Image du film Rêves d'or
Comment rendre compte des souffrances de l'émigration sud-américaine vers les États-Unis, qui concernent près de 400 000 personnes chaque année ? S’embarquant avec ses comédiens et une équipe très légère au milieu des migrants, le réalisateur Diego Quemada-Diez a voulu créer « une fiction basée sur la réalité » pour donner vie et voix à ces millions de migrants qui traversent l’Amérique Centrale pour atteindre leur rêve doré. Sans jamais délaisser la poésie et le lyrisme, le film navigue entre la noirceur et la légèreté, entre l’utopie et la cruelle réalité.

Ils seraient 400 000 chaque année, venus de tout l'Amérique centrale (selon une estimation de l'Organisation Internationale pour les migrations), à traverser le Mexique pour tenter de rejoindre les Etats-Unis, à braver les multiples dangers pour accomplir leurs "rêves d'or" au soleil californien… Sur ce nombre beaucoup échouent et rentrent chez eux, ou végétent sur place dans l'attente d'une prochaine occasion. Beaucoup tombent également, victimes entre autres des terribles mafias mexicaines qui trouvent une proie facile (racket, traite ou violence gratuite) dans ces migrants démunis.

Comment la fiction peut-elle rendre compte d'une telle réalité ? Comment peut elle l'incarner, lui donner un visage (on connaît la phrase attribuée à Staline : "La mort d'un homme, c'est une tragédie ; celles de millions de gens, c'est une statistique."), sans l'aseptiser pour en faire un spectacle parmi d'autres ? Entre ces deux écueils (la sécheresse, le pathos), Rêves d'or, le premier film de Diego Quemada-Diez trouve un équilibre presque miraculeux. Adapté des centaines de témoignages recueillis par le réalisateurs, tourné dans les conditions du reportage, au milieu même des migrants accomplissant leur périple, le film suit les pas de quatre adolescents, Juan, Sara, Samuel et Chauk (un indien du Chiapas), qui vont tenter le grand voyage jusqu'à l'Eldorado nord-américain…

Au-delà de son évident intérêt documentaire et pédagogique, Rêves d'or est un film à la fois âpre et bouleversant, porté par des interprètes d'une justesse confondante (d'ailleurs récompensés dans la section Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes). On sent évidemment l'influence de Ken Loach (dont Diego Quemada-Diez a été l'assistant) dans la manière de faire corps avec ses personnages ; mais un Ken Loach libéré de la "patte" un peu lourde des scénarios de Paul Laverty. Diego Quemada-Diez parvient à concilier rigueur documentaire et dramaturgie, et n'hésite pas pour cela à bousculer les conventions : ainsi du choix d'un personnage d'indien ne parlant pas un mot d'espagnol (ses phrases, non sous-titrées, nous resteront tout aussi inintelligibles qu'aux autres personnages), manière de rendre palpables son isolement et sa vulnérabilité ; ainsi de la disparation progressive des personnages principaux (difficile d'en dire plus sans déflorer l'histoire), qui nous fait éprouver le scandale de cette violence aveugle et implacable.

Mettant en scènes des adolescents plein d'espoirs et d'énergie, qui se heurtent implacablement à la violence du réel, Rêves d'or ne manquera sans doute pas de toucher les lycéens français (il a remporté le prix Jean Renoir 2014) ; c'est en tout cas un film qu'on peut conseiller à tous les enseignants d'Espagnol, pour un travail dès la Seconde.

Vital Philippot

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