Image du film No

Pablo Larraín : "Appliquer les logiques de la publicité et de la communication au message politique est devenu une méthode contemporaine et universelle"

Entretien

No

Né en 1976 à Santiago du Chili, Pablo Larraín est déjà l'auteur de trois longs-métrages : Fuga, Tony Manero, Santiago 73, Post Mortem. L'action de No, son quatrième long métrage, se déroule en 1988 au Chili alors que, sous la pression internationale, le dictateur Augusto Pinochet a accepté d'organiser un référendum sur sa présidence. Les dirigeants de l'opposition convainquent un jeune et talentueux publicitaire, René Saveedra (campé par le comédien mexicain et coproducteur du film, Gael Garcia Bernal), de diriger la campagne en faveur du non.

Comment est née l'idée du film No ?

Pablo Larraín : Le film est basé sur la pièce de théâtre d'Antonio Skàrmeta, The Referendum. L'auteur aurait pu privilégier n'importe quel autre point de vue (politiciens, militaires, partisans du oui ou du non...) mais il a choisi d'écrire cette histoire à travers les yeux d'un publicitaire. À partir de là j'ai entamé un long travail de recherche qui m'a amené à comprendre que l'idée la plus intéressante de cette histoire est d'avoir fait tomber Pinochet avec ses propres armes, d'avoir retourné contre la dictature les outils idéologiques qu'elle avait mis en place : le marketing, la publicité et le capitalisme. Appliquer les logiques de la publicité et de la communication au message politique est devenu une méthode contemporaine et universelle.

Comment s'est construit le scénario ?

P.L. : Nous avons interrogé beaucoup de monde, rassemblé des travaux d'historiens, recueilli des témoignages de ceux qui ont véritablement pris part à la campagne. Nous nous sommes retrouvés avec des centaines d'heures de vidéo, pas seulement des images de la campagne mais aussi des images du contexte social de l'époque. Cette montagne de documents et d'archives était un peu effrayante. Différentes versions du scénario se sont succédées pendant plusieurs années jusqu'à parvenir à inclure cette somme incroyable d'informations. 

Vous aviez douze ans en 1988, avez-vous des souvenirs du plébiscite ?

P.L. : Les quelques souvenirs que j'ai sont d'ordre émotionnel. Je trouvais la campagne du non gaie et colorée face à notre vie fade et triste. Je me rappelle du décalage entre son originalité et son optimisme et notre réalité quotidienne qui en a choqué plus d'un mais c'est à ce titre qu'elle a marqué les esprits.

Vos deux films précédents parlaient de la dictature. Comment vous est venue l'idée de faire une trilogie sur le sujet ?

P.L. : J'ai réalisé mes films les uns après les autres, spontanément, autour du thème de la dictature. Santiago 73, Post Mortem traite de ses origines, Tony Manero aborde sa période la plus violente et No montre sa chute. Je n'avais pas pensé à une trilogie. Ce que je sais aujourd'hui c'est que je ne ferai pas d'autre film sur le sujet.

Pourquoi ne pas avoir écrit le scénario de No, comme sur vos deux précédents films ?

P.L. : Je ne suis pas obsédé par l'écriture. Je veux juste me sentir proche des histoires que j'aime. Ce script était mieux dans les mains de Pedro Peirano, je n'aurais jamais été capable de l'écrire. Le problème de réaliser un long métrage dont on n'a pas écrit le scénario est de réussir à s'approprier l'histoire. Mais j'étais présent dès le début du projet. J'ai suivi chaque étape, de la version zéro à la version onze du scénario, celle qu'on a utilisée pour réaliser le film.

Comment s'est construit le personnage de René Saveedra, joué par Gael Garcia Bernal ? Est-ce une synthèse de plusieurs personnes qui ont réellement travaillé sur la campagne ?

P.L. : Oui, c'est le mélange de deux personnes : José Manuel Salcedo et Eugenio Garcia. Ils étaient tous les deux publicitaires et on leur a demandé de participer à la campagne en faveur du non. Mais pas seulement eux. Tous les autres personnages du film sont basés sur trois, quatre, parfois cinq différentes personnes parce que cette campagne est l'œuvre de très nombreux Chiliens. Il y avait aussi les hommes politiques et les citoyens mais nous devions choisir un point de vue et créer des personnages emblématiques pour chaque groupe. Autrement nous nous serions retrouvés avec trente ou quarante personnages, ce qui est compliqué à réaliser, à part si on s'appelle Robert Altman.

Comment les Chiliens ont-ils accueilli le film ?

P.L. : De toutes les manières possibles et imaginables ! Certains ont apprécié le film d'un point de vue cinématographique, dans sa dimension artistique. D'autres voulaient que le film légitime leurs idées à propos du plébiscite. Certains ne pouvaient pas comprendre l'intérêt de ce type de film qui tendait à prouver l'extrême naïveté dont ils avaient pu faire preuve à l'époque bien que ce film ne se veuille pas une vérité historique mais plutôt une approximation subjective. D'autres n'ont pas apprécié le choix de se placer du point de vue du publicitaire, plutôt que de celui des hommes politiques, ou de n'importe quel autre citoyen qui a participé à la défaite de Pinochet. Le film essaie d'éviter une vision trop manichéenne des choses, il ne prend pas parti pour un camp politique ou un autre. J'ai essayé de ne pas réaliser un pamphlet, mais de proposer une analyse de cette campagne. C'est ce qui rendait le film subversif et risqué, car chaque Chilien a sa propre opinion à travers son expérience du référendum de 1988.

Et quelle a été la réaction de la Télévision Nationale du Chili, outil de propagande de Pinochet à cette période ?

P.L. : Plutôt bonne puisqu'ils ont coproduit le film et nous ont beaucoup aidé tout au long de la réalisation. Les gens qui travaillent à la télévision nationale aujourd'hui ne sont pas les mêmes que ceux qui y travaillaient en 1988. Certaines organisations sont capables de parler de leur passé, de se rappeler de ce qu'elles ont fait. D'autres n'en sont pas capables. Quand j'ai réalisé Santiago 73, Post Mortem, j'ai demandé un tank à l'armée pendant des mois. Ils ne m'ont jamais autorisé à utiliser ce tank parce qu'ils pensaient que mon film allait nuire à leur image. Cette institution n'a rien appris du passé. Ils n'ont pas évolué ni saisi la transformation idéologique de la société chilienne, ce par quoi nous sommes passés.

Au sein de votre société Fabula, vous produisez des films pour le cinéma mais vous faites aussi de la publicité, le personnage René Saveedra est-il en partie autobiographique ?

P.L. : Non. Dans le monde de la pub, un client engage une agence de publicité qui fait travailler des créatifs, comme Gael Garcia Bernal dans le film. Ces derniers conçoivent le spot publicitaire et embauchent un réalisateur qui filme ce qu'on lui demande de filmer. Je ne suis pas un publicitaire et je n'ai jamais créé de campagne. Par contre, j'en ai beaucoup rencontré. Avant de réaliser No, je connaissais leur façon de penser et de se comporter comme d'éternels enfants, tel René Saveedra sur sa planche à roulettes.

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