Image du film No

Oui / Non, Si / No, Yes / No… Bien plus que le jeu incertain et complexe d'élections pluripartites, la logique binaire du référendum se prête à la dramaturgie cinématographique. Sous ses apparences manichéennes d'épopée démocratique, No de Pablo Larraín distille un message beaucoup plus ambigu, riche et mélancolique. Troisième film consacré par le jeune réalisateur à la dictature chilienne (après Tony Manero et Santiago 1973 Post-mortem), le film referme la trilogie en racontant la chute du régime d'Augusto Pinochet. Contraint par la pression internationale à trouver une légitimité dans les urnes (voir notre entretien avec l'historienne Regée Fregosi qui brosse le contexte), le général organise un plébiscite sur sa candidature, accordant à l'opposition démocratique quelques miettes de liberté d'expression (un créneau de quinze minutes quotidiennes à la télévision pour faire campagne pour le "No"). Convaincue qu'elle a une chance de gagner, la Concertation (alliance des partis d'opposition) fait alors appel à un jeune et brillant créatif formé à l'étranger. Le jeune publicitaire, René Saavedra (Gael García Bernal), convainc alors l'opposition de mener une campagne "positive" inspirée des méthodes du marketing, plutôt que de ressasser la litanie des crimes du régime et des souffrances que la gauche a subi sous le joug de Pinochet.

La bonne idée de Pablo Larraín est d'avoir tourné le film dans le format (le 3/4 UMATIC) et avec du matérial d'époque, rendant ainsi quasi imperceptible la transition entre les images d'archives et la fiction. Il y a un certain panache, à l'ère de la HD numérique, des lunettes 3D et du 48 images/seconde (cf le Hobbit de Peter Jackson), à retrouver les couleurs baveuses et le rendu métallique de la vidéo analogique… L'ironie est que ces images accusent leur âge pour le spectateur d'aujourd'hui : le temps écrasant tout, et la modernité plus que tout le reste, la différence entre les clips du oui et du non ne nous paraît pas si évidente…  Cette impression, qui entre en contradiction avec la geste apparemment héroïque de Saavedra, est plutôt à mettre au crédit du réalisateur. Si les clips du oui et du non nous paraissent après tout si proches, n'est-ce pas que le medium a pris le pas sur le message (cf Marshall Mac Luhan) ?
C'est la même agence qui travaille pour le "Non" et pour le "Oui", pour le dictateur et les démocrates. René et son patron (Alfredo Castro, l'acteur fétiche de Larraín) sont comme les deux faces d'une même médaille, et finiront par se réconcilier malgré les coups bas et les menaces. Les Américains avaient armé Pinochet et soutenu le coup d'état du 11 septembre 1973, ils financent désormais la campagne de la Concertation, troquant la brutalité des politiques du containement pour le "soft power" d'un libéralisme triomphant…
La fin du film, symétrique du début, le confirme : business as usual pour le jeune et brillant publicitaire, capable de vendre la démocratie comme un soda, et vice versa. Gael García Bernal interprète avec ce personnage flottant, à l'air un peu ahuri, dont on ne saisit jamais vraiment pourquoi il se lance dans cette galère : révolte post-adolescente, fidélité à l'histoire familiale, volonté de reconquérir son ex-femme, ou tout simplement goût du challenge ? L'historienne Renée Fregosi a raison de remarquer que le film donne plus d'importance au publicitaire qu'à Juan Gabriel Valdés (le stratège de la Concertation), et passe sous silence des éléments déterminants de la victoire du non (comme l'inscription de millions de Chiliens sur les listes électorales, ou les dissensions internes au régime) : Pablo Larrain nous parle peut-être moins de l'année 1989 que de celles qui ont suivi. Sous ses dehors euphorisants de célébration d'une victoire de la démocratie sur la dictature, No annonce en creux la domination de la télévision comme medium de masse, le triomphe de la communication sur la politique et le règne du "storytelling"…

Vital Philippot

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