Image du film Les Suffragettes
Avec Les Suffragettes de Sarah Gavron, le cinéma rend enfin hommage aux militantes anglaises du droit de vote, trop souvent réduite à une dimension folklorique dans la droite ligne des caricatures de l'époque. Nous avons montré le film à l'historienne  Myriam Boussahba-Bravard, spécialiste du XIXème siècle anglais (1815-1914) et notamment du suffrage anglais.

Quel regard portez-vous sur le film de Sarah Gavron ?

Le film Les Suffragettes met en scène un moment de la longue campagne pour le droit de vote des femmes en Angleterre, qui bascule dans la contestation violente à partir de 1912. Il montre de beaux personnages de femmes, à commencer par l’héroïne Maud (Carey Mulligan), une jeune ouvrière, qui comprend soudainement qu’elle peut voire doit faire des choix. Chaque élément qui sert la fiction est fondé historiquement. Les questions de maternité, de sexualité, d’argent et de travail qui apparaissent en filigrane permettent de comprendre les conditions sociales dans lesquelles vivaient les femmes au début du XXème siècle. Les violences qu’elles subissaient sont bien rendues et les dialogues reflètent clairement les différentes classes sociales.

Le film montre la diversité sociale du mouvement des suffragettes.

La campagne suffragiste rassemblait en effet des femmes issues de différentes classes. Cela ne signifie pas pour autant que les différences sociales étaient abolies, mais les militantes se rassemblaient autour de revendications communes. L’héroïne, Maud (Carey Mulligan) est blanchisseuse, avec un niveau d’éducation élémentaire (depuis 1870, les enfants des ouvriers, garçons et filles, ont accès à l’éducation). Dans le film, on la voit donner sa modique paye à son mari, qui gère l’argent du foyer. Alice Haughton (Romola Garai) est la femme d’un député. Il paye la caution de deux livres pour lui éviter la prison, mais refuse de payer celle des cinq autres suffragettes, alors qu’il s’agit pourtant de son argent à elle, comme elle le lui rappelle. On voit que les mêmes problématiques se posent, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale : dans la plupart des couples le mari règne en seul maître, il n’y a pas de discussion possible, sur des questions pourtant aussi essentielles que l’éducation des enfants ou la gestion du budget du ménage. Ces scènes révèlent également le décalage entre les lois (depuis 1884, les femmes ont le droit de gérer leur argent), et la réalité des pratiques.

Le couple de pharmaciens fait figure d’exception.

Edith Ellyn (Helena Bonham Carter) appartient à la classe moyenne éduquée, au sein de laquelle, à cette période-là, les femmes veulent accéder au travail. Contrairement aux stéréotypes qui voyaient dans les femmes suffragistes des célibataires ou des vieilles filles aigries et parfois dérangées, la plupart d’entre elles étaient des épouses. Les maris ne s’opposaient pas tous à leur cause. Au moment où se déroule le film nombreux sont les hommes qui soutiennent le mouvement suffragiste, des ligues suffragistes exclusivement masculines se sont formées. La sympathie pour le mouvement suffragiste commence à gagner le pays. Il faut replacer le mouvement dans un contexte de grande agitation sociale (on a parlé de « fièvre ouvrière »), qui voit une multiplication des grèves et des revendications salariales.

Le milieu du travail, à l’instar de la blanchisserie dans laquelle s’épuise Maud, cristallise les injustices faites aux femme.

Le métier de blanchisseuse est un des derniers métiers, avec le travail domestique, où il n’existe pas de réglementation du travail. Les syndicats sont essentiellement masculins (seuls les salaires masculins permettent de payer l’adhésion), et plutôt hostiles aux femmes, qui sont accusées de faire baisser le salaire moyen (alors que ce n’est pas elle qui demandent à être sous-payées !). Le travail de blanchisseuse était exclusivement féminin, les contremaîtres étant des hommes. Maud rapporte à la commission d’enquête parlementaire les différences de salaire entre hommes et femmes : celles-ci gagnent 13 shillings par semaine en faisant plus d’heures que les hommes, payés eux 19 shillings. Mais à l’époque, les femmes qui ont besoin de travailler peinent à trouver un emploi, car de nombreux métiers sont interdits aux femmes. C’est bien pour cela que le patron de la blanchisserie licencie aussi facilement, en plus d’abuser sexuellement de certaines de ses employées.  À la fin des années 1890, une campagne fondée sur le slogan : « à travail égal, salaire égal » est lancée, mais n’aboutira pas, alors qu’elle concerne tous les métiers (un instituteur touche par exemple 30 à 40% de plus qu’une institutrice). Il faut savoir qu’aujourd’hui, au niveau européen, le différentiel entre salaires féminins et masculins est encore de 20% en moyenne.

L’audition de Maud au Parlement indique que les politiques avaient conscience de toutes les injustices faites aux femmes.

Ces enquêtes parlementaires sur les questions sociales et économiques sont une pratique habituelle de la démocratie anglaise. La première enquête parlementaire, qui portait sur les questions du travail des enfants, a lieu en 1819. Mais elles ne trouvent pas toujours une traduction législative. Maud s’exprime au Parlement devant le ministre David Lloyd George, acquis depuis toujours à la cause suffragiste. Mais il appartient au gouvernement d’Herbert Henry Asquith, anti-suffragiste notoire, et à ce titre il est tenu par la discipline gouvernementale. Le parlement se saisit de la question, reconnaissant qu’il y a un problème, diligente une enquête parlementaire, recueille des témoignages, mais la traduction législative se fera attendre. La première enquête parlementaire sur les conditions de vie des femmes porte, en 1907, sur les divorces : les ouvrières souhaitent divorcer parce qu’elles ne veulent tout simplement plus avoir de relations sexuelles et tomber enceintes (faute de contraception, il y a 7 ou 8 enfants par famille ouvrière). Les enquêtes sociales révèlent également qu’elles sont mal nourries. Dans un budget restreint, le premier qui mangeait était celui qui rapportait le plus gros salaire donc le mari, suivi des fils puis des filles qui travaillaient, puis les plus jeunes et enfin la femme. Ces femmes étaient souvent anémiées et vieillissaient très vite.

Quand et comment sont nées les fédérations suffragistes ?

Dès les années 1890, et grâce à leur instruction, les ouvrières entrent massivement en politique. Les femmes n’ont pas le droit d’être membre d’un parti politique mais elles créent des sections politiques féminines. Elles font le choix, dans leur énorme majorité, du militantisme suffragiste car elles s’aperçoivent au sein du militantisme politique traditionnel ou du militantisme syndicaliste que les femmes ne sont jamais une priorité. Or cette question du vote est pour elles fondamentale. À cette époque là, le suffrage est censitaire. Seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs, ce qui exclut beaucoup d’hommes du suffrage. Aussi le slogan commun à toutes les organisations suffragistes d’hommes et de femmes est : « On the same terms as men. » Le suffrage étant censitaire pour les hommes, les suffragistes demandent le suffrage censitaire pour les femmes. Elles revendiquent l’égalité des droits.  Si l’on remonte un peu le fil de l’histoire, un premier mouvement a eu lieu fin XVIIIème-début du XIXème siècle pendant la campagne pour l’abolition de l’esclavage dans les territoires britanniques. Des associations de femmes s’étaient créées dans les premières grandes villes industrielles. La filiation politique est très nette entre les lieux où ces associations de femmes existaient et les premiers lieux où les associations de femmes suffragistes sont nées. Parfois même, les parents anti-esclavagistes ont eu des filles suffragistes, qu’on retrouve dès les années 1850. Il y a donc des groupes organisés sur ces questions là dès les années 1850.

C’est la Women's Social and Political Union (WSPU) qui est mise en scène dans le film, mais différentes organisations suffragistes ont œuvré, chacune à sa manière, pour le droit de vote des femmes.

De multiples associations voient le jour en Angleterre, en Écosse et en Irlande dans la décennie 1860 si bien qu’on aboutit en 1910, à un maillage extrêmement serré du territoire britannique. En 1912, la fédération suffragiste a énormément d’adhérents. Certains sont employés pour faire des discours partout dans le pays. La National Union of Women's Suffrage Societies (NUWSS), puissante organisation légaliste fondée en 1897, utilise des méthodes politiques similaires aux partis politiques existants : lettres aux parlementaires et meetings. La présidente de la NUWSS, Millicent Garrett Fawcett est l’une des premières femmes à s’exprimer en public, en 1872. Habituellement, les militantes suffragistes écrivaient des textes lus par des hommes à la tribune. Une femme respectable ne s’exprimait pas publiquement. La Women's Social and Political Union (WSPU) est créée en 1903 par Emmeline Pankhurst, personnage qu’incarne Meryl Streep. La devise est : « Deeds not words. », des actes plutôt que des mots. Mais cette organisation s’aligne aussi sur le slogan : « On the same terms as men. » Le mouvement fondateur de cette organisation a lieu en 1905. Une des filles Pankhurst, Christabel, fait irruption dans une réunion politique du Parti libéral, en pleine campagne électorale et pose la question du vote des femmes. N’obtenant aucune réponse, elle répète encore et encore la même question. Elle finit par se faire exclure par le service d’ordre et commence alors un meeting dans la rue. La police l’arrête pour trouble à l’ordre public, Christabel crache au visage du policier. Arrêtée pour outrage à un agent de la force publique, elle est emmenée au commissariat local ; refusant de payer la caution, elle est emprisonnée. La confrontation avec la police et les autorités publiques n’est désormais plus un tabou. Puisque les lois sont faites sans les femmes, elles n’ont pas de raison d’obéir.

Les confrontations physiques sont parfois violentes. Le gavage des prisonnières suffragettes en grève de la faim a suscité un émoi de l’opinion publique.

Ces méthodes (que Margaret Thatcher réutilisera contre les prisonniers de l’IRA) sont insupportables pour l’opinion publique, y compris celle qui n’est pas suffragiste. Des manifestes sont publiés dans la presse, l’opinion internationale fait pression sur le gouvernement libéral de l’Angleterre, les femmes du parti libéral quittent les puissantes sections féminines implantées dans tout le pays pour rejoindre le parti travailliste ou les organisations suffragistes. Il y a également des tiraillements au sein du mouvement suffragiste : certaines désapprouvent les méthodes violentes, d’autres refusent de se mettre en danger. Le personnage de Violet (Anne-Marie Duff) illustre ces doutes. Les suffragettes extrémistes sont de plus en plus marginalisées vers 1912-1913. La police s’inquiète de leurs méthodes et la WSPU, interdite fin 1913, entre en clandestinité.

Les obsèques d’Emily Wilding Davison en juin 1913 sont un peu l’apothéose de la WSPU.

Le film met en scène le personnage de manière pertinente avant le Derby d’Epsom : elle est repliée sur elle-même, elle vit sa conviction de façon intense. Emily Wilding Davison avait fait plusieurs grèves de la faim. On peut à son propos utiliser le terme de martyr. Ses funérailles restent encore aujourd’hui l’une des plus grandes manifestations qui ne se soit jamais tenue à Londres. Les femmes de la WSPU portent les écharpes, les médailles, les épingles à chapeaux et les ombrelles aux couleurs du mouvement. C’est une immense procession colorée, digne et très organisée. Toutes les organisations sont là, c’est un moment de réconciliation. La WSPU disparaîtra ensuite.

C’est finalement la Première Guerre mondiale qui fera avancer la cause suffragiste.

En 1916, le gouvernement anglais réfléchit à accorder, en remerciement pour les services rendus à la patrie, le droit de vote à tous les jeunes soldats qui se sont battus pour leur pays : il s’agit de supprimer le cens qui exclut ouvriers et paysans pauvres.  Millicent Garrett Fawcett repose alors la question du droit de vote des femmes. C’est ainsi qu’en 1918 le vote des femmes est introduit en Angleterre, mais selon le système censitaire (alors qu’au même moment est introduit le suffrage universel pour les hommes). L’autre restriction est que les femmes ne peuvent voter qu’à partir de 30 ans. Il s’agit clairement de maîtriser le vote féminin, comme s’il était incontrôlable et menaçant.

Comment expliquer que le droit de vote des femmes soit arrivé bien plus tard en France ?

En Grande-Bretagne, le droit de vote pour les femmes était une campagne unique. Tout le monde partageait cet objectif et chacun a mobilisé ses forces, même si les intérêts particuliers divergeaient. Ce genre de campagne n’a pas eu lieu en France. Le tissu social et associatif anglais s’est développé bien plus tôt qu’en France car l’Angleterre s’est urbanisée plus tôt et plus rapidement. La ville et le fonctionnement collectif, la bourgeoisie industrielle du début du XIXème siècle irriguée par les Quakers, une petite bourgeoisie ouverte d’esprit, ont favorisé l’émergence de ces luttes pour les droits sociaux. La question morale est très anglaise. La réforme sociale est à l’œuvre tout au long du XIXème siècle, tout le monde partage cette préoccupation. La société civile anglaise est capable de se mobiliser dès la fin du XVIIIème siècle, notamment pour l’abolition de l’esclavage. Mais rappelons tout de même que la campagne pour le droit de vote des femmes aura duré plus d’une cinquantaine d’années !

Myriam Boussahba-Bravard, historienne, est spécialiste du XIXème siècle anglais (1815-1914) et notamment du suffrage anglais. Elle a été conseillère historique sur le film documentaire Les Suffragettes, ni paillassons ni prostituées réalisé par Dominique Dominici (Arte, 2011).

Magali Bourrel

Journaliste

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