Image du film Le Hobbit : un voyage inattendu

"Le Hobbit est un texte idéal pour ouvrir une fenêtre sur la littérature médiévale."

Entretien

Le Hobbit : un voyage inattendu

Vincent Ferré, professeur de Littérature comparée à l’université Paris Est Créteil (UPEC), mène des recherches sur Tolkien depuis une quinzaine d’années et supervise les traductions de Tolkien en français, publiées chez Christian Bourgois éditeur. Il travaille également sur Proust et le roman européen au XXe siècle. Parmi ses principaux ouvrages sur Tolkien : Sur les rivages de la Terre du Milieu (Bourgois, 2001) ; Tolkien, trente ans après (Bourgois, 2004), traduction des Lettres de Tolkien (2005) ; direction de Tolkien aujourd’hui (Presses de Valenciennes, 2011). Il vient de diriger chez CNRS Editions un passionnant Dictionnaire Tolkien (CNRS Editions, 2012), le premier en français à donner une vision globale de cette oeuvre unique.
[Voir son site internet Pour Tolkien.fr]
A l'occasion de la sortie en salles du film de Peter Jackson,
Le Hobbit, un voyage inattendu (au cinéma depuis le 9 décembre), il nous a longuement reçu pour nous éclairer sur la genèse du Hobbit, sa place dans l'œuvre de Tolkien, et la place de celui-ci dans l'histoire littéraire.

Zérodeconduite.net : Pour commencer, pourriez-vous retracer la genèse du Hobbit et sa place dans l’œuvre de Tolkien. Dans une interview vous employez le terme "d’accident domestique"…

Vincent Ferré : Je pastiche une formule de l’auteur, pour qui « L’association des enfants aux contes de fées est, à vrai dire, un accident de notre histoire domestique. » (Du conte de fées). Tolkien est avant tout un linguiste, c'est sa passion depuis sa jeunesse. Pour lui les langues sont l’équivalent de la musique : il n’est pas compositeur mais la création linguistique (de noms propres et de diverses langues imaginaires), tient lieu chez lui d’invention musicale. A partir de 1916, il commence à écrire des histoires dans lesquelles les gens parleraient les langues qu'il a inventées. Il est important de rappeler que Tolkien ne cherche pas à écrire de la littérature « d’évasion» . Il n’est pas non plus excentrique, sa démarche est très pensée : il développe l’idée que le merveilleux peut être un moyen de toucher le lecteur. Tolkien travaille depuis vingt ans sur ces récits et poèmes quand il met par écrit le Hobbit, une histoire qu'il a inventée pour ses enfants. Ce n'est pas son premier texte pour eux : il y a par exemple les Lettres du Père Noël, qu'il déposait chaque année au pied du sapin, Roverandom, une très jolie histoire destinée à consoler son fils Michael qui avait perdu un jouet, etc. 
Le Hobbit est donc une histoire qu’il invente soir après soir pour ses enfants. Le canevas est celui du conte, mâtiné d’un peu de Beowulf ; et Tolkien est obligé d’improviser pour répondre aux questions de ses fils, et notamment de Christopher, à qui il reviendra d’éditer l’essentiel de l’oeuvre, après la mort de Tolkien.  Pour cela, il puise dans sa mémoire de lecteur : les noms des nains par exemple viennent des traditions nordiques, en particulier des Edda. En fait Tolkien essaie de trouver un moyen pour donner une épaisseur et une profondeur à cette histoire pour enfants. Dans Le Hobbit comme dans Le Seigneur des Anneaux on observe ce mélange de rêverie sur les noms et de réminiscences littéraires : les hommes-arbres du Seigneur des Anneaux, les "ents" (un mot anglo-saxon qui signifie géant, que l’on trouve dans Beowulf), sont ainsi directement inspirés par la forêt qui marche, dans Macbeth.

Zérodeconduite.net : Le Hobbit est un livre pour enfants ? A partir de quel âge le conseillez-vous ?

Vincent Ferré : C’est de la littérature de jeunesse, mais de très bonne qualité. En Angleterre, elle est lue aux enfants dès quatre ou cinq ans. En France, on espère le rendre de nouveau lisible pour les plus jeunes, grâce à la nouvelle traduction chez Bourgois. La première traduction, qui date de 1969 est l’œuvre d’un grand traducteur, mais elle a beaucoup vieilli. D’autant que Francis Ledoux traduit le texte comme si cétait du Dickens, avec des imparfaits du subjonctif (en tout cas dans Le Seigneur des Anneaux) et vouvoiement des Hobbits, qui se parlent sur un registre beaucoup plus familier dans le texte original.
D'autre part la nouvelle traduction respecte vraiment le côté très anglais du livre, qui avait été un peu escamoté par le premier traducteur en 1969, pour des raisons évidentes. A l'époque le lecteur n'avait pas la même familiarité qu'aujourd'hui avec la culture anglaise, ce qui a conduit Ledoux à gommer un certain nombre de référents culturels.  

Zérodeconduite.net : Par exemple ?

Vincent Ferré : Le Hobbit est vraiment un Anglais du XIXe siècle, dans les moeurs, dans la manière de vivre, dans la façon de percevoir le monde. La Comté évoque l’Angleterre rurale avant l’industrialisation, en particulier la région autour de Birmingham. Ce n’est pas pour autant un Eden, Tolkien est très clair à ce sujet : pour lui les Hobbit sont des personnages petits par la taille, parce que petits par l’esprit. Ils refusent l’aventure, ne veulent pas connaitre le monde extérieur. Ce sont ceux qui ont un profil atypique qui acceptent de franchir le pas et de partir à l’aventure, comme Bilbo et, plus tard, le Frodo du Seigneur des Anneaux

Zérodeconduite.net : Le Seigneur des anneaux est un autre accident domestique.

Vincent Ferré : Effectivement :  l’accueil du Hobbit est si bon, lors de sa sortie en 1937 (y compris aux États-Unis), que l’éditeur insiste auprès de Tolkien pour lire "la suite". Le Seigneur des Anneaux est donc un livre de commande, mais une commande qui échappe complètement à l’éditeur.  C'est un texte assez novateur à l'époque : il échappe à la fois à la littérature de jeunesse et aux conventions du genre. Certes, Tolkien renoue avec la "fantasy" adulte de William Morris, que l’on commence à mieux connaître en français (voir les récentes parutions aux Forges de Vulcain, dont Le puits au bout du monde), également traducteur de textes islandais, compagnon des pré-raphaélites, socialiste, défendant l’idée que le retour au Moyen-âge peut donner des pistes à la communauté humaine. Tolkien s’inscrit dans ce contexte tout en se faisant plaisir : il fait l’éloge de la nature, il intègre de nouveaux éléments empruntés à Beowulf, il alterne les phases d’aventure et les descriptions de cet univers (qui sont vraiment sa marque de fabrique). On comprend que l'éditeur ait beaucoup hésité à publier Le Seigneur des Anneaux en 1954-1955. Au début des années cinquante, la guerre est encore proche, le papier est rare…

Zérodeconduite.net : les trois volumes ont-ils été publiés à la suite ?

Vincent Ferré : Pour Tolkien, il s'agissait d'un seul et même ouvrage, en six Livres, un Prologue et quelques appendices, non pas d'une "trilogie" comme on le dit aujourd'hui. C'est uniquement pour des raisons de coût qu'il a été divisé en trois tomes. D'ailleurs Tolkien, rêvait lui de publier le Seigneur des Anneaux avec le Silmarillion, un projet qu'il a remanié tout au long de sa vie, depuis les versions des années 1916-1917. Le Silmarillion contient une cosmogonie, qui traite de l’apparition des elfes, des hommes, et des premiers combats entre les dieux. Ce sont les "premiers âges" qui servent d'arrière-plan chronologique à l’histoire du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, qui eux se déroulent à la fin du "troisième âge“. Quant au quatrième âge, c‘est celui des hommes, puisque la Terre du Milieu est censée être l’Europe il y a des milliers d’années.  Le livre a d’abord été un succès relatif, puis l’explosion s’est produite lorsque le livre a été publié en poche, au milieu des années 60, sur les campus américains. 

Zérodeconduite.net : Vos recherches universitaires et vos cours à l'université portent sur un éventail plus large d'auteurs. Comment replacez-vous Tolkien dans l'histoire littéraire ?

Vincent Ferré : Tolkien appartient à une génération d'écrivains qui après  le carnage de la Première Guerre Mondiale se posent la question de la forme à donner à la littérature. Tolkien est en effet un survivant, le seul d'un petit groupe de littérateurs constitué avant la guerre (le TCBS ou Tea Club & Barrovian Society). Comme les formalistes russes, comme Marcel Proust, Tolkien se demande comment refonder la littérature et, plus précisément, comment faire pour casser la perception plate du réel, la conception conventionnelle du monde ? C’est très pensé chez Tolkien : l‘écart avec notre monde n’est pas un écart maximal, le merveilleux est presque rationalisé puisque les hobbit font un mètre de haut mais sont très anglais, ils ont des poils aux pieds mais ils ne croient pas que les êtres légendaires dont ils ont entendu parler existent. En cela ce sont des relais absolument parfaits pour le lecteur, qui ne croit pas non plus aux êtres imaginaires. De même que les hobbits sont obligés d’admettre que le surnaturel et le merveilleux existent, le lecteur est invité à, selon la formule importante que Tolkien reprend à Coleridge, "suspendre son incrédulité". Cette suspension de l’incrédulité, ce plaisir éprouvé à la lecture, c’est ce qu'analysait Julien Gracq, qui à plusieurs reprises a érigé le Seigneur des Anneaux en modèle du souffle romanesque, avec les romans de Dumas.
Rapprocher Tolkien et Proust peut paraître un peu provocateur, en raisons de leur importance relative dans l’histoire du roman européeen, mais le parallélisme est plus recevable qu’il n’y paraît. Tolkien fait partie de ces écrivains secondaires du XXe siècle qui nous permettent à la fois d’entrer dans l’atelier d’écriture (la correspondance de Tolkien est exceptionnelle de ce point de vue), mais également, tout comme Hermann Broch et John Dos Passos (deux auteurs que j'étudie depuis des années), de réfléchir à l’articulation entre la littérature et l’histoire. Même si Tolkien n‘est pas le plus grand écrivain du XXe siècle, c ’est une erreur de l‘étiqueter comme étant un auteur pour enfants ou (exclusivement) de fantasy ; plus généralement, beaucoup d‘écrivains sont victimes d‘étiquettes et de propos réducteurs. Lorsque je fais cours sur Proust, je demande à mes étudiants de dépasser les clichés, d’oublier ce qu’ils ont entendu dans un certain discours convenu, sur le Proust "long", "snob", bourgeois (ils l’ont rarement étudié au lycée ou en première année de fac et sont victimes d’une certaine doxa). Tout le travail éditorial et critique mené ces dernières années est d’essayer de refaire entendre la parole de Tolkien, de permettre aux lecteurs d’accéder à l’oeuvre dans sa diversité… et de se faire une opinion par eux mêmes.

Zérodeconduite.net : Jusqu'à une époque assez récente, Tolkien avait mauvaise presse : réactionnaire, misogyne, etc.
Vincent Ferré : Ce monsieur, né à la fin du XIXe siècle, trouvait qu’il fallait respecter la nature : cela n’en fait pas le "réactionnaire" qu‘on a un temps voulu dépeindre. Il faut savoir que la critique à l’égard de Tolkien a été très rapidement outrancière, par jalousie probablement : certains collègues universitaires détestaient que cet homme soit célèbre, ils estimaient qu’il trahissait sa discipline à écrire de la littérature… Quand j’ai publié mon premier livre en 2000, les ouvrages français de référence (comme les dictionnaires des noms propres) contenaient beaucoup d’erreurs sur Tolkien, comme le fait qu’il serait sud-africain (implicitement, c’est l’apartheid qui est évoqué) alors que Tolkien est né de parents anglais, et n'a vécu que trois ans dans une région du sud de l’Afrique, l’Etat libre d‘Orange. Du côté américain, certains medias lui ont aussi reproché d’avoir manqué de respect à l’égard des victimes du 11 septembre en intitulant son livre Les deux tours, parce que ces médias découvraient en 2002 l’adapatation d’un livre publié en… 1955 !

Zérodeconduite.net : Le Livre de Poche a lancé une importante campagne de promotion du Hobbit de Tolkien en direction des enseignants. Qu’est ce que d'après vous un professeur de collège peut "tirer" de ce roman dans un cadre pédagogique ?

Vincent Ferré : Dans le cadre des programmes du collège, trois angles paraissent intéressants : l’écriture du conte, le roman d’aventure, et le rapport au moyen âge. La structure du Hobbit peut vraiment être étudiée selon le schéma actantiel du conte, mais avec un écart croissant par rapport à la norme : en même temps qu’il mettait par écrit Le Hobbit, Tolkien réfléchissait aux contes de fées, à leur histoire et à leurs codes. Je conseille vivement aux enseignants du secondaire de lire le petit essai Du Conte de Fées, paru dans Faërie et autres textes (chez Bourgois et en Pocket). Tolkien y explique que les contes de fées ne sont pas réservés aux enfants, et qu’il faut que les "conteurs" prennent les enfants au sérieux, sans les prendre de haut. Tolkien utilise une très belle image, celle du vêtement : quand on donne un vêtement à un enfant, il faut le choisir un peu plus grand, pour que l’enfant grandisse en étant à l‘aise.  Tel est le rôle du conte de fées pour Tolkien : il doit aider l’enfant à grandir, lui donner à réfléchir… 
C‘est aussi un texte idéal pour ouvrir une fenêtre sur la littérature médiévale : aussi bien au collège d'ailleurs qu‘avec des étudiants à l'université. On retrouve quelques thématiques et scènes très "arthuriennes" (alors que ce ne sont pas les références directes les plus importantes pour Tolkien) : le rôle du roi, la figure du magicien à travers Gandalf… On peut aussi creuser du côté des légendes celtiques et surtout nordiques (à partir de passages de Beowulf). On peut enfin élargir à d’autres référents comme le Roman de Renard pour le côté réaliste et humoristique, pourquoi pas les fabliaux parce que Le Hobbit est un peu une comédie sociale, etc... Toutefois, il est utile que les enseignants consultent la nouvelle traduction du Hobbit parue chez Bourgois, pour éclairer certains passages de la traduction du Livre de Poche. Beaucoup d’extraits ont été mis en ligne avec l’accord de l’éditeur – y compris des extraits audio lu par Dominique Pinon ou, très récemment, Guillaume Galienne. Signalons également la version "annotée" (et illustrée) du Hobbit, chez Christian Bourgois, qui est plutôt destinée aux adultes, avec des renvois au Seigneur des Anneaux, des extraits de lettres, des mises en perspective avec d’autres textes contemporains ou des sources possibles.

Zérodeconduite.net : Et vos conseils par rapport aux films ?

Vincent Ferré :  Mon sentiment est que le film à conseiller aux enseignants du secondaire n’est pas Le Hobbit, mais plutôt le premier volet de l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson,  La Communauté de l’Anneau, sorti en 2001. Ce premier volet nous plonge assez longuement dans le monde des Hobbits et présente l’univers de la Terre du Milieu. On rencontre Gandalf, les Hobbits, avant le départ vers l’aventure. Avec Le Hobbit, on a l’impression que Peter Jackson refait sa Communauté de l’Anneau onze ans après, en faisant revenir des personnages de ses films qui n’apparaissent pas dans le livre de Tolkien : il y a des raccords avec Elijah Wood pour Frodo, Cate Blanchett pour Galadriel, Chistopher Lee pour Saruman... qui n’ont rien à faire dans l’histoire mais que Jackson réintègre, comme pour donner des gages à ceux qui ont aimé sa trilogie précédente. Il fait une prequel, sa Menace Fantôme en quelque sorte.
Son ambition est très claire, elle concerne le spectaculaire : comme il l’a expliqué, les jeunes "consomment" désormais des films sur tablettes, et il s’agissait de faire un film qui soit plus grand que des tablettes ! Le problème est que pour parvenir à ses fins, Jackson a fait trois films ; et au lieu d’adapter Le Hobbit, il explore l’univers qu’il a lui-même créé en trois dimensions pour Le Seigneur des Anneaux, avec Alan Lee et John Howe, univers qui est très convaincant.

Zérodeconduite.net : Avez vous peur que les films ne remplacent les livres, qu'une sorte de sous-culture "Seigneur des anneaux" supplante l'œuvre de Tolkien ?

Vincent Ferré : Il faut différencier la situation en France (et en Europe plus largement) et la situation aux États-Unis. En France, les médias et le système scolaire mettent en avant les livres, ce qui est formidable ! Il faut continuer dans cette direction-là, en espérant que, comme en 2001-2003, les films amènent les lecteurs à découvrir les textes. Aujourd’hui le discours promotionnel qui proclame que le film est fidèle au livre de Tolkien est complètement battu en brèche, par les spectateurs et même les journalistes. Aux États-Unis la situation est toute autre : la puissance de frappe de l’industrie cinématographique associée à la révolution numérique (qui n’est pas problématique en soi, attention!) fait que le texte de Tolkien pourrait être supplanté. Le danger est qu‘un jour les "romans tirés du film" se vendent mieux que les œuvres originales de Tolkien ! On ne peut que se réjouir devant l’écho que rencontre Tolkien comme auteur dans les médias français, où l’on commence à se débarrasser de quelques clichés autour de sa vie et de son œuvre.
Mais il n’est pas inutile de distinguer ce rouleau-compresseur de l’industrie cinématographique, de la réappropriation de l‘univers tolkienien par les amateurs, qui est absolument louable et estimable. C’est aussi lié au plaisir que l’on a a déambuler dans un univers, et à la plasticité de celui-ci, qui peut être repris, transformé, déformé : les auteurs de fantasy ont parfois plagié Tolkien en reprenant son monde sous une forme simplifiée, les jeux de rôles se réclament de lui, nombre d‘illustrateurs s’en inspirent aussi, de même que les musiciens (de Led Zeppelin aux Beatles, en passant par le black metal, il y a des groupes entiers qui se réclament de Tolkien : voir l'article "Tolkien et la musique" dans le Dictionnaire Tolkien).  C'est également ce que fait aujourd'hui Peter Jackson avec Le Hobbit : déambuler dans sa propre version du monde de Tolkien.

Zérodeconduite.net : Qu'avez-vous pensé des avancées techniques accomplies avec le Hobbit ?

Vincent Ferré : J‘ai vu le dernier film (Le Hobbit) en 24 images / seconde et 3D et le recours à la 3D m’a laissé sceptique. On voit nettement les prothèses des acteurs, le côté parfois "toc" des décors, comme si l’évolution des techniques cinématographiques prenait en défaut le réalisateur par rapport à la réussite qu’offrait La Communauté de l’Anneau en matière de décors et d’effets spéciaux.Pour des enseignants, il pourrait être judicieux de prendre plutôt certains extraits de La Communauté de l’Anneau (le premier film de Jackson), pour montrer comment un réalisateur peut rendre crédible un univers merveilleux, et de mettre ces passages en relation avec ceux où Tolkien explicite son travail littéraire. Dans Du conte de fées, il explique travailler à partir du monde réel, prendre le jaune du soleil, le vert de l’herbe, le bleu du ciel, et les redistribuer... de façon à dérouter le lecteur et de lui permettre de regarder différemment le monde réel.  Sur le plan pédagogique, une piste peut être creusée autour du merveilleux comme détour pour voir le monde réel, et une autre autour de la subversion des normes du conte.

Zérodeconduite.net :  Est ce qu’on peut parler du dictionnaire ? C’est un travail colossal, il y a énormément d’articles, de contributeurs. 

Vincent Ferré :  Le dictionnaire est au départ une commande de CNRS éditions, dans l’idée de constituer un groupe de travail pour proposer un ouvrage un peu "polyphonique", car il n’y a pas de spécialiste de Tolkien en France, qui lui consacrerait tout son temps. J’ai donc contacté quelques universitaires comme Leo Carruthers qui est professeur de langue et littérature médiévales anglaises à la Sorbonne, et qui écrit beaucoup sur Tolkien, ou Isabelle Pantin, grande spécialiste de littérature française de la renaissance, professeure à l’Ecole Normale Supérieure, qui a écrit un essai remarquable sur Tolkien (Tolkien et ses légendes : une expérience en fiction). J’avais aussi envie de contacter des personnes qui s’intéressaient un peu à Tolkien au sein de l’Université, mais aussi des étudiants en master ou en thèse, et des gens hors université qui depuis quelques années ont mis en ligne des articles (ou des textes) très intéressants sur Tolkien.
Il faut en effet savoir qu’en France, celui-ci n’a pas fait l’objet d’études universitaires avant le tournant des années 2000. L’intérêt pour les films de Jackson, et donc la nouvelle popularité de Tolkien, coincidant avec l’explosion d’internet, en 1998, beaucoup de personnes ont fréquenté des forums de discussion qui, dans notre langue, sont d’une qualité exceptionnelle. En tant qu’enseignant et chercheur, je suis très heureux de cet esprit de partage autour d’un livre ; d’autant que l’oeuvre de Tolkien encore constitue une porte d’entrée vers la littérature médiévale, ou vers d’autres formes de littérature de l’imaginaire. 
Le dictionnaire Tolkien entend donner aux lecteurs des points de vue assez complémentaires et variés sur tous les aspects de l’oeuvre, qui ne se limite pas aux seuls Hobbit et Seigneur des Anneaux. Ces derniers sont en fait comme la partie émergée de l’iceberg : environ 10 000 pages de textes de Tolkien ont été publiées, à comparer au millier de pages du Seigneur des Anneaux et aux trois cents du Hobbit. Le Dictionnaire Tolkien propose des entrées sur tous les personnages, tous les textes (avec une petite bibliographie critique pour chaque entrée), des notices biographiques pour resituer l’homme dans son contexte, mais aussi des entrées notionnelles. Parmi celles que je préfère figurent celles sur le destin ou le libre arbitre, qui sont magnifiques. D‘autres évoquent certains clichés, comme la place des femmes dans l’oeuvre – et l’on apprend qu’il y eu des lectures féministes de Tolkien !  Il n’y a aucune question taboue à partir du moment où l’on accepte de ne pas simplifier et de ne pas rechercher le "folklorique" a priori – on le sait, certains médias s’imaginent encore que les lecteurs de Tolkien se déguisent en Elfes. Intellectuellement ce genre de projet de vulgarisation scientifique, au sens positif du terme, était inédit pour moi et a donné beaucoup de sens aux recherches plus pointues que je peux faire en bibliothèque, que je publie en mon nom ou en collaboration avec d’autres universitaires.


Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent Ferré, 670 p., CNRS Éditions, 2012, 39,00 €

Vital Philippot

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