Image du film Dans un recoin de ce monde
Adapté d’un manga du même nom de l’auteure Fumiyo Kouno (paru en France au Éditions Kana), Dans un Recoin de ce Monde livre une vision à la fois réaliste et poétique du Japon durant la Deuxième Guerre mondiale, à travers le destin ordinaire d’une jeune femme rêveuse et de son entourage,  que viendra rattraper le tragique de l’Histoire.
Au regard de l’historien, le film Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi peut sembler donner une image trompeuse d’une société japonaise mobilisée depuis le début des années 30 (annexion de la Mandchourie au détriment de la Chine en 1931) par un nationalisme expansionniste, et dont certains traits (restriction des libertés individuelles, propagande vigoureuse), accentués par l’aggravation de la guerre et le spectre de la défaite, relèvent d’une forme de totalitarisme. 
Mais c’est précisément le projet du film (et du manga original de Fumiyo Kunuo) de montrer la guerre non pas dans une perspective historique et englobante, mais du point de vue strictement déterminé (et localisé) d’un personnage ordinaire. Venue d’un milieu modeste, reléguée aux affaires du foyer comme l’immense majorité des femmes dans la société japonaise de l’époque, Suzu est de plus présentée comme une rêveuse, voire une naïve qui subit les affres du temps avec une résignation proche du fatalisme. Ce n’est qu’à la capitulation japonaise, lors du discours radiodiffusé de l’empereur Hiro-Hito (15 août 1945), que l’on se rendra compte qu’elle a profondément intégré la propagande impériale et notamment l’esprit de sacrifice réclamé par le pays à sa population.

Dans un Recoin de ce Monde montre ainsi la réalité quotidienne d’un Japon en guerre : le rationnement, de plus en plus sévère à mesure que la guerre avance (obligeant Suzu à déployer des trésors d’inventivité pour agrémenter l’ordinaire), l’éloignement des hommes mobilisés par l’armée (l’ami et le frère de Suzu), les alertes et les bombardements de plus en plus fréquents, mais aussi la fierté d’admirer les vaisseaux de guerre japonais dans la rade de Kure, la solidarité du tissu social, etc. 
Le film fait preuve d’une précision rare dans la peinture de ce quotidien, nourrie par l’énorme travail de documentation mené par le cinéaste Sunao Katabuchi et ses équipes : pendant plus de quatre ans, ils ont rassemblé des documents d’époque, et interrogé les survivants afin de recréer fidèlement les rues et l’ambiance de l’Hiroshima d’avant la bombe, de retracer la chronologie précise des événements (les dates scandées jour après jour par le récit lui donnent une dimension quasi documentaire).
Le film tisse ces événements historiques avec les événements intimes de la vie de Suzu : élevée dans un village de la périphérie d’Hiroshima, la jeune fille vit ses premiers émois amoureux avec son ami Tetsu, avant d’être mariée toute jeune à un jeune homme qu’elle ne connaît pas. Elle doit déménager à Kure (un important port militaire de la région), dans sa belle-famille, se coulant avec abnégation mais non sans tristesse dans le rôle de l’épouse et de la belle-fille modèle. Elle apprendra peu à peu à connaître et à aimer son mari et sa belle-famille, trouvant malgré le déracinement et les rigueurs du temps une forme d’équilibre et de bonheur, jusqu’à ce que les horreurs de la guerre ne la rattrapent.

Dans sa description juste et sensible de la cellule familiale, le film n’est pas sans rappeler au spectateur occidental le cinéma de Yasujiro Ozu (1903-1963), et sa manière de filmer « à hauteur de tatami » les joies et les peines du japonais ordinaire. Le film compose ainsi un tableau empathique de la famille traditionnelle japonaise, valeur-refuge en temps de guerre, sans pour autant en cacher la dimension conservatrice (la  position d’infériorité de la femme) ni les sombres à-côtés (à travers le personnage de la prostituée rencontrée par hasard dans le quartier rouge d’Hiroshima). Sunao Katabuchi a ainsi conçu son film comme une célébration du quotidien, et un hommage à la pulsion de vie en temps de guerre : « Pour ce film, la trame de fond étant la guerre, ce qui ressort est cette volonté de vivre de façon imperturbable. On admire avec un amour profond cette façon de célébrer le quotidien. » (extrait du dossier de presse du film). Les difficultés du temps, les problèmes personnels sont toujours tempérés par l’humour et la tendresse.

Mais le film, comme le manga qui l’a inspiré, tire une grande partie de son charme du personnage inoubliable de Suzu, rêveuse, gaffeuse, grâcieuse, qui touche le spectateur par son optimisme inébranlable, son inventivité et sa vision poétique du monde. La délicatesse du dessin et de la palette de Katabuchi rendent hommage à l’infini diversité du sensible et aux petits plaisirs du quotidien, à l’extérieur (la majesté des paysages, la vibration de la nature) comme à l’intérieur (notamment les longues scènes de cuisine et de dégustation de repas, aussi frugaux soient-ils) du foyer. 
À travers les visions poétiques de Suzu, elle-même une dessinatrice assidue, Katabuchi transfigure les instants qu’elle vit en autant d’épiphanies : les vagues se transforment en lapins, un bombardement prend des airs de tableau de Van Gogh, un bateau s’envole… 
Si Sunao Katabuchi retrace une « vie minuscule », celle d’un fétu de paille emporté par l’histoire, cette vie n’en apparait pas moins singulière et précieuse. Cela rend le choc du bombardement nucléaire d’Hiroshima, qui marque le dernier tiers du film, d’autant plus insupportable : vécu de loin, dans une sorte de hors-champ irréel, aux manifestations d’abord indéchiffrables (le flash de l’explosion, le nuage de fumée, la pluie noire), la bombe atomique dévoilera peu à peu ses effets dans toute leur horreur, à travers les corps suppliciés, irradiés, agonisants… Sunao Katabuchi a ainsi réalisé un beau film humaniste, qui au-delà de son importance mémorielle pour la société japonaise, nous rappelle la beauté et la fragilité de la vie.

Vital Philippot

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