Image du film La Vague
La Vague raconte la mise en place par un professeur d'un jeu de rôle soumettant progressivement la classe aux impératifs d’un régime dictatorial. L'expérience va prendre rapidement une tournure inquiétante.

Présenter la genèse d’une société totalitaire non comme une question historique mais comme une question d’actualité : c'est l'idée du héros de La Vague de Dennis Gansel pour contrer le désintérêt d’adolescents se pensant déjà très informés sur l’histoire du nazisme et, par là même (postulat qui mérite d’ailleurs discussion), à l’abri de toute tentation totalitaire. Le film raconte la mise en place par un professeur d'un jeu de rôle soumettant progressivement la classe aux impératifs d’un régime dictatorial. L'expérience (on pense très fort au film d'Olivier Hirschbiegel) va prendre rapidement une tournure inquiétante, les élèves dérivant petit à petit de leur condition libre vers un conformisme de plus en plus exclusif et agressif – et ainsi vers une société totalitaire.
Avec La Vague, nos élèves de Première pourront ainsi retrouver les composantes des totalitarismes fasciste, nazi et, dans une moindre mesure, stalinien : un leader charismatique, le goût pour l’ordre et la discipline, l’adoption d’un uniforme, d’un symbole et d’un salut, le rôle central de la jeunesse, la mise en avant de l’esprit collectif (l’individu n’étant valorisé qu’à travers ses apports à la communauté) ou encore le rejet des personnes non-conformes au groupe… De même, la variété des réactions des élèves face à l’expérience permet de voir que la dictature recrute plus facilement parmi les gens délaissés par leur entourage, et qu’elle recompose intégralement l’ordre social : les plus faibles prennent de l’importance et des couples amicaux ou amoureux naissent autour d’un enthousiasme commun face à l’appartenance au groupe. Tout comme dans les totalitarismes passés, le nombre de résistants est très restreint – l’infime mouvement mené dans le film par Karo étant une allusion transparente, quasiment plan par plan lors de la distribution des tracts, à celui de la Rose blanche tel que Marc Rothemund l’a porté à l’écran (Sophie Scholl). Mais La Vague pose aussi des questions sur les dysfonctionnements de nos sociétés actuelles, en particulier ceux liés à l’individualisme et à la liberté qui y prévalent. Ainsi est-il est important que l’action se passe en Allemagne, et pas seulement en raison de l’acuité avec laquelle s’y pose la question de la mémoire : comme l’enseignement au lycée (Gymnasium) y est relativement libre (deux ans avant le bac, les élèves y choisissent une grande partie de leurs cours, ce qui explique la souplesse avec laquelle le groupe du film évolue) et tolérant (avec l’autorisation tacite de boire et manger en classe, l’existence de cours dialogués, la disposition des tables en groupes de travail), le système scolaire allemand peut être considéré comme plus permissif que celui que nous connaissons en France, et donc poussant encore plus avant la logique libérale actuelle (dans le sens social du terme) et ses travers. La consommation apparemment importante de drogue et d’alcool, le manque d’intérêt des élèves pour les enseignements dispensés, l’absence récurrente de solidarité entre les jeunes ou encore le développement sous-jacent de systèmes claniques (visible à travers le groupe d’anarchistes et surtout l’existence implicite de codes vestimentaires tout aussi exclusifs qu’un uniforme) se lisent comme autant d’injustices générées par nos sociétés libres.
De ce point de vue, La Vague tombe dans un schématisme qui limite quelque peu sa crédibilité. Toutefois le film est paradoxalement sauvé par l’élément sur lequel il ne voulait de prime abord pas s’appuyer : la véracité historique, point de départ du scénario qui constitue en fait la pierre angulaire de l’adhésion du spectateur. Car La Vague s’inspire d’une expérience qu’a réellement menée le professeur Ron Jones en 1967 sur ses élèves du lycée Cubberley à Palo Alto en Californie, durant laquelle les mêmes causes ont produit les mêmes effets et sans laquelle le film ne resterait qu’une spéculation peu touchante (cf le roman de Todd Strasser). De même, les spectateurs pourront se rappeler l’expérience de Milgram, qui a manifesté la faculté des individus à se soumettre à des injonctions contraires à la morale quand ils sont dirigés par une autorité qu’ils estiment légitime : voir à ce propos notre récente séance du mois consacrée à L'Expérience ; ou encore l’argumentation d’Eichmann lors de son procès telle que l’a relatée Hannah Arendt dans son Rapport sur la banalité du mal J’ai obéi aux ordres ») …et l’Histoire revient ainsi, de manière inattendue, au premier plan.

Vital Philippot

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