Image du film Mustang

Inutile de chercher un cheval dans le premier long-métrage de la franco-turque Deniz Gamze Ergüven… Le "mustang" qui donne son titre au film est une métaphore de la fougue et de la liberté que la réalisatrice voulait imprimer à ses héroïnes et à son film.
De fait, le film surprend d’emblée par une embardée narrative : la première scène nous présente cinq sœurs ivres de jeunesse et de liberté (elles se baignent toutes habillées dans les eaux de la Mer noire, montent sur les épaules de leurs camarades masculins) ; avec leurs splendides chevelures et leur plastique de mannequins, qui ne dépareilleraient pas dans les pages de mode des magazines, elles évoquent les sœurs Lisbon de Sofia Coppola (The Virgin Suicides). "Est-on bien dans la Turquie profonde ?" est-on conduit à se demander, avant que ne débarque dans le tableau une grand-mère à fichu et un oncle à moustache (le film ne dira pas où sont passés pères et mères), qui annoncent la fin de la récréation. Par souci de la morale islamique et peur du qu’en dira-t-on, ils transforment cet édénique gynécée en prison, et se mettent en tête de changer les jeunes amazones en parfaites épouses musulmanes, à qui on ne tarde pas à trouver des maris.

Le retournement est un peu raide, à la limite de la vraisemblance : comment l’attitude de la famille peut-elle changer aussi brutalement, littéralement du jour au lendemain ? Comment ces belles rebelles ont-elles pu évoluer jusque là dans un village décrit par la suite comme aussi traditionnel ? On peut y voir la schizophrénie d’un pays écartelé entre sa tradition laïque et moderniste (les femmes y ont le droit de vote depuis les années trente) et un repli islamo-conservateur dont la gent féminine est la principale victime. On peut y voir aussi la contradiction entre le souci de traiter un sujet grave (la condition des femmes en pays musulman) et l’envie d’un cinéma pop et séducteur : nos sœurs ont parfois l’air de teenagers stambouliotes transplantées pour les besoins du récit dans le décor de la Turquie traditionnelle. Sacrifiant la nuance à l’énergie, le film a la main un peu lourde, dans la comédie (la virée des filles au match de foot, au nez et à la barbe des hommes) comme dans la tragédie (fallait-il vraiment ajouter une louche d’abus sexuel au dossier déjà chargé de l’oncle ?).

Il vaut donc mieux lire Mustang comme un conte féministe avec ses motifs mythologiques (tels qu'énumérés par la cinéaste : le Minotaure, le dédale, l’Hydre de Lerne - le corps à cinq têtes que constituent les filles), un feel-good movie qui décoche quelques flèches réjouissantes au patriarcat (la petite sœur qui brûle les chaises pour obscénité "parce qu’elles ont frotté nos culs.") et donnera peut-être à nos adolescentes le goût de la liberté.

Vital Philippot

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