Image du film Thérèse Desqueyroux

Thérèse Desqueyroux : les âmes grises

Critique

Thérèse Desqueyroux

En clôture du dernier Festival de Cannes, Thérèse Desqueyroux a provoqué une émotion justifiée : par l’hommage ainsi rendu au réalisateur de Mortelle randonnée, L’Effrontée, Un Secret décédé il y a quelques semaines, mais aussi par la beauté d’un film dont le classicisme (adaptation littéraire, reconstitution historique) constitue le dernier sommet de l’œuvre de Claude Miller.

Après le brillant "mille-feuille narratif" que constituait  Un Secret  d’après Philippe Grimbert (2007), Claude Miller a choisi au contraire de simplifier le roman de Mauriac, en abandonnant à la fois sa structure en « flash-back » (le livre s’ouvrait le soir du non-lieu prononcé en faveur de Thérèse) et la narration à la première personne (la confession que Thérèse destine à Bernard pour l’éclairer sur les raisons de son acte).  Le classicisme de la forme (narration linéaire, récit behaviouriste) ne met que mieux en valeur la singularité du roman de Mauriac, à la fois description d’un milieu (la bonne bourgeoise bordelaise) et étude d’un caractère (Thérèse, empoisonneuse malgré elle). En suivant pas à pas les étapes de la vie de Thérèse, le film montre l’étouffement patient de sa personnalité, l’engluement tragique dont elle ne sortira que trop tard, et de la pire des façons.
Remarquable de fluidité et de sensualité (en tirant partie du décor des Landes, pivot de la psyché de cette bourgeoisie terrienne), la reconstitution fait la part belle aux acteurs : Gilles Lellouche parfait en héritier à la fois rustre, borné, insensible, mais éloigné de toute idée mauvaise ; et bien sûr Audrey Tautou, métamorphosée en Thérèse opaque et ambiguë. Le monde décrit par Claude Miller n’est pas peint en noir et blanc : ses personnages sont plutôt des âmes grises (pour rependre le titre d’un roman de Philippe Claudel, adapté par Yves Angelo), dont les péripéties orchestrées par le roman permettent d’explorer tout le nuancier. Ainsi de la figure de Thérèse, certes écrasée par le manque d’amour et de spiritualité, victime des pesanteurs du mode de vie bourgeois (le patrimoine à faire fructifier, les convenances à respecter, les apparences à sauvegarder), mais aussi envieuse, manipulatrice, vélléitaire (sauf quand il s'agira d'empoisonner son mari)…
Claude Miller rend magnifiquement justice au grand roman psychologique à la française, celui d’avant "l’ère du soupçon" (Mauriac le publie en 1927), qui mettait tout son art à décrire la complexité de l'âme humaine. Thérèse Desqueyroux, qui sortira en novembre prochain, est en tout cas un beau support pour travailler en classe de Français la question du personnage de roman (au programme de 1ère). 

 

Vital Philippot

Thérèse Desqueyroux

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