Image du film Wadjda
Sur une intrigue digne du néo-réalisme italien, la saoudienne Haifaa Al-Mansour réalise un film poignant, véritable plaidoyer pour l'égalité fille-garçons.

"Le premier film de l'histoire du cinéma saoudien, réalisé par une femme". Un tel pedigree aurait sans doute suffi à attirer la bienveillance des programmateurs et la curiosité des médias, mais si Wadjda d'Haifaa Al-Mansour débarque dans nos salles aujourd'hui, ce n'est pas pour cette raison. C'est avant tout parce qu'il s'agit d'un film magnifique, étonnant de justesse et de maîtrise pour un premier film, réalisé dans un pays sans tradition cinématographique et tourné dans des conditions difficiles (comme l'obligation pour la réalisatrice de diriger les scènes d'extérieur cachée des regards). Avec la simplicité de sa fable, l'opiniâtreté de sa petite héroïne, son réalisme sans défaut, le film renvoie aux grandes heures du cinéma iranien (Où est la maison de mon ami de Kiarostami, Le Cahier d'Hana Makhmalbaf).
Wadjda veut s'acheter une bicyclette pour battre à la course son voisin Abdallah ; mais au royaume des Saoud, le vélo est interdit aux femmes… Wadjda ne se découragera pas pour autant dans sa quête, et fera flèche de tout bois pour acquérir l'objet tant désiré, allant jusqu'à participer au grand concours de récitation coranique pour gagner. La grande force du film de Haifaa Al Mansour est de nous montrer de l'intérieur la condition féminine en Arabie Saoudite : pas plus que ses personnages, qui n'ont jamais connu d'autres systèmes que celui-ci, et le vivent comme leur quotidien, il ne semble s'étonner des modalités d'un apartheid social qui apparaîtra aussi absurde que révoltant au spectateur occidental. Ses deux héroïnes, remarquablement interprétées, n'ont pas la révolte en tête : Wadjda poursuit son rêve d'acquérir un vélo ; sa mère se languit d'un mari qui va convoler avec sa deuxième épouse. Le film n'en fait ainsi ressortir qu'avec plus de relief les innombrables tracasseries engendrées par les interdits (conduire un véhicule, etc …), les mille et un stratagèmes qui permettent de les contourner, les zones grises où le joug s'adoucit un peu (ainsi l'hôpital où l'amie de la mère peut travailler avec les hommes), mais aussi l'intériorisation de l'oppression par les femmes elles-mêmes, pas plus indulgentes entre elles que les hommes avec elles… La mise en scène souligne les enjeux presque vitaux que sont le regard et l'image dans cet univers, comme dans ces belles séquences où, cachées sur le toit, Wadjda et sa mère assistent à un meeting électoral ou au second mariage de leur père et mari. Le film se termine par une note libératrice et joyeuse, hommage au travelling final des 400 Coups de François Truffaut, mais cette séquence apparaît d'autant plus amère qu'elle reste du domaine de la pure fiction : si l'Arabie Saoudite tient sa première cinéaste, les petites filles n'y ont toujours pas le droit d'enfourcher un vélo.

Vital Philippot

Wadjda

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