Image du film Fatima

"Fatima est le genre de film qu’on aimerait que beaucoup d’adolescents puissent voir"

Entretien

Fatima

Professeur de sociologie à l'ENS-Lyon et directeur de l'Équipe Dispositions, pouvoirs, cultures, socialisations du Centre Max-Weber (CNRS), Bernard Lahire a beaucoup travaillé sur les destins scolaires des enfants de milieux populaires. Il a visionné Fatima de Philippe Faucon et répondu à nos questions.

Professeur de sociologie à l'ENS-Lyon et directeur de l'Équipe Dispositions, pouvoirs, cultures, socialisations du Centre Max-Weber (CNRS), Bernard Lahire a beaucoup travaillé sur les destins scolaires des enfants de milieux populaires. Il a visionné Fatima de Philippe Faucon et répondu à nos questions.

Zérodeconduite : Qu’avez-vous pensé du film de Philippe Faucon ?

Bernard Lahire : C’est un film à la fois très juste d’un point de vue sociologique, et particulièrement bouleversant. C’est le genre de film qu’on aimerait que beaucoup d’adolescents, issus de l’immigration ou non, puissent voir. Car je suis persuadé que cela pourrait dénouer certaines situations familiales problématiques et des souffrances psychiques qui ont pour origine des malentendus, des incompréhensions ou des situations de tension, internes à la famille, mais qui ne peuvent véritablement se comprendre que si l’on sort de la famille pour comprendre le rôle puissamment structurant ou déstructurant de l’école, l’effet des inégalités économiques et culturelles (et, parmi elles, les statuts inégaux des différentes langues), les ragots et les médisances à l’intérieur de certaines communautés de voisinage, etc.

Le film a la particularité de montrer la réussite et l’échec scolaire du point de vue de la famille : on ne voit quasiment jamais Nesrine et Souad en cours. Cela fait-il écho avec vos travaux ?

B.L. : C’est un choix de point de vue de la part du réalisateur qui éclaire davantage la scène familiale que la scène scolaire. J’ai fait à peu près le même choix dans mon ouvrage Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, même si j’ai mené des entretiens avec les enseignants et que j’avais recueilli des données précises sur les résultats scolaires des enfants. Cela permet de montrer ce qui se trame dans les familles et que généralement les acteurs scolaires ignorent à peu près totalement.

Nesrine et Souad ont des parcours scolaires contrastés voire contraires : Nesrine est le modèle de la "bonne élève" qui va accomplir le rêve de réussite de sa mère, tandis que Souad se rebelle contre l’institution scolaire. Comment la sociologie peut-elle rendre compte de parcours aussi contrastés, à l’intérieur d’une même famille ?

B.L. : Les familles que j’ai étudiées ont des enfants en très bonnes situations scolaires et d’autres en échec scolaire. Le but de mon travail était de comparer les familles entre elles (celles qui ont des enfants qui réussissent et celles qui ont des enfants en difficulté), alors qu’elles partagent les mêmes grandes propriétés sociales (faibles revenus et capitaux scolaires faibles ou inexistants). Mais je suis évidemment tombé dans des familles où les frères et sœurs n’avaient pas les mêmes destins scolaires. Pour comprendre ces différences au sein des fratries, il faudrait regarder de près les relations intra-familiales. Dans le cas de la famille de Fatima, il y a une aînée en réussite et une cadette en échec, et l’on peut se demander ce qu’ont vécu différemment l’une et l’autre à l’intérieur de la famille. La famille n’est jamais exactement la même à des moments différents de son existence. Le divorce a peut-être joué un rôle perturbateur chez Souad. Un affaiblissement de l’attention dû aux effets du divorce peut être aussi envisagé : on sent que la mère, qui est une « frustrée scolaire » (elle aurait pu continuer mais a dû stopper sa scolarité, sans doute pour des raisons économiques et familiales), a dû beaucoup suivre ses enfants et l’aînée a amplement bénéficié de ce contrôle moral et affectif bienveillant (elle est sérieuse dans ses études et compte ses sous comme sa mère). Mais la plus jeune a vu sa mère quitter l’espace domestique pour subvenir aux besoins de la famille. Elle a en quelque sorte perdu le principe structurant qu’elle avait en la personne de sa mère. Elle le dit elle-même dans un moment de crise : sa mère part le matin alors qu’il fait encore nuit et revient le soir alors que la nuit est déjà tombée. Le film met en scène un contraste entre Nesrine voulant faire honneur par sa réussite scolaire et professionnelle à une mère qui se sacrifie pour ses enfants (au point de faire le deuil de toute vie sentimentale et d’identifier la réussite de ses enfants avec son bonheur personnel : « Si mes enfants réussissent, mon bonheur sera comblé »), et Souad, qui a honte de sa mère et est en colère contre elle (« Là où il y a un parent blessé, il y a un enfant en colère. »), parce qu’elle a au fond très mal de la savoir obligée de faire un sale boulot, de « nettoyer la merde des autres » comme elle dit. 

Les trois personnages (Fatima, ses filles Nesrine et Souad) sont féminins : y a-t-il un rapport différent à l’école et à la langue chez les femmes / les filles ? La corrélation est-elle importante entre sexe et parcours scolaire ?

B.L. : En général, les filles ont davantage de réussite que leurs frères dans les familles populaires. J’ai montré qu’elles sont souvent plus pratiquantes de l’écrit que les garçons : elles lisent et écrivent plus fréquemment. Elles sont aussi plus disciplinées ou dociles, plus raisonnables, moins perturbatrices que leurs frères qui ont parfois une culture de la virilité qui les entraîne vers les « mauvaises voies ». Les filles bénéficient paradoxalement du traitement inégal qu’elles subissent familialement par rapport aux garçons. Leur liberté est très surveillée (on voit, par exemple, avec le père que fumer en public est jugé « vulgaire » pour une fille, et pas pour un garçon). Et du coup, elles ont une injonction plus forte à « se tenir bien », ce qui leur évite les pires problèmes. Mais dans le film, Souad est une « rebelle », qui défie, tranquillement et au fond pas très méchamment, l’institution scolaire. Malgré tout, on voit comment ses comportements réfractaires associés à ses mauvais résultats la font entrer dans une spirale de l’échec. 

Au-delà de la famille, le film montre l’importance du milieu social dans la construction du parcours scolaire : Nesrine est à la fois victime de discrimination (scène de la visite de l’appartement) et d’une sorte "d’assignation identitaire" dans son milieu d’origine (les voisines de Fatima qui désapprouvent son mode de vie). Cette influence peut-elle contrecarrer l’effet du milieu familial ?

B.L. : Contrairement à ce que l’on entend parfois, le milieu social auquel appartient la famille est le facteur déterminant dans les parcours scolaires. Ceci est un fait attesté et vérifié sur des bases statistiques et ethnographiques solides depuis la fin des années 1960. Alors que certains vivent dans des familles bourgeoises « bien françaises », qui parlent un français très châtié, où l’argent et la culture sont abondamment présents, où ils peuvent être aidés par des cours privés en cas de difficulté, etc., d’autres, comme la famille que met en scène Philippe Faucon, cumulent les obstacles : linguistique, économique, culturel, etc. Et celles ou ceux qui parviennent à sortir de leur milieu sont parfois rappelés à l’ordre (moral et culturel) par les familles du quartier ou leur propre famille. Pèsent sur eux le soupçon de « trahison » ou de « traitrise ». Ces voisines maghrébines, qui voient d’un mauvais œil la sortie de Nesrine de son milieu d’origine — cette sortie s’interprétant aussi sur des bases religieuses (elle ne porte pas de foulard et s’habille de façon moderne) — font partie de ces forces centripètes auxquelles a affaire Nesrine en tant que transfuge de classe. Parfois ce sont les parents même de l’enfant qui jouent, consciemment ou inconsciemment, fortement ou discrètement, ce rôle, tout en souhaitant la réussite de leurs enfants. Dans le cas des parents de Nesrine, ils sont en revanche très bienveillants à l’égard de la réussite de leur fille. 

Vos premiers travaux sur la sociologie de l’échec scolaire datent des années 1990. Depuis, la crise économique a perduré et s’est intensifiée ces dernières années. Le taux de chômage a bondi, particulièrement chez les non-diplômés. L’évolution de l’horizon économique (parmi d’autres facteurs) a-t-elle joué sur les dynamiques de réussite ou d’échec scolaire ?

B.L. : Le chômage de longue durée, comme les expériences de salariat très précaires, ont eu bien sûr des effets démultiplicateurs sur les situations d’échec scolaire. Dans Tableaux de familles, je montrais les effets déstructurants du chômage de longue durée d’un père. Le chômage et la précarité sont souvent synonymes de soucis, de manque de temps et d’attention à l’égard des enfants, de difficultés à se projeter dans l’avenir, etc. Comment pouvoir surveiller, aider, encourager, ses enfants quand on ne les voit pas de la journée ? Beaucoup de parents de milieux populaires sont comme Fatima : ils se tuent à la tâche pour faire vivre leur famille et ne voient pas beaucoup leurs enfants. Ils ne sont pas coupables de cette situation et en sont même les premières victimes. Ils triment durs pour leurs enfants et on leur reproche pourtant parfois de ne pas « s’occuper de leurs enfants ». Mais comme le dit très bien Fatima dans le film : ce sont des « Fatima » qui, par leur travail en tant que femmes de ménage, permettent à d’autres familles (bourgeoises) d’avoir le temps des loisirs, de s’occuper de leurs enfants, etc. C’est aussi la force du film de Philippe Faucon : montrer que la situation privilégiée des uns dépend de la situation difficile des autres.

Le film de Philippe Faucon porte également sur le rapport à la langue, thème sur lequel vous avez beaucoup travaillé : la mauvaise maîtrise du français isole Fatima socialement (dans son travail ou son rapport avec l’institution scolaire), mais elle la sépare également de ses filles. On perçoit, à travers les reproches qu’elle lui adresse, que Souad vit très mal ce rapport à la langue. 

B.L. : Les problèmes de langue sont cruciaux dans l’expérience des immigrés. Ils parlent une langue que leurs enfants maîtrisent tout juste (ils la comprennent un peu, mais ne la parlent pas bien et ne la lisent ni ne l’écrivent) et eux-mêmes maîtrisent difficilement la langue du pays dans lequel ils vivent. Il faut ajouter que si la langue était l’anglais, cela ne poserait pas le même problème que l’arabe. Le stigmate est présent quand la langue est dominée. Les langues ont un statut inégal, en fonction des rapports de domination entre les différentes nations en jeu. L’étude des usages des langues est un bon moyen de comprendre la situation : la fille aînée parle très bien le français et commet peu de fautes, même si la tension est grande quand il est question d’apprendre des textes très savants ; la mère parle difficilement le français, ne le comprend pas toujours et apprend à le lire ; elle parle, lit et écrit en arabe en revanche mais ses enfants ne peuvent même pas se rendre compte de la justesse et de la poésie de ses écrits intimes ; la fille cadette ne maîtrise pas très bien l’arabe, tout en n’étant pas à l’aise dans le registre d’un français assez soutenu (elle ne parvient pas à donner la bonne explication à sa mère qui lui demande ce que signifie « persuadé »).

Peut-on rapprocher ce rapport à la langue de celui de parents eux-mêmes nés en France mais maîtrisant mal le français oral et surtout écrit, ou la "non-francophonie" d’un ou deux parents est-elle une problématique particulière ?

B.L. : On pense souvent que les familles issues de l’immigration sont très spécifiques. Mais elles combinent souvent le fait de venir des milieux populaires de leur pays et de ne pas connaître la langue du pays où elles immigrent. Elles cumulent les obstacles ou les « handicaps ». Mais les enfants issus des milieux populaires français rencontrent aussi des problèmes dans l’usage de langue. La langue parlée dans leur famille n’est pas celle qu’on pratique à l’école. Certains romans d’Annie Ernaux ont bien mis en évidence cette réalité.

Le film se termine sur une note positive : Nesrine a réussi ses examens de première année de médecine. On pourrait faire une lecture plus amère de cette dernière scène : dans certaines familles socialement mieux dotées cette réussite serait considérée comme "normale", alors que pour Souad il s’agit déjà d’un exploit. Au vu des difficultés qu’elle a rencontrées lors de cette première année, on peut se demander si elle ira au bout de ces longues et difficiles études.

B.L. : Mes enquêtes m’ont conduit à recueillir les propos de parents socialement très différents et l’on constate que la déception des uns, qui voient dans l’accès à l’université de leur enfant le signe d’un terrible déclassement (parce qu’on est centralien, normalien ou énarque de génération en génération), fait la joie de parents dont l’enfant est le premier de la famille à accéder à l’université. Le sentiment d’échec ou de réussite est variable. Il dépend des attentes placées dans les enfants qui sont évidemment fixées en fonction de la situation atteinte par les parents. Mais Nesrine me semble bien partie pour aller au bout de son parcours, même si les voies les plus prestigieuses lui seraient peut être plus difficiles d’accès. Elle est poussée par la fierté familiale et les attentes maternelles. Elle réussit pour elle, mais aussi pour rendre justice à sa mère et la rendre fière. On peut même imaginer qu’elle sera le genre de médecin bienveillant que rencontre Fatima à la suite de son accident du travail : un médecin en mesure de comprendre les souffrances et les douleurs physiques et psychiques des « sans grades » qui se tuent au travail et se sacrifient pour leurs enfants.

Pour finir, pensez-vous que ce film peut provoquer une prise de conscience chez certains élèves ? Cette prise de conscience est-elle susceptible d’avoir un effet libérateur ?

B.L. : J’en suis convaincu. Le cinéma, comme les sciences sociales quand elles font bien leur travail, peuvent donner des éléments de compréhension à ceux qui s’en emparent. Mais il est très rare d’avoir un film qui traite de telles réalités. La plupart des réalisateurs étant issus des milieux privilégiés, ils sont sensibles aux réalités qu’ils ont eux-mêmes connues. Cela n’a rien d’étonnant. C’est vrai aussi de la littérature qui parle rarement de l’expérience des dominés, des précaires, des pauvres, des humiliés, des stigmatisés. Fatima est un film très précieux qui mériterait d’être diffusé dans tous les collèges et lycées.

Bernard Lahire est professeur de sociologie à l'École normale supérieure de Lyon et directeur de l'Équipe Dispositions, pouvoirs, cultures, socialisations du Centre Max-Weber (CNRS).  Ses travaux ont porté sur la production de l'échec scolaire à l'école primaire, les modes populaires d'appropriation de l'écrit, les réussites scolaires en milieux populaires, ou les pratiques culturelles des Français. Il a notamment publié Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l'« échec scolaire » à l'école primaire, Lyon, PUL, 2000 ; L'Invention de l'« illettrisme ». Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, La Découverte/Poche, 2005 ; Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, Paris, Seuil, « Points Essais », 2012.

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