Image du film Blancanieves

Avec Torremolinos 73 (2003), premier film passé un peu inaperçu en France, Pablo Berger se plongeait dans les seventies franquistes pour mettre en scène l’histoire vraie d’un cinéaste débutant, fasciné par Bergman, mais contraint de sacrifier femme et ambitions esthétiques sur l’autel d’un réalisme économique dominé par le cinéma porno, les plages bétonnées et le boom touristique. Presque dix ans après, le réalisateur, qui a survécu aux innombrables problèmes de financements de son dernier projet, nous revient avec ce muet Blancanieves, surprenante et revigorante adaptation du conte des frères Grimm. Beaucoup moins conservateur qu’il n’y paraît, ce nouveau film évite l’écueil du simple hommage cinéphile et fétichiste à l’âge d’or d’un cinéma d’antan disparu (reproche que l'on pouvait adresser à The Artist de Michel Hazanavicius). Il inflige une saine cure de jouvence à l’inusable conte maintes fois adapté au cinéma, en se permettant plusieurs infidélités à l’égard de l’original et en transposant l’imaginaire nordique des frères Grimm dans l’arène chauffée à blanc d’une Séville des années 20. Jalonné des poncifs attendus, le film ne se contente pas cependant d’une énumération stérile des clichés typiques de l’espagnolade : le flamenco, la figure de Carmen, les taureaux, la passion frustrée et la  fascination de la mort, toute cette toile de fond andalouse cesse rapidement d’être un vernis superficiel et pittoresque, pour atteindre toute sa profondeur à la lueur de la violence des enjeux sous-jacents au conte. C’est le cas en particulier de la tauromachie et de sa mise en scène de la lutte contre les instincts dont on comprend ici toute l’envergure, en tant que rituel cathartique servant la dimension primitive et cruelle du conte.

Une hybridation impure et porteuse de modernité s’opère alors entre l’imaginaire gothique anglo-saxon, la légèreté tragi-comique de l'Espagne de “pandereta” et les références esthétiques au cinéma muet. Le mélodrame à monstres marginaux, le fond sonore du flamenco et le lyrisme féerique des images que nous offre Berger —à travers un superbe noir et blanc— accompagnent le récit intemporel du cheminement de Blancanieves. Marginalisée, rejetée et orpheline, elle retrouve finalement son identité dans les gestes du torero appris avec son père, et dont elle retrouve le sens perdu lors de son passage  initiatique chez les nains. Ces nains toreros, vivant dans l’univers des forains, bien que marginaux et nomades, toujours en mouvement mais jamais enracinés nulle part, constituent la seule société ouverte, capable d’accueillir Blancanieves, son trouble identitaire et de lui offrir un peu d’amour et de chaleur. Avec ces scènes foraines sans doute les plus belles et fortes du film, Berger gagne ainsi haut la main son pari de concilier référent hispanique fortement marqué et dimension universelle de la fable, en distillant cette même poésie de l’étrange, cette indéniable prédilection qu’il voue à un monde freak mais libre qui était déjà à l’oeuvre dans Torremolinos 73.

Le film renferme un très fort potentiel d’exploitation en classe car il peut intéresser à plus d’un titre, tous les publics scolaires, du primaire au lycée, pour peu que le professeur adapte sa démarche au public visé. Ainsi ce film sur le conte, ne manquera pas de susciter l’intérêt des élèves les plus jeunes, en raison des différences qu’il entretient avec l’original qu’ils connaissent et par le mélange avec d’autres contes.  Le film permet également de travailler sur les stéréotypes et codes typiquement hispaniques, non seulement en tant que lieux communs mais aussi en tant que figures emblématiques de l’art et de la littérature espagnole : les nains (la peinture de Velázquez), la tauromachie, la femme andalouse ou le flamenco, mais aussi la parodie, la dérision grotesque voire l’esperpento. Une autre piste serait de  mettre en évidence la richesse plastique de l’œuvre : de l’expressionisme allemand au cinéma de Tod Browning, en passant aussi par des "recycleurs" modernes tels que David Lynch ou Guy Maddin. Il constitue enfin un très bon support pour l’enseignement de l’Espagnol en littérature étrangère d’abord en tant qu’adaptation cinématographique d’un récit mais aussi pour introduire de façon ludique des thèmes du programme comme le personnage, ses figures et ses avatars. Érase una vez… Blancanieves, un conte qui n’avait pas une fin heureuse, un conte sur le conte.

Susana Arbizu

Professeure d’espagnol et de littérature en espagnol, j’enseigne au lycée et en BTS dans les quartiers nord de Marseille. Je suis aussi réalisatrice de documentaires. Parmi les films que j’aime montrer à mes élèves : Blancanieves pour parler des clichés sur l’Espagne, Enfance clandestine ou L’Histoire officielle pour s’interroger sur la fabrique de la mémoire en Amérique du sud, et Carnet de voyage pour montrer la beauté du monde américain. En plus d’être des supports accrocheurs, ces oeuvres permettent à mes élèves d’entendre d’autres accents que le mien !

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