, orphelin, n’est autre que le pupille du Maire)…

Un retour à l’animation image par image

L'Île aux chiens est le deuxième film d’animation de Wes Anderson. Près de dix ans après Fantastic Mr Fox, il donne l’occasion au cinéaste de poursuivre et d’approfondir son travail sur l’animation en volume image par image (ou stop-motion en anglais). On sait la prédilection du cinéaste pour cette technique qui le renvoie à ses émerveillements de jeune spectateur (pour Fantastic Mr Fox, il citait les séquences animées du King Kong de Schoedesack et Cooper ou les effets spéciaux La Belle et la bête de Jean Cocteau…) et dont les ressorts s’accordent parfaitement à son esthétique : d’un côté, l’attention maniaque, presque fétichiste aux détails (cadres très travaillés, décors, costumes, habillage visuel…), de l’autre, une dimension encore artisanale, à rebours de la fluidité aseptisée que les technologies numériques ont apporté au « dessin animé ».

Par la richesse et la complexité de ses multiples décors, par la diversité de ses personnages (chiens, humains, robots…), L’Île aux chiens constitue un véritable tour de force. On n’ose imaginer les défis posés à l’équipe d’animateurs par les morceaux de bravoure que constituent les scènes de meeting au « town hall » (avec ses centaines de « figurants »), ou, dans un autre registre, la préparation minutieuse d’un repas de sushi… Mais au-delà des détails techniques, l’exploit le plus remarquable est sans doute la capacité du cinéaste à maintenir l’originalité et la cohérence d’une vision personnelle tout au long d’un processus aussi laborieux et complexe, impliquant des centaines de collaborateurs de diverses nationalités.

Des renards aux chiens

D'un point de thématique, L’Île aux chiens s’inscrit également dans la continuité de Fantastic Mr Fox. S’il délaisse l’adaptation au profit d’un scénario original, si un Japon futuriste a remplacé la paisible campagne anglaise, Wes Anderson reste dans le registre des bêtes à poil, plus précisément des canidés, le sauvage renard (vulpes vulpes) laissant place au chien domestiqué (canis lupus familiaris). Le film reprend d’ailleurs, à front renversé, cette réflexion sur l’animalité : là où Fox avait la nostalgie de sa nature sauvage de voleur de poules, les chiens errants de L’Île aux chiens regrettent le confort de la domesticité à laquelle ils ont été arrachés… Le film orchestre ce constant balancement entre animalité (les chiens marchent à quatre pattes, vont chercher un bâton, s’assoient et font des tours quand on le leur demande ) et humanité (doués de parole, ce sont d’indécrottables bavards dotés d’un goût certain pour l’introspection). L’une des scènes les plus drôles du film – pastiche de western spaghetti – montre deux meutes qui se déchirent (littéralement) pour un sac d’ordures après s’être fort civilement accordées pour en analyser soigneusement le contenu.
Ce travail est amplifié et prolongé par l’attention particulière accordée aux dialogues et aux voix. Loin des castings vocaux habituels de films d’animation, qui mêlent acteurs comiques et vedettes télévisuelles, Wes Anderson accorde la même importance à sa distribution que pour ses films « en chair et en os ». On retrouve ainsi de grands comédiens à la signature vocale reconnaissable entre toutes, qu’ils soient de vieux complices du cinéaste (Bill Murray) ou de nouveaux venus dans son univers (Bryan Cranston, Scarlett Johanson, Frances Mc Dormand). Et le cinéaste apporte le même soin aux versions traduites de ses films. Dans la version française on retrouvera ainsi Mathieu Amalric et Isabelle Huppert (déjà de l’aventure de Fantastic Mr Fox) mais aussi Romain Duris, Vincent Lindon ou… Jean-Pierre Léaud.

Une invitation au voyage au pays du Soleil Levant

Le film se place sous les auspices des polars urbains (moins connus que ses films de samouraïs) du maître nippon Akira Kurosawa et de son comédien fétiche Toshiro Mifune (qui donne ses traits au Maire Kobayashi) : L’Ange ivre, Chiens enragés, Entre le ciel et l’enfer, Les salauds dorment en paix… Mais au-delà du cinéma de Kurosawa, le film est une véritable invitation au voyage (comme l’était À bord du Darjeeling Limited pour l’Inde), un florilège à peu près complet de la culture nippone : des samouraïs au théâtre nô, en passant par les combats de sumos, les estampes d’Hokusai, les haïkus, les jardins zen, la préparation des sushis, la robotique, les films de monstre (Seijun Suzuki) ou la "caméra à hauteur de tatami" (Yasujiro Ozu), on retrouve tout ce qui constitue aux yeux d’un Occidental les traits marquants de ce que Roland Barthes appelait « l’Empire des signes ».
On pourrait parler d’exotisme et de clichés si Wes Anderson ne réinvestissait pas ceux-ci avec autant d’humour et de minutie : on pense au détournement de Sous la grande vague au large de la côte à Kanagawa (l’estampe la plus connue d’Hokusai) agrémentée de chiens miniature dans le pur style de l’ukiyo-e, ou aux pastiches de haïkus, cet art poétique si typiquement japonais. On remarquera également le travail, plus discret mais tout aussi décisif, sur la bande sonore du film :  le choix malicieux de ne pas sous-titrer les nombreux dialogues japonais, poussant le spectateur à véritablement écouter les sonorités de la langue, ou la partition hybride composée par Alexandre Desplat (le compositeur attitré de Wes Anderson), faisant la part belle aux instruments japonais (notamment les taikos, tambours traditionnels).
On ne saurait toutefois réduire L’Île aux chiens à une japonaiserie : comme toujours chez le cinéaste d’Austin, Texas, les références, notamment cinématographiques, s’y bousculent, constituant un véritable bouillon de pop-culture (le western de Sergio Leone, les dessins animés Disney — La Belle et le Clochard — ou Pixar — Wall-E —, le cinéma de Miyazaki, les films de James Bond…) dont le décryptage constitue une aventure à part entière.

Le meilleur ami de l’homme

Si dans notre culture occidentale le renard est le symbole de la ruse et de la malice (qualités qu’illustrait brillamment le Fox de Roald Dahl), le chien personnifie lui, l’attachement et la fidélité, depuis l’Argos d’Ulysse (le seul à reconnaître son maître après vingt ans d’absence) jusqu’aux « fidèles compagnons » de nos héros de bande-dessinée (Milou)… Cette thématique du « meilleur ami de l’homme » (qui a renoncé à sa nature sauvage pour mettre ses qualités au service de son maître humain) est au centre de L’Île aux chiens : en positif bien sûr à travers les liens qui unissent héros à deux et quatre pattes (à commencer par le jeune Atari et son chien Spots) ; mais aussi en négatif, à travers les mauvais traitements que font subir les humains aux canidés, des cruelles expériences médicales menées sur les cobayes à la radicale « décanisation » décidée par le Maire Kobayashi. Qu’importe que se cache derrière tout cela une loufoque secte de félinolâtres (qui ourdissent leurs sombres projets en caressant leurs chats à la manière de méchants de James Bond) : les qualités canines forment le cruel miroir des turpitudes humaines, et la manière dont l’homme traite les animaux est une bonne mesure de son (in)humanité. Ou, pour le dire à la manière de Shakespeare (citation sans doute apocryphe)  « The more I see men, the more I like dogs »…

Une dystopie écologique et politique

Au-delà de l’humour et du second degré, L’Île aux chiens aborde ainsi des thématiques plus profondes qu’il n’y paraît. Déjà The Grand Budapest Hotel laissait affleurer, sous le kitsch délicieux du « monde d’hier », le tragique de l’Histoire (montée du nazisme et stalinisme). En se situant dans un futur proche aux traits exacerbés (à la manière des dystopies littéraires ou cinématographiques), L’Île aux chiens nous renvoie lui aux profondes angoisses écologiques et politiques liées à l’avenir de notre civilisation. À travers cette Île-Poubelle, décharge à ciel ouvert où sont déversés tous les déchets de la métropole avoisinante, c’est l’impossible gestion des déchets de nos sociétés de consommation qui est questionnée. Dans leur somptueuse méticulosité, les décors dantesques de Wes Anderson composent des visions à la fois magnifiques (à l’image de cet abri constitué de bouteilles de saké, que la lanterne d’Atari transfigure en grotte chatoyante) et effrayants. Suivant les héros humains et canins dans leur aventure, le spectateur découvre en même temps qu’eux les vestiges d’une société malmenée par une nature qu’elle avait brutalisée : un parc d’attraction abandonné, des alignements de camions rouillés, une centrale nucléaire tombant en ruines… L’Île-Poubelle, autrefois habitée, n’a pas résisté aux ravages d’un tsunami, d’un tremblement de terre et d’une éruption volcanique. Toute ressemblance avec des faits réels (la catastrophe de Fukushima en 2011 pour ne citer qu’elle) n’est évidemment pas fortuite.
Mais l’inquiétude distillée en filigrane par L’Île aux chiens est aussi politique qu’environnementale. À travers la figure du Maire Kobayashi, qui impose à une population inquiète la déportation puis l’extermination des chiens de la ville, Wes Anderson pointe les dérives populistes et autoritaires qui menacent nos démocraties : manipulation des foules, instrumentalisation des peurs, abus des fake news, désignation de boucs émissaires, haine des experts et de la science, répression de l’opposition et muselage de la presse... Le tableau est à peu près complet. La mise en scène des discours martiaux du maire, dans une immense salle drapée de rouge et noir, renvoie très directement à l’esthétique des régimes autoritaires des années trente, qu’ils soient japonais, allemand ou italien.

Un pour tous, tous pour un

À la violence brute du maire et aux vociférations des foules, le film oppose d’attachants héros à deux et quatre pattes. Prenant comme protagonistes un orphelin (Atari), une étudiante étrangère (Tracy) et une meute de chiens errants, L’Île aux chiens est comme tous les films de Wes Anderson une ode aux marginaux, aux inadaptés et aux outsiders (« underdogs » disent les anglo-saxons, terme qu’on pourra entendre ici littéralement). C’est aussi un hommage à la coopération et à la solidarité, car le héros andersonien (même l’individualiste Mister Fox) n’arrive jamais seul à ses fins. Au-delà de la devise dumassienne du « un pour tous, tous pour un », on retrouve ici l’un des thèmes essentiels du cinéma de Wes Anderson, qui n’a eu de cesse de mettre en valeur un collectif (famille, fratrie, gang, groupe, meute…) hors duquel l’individu ne peut se réaliser. Il est redoublé ici par une réflexion sur l’altérité et son dépassement : séparés par la barrière de l’espèce et l’absence d’un langage commun, Atari et les chiens (à commencer par le farouche Chef/Chief) doivent, comme dans Le Petit Prince de Saint Exupéry (une autre histoire d’aviateurs), apprendre à s’apprivoiser. Face à la division et à la haine de l’Autre (qu’il soit chien ou étranger) instrumentalisées par Kobayashi et sa clique, le film montre comment l’unité peut se reconstituer par delà les barrières culturelles et linguistiques. Au-delà des multiples gags et clins d’œil qu’il suscite, le jeu sur le langage et ses traductions (ou pas) a ainsi valeur de symbole : essayer de comprendre l’autre, c’est mettre en œuvre une forme d’empathie… Et L’Île aux chiens de délivrer, sans avoir l’air d’y toucher, une jolie leçon de vivre ensemble.

Vital Philippot et Philippine Le Bret

[L'île aux chiens de Wes Anderson. 2018. Durée : Distribution : Twentieth Century Fox France. Sortie le 11 avril 2018]

Pour aller plus loin :
Télécharger notre dossier pédagogique (Primaire, Collège)

Posté dans Dans les salles par zama le 13.04.18 à 14:22 - Réagir

Nul homme n’est une île : la bonne gouvernance locale est-elle la clé d’un futur désirable ?

Nul homme n’est une île © Métére films

Mieux produire, mieux respecter nos territoires, mieux vivre… alors que la France s’interroge sur la possibilité de faire rentrer la lutte contre le réchauffement climatique dans sa Constitution, la question est plus que jamais d’actualité. Elle est au centre de Nul homme n’est une île, un documentaire qui propose quelques pistes pour construire un futur plus respectueux des hommes et de leur environnement.

Un titre énigmatique

« Nul homme n’est une île / Chaque homme est un morceau du continent ». Le titre du nouveau documentaire de Dominique Marchais (Le Temps des grâces, La Ligne de partage des eaux), tiré d’un poème anglais de John Donne paraîtra bien énigmatique au profane. Il résume pourtant, à sa manière métaphorique, le projet du réalisateur : parcourir un continent (l’Europe) pour montrer comment chaque initiative locale participe d’un projet global. Nul homme n’est une île est donc construit comme un voyage à travers l’Europe, découpé en trois chapitres situés chacun dans un pays différent : l’Italie (Sicile), l’Autriche (région du Vorarlberg) et la Suisse (canton des Grisons).

En Sicile, des agriculteur·rice·s qui veulent mieux nourrir les hommes

La partie la plus dense et la plus intéressante du film est assurément la première. On y rencontre les membres des « Poules heureuses » (« Galline Felici » en italien), une coopérative agricole sicilienne attachée aux valeurs de l’écologie et de l’économie solidaire.Passionnant, ce premier chapitre l’est d’abord par sa réflexion sur la forme coopérative, conçue comme un modèle de démocratie en miniature. Les membres des « Galline Felici » se réunissent pour débattre, faire part de leurs problèmes respectifs, proposer des modèles de développement, et finalement décider ensemble de la direction à donner à leur projet. Une belle façon de montrer que la construction d’un futur responsable ne se fera pas sans débats, contradictions, frottements.
Mais ce qui marque encore plus dans ce premier chapitre, c’est la mise en images de la compétition territoriale entre ville et campagne, dont la première sort systématiquement gagnante. Les champs d’un des producteurs des Galline felici sont situés à la périphérie de Catane, la capitale sicilienne (sur la côte Est de l’île), et donc directement menacés par l’extension des zones péri-urbaines. Cette compétition est d’autant plus frappante qu’elle est d’abord cachée : on découvre les champs en plans serrés, ce qui donne l’impression d’être en pleine nature ; et puis, à mesure que le cadre s’élargit, la zone commerciale mitoyenne apparaît, avec ses bâtiments, achevés ou en construction. Le travail sur le son vient encore renforcer cette impression d’invasion industrielle, le grondement des avions témoignant de la proximité de l’aéroport de Catane. Un passage sur Google Maps et son historique achève de manière accablante la démonstration.

Un propos parfois difficile à suivre

Il est plus difficile de comprendre où veut en venir le réalisateur dans les deux autres parties de son film, en Suisse et en Autriche. Le souci du local et de la participation citoyenne irriguent toujours son enquête, puisque Marchais se demande comment l’architecture et l’artisanat peuvent contribuer à la survie des villages ruraux. Mais la construction est moins rigoureuse et le propos plus distendu, de sorte que l’on ne sait pas exactement ce que font les protagonistes qu’il filme, ni quel est l’impact de leurs actions sur la communauté et leur environnement. Le manque de contextualisation politique pose aussi question : on n'imagine pas que la situation politique nationale ou régionale soit sans conséquence sur ces initiatives locales. Le repli sur de petites communautés est-il forcément la clé d’un futur désirable ? Faute de poser le débat sur les implications d’un tel choix, le film de Dominique Marchais perd peu à peu le spectateur.

[Nul homme n'est une île de Dominique Marchais. Durée : 96 mn. Distribution : Météore. Sortie le 4 avril 2018]

Les +

- La réflexion sur les différentes façons de construire un futur désirable
- La mise en images de la concurrence entre ville et campagne

Les -
- Un documentaire très aride
- Un propos parfois confus
- Le manque de contextualisation

Lien avec les programmes
Géographie, Seconde
:
- « Nourrir les hommes » : le rapport entre les ressources alimentaires, la gestion des sols et les conflits d’usage qui y sont attachés
- Étude d’une séquence : la réunion de coopérative, qui permet de traiter de la gouvernance éthique des sols. Les élèves pourront travailler les points de vue des contradicteurs et questionner le discours qu'ils portent.
Tous niveaux :
- L’utilisation d’un Système d’Information Géographique : Google Earth, employé dans le film pour observer l’évolution d’un territoire

Philippine Le Bret
Merci à Laurent Gayme et Gabriel Kleszewski, professeurs de géographie, pour leur contribution à cet article 

Posté dans Dans les salles par zama le 04.04.18 à 09:53 - Réagir

L'île aux chiens : le dossier pédagogique

L’Île aux chiens de Wes Anderson

Neuvième film de Wes Anderson, L’Île aux chiens témoigne, une fois de plus, de la formidable capacité de renouvellement du réalisateur américain. Après avoir exploré l’âge d’or d’une Mittel-Europa d’opérette dans Grand Budapest Hotel, le réalisateur de La Famille Tennenbaum et La Vie aquatique nous transporte dans un Japon rétro-futuriste pour nous conter une rocambolesque aventure canine. Il renoue pour ce faire avec la technique d’animation image par image déjà utilisée pour Fantastic Mr Fox, poussée ici à un degré de sophistication et de splendeur visuelle rarement atteint.
Hommage vibrant (et goguenard) au pays du Soleil Levant et au meilleur ami de l’homme, qui sous ses dehors de films d’aventure et son humour délicieux, délivre un message plus profond qu’il n’y paraît, L'île au chiens est aussi une véritable corne d'abondance pédagogique, tant le film regorge de thématiques et de références. Accessible en version française dès le Cycle 3, le film permettra de travailler en interdisciplinarité au Collège : Lettres, Éducation à l'image, Géographie, initiation aux Langues Vivantes, Anglais, SVT, Technologie.

Notre dossier pédagogique multiplie les approches et les mises en activité pour tirer le meilleur parti du film : il propose aux élèves de s'initier à la culture japonaise (et d'écrire un haïku !), de réfléchir au traitement des déchets, de réaliser un chien en matériaux recyclés, de comprendre comment fonctionne un vaccin, d'analyser un pastiche de western, etc.

L'Île aux chiens de Wes Anderson, au cinéma le 11 avril

Le dossier pédagogique de Zérodeconduite (31 pages, PDF)

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 03.04.18 à 12:29 - Réagir

Wrong Elements : Anatomie du mal

Wrong Elements

On connaissait le Jonathan Littell romancier (prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes) reporter de guerre à Alep, acteur humanitaire pour Action contre la faim. Cette fois, le Franco-Américain se réinvente cinéaste, avec un premier film documentaire présenté en sélection officielle au Festival de Cannes et distribué aujourd’hui en salles.

Mais loin d’être une rupture dans le parcours de Littell, Wrong Elements se nourrit des multiples vies de son réalisateur. De son expérience à Action contre la faim, notamment en République Démocratique du Congo, Littell semble avoir gardé l’idée qu’un œil occidental ne peut prétendre à l’universalité. Le regard posé sur des cultures différentes de la sienne étant forcément biaisé, la prudence et l’humilité sont requises. Particulièrement conscient de l’écueil dans lequel il pourrait tomber, Littell affirmait d’ailleurs en 2015 au journal allemand Der Spiegel, avec une pointe de résignation, qu’« en fin de compte, [son] documentaire n’est rien de plus qu’un énième film de Blanc sur l’Afrique ». De son métier de journaliste, Littell a conservé une certaine rigueur dans la description et l’analyse d’une situation de conflit. Tout au long du film, des cartons permettent ainsi au spectateur de comprendre le contexte dans lequel les jeunes qui témoignent à l’écran sont devenus des enfants-soldats.

Mais c’est surtout dans la continuité de son métier de romancier que s’inscrit Wrong Elements. Le film partage avec Les Bienveillantes, son livre, la volonté d’interroger la frontière séparant victimes et bourreaux. Le héros des Bienveillantes, Maximilien Aue, était un officier SS, sur lequel Littell posait un regard empathique, lui refusant l’étiquette de monstre. Dans Wrong Elements, les figures de victime et de bourreau sont encore plus directement associées : elles sont rassemblées dans un même corps, celui de Geofrey, enlevé par la Ligue de Résistance du Seigneur (LRA) alors qu’il était adolescent, et transformé par cette milice ougandaise en machine à tuer – comme près de 60 000 autres enfants et adolescents, garçons et filles. Littell se garde bien d’apporter une réponse à ce dilemme insoluble (victime ou coupable), et laisse ses protagonistes – Geofrey, deux de ses amis et une jeune femme elle aussi enlevée par la LRA – exprimer toutes leurs complexités. L’un des jeunes affirme ainsi que « ça [la vie dans la milice] a créé des amitiés ». Un autre assure que Kony, fondateur de la LRA et activement recherché par la Cour pénale internationale, « a bien fait de déclarer la guerre ». Un troisième évoque en riant un massacre qu’il a commis. Aucun doute pourtant sur la puissance du traumatisme vécu par ces jeunes : c’est précisément parce qu’il est trop dur de vivre avec que les seules manières de ne pas en mourir sont de le nier ou d’en rire.

Dans son film, comme dans son livre, Littell interroge donc la nature même du mal : le mal est-il le fait de personnes essentiellement mauvaises – il serait alors réservé à une poignée de monstres – ou bien est-il le fruit de contingences, le résultat d’une série d’événements dans laquelle chaque être humain peut un jour être entraîné ? « Que deviennent les concepts de mal et de responsabilité quand le coupable, kidnappé dans son enfance, devient, au sein du seul système de valeurs qu’on lui propose, un assassin volontaire ? », se demande ainsi Littell. Une interrogation brûlante d’actualité, puisqu’elle se pose aujourd’hui pour les enfants élevés par l’organisation État islamique en Syrie et en Irak. Les deux œuvres de Littell se répondent aussi sur la question du passé « jamais passé » - comme le dit Maximilien Aue à la fin des Bienveillantes. Dans Wrong Elements, cette collision du passé et du présent se fait entendre lorsque Littell demande à ses protagonistes de rejouer des scènes de leur vie dans la milice, un procédé utlisé par Claude Lanzmann dans Shoah ou Rithy Panh dans S 21, la machine de mort khmère rouge. Geofrey et deux de ses amis, Michaël et Nighty, reproduisent par exemple la préparation d’un repas sur les lieux de l’ancien camp d’entraînement de Djebelin, au Sud-Soudan. Durant toute la séquence, les trois jeunes parlent au présent. Le passé ne passant pas, les souvenirs du bush sont en permanence revécus.

Malgré ces similitudes, une différence majeure fait des Bienveillantes et de Wrong Elements deux œuvres radicalement différentes. Le roman de Littell se singularisait en effet par un rapport très cru à la violence : les scènes de massacre étaient extrêmement graphiques, à tel point que l’on pouvait se demandait si une forme de fascination malsaine n’animait pas l’auteur. Dans Wrong Elements, la violence est tout aussi monstrueuse, mais beaucoup moins frontale. Littell se refuse à utiliser des images de combats ou de massacre, et s’en tient à la seule parole de ses protagonistes pour évoquer ces événements. Comme il l’explique d’ailleurs, « ce sont les anciens membres de la LRA eux-mêmes, et non un observateur extérieur, qui se posent des questions et y apportent des éléments de réponse ». De ce fait, le regard qu’il pose sur ses personnages diffère fortement entre le film et le livre. La fiction dégageait Littell de toute responsabilité envers son héros. Au contraire, la forme documentaire semble le charger d’une responsabilité morale envers ceux qui acceptent de se livrer à sa caméra : une obligation de tendre vers la paix, de faire du cinéma un instrument de guérison.

Malheureusement, l’interrogation passionnante qui sert de sujet à Wrong Elements se heurte à la timidité formelle du réalisateur. Comme s’il avait peur de « voler » le film aux jeunes qu’il fait témoigner, Littell rechigne à affirmer des partis-pris, en particulier de montage (le film paraît beaucoup trop long et accumule des scènes parfois redondantes). La comparaison, qui vient forcément à l’esprit, avec les œuvres de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh, est ainsi un peu écrasante pour le film. Gageons toutefois que cette œuvre dense mais inaboutie est le début d’une belle carrière au cinéma.

[Wrong elements de Jonathan Littell. 2016. Durée : 149 min Distribution : Le Pacte. Au cinéma le 22 mars 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 29.03.17 à 17:51 - Réagir

Fuocoammare, par-delà Lampedusa : le site pédagogique

Lampedusa, cette petite île italienne située au Sud de la Sicile, à quelques kilomètres de la Tunisie, est devenue la principale porte d'entrée des migrants africains sur le continent européen. Dans Fuocoammare, par-delà Lampedusa, le grand documentariste Gianfranco Rosi observe le quotidien presque tranquille des autochotones, tout en filmant les sauvetages en mer parfois dramatiques des migrants. Par ses choix de cadre et de montage très affirmés, Rosi se démarque à dessein des innombrables reportages télévisuels consacrés à ce qu'il est devenu habituel d'appeler le "drame des migrants". En faisant de l'île une métaphore d'une Europe indifférente à la tragédie qui se joue à ses portes, il interpelle profondément le spectateur.

Ce film puissant a reçu l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin (qui n'avait pas couronné de documentaire depuis soixante ans). Zérodeconduite lui a consacré un dossier pédagogique, mêlant analyse cinématographique et activités destinées aux classes de Lycée (Géographie, EMC). On retrouvera également sur le site un entretien avec le géographe Mathieu Tardis, chercheur au centre migrations et citoyennetés de l’IFRI.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi

Au cinéma le 28 septembre

Le site pédagogique du film (Dossier pédagogique Géographie/Cinéma, Entretien avec Mathieu Tardis) 
 
 

 

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 23.09.16 à 12:17 - Réagir

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