Image du film Guerrière

Le néo-nazisme en Allemagne vu à travers ses amazones

Critique

Guerrière

Mêlant chronique sociale (fruit de deux ans d'enquête du réalisateur dans les milieux néonazis) et structure tragique (le film s'ouvre sur une image de l'héroïne se vidant de son sang), le premier film de David Wnendt, très remarqué en Allemagne (il a remporté trois Lolas en 2012) , dresse un tableau inquiétant de la jeunesse est-allemande d'aujourd'hui et de la résurgence des nostalgiques du Troisième Reich.

Guerrière suit les trajectoires croisées de deux personnages féminins aux prises avec le néo-nazisme : Marisa, vingt ans, bloc de violence brute affichant fièrement les croix gammées tatouées sur sa poitrine, va petit à petit se détacher du groupuscule dont elle est l'un des piliers ; Svenja, quinze ans, élève modèle et jeune fille (trop) sage, va elle faire le chemin inverse, par ennui, curiosité et rébellion contre une père trop sévère… D'autres films ont déjà montré de l'intérieur les groupes d'extrême-droite et leurs processus d'embrigadement (notamment le beau This is England de Shane Meadows). L'originalité du film de David Wnendt est évidemment d'avoir privilégié des personnages féminins, dont l'engagement à l'extrême-droite est pétri de contradictions : s'il témoigne chez ces jeunes filles d'une forte volonté d'émancipation et d'affirmation (notamment par rapport à leur milieu familial), il s'exprime dans le cadre d'organisations profondément marquées par les valeurs viriles et le culte du chef… Privilégiant une approche behaviouriste, le film ne cherche pas à expliquer la dérive de ses personnages : le désœuvrement, la vacuité idéologique, l'omnipotence des pères (la sévérité de celui de Svenja rappelle celle du pasteur du Ruban blanc) ou leur absence (celui de Marisa, remplacé par un grand-père nostalgique du Troisième Reich), sont autant de pistes pour expliquer la vague brune, autant sinon plus que les difficultés économiques ou la présence (très limitée) d'étrangers. Mais le plus terrifiant n'est pas la violence des jeunes néo-nazis : c'est plutôt l'indifférence et la mansuétude de la société à leur égard, et la banalisation de leurs "idées" (racisme et antisémitisme, haine de la démocratie). Loin d'être des exclus ou des marginaux, Marisa et ses amis travaillent, vivent chez leurs parents… A ce propos, on se reportera à notre interview de l'historien Patrick Moreau (spécialiste de l'extrême-droite dans les pays de l'Est), qui permet de remettre le film dans son contexte.

Le film brosse sans doute de manière un peu forcée l'évolution de Marisa, qui va prendre conscience de l'Autre (incarné par un personnage d'immigré pakistanais) et laisser sa haine de côté. Mais l'énergie et la justesse de ses interprètes (Alina Levshin et Jella Haase) emportent l'adhésion du spectateur et font passer outre les maladresses propres à un premier film. Guerrière constitue en tout cas un excellent outil pour travailler en classe d'allemand : on renverra à notre dossier pédagogique qui propose des activités adaptées à tous les niveaux du lycée. Le film pourra également être étudié en SES sous l'angle de la socialisation, dont il étudie précisément les modalités et les déterminations (sociale, familiale, sexuelle).

Vital Philippot

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