Image du film Soy Nero

"Le débat national autour du "Dream Act" a permis à une génération de jeunes de se former politiquement"

Entretien

Soy Nero

Soy Nero sort dans le contexte chargé des élections présidentielles américaines, dont le sort des clandestins est devenu un des enjeux majeurs. James Cohen, spécialiste des questions ethnoraciales et de migrations aux États-Unis, revient sur l’itinéraire singulier de Nero et sur ses résonances avec les problématiques de l’Amérique contemporaine.

Soy Nero raconte l’histoire d’un jeune Mexicain rejoignant l’armée américaine pour obtenir la nationalité du pays qui l’a vu grandir avant de l’expulser. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce système des green card soldiers ?

James Cohen -  Selon mes recherches, il y aurait environ 65 000 non-citoyens admis dans les forces armées américaines. Pour y être accepté, il faut au moins avoir la green card, la carte de résident permanent aux Etats-Unis. Dans le film, Nero est interrogé par les agents de la Border Patrol (police des frontières) lorsqu’il tente de rejoindre le territoire américain une première fois et ne possède visiblement ni green card ni aucun papier prouvant qu’il réside ou a résidé sur le territoire national. Le fait qu’il devienne soldat n’est théoriquement pas possible mais sa situation renvoie malgré tout à ce cas de figure qui existe, celui du non-citoyen qui s’engage dans les forces militaires et qui a un minimum d’existence légale aux Etats-Unis. Depuis 2002, plus de 100 000 soldats ont été naturalisés après une certaine durée de services. D’autres l’ont été après être morts au combat.

Nero se présente comme un «dreamer», un Mexicain cherchant à profiter du «Dream Act», une loi qui visait à régulariser les personnes entrées illégalement en tant que mineurs aux Etats-Unis.  

J. C. - Les défenseurs des droits des immigrés plaident depuis très longtemps pour une mesure qui donne un statut légal aux 10 à 11 millions de sans-papiers dont la vie s’est passée très largement dans le pays, pourvu qu’ils n’aient pas de problèmes avec la justice. Ainsi, George Bush puis Barack Obama ont d’abord appelé de leurs vœux une loi dite de « réforme intégrale de l’immigration » qui aurait permis une porte d’entrée vers la citoyenneté pour ces personnes. Cette loi, évoquée à plusieurs reprises depuis 2001, n’a en réalité jamais été votée. Les défenseurs des droits des immigrés plaident depuis très longtemps pour une mesure qui donne un statut légal aux 10 à 11 millions de sans-papiers dont la vie s’est passée très largement dans le pays, pourvu qu’ils n’aient pas de problèmes avec la justice, en vue de reconnaître leur intégration. Ainsi, George Bush puis Barack Obama ont d’abord appelé de leurs vœux une loi dite de « réforme intégrale de l’immigration » qui aurait permis une porte d’entrée vers la citoyenneté pour ces personnes. Cette loi, évoquée à plusieurs reprises depuis 2001, n’a en réalité jamais été votée. Ce qu’on appelle "Dream Act" était un projet de loi couvrant non pas tous les sans-papiers, mais seulement les jeunes âgés de 15 à 31 ans, soit ceux qui sont arrivés aux Etats-Unis avec leurs parents en bas âge. Mais cette mesure n’a pas non plus été adoptée. 

Il n’existe donc pas de « Dream Act » tel qu’il est présenté dans le film ? 

J. C. - Pas stricto sensu. En revanche, il peut y avoir au niveau des Etats des mesures de compensation ou de solidarité du type Dream Act, qui n’ont pas autant de force que la loi fédérale mais qui peuvent ouvrir des droits considérables en ce qui concerne l’admission dans des universités publiques, la possibilité de travailler ou d’avoir un permis de conduire. Une solution provisoire a aussi été proposée par l’administration Obama en 2012. Il s’agit d’un décret qui a fait que 700 000 ou 800 000 jeunes sont pour l’instant non-expulsables. Si la loi finit par changer, ce décret favorisera la reconnaissance de leur statut de résident et plus tard de citoyen. 

Que sont devenus les « dreamers » ? 

J. C. - Le débat au niveau national autour du Dream Act a permis à une génération de jeunes de s’informer sur leurs droits, de se former politiquement, de comprendre à quelle sauce ils se faisaient manger et ce qu’ils pouvaient faire pour se défendre ! Dans le film, Nero est finalement celui qui revendique le plus son identité américaine, même face aux autres soldats qui, eux, ont la nationalité. Depuis 2006 environ, un large mouvement des dreamers s’est constitué. Certains sont devenus des militants chevronnés comme Erika Andiola qui a grandi dans l’Etat de l’Arizona et a pu, malgré toutes les restrictions, avoir une formation universitaire. Elle est devenue l’une des plus importantes porte-paroles du mouvement et l’une des premières à intégrer le camp du candidat de gauche Bernie Sanders pour représenter le mouvement des droits des immigrés. 

Dans le film, Nero a été expulsé du territoire américain. Comment fonctionnent ces expulsions de Latinos clandestins aux Etats-Unis ? 

J. C. - C’est tout l’enjeu de l’administration Obama. Son discours consiste à dire qu’on ne devrait pas expulser des personnes qui n’ont pas de problèmes avec la loi parce que ce sont des résidents honnêtes qui travaillent, envoient leurs enfants à l’école et qui sont tout à fait dignes de la communauté nationale. Il n’y a donc pas de raison de les expulser, sauf dans les cas de criminalité qui peuvent ouvrir beaucoup plus rapidement la porte à l’expulsion. Autrement dit, on renvoie les criminels chez eux même si ce n’est pas chez eux, on ne garde que les bons éléments. 

Comment cela se traduit-il dans les faits ?

J. C. - Dans les faits, l’administration semble avoir eu beaucoup de mal à contrôler certaines branches de l’Etat fédéral qui expulse à tour de bras – jusqu’à 400 000 personnes annuellement ! – sans trop regarder les motifs d’expulsion. Ce système peut aussi paraître discriminant puisqu’on va exclure des personnes qui ont eu un parcours presque sans faute, mais qui peuvent être confrontées à la délinquance. Cela justifie même l’expulsion de green card soldiers pour des délits mineurs. C’est le cas des soldats qui reviennent du combat en Irak ou en Afghanistan avec un syndrome de stress post-traumatique et attendent l’obtention de leur citoyenneté. On peut, dans ce contexte, commettre des délits ou tomber dans la drogue et se retrouver expulsable alors qu’on a servi dans l’armée. Tout cela crée parfois des situations absurdes, comme on le voit dans le film.

On est en pleine campagne pour la présidentielle américaine. Est-ce que les prises de position très dures de Donald Trump sur les Latinos visent à «normaliser» le discours raciste dans la population ? 

J. C. -  Oui, Trump le fait exprès. Ce discours correspond à ses convictions. C’est un discours qui porte parmi les personnes qu’il veut mobiliser, c’est-à-dire ceux qui refusent d’être complexés par un certain racisme anti-immigrés. Les Latinos qui votent sont de plus en plus nombreux et constituent désormais une force. Ils votent globalement à 70 % pour le Parti démocrate. Selon les sondages, on peut créditer Trump au mieux de 15 à 20% de l’électorat latino car il a très peu fait pour calmer le jeu. Pendant les primaires, il s’est fait photographier en train de manger un taco bowl comme tentative de « rapprochement »... Les Républicains savent qu’ils devraient améliorer leur pourcentage de vote latino pour assurer leur avenir électoral mais ils ne font rien pour et Trump représente le paroxysme de l’aile conservatrice, dans le sens d’une réaction des Blancs contre la diversité émergente de la population américaine. 

Où en est l’état des discriminations contre la minorité latino ? 

J. C. - Cette population concerne environ 50 millions de personnes, dont les deux-tiers sont citoyens. Dans le lot, tous ne sont pas discriminés ; des gens ont parfaitement réussi. Mais globalement parlant, les Latinos ont plus de difficultés d’accès à une vraie insertion socio-économique. Une scène dans le film symbolise tout cela. Nero se rend dans une maison de luxe du quartier de Beverly Hills qui semble être la maison de son frère, ce qui s’avère, au final, n’être qu’une vaste illusion. A l’échelle des macrocomparaisons sociologiques et historiques, il y a un sens à comparer la situation des arabo-musulmans en France et celle des Latinos aux EtatsUnis parce que dans les deux cas, même s’il y a évidemment beaucoup de différences, on a une situation de transition par laquelle la composition ethnique de la population change. On va vers un avenir où le poids démographique de ces groupes, en augmentant, pourra entraîner des changements dans les mentalités, dans les modes de représentation et aussi dans l’ouverture à la représentation politique. Mais dans les deux cas, dans un avenir prévisible, le problème des discriminations se posera encore.

James Cohen, professeur à Institut du monde anglophone à l’Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Il est notamment l’auteur d’À la poursuite des «illégaux». Politiques et mouvements anti-immigrés aux Etats-Unis (éditions Le Croquant, 2012).

Pauline Verduzier

Journaliste indépendante (Zéro de conduite, Causette, Les Inrocks, Slate, Néon, Radio Nova...), et co-créatrice d'un collectif de femmes journalistes - Les Journalopes. J'écris essentiellement sur la santé, la sexualité et les libertés. J'aime le cinéma d'Agnès Varda et de Claire Denis, les films avec Chiara Mastroianni, le vieux cinéma italien et les films contemporains féministes.

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