Ptit Quinquin : la mécanique et le vivant

Critique

Le "film" qui ce-mois ci a fait couler le plus d'encre critique n'en est pas un. Produit et diffusé par la chaîne Arte dans une économie et un format de série télévisée, Ptit Quinquin de Bruno Dumont n'en a pas moins eu les honneurs combinés d'une sélection au Festival de Cannes (à la Quinzaine des Réalisateurs), et de la couverture de la plus prestigieuse des revues cinéphiles, Les Cahiers du cinéma (titrant "La Bombe Ptit Quinquin"). Si l'on retrouve dans la série l'univers (le Boulonnais déshérité), les obsessions et les qualités plastiques habituelles d'un cinéma depuis longtemps célébré par la critique, c'est évidemment la nouveauté qui a créé l'événement : le réalisateur austère et mystique de L'Humanité, Flandres ou Camille Claudel 1915 signant une comédie ("Dumont laughs" pour paraphraser la célèbre accroche publicitaire de Ninotchka).

Mais si l'admiration (justifiée dans le cas de Bruno Dumont) peut se décréter, le rire lui ne se commande pas. Et c'est autour de cette question très terre à terre (ça vous a fait rire ou pas ?) que le débat cinéphile s'est engagé. Pour notre part, on avouera avoir suivi et apprécié les quatre épisodes de la série, mais sans jamais s'être vraiment "décroché la mâchoire", malgré ce qu'on nous promettait. Plus précisément, la gêne a souvent remplacé le rire qui s'annonçait : je devrais trouver ça drôle (et les situations ou les gags inventés par Bruno Dumont sont incontestablement spirituels) mais je n'arrive pas à en rire. C'est cette gêne, ce rire entravé que nous avons voulu interroger, en nous aidant, pour y voir plus clair, des analyses toujours aussi lumineuses de Bergson dans Le Rire, Essai sur la signification du comique (1900).

On résume souvent l'ouvrage de Bergson à une formule célèbre, le rire comme "mécanique plaquée sur du vivant". En apparence le burlesque de Ptit Quinquin s'inscrit parfaitement dans ce cadre : l'intrigue policière en roue libre, le comique de répétition, les personnages borderline… La raideur du commissaire (joué par Bernard Pruvost, à gauche sur la photo), ses gestes saccadés et ses tics devraient nous faire rire. Or autant le personnage de l'autre enquêteur (Philippe Jore, à droite) est drôle, autant la vision de Bernard Pruvost met mal à l'aise. Ses tics ne sont pas en effet l'expression d'une maîtrise (comme par exemple ceux de l'acteur américain Jake Gyllenhal dans le thriller Prisoners de Denis Villeneuve, où il joue également un enquêteur) — on parle d'ailleurs parfois de "tics d'acteur"—, mais au contraire d'une gêne incontrôlable. Ils sont le résultat (de l'aveu même du réalisateur) de l'extrême tension dans laquelle le fait de se produire devant une caméra plongeait l'acteur. De là, on peut hasarder l'analyse suivante : si la mécanique est bien là, le vivant lui a quitté l'écran. Le personnage du commissaire a l'air absent à lui-même, il semble là "à son corps défendant" (ce que nous signalent ses tics). Penché sur les marques disposées au sol pour lui donner ses places, répétant les répliques dictées via l'oreillette, l'acteur n'est plus qu'une marionnette aux mains du réalisateur. La mécanique (du scénario) est plaquée sur de la mécanique (de l'acteur).

On peut voir là la contradiction entre la "méthode" habituelle de Bruno Dumont (filmer des non-professionnels) et les exigences du genre comique (Bruno Dumont : "Avec le tragique, on peut laisser aller les acteurs, mais avec le comique, ce n’est pas possible : il faut la réplique, le bon timing…"*), entre la volonté d'accueillir l'altérité à l'écran et le besoin de la contrôler. Pour que cela "marche", il faut que le sujet devant la caméra devienne véritablement acteur, au sens plein du terme, qu'il comprenne ce qu'il fait, et en tire du plaisir ; ou du moins qu'il nous en donne l'impression. Pour reprendre notre duo de policiers, il nous semble que Philippe Jore jubile, et que Bernard Pruvost souffre. On rit avec le premier, on ne veut pas rire aux dépens de l'autre. On revient à une autre dimension du rire analysée par Bergson : il montre que "le rire est toujours le rire d'un groupe", qu'il constitue un collectif. En lisant ce passage on pense généralement à la communauté des rieurs (les spectateurs), mais dans le cadre du spectacle cinématographique, on pourrait y inclure ceux qui suscitent, provoquent, recherchent le rire : les acteurs eux-mêmes. D'où vient qu'on rira plus franchement de quelqu'un qui fait l'idiot (encore faut-il qu'il le fasse avec talent) que de quelqu'un qui l'est vraiment ?

Cette question en rejoint évidemment une autre, plus générale, celle du fossé socio-culturel qui sépare les acteurs de Bruno Dumont de ses spectateurs (en l'occurence téléspectateurs, la série étant diffusée sur la chaîne  Arte), ceux qui sont regardés de ceux qui regardent. Elle conduit à un procès en voyeurisme (le côté montreur de foire) et en cynisme, accusations dont le réalisateur se défend avec véhémence, mais sans autres armes que l'argument d'autorité ("Mais enfin, c’est impossible de travailler avec des gens si vous vous foutez de leur gueule !") ou la contre-attaque ("Quand j’entends ce genre de remarques (…) je me dis que ceux qui les profèrent n’aiment pas les gens."). Le déplacement du cinéma de Bruno Dumont sur le terrain du comique ne fait que rendre ce fossé plus problématique : s'autorise-t-on de rire de ces personnages qui sont si différents de nous ? Ne serait-ce que pour cette raison, Ptit Quinquin est un objet passionnant, auquel on n'a pas fini de revenir.

* Les citations de Bruno Dumont sont extraites de cet entretien accordé aux Inrocks

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