Image du film Avoir 20 ans dans les Aurès

Alors que l’on a célèbre cette année le cinquantenaire de la fin du conflit (1962), les nouveaux programmes officiels d’Histoire réservent une place pleine et entière à la Guerre d’Algérie : étudiée en tant que telle en Première au chapitre de la décolonisation, elle fait également l’objet d’un aprofondissement en Terminale L/ES, sous l’angle mémoriel (« L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie »).  Après avoir digéré la salve de films réalisés depuis 2006 (La Trahison, Nuit noire, 17 octobre 1961, Mon Colonel, L'Ennemi Intime, Hors la loi) par une génération de cinéastes postérieurs au conflit (enfants ou pas encore nés à l’époque des faits), le temps est peut-être venu de redécouvrir avec un œil neuf les premiers films consacrés à la Guerre d’Algérie, tournés quelques années seulement après les faits. 

La ressortie en salles, en copies restaurées, d’Avoir vingt ans dans les Aurès, le « classique » (1972) de René Vautier, en offre aujourd’hui l’occasion.  On connaît bien l’argument du film, cité dans toutes les filmographies, comme un jalon important dans la représentation de la Guerre d’Algérie : un groupe d’appelés réfractaires, patiemment « retourné » par un lieutenant aguerri, sombre à son tour dans l’escalade de la violence. Après les années de censure (jusqu’en 1962) et les regards allusifs (les films des années soixante montrant les échos intimes du conflit en métropole), Avoir vingt ans dans les Aurès constituait la première tentative française de mettre en scène frontalement les « événements » d’Algérie. Peu vu à l’époque (comme la quasi-totalité des films suivants sur la Guerre d’Algérie), « recouvert » ensuite par d’autres images, il fait aujourd’hui figure de vraie redécouverte. Nul doute que la restauration de l’image et du son soient pour quelque chose dans l’impression de fraîcheur que donne aujourd’hui le film : mais ce qui frappe le plus quarante ans plus tard, c’est la justesse et l’efficacité des partis pris cinématographiques de René Vautier.
S’appuyant pour écrire son scénario sur des témoignages d’appelés (près de huit cents heures d’enregistrement, annonce le carton liminaire) et des faits attestés par plusieurs d’entre eux, le réalisateur a choisi ensuite au tournage de faire improviser un groupe de jeunes comédiens autour des situations (ne gardant toutefois au montage que les prises « collant » aux témoignages). Malgré un schéma plutôt classique de film de guerre (un commando perdu en terrain hostile) et une narration un peu alourdie par l’usage du flash back, la méthode donne au film une fraîcheur humaine et une authenticité documentaire qui font tout son prix aujourd’hui. Même tourné dix ans après les faits, dans des paysages qui ne sont pas ceux de l’Algérie, même soigneusement écrit et pensé comme un acte militant, Avoir vingt ans dans les Aurès présente le conflit d’une manière qui n’a pas du tout vieilli. Sans doute l’angle chois y est pour beaucoup : des années après, c'est autour de cette souffrance des appelés, jetés dans une guerre qui n'était pas la leur, et contraints à des actes qu'ils réprouvaient, continue de hanter le cinéma français (voir L'Ennemi Intime de Florent Emilio Siri, 2007).

Mais le film est aussi intéressant par son inscription dans une époque. René Vautier a au moment du tournage un passé déjà riche de cinéaste anti-colonialiste (voir notamment le court-métrage pionnier Afrique 50). Si Avoir vingt ans dans les Aurès reflète ses convictions, il est aussi porté par le souffle de Mai 68. Le film est révélateur du climat post-soixante-huitard et des idées alors en vogue dans la jeunesse de gauche : marxisme (le personnage de l’instituteur qui « ne veut pas se couper des masses ») régionalisme (les personnages sont bretons, la production aussi), valorisation du collectif devant et derrière la caméra. Mais c’est surtout son antimilitarisme farouche qui le rapproche de R.A.S. d’Yves Boisset (1973) ou de La Question de Laurent Heynemann (1977) (voir cette fiche du CNDP), autres « fictions de gauche » du début des années 1970. Même s’il montre le basculement dans la violence du groupe de réfractaires manipulés par leur officier, il met surtout en avant les deux personnages antithétiques du lieutenant (interprété par Philippe Léotard), incarnation de l’armée de métier, et de Nono (joué par le jeune Alexandre Arcady, futur réalisateur du Coup de Sirocco en 1979, et du tout récent Ce que le jour doit à la nuit, 2012), le déserteur. Il est d’ailleurs révélateur que le réalisateur ait choisi de planter son histoire en plein putsch des généraux (avril 1961) : vécus par procuration à travers le poste de radio, les événements permettent d’accentuer encore plus la fracture entre le lieutenant (favorable aux putschistes) et les appelés légalistes.

Avoir vingt ans dans les Aurès constitue à n'en pas douter une ressource majeure pour le cours d'Histoire, aussi bien en Première qu'en Terminale L/ES. En classe de Première, il illustre cette guerre d'Algérie qui ne dit pas son nom et mobilise des appelés dont certains, malgré leur pacifisme, seront pris dans un engrenage de violence et de haine. Film engagé, film critique contre la guerre, Avoir vingt ans dans les Aurès constitue également une étape-clé dans la mise en images du conflit franco-algérien et, en tant que telle, est un objet d'étude pour une lecture historique des mémoires (question incluse dans le thème du "Rapport des sociétés à leur passé" en Terminale L/ES).

Vital Philippot

Avoir 20 ans dans les Aurès

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