Image du film Le Moine

"Dans "Le Moine" de Lewis tout est inventé, fantasmé, recréé."

Entretien

Le Moine

Réalisateur d'Harry, un ami qui vous veut du bien (2000, 4 César, dont ceux de Meilleur réalisateur et de Meilleur acteur pour Sergi Lopez) et Lemming (2005), Dominik Moll incarne une veine plutôt rare dans le cinéma français : un cinéma à la lisière du thriller et du fantastique, nourri par les films d'Alfred Hitchcock et de David Lynch. Pour son nouveau film, il délaisse les intrigues contemporaines pour plonger dans le sulfureux roman gothique de Matthew Lewis, Le Moine (1802), roman qui a fasciné les romantiques puis les surréalistes. Racontant les aventures diaboliques d'un moine débauché (interprété par Vincent Cassel) dans une Espagne imaginaire, Le Moine sortira le 13 juillet sur les écrans français.

Le Moine est votre premier film "en costumes". Avez-vous vécu cela comme une contrainte ou au contraire comme une libération ?

Dominik Moll : Je pensais que cela allait être une contrainte, et j'ai découvert c'était une libération ! Mais c'est aussi et surtout lié au fait que Le Moine n'est pas un roman historique : c'est une œuvre d'imagination, à l'instar de Frankenstein de Mary Shelley ou de Dracula de Bram Stoker. Nous n'avions pas à nous préoccuper des anachronismes, pour la simple raison que le roman lui-même en est plein. D'ailleurs l'action est impossible à dater précisément ! Dans Le Moine tout est inventé, fantasmé, recréé : ce qui prime c'est l'atmosphère, les codes du genre… autant d'éléments avec lesquels j'avais envie de m'amuser.

Le roman a pas mal intéressé les artistes et les cinéastes…

Le premier projet d'adaptation, c'est Antonin Artaud. Il voulait réaliser le film, et se rêvait dans le rôle-titre : il existe des photos où il pose en Ambrosio, en costume de moine, entouré de fausses bonnes sœurs ! Le film ne s'est pas fait et il ne nous reste que son scénario, qui a d'ailleurs été publié. Ensuite le cinéaste Luis Buñuel a écrit une adaptation avec son scénariste Jean-Claude Carrière dans les années soixante-dix. Pour je ne sais quelle raison, il ne l'a pas tourné, et le film a été réalisé par son ami Ado Kyrou. Je n'ai pas vu le film de Kyrou mais j'ai lu, par curiosité, le scénario de Buñuel et Carrière. C'est très drôle, très anticlérical, assez croquignolet : ils ont allé à fond dans la pochade… J'ai choisi un autre parti pris.

Quelles ont été les principales difficultés de votre travail d'adaptation ?

L'adaptation a eu lieu en deux temps : dans un premier temps il fallait résoudre les questions de construction, la partie la plus "technique" du travail. Dans le roman par exemple il y a deux histoires parallèles, celle du moine Ambrosio, située en Espagne, et celle d'un personnage appelé Agnès qui se passe en Allemagne. L'histoire la plus intéressante des deux est celle d'Ambrosio, ce n'est pas un hasard si le roman s'appelle Le Moine (The Monk) : aussi la première décision a été de s'en tenir à cette histoire-là, et d'évacuer l'histoire d'Agnès… Pour le reste il fallait résoudre quelques invraisemblances, trouver des transpositions : ainsi dans le livre Valerio parvient à cacher son identité (et donc son sexe) en se dissimulant sous sa capuche (au prétexte qu'il est extrêmement timide) ; cela ne serait pas passé à l'écran, aussi j'ai eu cette idée de masquer le personnage : il raconte qu'il a été défiguré dans un incendie, et qu'il ne peut quitter son masque.

Vous avez également approfondi la "psychologie" des personnages…

C'était la deuxième phase du travail, et la plus difficile. Dans le livre les personnages sont assez schématiques, presque caricaturaux, parce que Lewis joue sur l'excès, l'outrance, la surenchère, et parce qu'il veut régler des comptes avec la religion catholique. Dès les premières pages du livre Lewis décrit Ambrosio comme quelqu'un de vaniteux, d'hypocrite, de lâche : j'avais peur que le spectateur se lasse assez vite du personnage. Aussi avec ma co-scénariste Anne-Louise Trividic nous avons voulu lui donner un peu plus de profondeur, nous avons essayé de lui conférer une dimension tragique…

Pour cela, vous lui avez inventé une histoire…

L'abandon qu'il a subi à sa naissance est la clé du personnage : c'est une faille qu'il a tenté de surmonter, mais qui au premier faux-pas va l'engloutir. Le film raconte l'histoire d'un homme qui tombe parce qu'il souffre d'un manque que la religion n'a pas suffi à combler. C'est aussi pour cela que nous avons travaillé la différence entre les deux personnages de femmes, Valério (Deborah François) et Antonia (Joséphine Japy). La première est une tentatrice, elle fait découvrir le plaisir sexuel à Ambrosio. La seconde n’est pas qu’un objet de convoitise : en la rencontrant, Ambrosio découvre le sentiment amoureux.

Pourquoi avoir choisi Vincent Cassel pour incarner le moine Ambrosio ?

Je n'avais personne en tête en écrivant le scénario, je n'écris jamais pour un comédien en particulier. C'est le producteur Michel Saint-Jean qui m'a suggéré Vincent, ce qui m'a un peu surpris au départ : je voyais le personnage un peu plus jeune, et j'imaginais un comédien moins "physique". Dans la vie, Vincent est une vraie boule d'énergie, c'est quelqu'un qui ne tient pas en place. Mais c'est précisément cette tension entre l'énergie qu'il dégage et le jeu tout en retenue que je lui demandais qui m'a paru intéressante : sous le calme de surface on sent une véritable tension intérieure, quelque chose qui bouillonne et qui ne demande qu'à exploser.

À la différence du roman la fin du film « sauve » le personnage…

Dans le roman l'épilogue était assez différent : il y a bien un face à face entre Ambrosio et le diable (que j'ai fait interpréter par Sergi Lopez sous les traits d'un débauché), mais d'une tonalité très différente. Dans le roman il est au cachot, il a été condamné par l'Inquisition et attend d'être exécuté. Le diable fait son apparition et lui propose un marché : si Ambrosio lui abandonne son âme, il le sauvera de l'échaffaud. Ambrosio a un dernier scrupule et refuse la proposition, mais quand il entend la clé dans la serrure il a la frousse et se ravise. Le diable l'emporte avec lui et le précipite dans le vide, au grand dam d'Ambrosio : Ambrosio s'est purement et simplement fait « avoir » par le diable. Le roman se termine dans un grand éclat de rire noir, il n'y a ni remords ni rédemption.

On vous sent plus intéressé par cette dimension tragique que par le decorum du roman gothique…

Je suis intéressé par les deux ! J'ai pris un vrai plaisir à imaginer la grande procession religieuse de la fin, à imaginer un montage parallèle avec Ambrosio s'introduisant chez Antonia. Mais il est vrai que je ne suis pas un "catholique flamboyant", je ne suis ni Coppola ni Fellini ! Ma nature me ramène toujours à des choses plus contrôlées, plus retenues…

Le film correspond bien à la célèbre définition que donne le critique Tzvetan Todorov du fantastique : un genre qui se situe à la lisière du surnaturel et du rationnel …

J'aime effectivement beaucoup me placer à la frontière entre le réel et l'imaginaire, et faire naître cette hésitation chez le spectateur. Pendant toute une partie du film on peut se demander si tout ne se passe pas dans le cerveau dérangé du personnage. Mais c'est une hypothèse qu'il ne faut surtout pas sursignifier : je préfère introduire des petits décalages qui permettent d'introduire le doute dans l'esprit du spectateur. L’essentiel est tout de même qu’il croit à ce qu’il voit. Quand Ambrosio se rend chez Antonia, le brin de myrte fonctionne « objectivement » !

Vital Philippot

Le Moine

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