Image du film Amour fou
S'inspirant de la fin du poète romantique Heinrich von Kleist (1777-1811) qui se suicida avec sa compagne, l'autrichienne Jessica Hausner livre une critique aussi superbe que glaçante de l'idéal romantique de "l'amour fou" (en français dans le texte).

Il faut entendre le titre (en français dans le texte), du film de Jessica Hausner comme une cruelle antiphrase : il y a aussi peu d'amour que de folie dans Amour fou. Aux antipodes du lyrisme avec lequel la néo-zélandaise Jane Campion avait dépeint la relation passionnelle entre John Keats et sa muse Fanny Brawne (Bright Star), l'autrichienne Jessica Hausner démolit avec une ironie grinçante le mythe de "l'amour romantique". Le film s'inspire de la fin du poète et dramaturge allemand Heinrich von Kleist (1777-1811), qui se suicida avec son amie Henriette Vogel.

Les biographes ont établi qu'Henriette n'était pas le "premier choix" de Von Kleist, celui-ci ayant essuyé plusieurs refus successifs (un ami, une cousine…) avant de se rabattre sur cette jeune femme qu'il connaissait à peine. Dans l'esprit Jessica Hausner, ce "détail" relativise évidemment le sublime du double suicide amoureux, loin des modèles fantasmés offerts par la littérature (Tristan et Yseult ou Roméo et Juliette). Amour fou se présente ainsi comme une entreprise méthodique de dérision de l'idéal romantique, par le ridicule des attitudes (Heinrich supérieurement infatué de lui-même) ou le prosaïsme des situations (la petite valise de pistolets que le poète transporte partout avec lui, la première tentative qui tourne au vaudeville), une dérision qui rappellera évidemment au spectateur français la relecture flaubertienne du romantisme : Henriette est un décalque de Madame Bovary (son mariage bourgeois qui la laisse insatisfaite, ses troubles nerveux, son exaltation littéraire) et Heinrich apparait aussi médiocre que le Frédéric Moreau de L'Éducation sentimentale.

Il y a évidemment quelque injustice à réduire la vie de Von Kleist à ces quelques mois : Jessica Hausner ne lui accorde même pas de mourir dignement, puisque après avoir tiré sur Henriette (au moment où semble-t-il elle allait lui annoncer son souhait de renoncer, ce qui apparente le "suicide" à un véritable meurtre) son pistolet s'enraye et la séquence s'arrête. Où Jessica Hausner veut-elle en venir avec ce portrait à charge ? S'agit-il de montrer que la conception romantique de l'amour n'était que le nouveau paravent dont s'affublait l'ancestrale domination masculine, de montrer la femme comme la victime expiatoire des fantasmes masculins, aussi morbides soient-ils ? Dans cette suite de tableaux vivants (plans fixes, rigoureusement cadrés), à l'esthétique soigneusement léchée (il faut observer comment dans chaque plan le chromatisme des costumes s'accorde aux arrières-plans), c'est également la haute société prussienne du début du XIXe siècle, s'offusquant d'être bientôt soumise à l'impôt, s'effrayant des idées révolutionnaires qui gagnent l'Europe depuis la France, qui est épinglée. La dernière séquence du film, située après la mort d'Henriette, s'ouvre par un bouleversant gros plan qui donne peut-être une clé de lecture au film. La fille d'Henriette, qui jusque-là accompagnait sa mère, joue seule au piano pour le petit cercle familial : rien ne semble avoir changé malgré la mort d'Henriette, le calme de la maison bourgeoise a à peine été troublé, mais on imagine le paquet de névroses avec lequel grandira la jeune fille. Au-delà d'une évidente parenté stylistique et thématique, on ne peut s'empêcher de penser aux enfants saccagés du Ruban blanc de Michael Haneke (Palme d'or en 2009)… 

Amour fou est un film parfois irritant mais passionnant, qui paraît tout à fait intéressant à étudier en classe d'Allemand (en Littérature en Langue Étrangère) ou en Français pour une réflexion sur le mouvement romantique.

Vital Philippot

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