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Wrong Elements : Anatomie du mal

Wrong Elements

On connaissait le Jonathan Littell romancier (prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes) reporter de guerre à Alep, acteur humanitaire pour Action contre la faim. Cette fois, le Franco-Américain se réinvente cinéaste, avec un premier film documentaire présenté en sélection officielle au Festival de Cannes et distribué aujourd’hui en salles.

Mais loin d’être une rupture dans le parcours de Littell, Wrong Elements se nourrit des multiples vies de son réalisateur. De son expérience à Action contre la faim, notamment en République Démocratique du Congo, Littell semble avoir gardé l’idée qu’un œil occidental ne peut prétendre à l’universalité. Le regard posé sur des cultures différentes de la sienne étant forcément biaisé, la prudence et l’humilité sont requises. Particulièrement conscient de l’écueil dans lequel il pourrait tomber, Littell affirmait d’ailleurs en 2015 au journal allemand Der Spiegel, avec une pointe de résignation, qu’« en fin de compte, [son] documentaire n’est rien de plus qu’un énième film de Blanc sur l’Afrique ». De son métier de journaliste, Littell a conservé une certaine rigueur dans la description et l’analyse d’une situation de conflit. Tout au long du film, des cartons permettent ainsi au spectateur de comprendre le contexte dans lequel les jeunes qui témoignent à l’écran sont devenus des enfants-soldats.

Mais c’est surtout dans la continuité de son métier de romancier que s’inscrit Wrong Elements. Le film partage avec Les Bienveillantes, son livre, la volonté d’interroger la frontière séparant victimes et bourreaux. Le héros des Bienveillantes, Maximilien Aue, était un officier SS, sur lequel Littell posait un regard empathique, lui refusant l’étiquette de monstre. Dans Wrong Elements, les figures de victime et de bourreau sont encore plus directement associées : elles sont rassemblées dans un même corps, celui de Geofrey, enlevé par la Ligue de Résistance du Seigneur (LRA) alors qu’il était adolescent, et transformé par cette milice ougandaise en machine à tuer – comme près de 60 000 autres enfants et adolescents, garçons et filles. Littell se garde bien d’apporter une réponse à ce dilemme insoluble (victime ou coupable), et laisse ses protagonistes – Geofrey, deux de ses amis et une jeune femme elle aussi enlevée par la LRA – exprimer toutes leurs complexités. L’un des jeunes affirme ainsi que « ça [la vie dans la milice] a créé des amitiés ». Un autre assure que Kony, fondateur de la LRA et activement recherché par la Cour pénale internationale, « a bien fait de déclarer la guerre ». Un troisième évoque en riant un massacre qu’il a commis. Aucun doute pourtant sur la puissance du traumatisme vécu par ces jeunes : c’est précisément parce qu’il est trop dur de vivre avec que les seules manières de ne pas en mourir sont de le nier ou d’en rire.

Dans son film, comme dans son livre, Littell interroge donc la nature même du mal : le mal est-il le fait de personnes essentiellement mauvaises – il serait alors réservé à une poignée de monstres – ou bien est-il le fruit de contingences, le résultat d’une série d’événements dans laquelle chaque être humain peut un jour être entraîné ? « Que deviennent les concepts de mal et de responsabilité quand le coupable, kidnappé dans son enfance, devient, au sein du seul système de valeurs qu’on lui propose, un assassin volontaire ? », se demande ainsi Littell. Une interrogation brûlante d’actualité, puisqu’elle se pose aujourd’hui pour les enfants élevés par l’organisation État islamique en Syrie et en Irak. Les deux œuvres de Littell se répondent aussi sur la question du passé « jamais passé » - comme le dit Maximilien Aue à la fin des Bienveillantes. Dans Wrong Elements, cette collision du passé et du présent se fait entendre lorsque Littell demande à ses protagonistes de rejouer des scènes de leur vie dans la milice, un procédé utlisé par Claude Lanzmann dans Shoah ou Rithy Panh dans S 21, la machine de mort khmère rouge. Geofrey et deux de ses amis, Michaël et Nighty, reproduisent par exemple la préparation d’un repas sur les lieux de l’ancien camp d’entraînement de Djebelin, au Sud-Soudan. Durant toute la séquence, les trois jeunes parlent au présent. Le passé ne passant pas, les souvenirs du bush sont en permanence revécus.

Malgré ces similitudes, une différence majeure fait des Bienveillantes et de Wrong Elements deux œuvres radicalement différentes. Le roman de Littell se singularisait en effet par un rapport très cru à la violence : les scènes de massacre étaient extrêmement graphiques, à tel point que l’on pouvait se demandait si une forme de fascination malsaine n’animait pas l’auteur. Dans Wrong Elements, la violence est tout aussi monstrueuse, mais beaucoup moins frontale. Littell se refuse à utiliser des images de combats ou de massacre, et s’en tient à la seule parole de ses protagonistes pour évoquer ces événements. Comme il l’explique d’ailleurs, « ce sont les anciens membres de la LRA eux-mêmes, et non un observateur extérieur, qui se posent des questions et y apportent des éléments de réponse ». De ce fait, le regard qu’il pose sur ses personnages diffère fortement entre le film et le livre. La fiction dégageait Littell de toute responsabilité envers son héros. Au contraire, la forme documentaire semble le charger d’une responsabilité morale envers ceux qui acceptent de se livrer à sa caméra : une obligation de tendre vers la paix, de faire du cinéma un instrument de guérison.

Malheureusement, l’interrogation passionnante qui sert de sujet à Wrong Elements se heurte à la timidité formelle du réalisateur. Comme s’il avait peur de « voler » le film aux jeunes qu’il fait témoigner, Littell rechigne à affirmer des partis-pris, en particulier de montage (le film paraît beaucoup trop long et accumule des scènes parfois redondantes). La comparaison, qui vient forcément à l’esprit, avec les œuvres de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh, est ainsi un peu écrasante pour le film. Gageons toutefois que cette œuvre dense mais inaboutie est le début d’une belle carrière au cinéma.

[Wrong elements de Jonathan Littell. 2016. Durée : 149 min Distribution : Le Pacte. Au cinéma le 22 mars 2017]

 

Posté dans Dans les salles par zama le 29.03.17 à 17:51 - Réagir

Fuocoammare, par-delà Lampedusa : le site pédagogique

Lampedusa, cette petite île italienne située au Sud de la Sicile, à quelques kilomètres de la Tunisie, est devenue la principale porte d'entrée des migrants africains sur le continent européen. Dans Fuocoammare, par-delà Lampedusa, le grand documentariste Gianfranco Rosi observe le quotidien presque tranquille des autochotones, tout en filmant les sauvetages en mer parfois dramatiques des migrants. Par ses choix de cadre et de montage très affirmés, Rosi se démarque à dessein des innombrables reportages télévisuels consacrés à ce qu'il est devenu habituel d'appeler le "drame des migrants". En faisant de l'île une métaphore d'une Europe indifférente à la tragédie qui se joue à ses portes, il interpelle profondément le spectateur.

Ce film puissant a reçu l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin (qui n'avait pas couronné de documentaire depuis soixante ans). Zérodeconduite lui a consacré un dossier pédagogique, mêlant analyse cinématographique et activités destinées aux classes de Lycée (Géographie, EMC). On retrouvera également sur le site un entretien avec le géographe Mathieu Tardis, chercheur au centre migrations et citoyennetés de l’IFRI.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi

Au cinéma le 28 septembre

Le site pédagogique du film (Dossier pédagogique Géographie/Cinéma, Entretien avec Mathieu Tardis) 
 
 

 

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 23.09.16 à 12:17 - Réagir

Lamb : le site pédagogique

Lamb, le site pédagogique

 

Premier film éthiopien à être présenté au Festival de Cannes (en Sélection officielle, dans la section “Un Certain Regard”), Lamb est l’œuvre d’un jeune cinéaste, Yared Zeleke, né à Addis Abeba, formé aux États-Unis et passé par la Cinéfondation du Festival de Cannes.
S’appuyant sur ses propres souvenirs (il a vécu l’exil comme un déchirement), Yared Zeleke livre un conte initiatique au récit limpide et aux images superbes (signées par Josée Deshaie, chef opératrice des films de Bertrand Bonello), porté par le naturel de ses interprètes non-professionnels. Le film raconte l’histoire d’Ephraïm, jeune garçon qui, à la mort de sa mère, se voit confié par son père à la famille de son oncle. En proie au deuil et au déracinement, Ephraïm va devoir prouver son ingéniosité et sa force de caractère, pour se faire accepter par cette nouvelle famille, et pour sauver sa brebis Chuni, promise au sacrifice par son oncle.

Ce film court et plein de charme a l’intérêt de nous faire découvrir les paysages, la réalité géographique et économique, les mœurs et les traditions d’un pays de la corne de l’Afrique relativement mal connu et très différent du nôtre (car très rural), tout en nous faisant réfléchir à des questions universelles (le deuil, les liens de famille, l’égalité filles-garçons)... Lamb pourra être proposé en Primaire au Cycle 3 (CM1-CM2), pour travailler à la fois la culture humaniste (géographie, éducation civique) et la maîtrise de la langue (à l’écrit comme à l’oral). Au collège, il pourra être exploité avec profit en classe de Géographie en 6ème-5ème, conférant plus de sens et de réalité concrète à des thèmes et définitions souvent abstraits pour des jeunes de pays développés (la vie dans une zone rurale pauvre, l’exemple d’un “Pays moins avancé” (PMA), les problématiques du développement durable). Zérodeconduite propose deux dossiers pédagogiques (Primaire, Collège) autour du film pour donner des pistes d’exploitation pédagogique aux enseignants. 

Lamb de Yared Zeleke, au cinéma le 30 septembre
Le site pédagogique (dossier Primaire, Collège-Géographie)

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 22.09.15 à 10:45 - Réagir

Nous venons en amis : le site pédagogique

Dix ans après l’énorme succès du Cauchemar de Darwin (2004), parabole de la mondialisation qui analysait les conséquences de l’introduction de la perche du Nil dans le lac Victoria, à la fin des années soixante, le cinéaste autrichien Hubert Sauper revient avec un nouveau documentaire consacré à un pays africain dans la mondialisation. Nous venons en amis a été tourné au Soudan du Sud, au moment de la naissance de cet Etat d’Afrique centrale, issu en 2011 de la sécession de la partie méridionale du Soudan. Voyageant dans un petit avion blanc (prototype construit pour les besoins du tournage) aux quatre coins du tout nouveau pays et de son voisin du Nord, Hubert Sauper donne la parole aux acteurs, aussi bien politiques et militaires qu’économiques, soudanais qu’étrangers, d’une indépendance qui attise les petites et les grosses convoitises. Le titre est évidemment d’une ironie grinçante : le film met en évidence la continuité historique des rapports de prédation entre l’Afrique et ses visiteurs successifs (l’Europe colonialiste hier, les Etats-Unis et la Chine aujourd’hui).

Fidèle à sa manière très personnelle, Hubert Sauper accumule ainsi les images-symboles et les rencontres-choc, offrant un regard original sur l’Afrique post-coloniale. L’intérêt de Nous venons en amis est de donner à voir, à travers l’exemple du Soudan du Sud, un territoire représentatif des différents défis que l’Afrique doit aujourd’hui affronter : défi du développement (le Soudan du Sud est en bien des aspects une terre de misère, où l’exploitation des richesses naturelles ne profite pas ou peu aux habitants), défi de la mondialisation (car la découverte de pétrole dans les années 1980, l’existence d’un marché potentiel de consommateurs à équiper entièrement, la faiblesse des acteurs économiques locaux attisent les convoitises étrangères), défi politique enfin (car le spectre de la guerre hante déjà les premiers mois d’existence du 54ème État africain).

Zérodeconduite.net a consacré un dossier pédagogique (GéographieTerminales) au film d’Hubert Sauper. Celui-ci s’intègre dans le chapitre de Géographie intitulé « Le continent africain face au développement et à la mondialisation » (Terminales ES, L, S), et est destiné à illustrer de nombreux aspects du programme de Géographie consacré à l’Afrique, à travers le cas du Soudan du Sud. 

Nous venons en amis de Hubert Sauper, au cinéma le 16 septembre 2015
Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 07.09.15 à 13:51 - Réagir

The Cut : épopée pour mémoire

99 ans, 138 minutes et finalement un film qui reste dans l’entre-deux. De l’aveu m?me de Fatih Akin, r?aliser, ? un si?cle de distance, un long m?trage sur le g?nocide arm?nien rel?ve presque de l’insoluble. Quel ton adopter ? Quel genre retenir ? Les h?sitations sont nombreuses, et ont conduit Fatih Akin ? construire?The Cut dans une sorte d'interstice cin?matographique. Longue ?pop?e aux accents humanistes, le film vire au parcours initiatique d’un forgeron (Tahar Rahim) qui, ? la recherche de ses deux filles jumelles, se rel?vera, ?tape par ?tape, des souffrances endur?es sous la trique turque. Port?e par la petite histoire d’une famille arm?nienne ?parpill?e aux quatre vents de la Premi?re Guerre mondiale, The Cut ambitionne encore d’?clairer les derniers moments de la grande Histoire ottomane. Fresque historique en costume, le dernier volet de la trilogie de Fatih Akin r?sonne des th?matiques ch?res aux deux opus pr?c?dents : l’amour pour Head-on (2004), la mort pour De l’autre c?t? (2007). Œuvre courageuse d’un jeune r?alisateur turc-allemand ? l’heure o? le g?nocide est encore ni? par le r?gime de Recep Tayyip Erdogan, The Cut refuse de virer au pamphlet pol?mique et pr?f?re oublier, dans sa seconde partie, la question arm?nienne pour mieux se concentrer sur l’immigration en Am?rique. Il ne faut ni provoquer les ultranationalistes turcs ni se couper du public scolaire : la marge de manœuvre semble bien ?troite pour rendre ? sensible ?, selon le vœu de Fatih Akin, l’?v?nement du g?nocide. Pris entre la Charybde des cin?philes et la Scylla des historiens, The Cut choisit de naviguer ? vue le long d’une lin?arit? descriptive, mi-dramatique mi-didactique.

Rarement port? ? l’?cran (Ravished Armenia (1919), Ararat (2002), Voyage en Arm?nie (2006)…), le g?nocide arm?nien version Fatih Akin p?tit directement de cet entre-deux. Parmi les plaies du tire-larmes ? gros budget, on compte ainsi la description oblig?e de la minorit? pauvre mais heureuse avant d’?tre emport?e par la haine g?nocidaire, l’esth?tisation forc?e des heures les plus graves tout comme les fragilit?s attendues d’un h?ros amen?, d’?preuves en ?preuves, ? douter de Dieu ou ? s'?tonner de la m?chancet? humaine. Au rang des topoi du film-m?moire destin? ? contrer les n?gationnistes, on d?nombre la rigueur et la minutie de la reconstitution (costumes, d?cors) et surtout la description quasi exhaustive des exactions ottomanes qui seront, clairement et ostensiblement, encha?n?es les unes aux autres dans toute la premi?re moiti? du film : d’abord la violente arriv?e des gendarmes qui emm?nent les hommes, puis les travaux forc?s, puis les sc?nes de viol, puis les ex?cutions sommaires, puis les marches de la mort destin?es aux femmes et aux enfants, puis les mouroirs en plein air… et entre-temps quelques sc?nes de g?n?rosit? musulmane et de bienveillance humaniste pour ne pas laisser prise aux accusations de manich?isme.

Il ne s’agit pas en effet d’accuser mais de faire comprendre, en?rendant accessible la v?rit? historique au plus grand nombre. Bien document?, solidement charpent?, politiquement neutre,?The Cut se veut comme un r?cit historien ? destination des plus jeunes :?une introduction explicite qui pose clairement (mais trop simplement) les enjeux de la Premi?re Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, une carte historique pour situer le g?nocide, un d?coupage chronologique ann?e apr?s ann?e, des r?sum?s ou des synth?ses pour faire r?guli?rement le point… The Cut endosse le costume p?dagogique, son auteur celui de l’intellectuel humaniste qui tient, par-del? la mont?e de la x?nophobie en Europe et les discours anti-immigr?s, un propos r?conciliateur et propose en partage œcum?nique les ?motions humaines n?es de l’horreur. Suffit-il de consid?rer son sujet ? distance, de chercher ? montrer le vrai et de dater son r?cit pour faire œuvre historienne ? Il manque encore ? The Cut une v?ritable ambition d?monstrative voire m?me une philosophie de l’histoire pour assurer la compr?hension des heures les plus sombres du pass? turc. Juxtaposer simplement et m?caniquement les ?v?nements les uns apr?s les autres, ce n’est pas faire de l’histoire. Ce n’est pas davantage signer une grande ?pop?e cin?matographique.

[The Cut de Fatih Akin. 2015. Dur?e : 138min. Distribution : Pyramide Distribution. Sortie le 14 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 15.01.15 à 15:37 - Réagir

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