Image du film Paradis : Amour

Dans Import Export Ulrich Seidl explorait les relations Est-Ouest, en croisant les trajectoires d’une jeune ukrainienne émigrée en Autriche pour y exercer les métiers les plus ingrats, et de deux allemands de l’Ouest sillonnant les anciens pays communistes comme deux colons en goguette. Le réalisateur autrichien inscrit son nouveau film (et troisième long-métrage de fiction), Paradis : Amour (Paradies : Liebe), sur une autre trajectoire : celle qui relie cette fois le Nord et le Sud, l’Europe opulente et l’Afrique avide de développement.
A travers le personnage de Teresa, sexagénaire autrichienne allant passer seule ses vacances dans un resort kenyan, le film s’attaque au sujet du tourisme sexuel dans sa version féminine, un sujet déjà abordé par le français Laurent Cantet dans Vers le sud. Si ses compatriotes assument leur statut de sugar mammas, tenant un discours au racisme décomplexé, Teresa cherche, elle, à combler une misère plus affective que sexuelle. Elle croit trouver une forme d'attachement (sinon d’amour) en la personne d’un jeune africain qui a l’air plus sincère que les autres. Mais la fondamentale dissymétrie entre les unes (blanches, vieilles, riches) et les autres (noirs, jeunes, pauvres) rend illusoire toute relation égalitaire : l’équilibre parfait qui s’établit entre eux est celui du marché. La loi de l’offre et de la demande permet d’apparier le dénuement économique et la misère sexuelle, de marier les corps éclatants de jeunesse aux portefeuilles bien garnis.

Fidèle à son esthétique (longs plans séquences, plans larges minutieusement composés), Ulrich Seidl nous fait boire le calice jusqu’à la lie. L’éprouvante scène de l’anniversaire de Teresa (à laquelle ses amies ont "offert" un jeune noir, qu’elles entreprennent de consommer ensemble dans la chambre d'hôtel), véritable acmé du film, est le pendant de la scène de l’humiliation de la prostituée dans le bordel ukrainien d’Import Export. Les films de Seidl sont très loin de faire l'unanimité, et Paradis : Amour ne fera pas exception à la règle. Mais la radicalité cinématographique du réalisateur, son entêtement à aller jusqu’au bout des scènes et au-delà (on peut le rapprocher en cela du Kechiche de Vénus noire, à ne jamais se voiler les yeux devant la laideur, qu'elle soit physique et morale, permettent de faire jaillir l’humanité des situations les plus sordides. Seidl ne juge pas ses personnages, et son cinéma interdit au spectateur de le faire. Devant ces images de corps blancs et noirs, c’est la phrase du poète latin Térence qui vient spontanément à l’esprit : "Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger (Homo sum ; humani nihil a me alienum puto)."

 

Vital Philippot

Paradis : Amour

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