Image du film Capitaine Achab

Capitaine Achab : c’est pas l’homme qui prend la mer

Critique

Capitaine Achab

Après le prix de la mise en scène et celui de la critique internationale obtenus au festival de Locarno, il serait difficile de méconnaître les qualités esthétiques de Capitaine Achab, le film de Philippe Ramos "librement inspiré de l’œuvre d’Hermann Melville", Moby Dick.
Découpé en cinq parties, qu’on peut considérer comme autant de courts-métrages, et qui font la part belle aux acteurs, le film construit une biographie fictive du célèbre capitaine habité par la folie de la monstrueuse "Moby Dick" qui lui a dévoré la jambe.
Cette recréation biographique n’est d’ailleurs pas sans pertinence, car si Ramos a mis un peu de lui dans cet Achab (à travers notamment la présence de forêts du Sud-Est de son enfance), il se sert également d’éléments de la biographie du vrai Melville. Le personnage de Tante Rose semble ainsi incarner, mot pour mot, le portrait de la mère de Melville par Giono (Pour saluer Melville, 1941) : "Mais depuis sa plus, on ne peut pas dire tendre, jeunesse, elle avait déchiré de sa bible, les poèmes d’amour et, déjà mère de nombreuses fois, elle rougissait toujours rien qu’à lire les noms de Ruth, d’Esther, de Judith, de toutes ces femmes qui, en fin de compte, avaient mis au service de la gloire du seigneur les organes abjects de la femme." On pourrait ainsi se demander si, derrière Melville et Achab, ce n’est pas Giono, et le Sud-Est, que Ramos redécouvre.
Il en va de même pour les décors, le réalisateur opère une véritable alchimie qui transforme les paysages français ou suédois en paysages sans frontières américains, forcément mythiques, et Nantucket jaillit au milieu d'une lumière froide.
Ce qui en découle, c’est l’immense poésie d’un film qui évoque souvent davantage Le Bateau ivre de Rimbaud que l’œuvre de Melville… Ainsi Achab enfant dérivant sur sa barque jusqu’à la mer ne manquera pas de rappeler les deux premiers vers du poème de Rimbaud : "Comme je descendais des Fleuves impassibles / Je ne me sentis plus guidé par les hâleurs" ; de même que l’image de la baleine, littéralement "lactescente", évoque le fameux quatrain : "Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la mer, infusé d’astres et lactescent, / dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême / Et ravie, un noyé pensif parfois descend".
Au final, le film hypnotise (la poésie des images se combine en effet à celle des textes lus en voix-off), mais pourra laisser perplexe : de quoi en effet "Achab est-il le nom ?" Que symbolise-t-il dans cette forêt de signes que le réalisateur a pris soin d’éclater en cinq parties distinctes ? Ceux qui y cherchent un éclairage sur leur lecture (forcément difficile) de Moby Dick n’y trouveront pas grand-chose, ceux qui y liront une métaphore du cinéma comme entreprise métaphysique pourront se satisfaire de ne pas avoir tout saisi.
Il semble plus pertinent de s’en remettre à la baleine et à son sexe mystérieux ("elle" ou "il", le cachalot ?), puisque la première image du film nous exhibe le corps blanc et lumineux de la mère, comme une anticipation de celui de Moby Dick (mais tout le monde n'est pas d'accord là-dessus, comme le fait remarquer Pierre Assouline sur son blog).

 

Florence Salé

Professeure de Lettres modernes au lycée Eugène Delacroix de Drancy, en Seine-Saint-Denis. J’ai découvert le cinéma à la télévision, par le biais d’émissions cultes comme La Dernière Séance et Le Cinéma de Minuit. Aujourd’hui mes goûts sont éclectiques : j’aime Lynch, Kurosawa, Hitchcock, Demy. Ce qui me plaît le plus, c'est la narration et ses heurts, ainsi que la mise en images des traits profonds de l'humanité, saisis sur le fil de leur ambiguïté.

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