Image du film Joyeux Noël

La violence du premier conflit mondial vue par son envers : les fraternisations

Critique

Joyeux Noël

Disons-le tout de suite : Joyeux Noël de Christian Carion est à la hauteur de son beau sujet, les fraternisations au front lors du Noël 1914.
Le scénario, nourri de plein de petits faits vrais (le chat qui passe d’un camp à l’autre, les soldats qui ont laissé maison et famille derrière les lignes adverses…) tire tout le parti dramatique et comique possible des situations (absurdité de la guerre de tranchées, quiproquos lors des fraternisations). La mise en scène est maîtrisée, atteignant même parfois à une certaine élégance. Et, fait suffisamment rare pour être souligné, tous les personnages s’expriment dans leur propre langue, la coproduction européenne ayant permis un casting international (des prolongements sont donc possibles en classe d’anglais et d’allemand)…
Tout cela en fait une sortie très recommandable pour les élèves, à quelques réserves près…
Le film et le réalisateur revendiquent clairement un discours humaniste : montrer comment malgré l’endoctrinement nationaliste (très belle séquence d’ouverture où des enfants récitent des poèmes xénophobes sur fond de tableau noir) l’humanité et la fraternité peuvent prévaloir. En condensant en un seul lieu et un seul moment de nombreux cas de fraternisation (les chants qui se répondent, la messe œcuménique en latin, la partie de football sur le no man's land, l'échange de tranchées quand l'artillerie bombarde…), le film risque de donner une idée faussée du conflit. Il faut donc concevoir sa projection comme un contrepoint au cours sur la Première Guerre Mondiale et à d’autres œuvres (textes, films, bande dessinée de Tardi) qui en montrent toute l’horreur, en précisant bien aux élèves le contexte de ces fraternisations.
On peut aussi prendre exemple sur le remarquable travail de Vincent Bocquet sur Cinehig autour du film de Stanley Kubrick : Les sentiers de la gloire, de l’histoire à l’historicité. Sa démarche consiste dans un premier temps à valider la dimension documentaire du film ("Démarche illégitime, sans doute, puisqu’elle évacue sans scrupule tout ce qui constitue le film en œuvre ; mais c’est une réduction sans laquelle aucune utilisation pédagogique du cinéma de fiction n’est possible") pour ensuite la critiquer (il pointe notamment, citant Marc Ferro, "l’accumulation à valeur dramatique de situations exceptionnelles ou extrapolées") afin de faire apparaître la thèse du réalisateur, qui elle-même s’inscrit dans l'histoire (c’est l’objet de la troisième partie).
On pourra ainsi montrer aux élèves comment le film de Christian Carion s’inscrit lui aussi dans son histoire. Deux films récents (Un long dimanche de fiançailles et, de manière plus indirecte, Les âmes grises) ont illustré avec force le concept de brutalisation de la guerre et montré l’humanité en souffrance. Joyeux Noël va plus loin, puisqu'il installe au cœur même du conflit la fraternité et les prémices de l’idéal européen, comme si on ne pouvait plus comprendre de nos jours pourquoi tant d'allemands et de français se sont entretués.
Sur Cinehig on trouvera également la retranscription d’un débat avec Christian Carion au Festival de Blois 2005. Interrogé par un public d’historiens (enseignants et amateurs), Christian Carion sort du discours promotionnel prémâché. Ses propos sont intéressants parce qu’ils décrivent bien le processus de fabrication d'un discours sur l'histoire (celui du film) à partir d'un matériau historique brut, mais aussi d'une tradition cinématographique (Christian Carion cite La grande illusion de Renoir comme une influence majeure).

Vital Philippot

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