Image du film Caricaturistes - Fantassins de la démocratie
Le documentaire de Stéphanie Valloatto, né d'une rencontre entre le cinéaste Radu Mihaileanu (producteur du film) et le dessinateur Plantu (fondateur de l'association Cartooning for peace, qui rassemble et défend les dessinateurs de presse à travers le monde), nous propose un tour du monde du combat pour la liberté d’expression, mené par les caricaturistes, ces personnalités souvent aussi masquées pour le public qu'elles sont bien identifiées par les pouvoirs en place.

Honneur tout d’abord aux douze héros que le film met enfin sous les feux de la rampe : Jeff Danziger (États-Unis), Michel Kichka (Israël), Baha Boukhari (Palestine), Nadia Khiari (alias Willis from Tunis, Tunisie), Plantu (France), Mikhail Zlatkovsky (Russie), Rayma Suprani (Vénézuela), Angel Boligan (Mexique), Damien Glez (Burkina Faso), Lassane Zohore (Côte d'Ivoire), Pi San (Chine), Menouar Merabtèn (alias Slim, Algérie), Baki Bouckhalfa (Algérie), sans oublier Kurt Westergaard, le dessinateur danois qui caricatura le prophète Mahomet avec un turban en forme de bombe... L'intérêt du film est de nous faire prendre conscience des pressions que subit cette catégorie particulière de journalistes, ceux qui dénoncent, par la seule force de leurs dessins, les absurdités, les injustices et les ignominies du monde dans lequel nous vivons. Des coups de fil de Nicolas Sarkozy à la direction du Monde, en passant par les convocations de  M. Zlatkovsky au F.S.B, jusqu'aux menaces anonymes reçues par la vénézuélienne de R. Suprani, le film dresse une typologie des intimidations qu'ont à subir les caricaturistes, d'autant plus inquiétantes qu'elles sont diffuses.

Si la situation de Plantu paraît plus enviable que celle de ses camarades (c'est d’ailleurs pour cela qu'il est à l’origine de l’association Cartooning for Peace, créée à l’ONU en 2006 sous l’égide de Kofi Annan), le spectateur perçoit le contraste entre des climats politiques très différents, et le degré de liberté que ceux-ci laissent aux caricaturistes. Le rapprochement entre les deux (seules) femmes présentées dans le film, la vénézuélienne R. Suprani et la tunisienne M. Merabtèn, dresse ainsi un tableau saisissant de l’état de leurs pays respectifs : à l’organisation sociale complètement quadrillée mise en place par le système Chavez répond le chaos d’une Tunisie qui s'est vue voler sa révolution. La confrontation des différents dessins, longuement montrés à l'écran, est également intéressante, en ce qu'elle traduit les préoccupations mais aussi les tabous du public, très différents d'un pays à l'autre : si Damien Glez au Burkina Faso n’y va pas de main-morte avec les chefs d’état, l'ivoirien Lassane Zohore est davantage bon enfant. Un phallus, qui sert de support pour croquer un soldat, ne passera pas ici, alors que Jeff Danziger représente Dick Cheney nu jetant un préservatif à l’effigie de Bush aux toilettes ; Plantu s’interdit de dessiner des juifs avec un gros nez, ce à quoi s’adonne avec délectation l'israélien Kichka.

De fait il paraît difficile de donner une définition universelle de la liberté d’expression et de ses limites, tant les situations du film rappellent constamment le « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » de Pascal. C'est la limite de ce documentaire, qui s'en tient à une célébration, certes louable et nécessaire, du courage de ces "fantassins de la démocratie", et s'arrête au seuil de questionnements plus délicats : la liberté d'expression est-elle une valeur absolue (on se rappelle le débat sur l'affaire Dieudonné, ou celui sur les caricatures de Mahomet) ? La caricature ou le dessin humoristiques sont-ils bons par nature (cf l'usage de l'image antisémite par la presse d'avant-guerre) ? Le dessin fonctionnant sur l'implicite et la complicité avec le lecteur, peut-il n'être pas ou mal compris ?

Il n'en reste pas moins que Caricaturistes est un film qui plaira sans doute aux élèves, et qui peut être très utile à l'enseignant, d'abord par le tableau très large qu'il dresse du monde contemporain (à ce titre la rencontre de l’Israëlien Kichka et du Palestinien Boukhari est très intéressante), par la réflexion qu'il permettra d'initier sur la liberté d'expression et la censure et einfin parce qu'il peut permettre aux professeurs (de Lettres et d’Histoire-Géographie) de rebondir sur l’analyse d’images, dont l’expérience démontre qu’elle de plus en plus malaisée, pour les élèves du Secondaire comme pour les étudiants.

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