Image du film Monuments Men
L'acteur-réalisateur George Clooney porte à l’écran l’histoire vraie du corps des GI’s chargés de récupérer les œuvres d’art pillées par les nazis. L'épopée tient plus du film d'aventures porté par un casting cinq étoiles que de l'Histoire proprement dite.

Regardez, un Vermeer !... et ici, un Rembrandt ! Oh ! Ils ont brûlé le Picasso ! Quelle tristesse… pour le patrimoine mondial mais surtout pour le spectateur, tant Monuments Men est une épreuve longue et douloureuse à supporter. En portant à l’écran l’histoire vraie du corps des GI’s chargés de récupérer les œuvres d’art pillées par les nazis, George Clooney (plus inspiré pour ses précédentes réalisations, Good night and good luck et The Good German) a choisi de filmer « à l’ancienne » et ainsi de marcher sur les traces des grandes épopées des années 1960-1970. Du propre aveu du réalisateur, il fallait ainsi retrouver le souffle des Canons de Navarone (J. Lee Thompson, 1961). Il donne surtout à voir un long métrage étonnamment coincé entre différents genres cinématographiques : Monuments Men est à la fois un film de guerre sans scène de combat, une comédie pas drôle, une œuvre dramatique sans pathos et un film d’aventure sans action. Le casting de rêve (M. Damon, B. Murray, G. Clooney, J. Dujardin…) a beau se démener dans des grottes secrètes pour découvrir de précieux trésors sur des airs musicaux lents et graves, l’intérêt du long métrage peine à émerger tant d’un point de vue cinématographique qu’historique.

Des années 1944 et 1945, George Clooney n’a presque rien retenu : une carte qui présente le débarquement de Normandie, quelques images furtives de Paris occupé par des soldats de la Wehrmacht aussi rustres que méchants, des villes qui ont sombré dans des ruines de carton pâte. C’est à peine si la politique nazie à l’égard de l’art en général et des héritages patrimoniaux européens en particulier est évoquée : pas un mot sur la récupération nazie de l’art antique, à peine quelques allusions sur le sort réservé à l’Entartete Kunst ou à l’art contemporain, et seulement quelques références indirectes au goût des nazis pour les œuvres médiévales. Il ne faut ni choquer ni surprendre, car le film est une œuvre de vulgarisation grand public toute à son entreprise d’héroïsation des sauveurs du patrimoine de l’humanité. Les erreurs historiques elles-mêmes restent peu nombreuses, mais c'est parce que l’histoire n’est pas vraiment la préoccupation de G. Clooney. Sur le front de l’Est, ce ne sont pas ainsi des Russes qu’il faudrait voir mais des Soviétiques. Dans Paris occupé, il serait nécessaire de substituer les agents de la Sipo-SD aux cadres de la SS. A la tête des camps de concentration, il est encore impératif de placer des SS et non des officiers de la Wehrmacht.

Engagé, Monuments Men n’a pas, de toute façon, vocation à décrire les realia des temps passés mais à avertir les belligérants du temps présent. Que soient ainsi prévenus les Talibans qui ont détruit les gigantesques Bouddhas d’Afghanistan, l’armée américaine qui a menacé de ses bombardements les musées de Bagdad, ou bien encore les troupes de Bachar Al-Assad qui en Syrie s’en prennent aux sites d’Ougarit et d’Elba. Aussi peu entendue soit elle aujourd’hui, la leçon morale est clairement formulée dans le film : « Si l’on détruit ces œuvres d’art, on détruit toute notre histoire. C’est comme si vous n’existiez plus, comme si vous étiez effacés ! ». L’art est au fondement même de notre existence, de notre identité comme de notre mémoire. Prise dans la vague mémorielle de la fin du XXe siècle, l’assertion semble difficile à contredire. Elle est en cela un témoin révélateur d’un temps qui, déboussolé, cherche des repères identitaires dans son riche passé artistique. Est-elle pour autant intemporelle, comme le suggère le long métrage ? La question pourrait sembler, pour l’historien, plus complexe à résoudre. Conçu comme un élément clef de l’identité depuis les années 1980, la préservation du patrimoine a longtemps été ignorée ou malmenée au fil des siècles. Pour ne prendre qu’un exemple, il a fallu ainsi au Colisée attendre les débuts de l’époque contemporaine pour être véritablement protégé du pillage de ses pierres comme des réutilisations religieuses ou politiques auxquelles il a été soumis pendant plusieurs siècles. Le rapport des hommes aux œuvres d’art est lui aussi à historiciser : la patrimonialisation est un processus contemporain, la mission de protéger les chefs d’œuvre de l’humanité un souci relativement récent. Mais le long-métrage de George Clooney n'a lui certainement pas vocation à rester.

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