Image du film La Belle personne

Une réécriture contemporaine de "La Princesse de Clèves"

Critique

La Belle personne

Politique, l’adaptation cinématographique de La Princesse de Clèves par Christophe Honoré ? Le projet de La Belle personne (dixit le réalisateur dans le dossier de presse) était en tout cas une forme de réponse aux propos incendiaires attribués au futur président alors en campagne, dénonçant l’inscription du roman de Mme de La Fayette aux concours de la fonction publique ("L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !").
Montrer la profondeur et la jeunesse de La Princesse de Clèves, tel était donc l’objectif de Christophe Honoré : on peut parler ici d’adaptation au sens plein, celui d’une réécriture inspirée, plutôt qu’une simple mise en images même transposée dans le temps. Le canevas scénaristique reste le même : un trio amoureux, la femme aimée par deux hommes, l’un légitime et l’autre illégitime. Mais Honoré joue (jongle ?) avec les références : dans sa version « l’époux » Otto-Clèves est plus jeune que « l’amant » fantasmé, puisque le second est le professeur d’italien du premier. On gagne en grâce juvénile (celle des interprètes des trois personnages principaux) et peut-être en témoignage sur l’époque (les amours adolescentes comme amours de convention ?) ce que l’on perd de la richesse thématique du roman (l’opposition entre deux temporalités amoureuses, celle de l'âge et de la durée contre celle de la jeunesse et de la passion)… Christophe Honoré adapte finalement Madame de La Fayette comme il met en image les musiques d'Alex Beaupain (Les Chansons d'amour) avec ses qualités (la liberté de la direction d’acteurs, la fluidité de certains jeux de regards…) et ses défauts (la manie de la citation cinéphile — ainsi le clin d’œil à La lettre volée d’Oliveira via l’apparition de Chiara Mastroianni —, la tendance à la pose et à l’afféterie…).
Si ainsi le charme passe dans la première demi-heure, on se lasse rapidement des moues renfrognées de l’héroïne, la jeune Léa Seydoux, et des regards ténébreux de l’interprète fétiche d’Honoré, Louis Garrel. La transposition du XVIème (siècle) au XVIème (arrondissement), au lieu de revivifier le roman, a plutôt pour résultat de l’affadir, d’autant qu’elle s’accompagne dune relecture d’un romantisme très dix-neuviémiste (cf le suicide du jeune Otto-Clèves, et le plan final en forme d’exil, qui rappelle d’ailleurs l’ouverture de l’Education sentimentale de Flaubert). Les aristocrates parés de toutes les vertus, les « meilleurs » au sens étymologique, les « belles personnes », ne sont plus ici que de petits bourgeois ravagés par le mal du siècle
On se plaît à rêver de ce qu’aurait pu donner le traitement par un Honoré plus iconoclaste du célèbre passage où M. de Clèves surprend Nemours espionnant la princesse qui orne sa canne de rubans devant le portrait de ce dernier, passage dont l’interprétation par Michel Butor divise encore les critiques.

En savoir plus :
> Un dossier de Teledoc sur le film

Florence Salé

Professeure de Lettres modernes au lycée Eugène Delacroix de Drancy, en Seine-Saint-Denis. J’ai découvert le cinéma à la télévision, par le biais d’émissions cultes comme La Dernière Séance et Le Cinéma de Minuit. Aujourd’hui mes goûts sont éclectiques : j’aime Lynch, Kurosawa, Hitchcock, Demy. Ce qui me plaît le plus, c'est la narration et ses heurts, ainsi que la mise en images des traits profonds de l'humanité, saisis sur le fil de leur ambiguïté.

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