Image du film Le Chat du Rabbin

On imagine l’angoisse qui a dû saisir Joann Sfar, une fois lancé le projet d’adaptation cinématographique du Chat du Rabbin, à l’idée de faire parler son chat « pour de vrai » : comment donner voix à un personnage aussi charismatique, et qui se définit justement par l’irruption inopinée de la parole ; comment ne pas décevoir des milliers de lecteurs dont chacun s’était sans doute fait sa propre musique.
Or c’est justement cette réussite qui frappe dans les premiers instants du Chat du Rabbin, le film : non seulement François Morel (méconnaissable) a composé un chat assez irrésistible, à la fois humain et animal, subtil et primaire, sage et enfantin ; mais c’est tout le casting vocal qui impressionne par sa qualité, et sa capacité à restituer la finesse et l’espièglerie de la bande dessinée. On sent que Joann Sfar (qui co-réalise le film avec Antoine Delesvaux) a abordé le genre de l’animation avec la même liberté et le même appétit dont il avait fait preuve pour mettre en scène Gainsbourg, vie héroïque, son premier film de fiction : notamment en décidant, contrairement aux usages (généralement on enregistre les voix avant), de faire incarner les personnages par des acteurs (Maurice Bénichou en Rabbin, Hafsia Herzi en Zlabya), avant de les confier aux mains des animateurs ; ou en « s’offrant » trois magistrales séquences qui rompent avec le classicisme de l’animation (qui fluidifie le trait expressionniste de Sfar pour le tirer vers la ligne claire) pour partir dans l’onirisme (le rêve du chat, magnifique de mélancolie) ou le cartoon (le récit des pogroms par le peintre russe).
Voilà pour la forme, assez enthousiasmante… Pour le fond, Joann Sfar et sa co-scénariste Sandrina Jardel ont su tailler dans les cinq tomes pour élaguer l’univers foisonnant de la bande dessinée, faire le tri dans les sous-intrigues et les personnages secondaires. Ils ont reconstruit le film autour d’une thématique forte : le vivre-ensemble. Si la première partie, assez fidèle aux deux premiers tomes, tourne autour des échanges entre le rabbin et son chat devenu très bavard (et très concerné par sa bar-mitzvah), la seconde nous emmène sur les routes d'Afrique, à la recherche d’une mystérieuse Jérusalem.
Le film brasse ainsi la question de la religion (la coexistence des trois monothéismes, la question de la tolérance, l’interprétation des textes religieux) et celle du racisme (en décrivant la société et plus encore la mentalité coloniales). Sur toutes ces questions dîtes « sensibles », Sfar et son chat promènent leur regard décomplexé, à la fois tendre et irrévérencieux. Il sera question de l’existence de Dieu, de la datation de l’âge de la terre, du sionisme, de la « théorie de l’angle facial » ; on y croisera un rabbin obtus, un chef de tribu fondamentaliste, mais aussi (scène assez hilarante) le fameux reporter du Petit Vingtième et son chien, présentés en indécrottables colonialistes. Le Chat du Rabbin est un film généreux et pédagogique au meilleur sens du terme.

Vital Philippot

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