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À voix haute : ce que parler veut dire

A voix haute

Tout commence avec un silence. Le silence qui précède les mots, celui des mains qui tremblent, des feuilles auxquelles on jette un dernier regard fébrile. Et puis soudain, l’inspiration. Ceux qui prennent leur souffle et rassemblent leurs idées s’appellent Eddy, Leïla, Elhadj ou encore Souleïla. Ils étudient en Seine-Saint-Denis, sont issus de milieux populaires, et participent au concours Eloquentia, qui élit chaque année le meilleur orateur du 93. Pendant les semaines qui ont précédé l’édition 2015, Stéphane de Freitas, fondateur du concours, et son coréalisateur Ladj Ly ont filmé ces jeunes, attentifs à leurs mots, leurs gestes et leurs histoires. Cette aventure partagée a donné naissance à un documentaire, diffusé sur France 2 en novembre 2016. 645 000 spectateurs plus tard, À Voix Haute s’est forgé une petite notoriété publique et critique, et s’offre une sortie en salles. Un succès mérité pour ce film qui démonte les clichés sur la banlieue et célèbre la liberté d’expression.

L’inspiration, c’est ce qui n’a clairement pas manqué à Stéphane de Freitas. Il a fondé il y a cinq ans le concours Eloquentia, auquel il a adjoint un programme de formation réservé à une trentaine d’élus. Ce projet, tout comme le film, était dès son origine empreint d’une volonté de faire changer le regard sur les « jeunes de banlieue » - dont les représentations dans les médias se limitent souvent à la drogue, le chômage et la délinquance. Le film s’inscrit dans la continuité de ce travail, et présente aux spectateurs des jeunes gens aussi complexes qu’attachants. Il y a Leïla, qui porte le voile et défend avec vigueur ses convictions féministes ; Eddy, qui marche chaque jour vingt kilomètres pour se rendre à l’université ; ou encore Johan, emporté par les discours de Nicolas Sarkozy alors qu’il ne croit pas un seul instant à ses idées.  Stéphane de Freitas et Ladj Ly ont donc l’intelligence de laisser les jeunes se définir par eux-mêmes, et de leur donner du temps pour le faire. C’est l’enjeu d’un des premiers exercices qu’on les voit effectuer : chacun doit, à tour de rôle, dire son nom et choisir un geste pour se définir. Ce faisant, les étudiants affirment avec force la singularité propre à chacun d’eux. Se définir, c’est aussi raconter son propre rapport à la parole. Camélia explique ainsi qu’à son arrivée à la fac, elle avait l’impression que toutes ses origines sociales (la catégorie socio-professionnelle de ses parents, les établissements « quelques peu douteux » (sic) qu’elle a fréquentés) « se dessinaient sur sa parole ». Avec des grands discours – art oratoire oblige – mais sans arrogance, À voix haute pose ainsi des questions essentielles sur le langage : les codes qui le régissent, les marqueurs sociaux qu’il révèle, et la façon dont il permet de se raconter, d’exister. En ce sens, À voix haute s’intègrera avec beaucoup de pertinence dans le programme de Français de Terminale professionnelle. L’objet d’étude « La parole en spectacle » se développe en effet autour de trois questions que le documentaire aborde : utilisons-nous seulement des mots dans le dialogue ? comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu’à la manipulation) ? qu’apporte à l’homme, d’hier et d’aujourd’hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?  En Sciences Économiques et Sociales aussi, la dimension bourdieusienne du film de Stéphane de Freitas permettra d’inscrire À voix haute dans certains thèmes du programme : au sein de l’objet d’étude « Les processus de socialisation et la construction des identités sociales », en classe de Première (autour des idées de socialisation différenciée, de stigmatisation et de comportement au sein d’un groupe), et de la séquence « Classes, stratification et mobilité sociales » en Terminale (pour parler des notions de cohésion sociale et d’inégalités).

L’inspiration, c’est aussi le souffle qui porte ce documentaire. On rit, on pleure, et l’on finit par ne plus savoir si l’on pleure de rire, d’émotion ou d’espoir. À voix haute fait en effet preuve d’un très efficace sens du rythme, assemblant avec subtilité les scènes de formation, filmées parfois comme des matchs de boxe, les instants comiques, et les séquences intimes. On ne peut empêcher les larmes de couler quand Leïla, la voix étranglée, évoque la mémoire d’Ibrahim Kachouch, opposant syrien assassiné en juillet 2011. Quelques instant plus tard, on s’esclaffe lorsque les étudiants jouent une dispute de couple avec pour seuls mots des noms de fruits et de légumes. On reprendra donc, pour conclure, les mots de Bertrand Périer, avocat et professeur au sein de la formation Eloquentia : avant, quand on voulait manifester son attachement à la liberté d’expression, on disait : « Je suis Charlie ». En sortant de la salle de cinéma, on pourra aussi dire : « Je suis Saint-Denis ».

[À voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. 2016. Durée : 99 mn. Distribution : Mars films. Sortie au cinéma le 12 avril 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.04.17 à 10:53 - Réagir

La Princesse de Montpensier au programme des TL

La Princesse de Montpensier

Une femme au programme du bac ! On n’aura sans doute jamais parlé autant du Programme de Littérature en classe Terminale que cette année, à la faveur de cette petite révolution symbolique : une auteure femme inscrite pour la première fois au programme de l’épreuve totémique du système scolaire français. Peu importe que cette épreuve ne concerne qu’une minorité des futurs bacheliers et bachelières, ceux inscrits en filière L : le symbole est d’autant plus fort qu’il répond à une mobilisation spontanée des enseignants et des élèves, dénonçant dans deux pétitions successives « l’excès de testostérone » des programmes officiels. La pétition initiée l'année dernière par Françoise Cahen, professeure de français au lycée d’Alfortville (Val-de-Marne), et adressée à la Ministre de l'Éducation Nationale, exprimait en ces termes le problème posé par cette hégémonie masculine : « Nous ne demandons pas la parité entre artistes hommes et femmes. Nous aimerions que les grandes écrivaines comme Marguerite Duras, Mme de Lafayette, Annie Ernaux, Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Simone de Beauvoir, George Sand, Louise Labé... soient aussi régulièrement un objet d'étude pour nos élèves. À un type de classe composé en majorité de filles et des profs de lettres qui sont majoritairement des femmes, quel message subliminal veut-on faire passer ? »

Ce sera donc Madame de La Fayette, avec sa nouvelle La Princesse de Montpensier, complétée par son adaptation cinématographique, réalisée par Bertrand Tavernier en 2010. Certains regretteront le choix de cette nouvelle peu connue en lieu et place du chef d’œuvre La Princesse de Clèves, d’autres noteront la domination sans partage du genre narratif (l’autre œuvre au programme en 2018 étant le roman Les Faux Monnayeurs d’André Gide). Mais la nouvelle et le film ont de beaux arguments à faire valoir, aussi bien en termes d’histoire littéraire (premier récit publié, anonymement, par Mme de Lafayette, La Princesse de Montpensier passe pour l’une des premières nouvelles françaises), d’histoire tout court (un double regard sur les guerres de religion, à respectivement un et cinq siècles de distance) que de procédés littéraires et cinématographiques… autant d'axes évoqués par le Bulletin officiel, qui propose également une première bibliographie.

Comme pour les œuvres cinématographiques inscrites précédemment au programme du baccalauréat (Zazie dans le métro et Œdipe Roi), Zérodeconduite proposera le DVD avec ses droits et un substantiel dossier d’accompagnement pédagogique.
NB : Il existe déjà un dossier en ligne, publié en 2011. Pour les établissements ayant déjà acquis le DVD auprès de Zérodeconduite, il sera remplacé (même adresse et même code d'accès) par la version enrichie et réactualisée, mise en ligne le 1er septembre 2017.

Pour aller plus loin :
- Le DVD sur notre boutique en ligne
- Notre critique du film (Festival de Cannes 2010)
- Notre entretien avec Bertrand Tavernier

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 23.03.17 à 16:22 - Réagir

Patients : humour adapté

Patients

« Trouver un espoir adapté ». C’est ce que propose Fabien Marsaud (alias Grand Corps Malade) dans la chanson qui accompagne le générique de fin de son premier long-métrage, Patients, coréalisé avec Mehdi Idir. « Adapté », c’est d’ailleurs le maître mot de cette comédie hospitalière. En effet, si la réalisation est parfois maladroite, elle se caractérise par un parti pris clair et efficace : nous placer au plus près de son héros pour nous faire vivre son évolution… Lorsque le spectateur découvre Ben, c’est à travers les propres yeux de ce jeune sportif rendu tétraplégique par un plongeon dans une piscine trop peu remplie (le procédé rappelle Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, où la caméra clignait en même temps que l’œil du personnage). C’est donc avec Ben que le spectateur se réveille dans une chambre d’hôpital dont il ne voit que le néon au plafond ; avec lui qu’il aperçoit, en contre-plongée, des soignants se succédant à son chevet avec plus ou moins de bienveillance. Le rapport à l’espace témoigne de ce parti pris judicieux, qui permet une rapide identification au personnage principal : au fur et à mesure de la rémission de Ben, qui apprend à bouger un orteil, puis un bras, puis une jambe, le champ géographique du spectateur s’élargit. Du lit d’hôpital on passera à la chambre du centre de rééducation, puis à ses couloirs quand Ben apprend à se déplacer en fauteuil roulant, à la cantine quand il peut à nouveau manger seul, au parvis devant l’entrée et à la forêt qui entoure le centre, et, finalement, à la salle de sport où les anciens coéquipiers de Ben disputent un match de basket.

Mais s’il privilégie le point de vue de son personnage principal, le film ne délaisse pas les autres pour autant, construisant autour de Ben une galerie de personnages (patients autant que soignants) très réussie. Directement inspiré de l’histoire de Grand Corps Malade, qui trouve en Ben son alter ego, Patients n’est ainsi pas un panégyrique à la gloire du chanteur, qui raconterait comment Fabien Marsaud, ancien espoir sportif, est devenu Grand Corps Malade, slammeur à succès. L’objectif du film est avant tout de porter un regard, aussi bienveillant qu’humoristique, sur le handicap, en abordant un grand nombre de problématiques qui y sont liées : Patients évoque ainsi les efforts considérables que demandent désormais les tâches quotidiennes les plus simples, ou encore l’importance de pouvoir partager ses difficultés quotidiennes avec d’autres jeunes handicapés. Si tout pathos est proscrit, le film n’élude ni le désespoir de certains patients ni les frictions qui naissent à l’intérieur du centre.

Mais les deux réalisateurs croient en l’espoir, et font donc pour tout par le maintenir, à commencer par assaisonner d’une bonne dose d’humour leur chronique hospitalière. À la fameuse question « Peut-on rire de tout ? », Grand Corps Malade répond qu’il faut commencer par rire de soi. En témoigne cette séquence, répétée tout au long du film, où l’un des amis de Ben lui demande de passer le sel à table – geste rendu impossible par la tétraplégie du jeune homme. Cette ironie avec laquelle il se regarde permet ainsi à Grand Corps Malade d’attaquer – gentiment – ceux qui gravitent autour de Ben : un aide-soignant est ridiculisé pour son enthousiasme débordant, un pensionnaire moqué pour sa passion pour les voitures de course. Ce recours systématique à l’humour, qui rappelle certaines comédies américaines à succès, décrit bien le projet de Marsaud et Idir : faire un film grand public sur un sujet qui ne l’est pas – le handicap. En ce sens, Patients ne manquera pas de faire rire et réfléchir les jeunes, collégiens et lycéens. On ne peut donc que recommander aux professeurs de s’y pencher.

Le film pourra ainsi être exploité en Français, en 5ème dans le cadre de la séquence « Avec autrui : amis, famille, réseau », pour interroger les notions d’amitié et de solidarité entre patients, ainsi que le rôle de la famille, ou plus encore en 3e pour illustrer la séquence « Se raconter, se représenter ». Film raconté « à la première personne », Patients transpose ainsi au cinéma le narrateur interne que l’on trouve en littérature, ce qui permettra au professeur d’établir un pont entre le film et certaines œuvres littéraires du programme. Le film permet aussi de travailler avec les élèves sur la frontière entre la biographie et l’invention (si le film est inspiré d’une histoire vraie, certains passages et personnages ont été romancés) : on pourra ainsi proposer aux élèves un travail de comparaison entre, d’une part, le film et, d’autre part, le livre du même nom, récit documentaire des semaines passées en centre de rééducation par Grand Corps Malade. Au lycée, Patients pourra également apporter un complément accessible et pertinent aux cours de sciences médico-sociales (baccalauréat ST2S, Sciences et technologies de la santé et du social). En première année, la séquence « Diversité des déterminants sociaux » fait appel à des problématiques soulevées dans le film, notamment la diversité des causes du handicap, ou une réflexion sur le profil social des patients. En Terminale ST2S, Patients s'intègrera à la matière « Activités technologiques » pour une réflexion sur les activités proposées aux jeunes patients dans les centres de rééducation.

[Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir. Durée : 110 mn. Distribution : Gaumont. Au cinéma le 1er mars] 

Philippine Le Bret

Merci à Clotilde Furini, professeure de sciences médico-sociales, et à Charlotte Pouilly, professeure de Français, pour leur contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 06.03.17 à 13:33 - Réagir

Noces : le dossier pédagogique

Noces

Une "tragédie grecque" contemporaine… C'est ainsi que le cinéaste belge Stephan Streker définit lui-même son film Noces (qui sortira au cinéma le 22 février 2017). S’il s’inscrit dans le contexte réaliste de la Belgique d’aujourd’hui et s’inspire librement de cas réels, le film n’est pas à prendre comme une étude sociologique sur les mariages forcés ou la situation des jeunes filles issues de l’immigration. Il puise plutôt sa source au fleuve des mythes et des archétypes qui irriguent notre imaginaire depuis le monde grec. À l’image des grandes héroïnes tragiques comme Antigone (nommément convoquée dans le film), Zahira est soumise à un choix impossible. Les malédictions divines ont ici laissé place aux conflits de cultures mais la famille reste le cadre du tragique.
Remarquablement écrit, interprété et mis en scène, Noces offre le moyen de prolonger en classe de Seconde l’étude de la tragédie classique, en mettant en parallèle, à travers les époques, les formes dramatique et cinématographique. Le film trouvera également des résonances avec le programme de Français de Quatrième, qui invite à interroger la confrontation de valeurs entre individu et société, et le programme d'Enseignement Moral et Civique. Comment une jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un pays européen, parvient-elle à articuler ses choix personnels et les exigences familiales imprégnées par la tradition ?

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour étudier le film en classe, comportant une analyse du film et des activités pour le Français et l'EMC.

Noces de Stephan Streker, au cinéma le 22 février

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 09.02.17 à 16:27 - Réagir

Corniche Kennedy : le site pédagogique

Corniche Kennedy

Quelques mois après Réparer les vivants de Katell Quillevéré, c’est l’adaptation d’un autre roman de Maylis de Kerangal qui sort sur les écrans. En adaptant Corniche Kennedy (paru en 2008) la cinéaste Dominique Cabrera (Le lait de la tendresse humaine, Nadia et les hippopotames, L'autres côté de la mer…) poursuit un travail, notamment documentaire, engagé sur la thématique de l’intégration et de la vie sociale en banlieue. Mais l’intérêt de Corniche Kennedy est que son intrigue ne se situe justement pas dans les banlieues, mais sur le boulevard éponyme, situé au pied du Roucas Blanc, un des quartiers les plus huppés de la métropole marseillaise. C’est sur cette corniche, à la fois frontière et lieu de rencontre, que les jeunes Marseillais viennent passer du temps au soleil, connaître leurs premières amours, et plonger dans les eaux de la Méditerranée. Le film s’attache à une bande d’une dizaine de jeunes – entre quinze et vingt ans – issus des cités des quartiers nord, bande que Suzanne (Lola Creton), adolescente venant d’une famille aisée, cherche à intégrer coûte que coûte. Pour ce faire, elle sera prête à se laisser initier au saut périlleux, au jeu de la séduction et à la transgression des lois.

La réalisatrice est allée à la rencontre des jeunes Marseillais sur les lieux mêmes de l’intrigue, afin de s’imprégner de leur vie quotidienne, et surtout de leur langage, auquel le film fait la part belle. Cette démarche presque documentaire différencie le film du roman de Maylis de Kerangal, dont l’écriture âpre dégage également de la sensualité, voire un certain lyrisme. Cela rend particulièrement intéressante l'étude de ce film, d’autant plus susceptible d’intéresser des collégiens et des lycéens qu’il explore l’âge adolescent, avec les choix et les bouleversements qui l’accompagnent. Le film pourra être étudié, en parallèle avec le roman, en classe de Première dans le cadre de l’objet d’étude « Le personnage de roman », ou au Collège en Quatrième (confrontation des valeurs de l’individu et de la société, la ville comme rencontre de tous les possibles).
Zérodeconduite propose un dossier pédagogique (Lettres, Collège/Lycée) autour du film, avec des pistes d’activités en classe, avant et après le film. 

Corniche Kennedy de Dominique Cabrera, au cinéma le 18 janvier
Le dossier pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 13.01.17 à 11:14 - Réagir

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