Image du film Captain Fantastic
Peut-on couper ses enfants du monde pour les rendre meilleurs ? Cette question irrigue le deuxième long-métrage de l’Américain Matt Ross, Captain Fantastic, qui navigue habilement entre réflexion et humour, action et émotion, et plaira sans doute autant aux adolescents qu’à leurs parents. 

Difficile en effet de ne pas s’attacher à la famille Cash, qui vie isolée dans les forêts du nord-ouest américain. L’utopie éducative construite par Ben Cash (Viggo Mortensen), le père de la famille, néo-hippie aux idées bien arrêtées, apparaît dans un premier temps comme un véritable paradis terrestre : les décors semblent tout droit sortis de nos lectures d’enfants (cabanes perchées dans les arbres, forêt luxuriante, nature nourricière) et les costumes, particulièrement loufoques, imprègnent le film d’une folie douce très communicative. Si les scènes de groupe sont nombreuses, Matt Ross parvient à caractériser chaque personnage par des traits singuliers - la plus jeune est fascinée par la mort, l’aîné angoissé par la vie adulte qui l’attend, etc - qui facilitent l’identification à l’un ou à l’autre.

Ce bonheur parfait se fissure quand la mère meurt, et pousse la famille sur la route : Ben et ses enfants quittent leur paradis terrestre pour se rendre au Nouveau Mexique, chez les grands-parents où elle sera enterrée. Ce périple donne au réalisateur l’occasion de confronter deux mondes : d’un côté les enfants Cash, extrêmement instruits mais parfaitement inadaptés à la vie en société ; de l’autre, leurs cousins, élevés de manière plus traditionnelle et obsédés par la technologie qui les entoure (smartphones, consoles, etc). On regrettera que cette confrontation soit parfois traitée de manière si caricaturale. Ainsi les personnages des cousins semblent n’exister qu’en tant que contrepoint et faire-valoir aux enfants Cash. Les scènes qui voient Ben mettre un point d’honneur à prouver que ses enfants sont plus instruits et ouverts d’esprit que leurs cousins, sont souvent drôles, mais trop évidentes pour convaincre. Heureusement, le film développe également des notations plus subtiles, ainsi sur la privatisation de l’espace par les classes privilégiées (à travers la maison gigantesque et l’immense jardin des grands-parents, qui s’oppose à l’habitat plus modeste et intégré à la nature des Cash).

Captain Fantastic est un film particulièrement riche sur le plan pédagogique, pour les classes de Philosophie (le film évoque La République de Platon et les travaux de Noam Chomsky), d’Anglais (pour interroger L’idée de progrès) mais aussi et surtout pour les Sciences Économiques et Sociales. Le film illustre en effet parfaitement une réflexion sur le processus de socialisation, thème au programme des 2ndes et des 1res ES.

Chez les enfants Cash, la transmission des normes et des valeurs se fait uniquement par le biais du père, figure toute-puissante du film. Il leur apprend à chasser, les entraîne à se battre, les abreuve de lectures, dans le but d’en faire des « philosophes-rois ». Mais cette socialisation est imparfaite, parce qu’unilatérale. L’absence de contact avec des groupes de pairs - comme cela est le cas dans les processus de socialisation plus classiques - s’avère peu à peu une souffrance pour les enfants. Celle-ci s’accentue à mesure qu’ils grandissent, et l’aîné de la famille peut affirmer qu’« à part ce qui est dans les livres, [il] ne [sait] rien de la vie ».

C’est là une autre des grandes réussites de Captain Fantastic : ne jamais masquer les limites et les impasses des méthodes d’éducation du paterfamilias. Sous les traits d’un Viggo Mortensen très crédible, Ben Cash est un personnage complexe, jamais ménagé par Matt Ross, qui illustre avec justesse l’idée que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Jusqu’où est-on prêt à aller pour construire un monde idéal ? Notre « monde idéal » est-il aussi celui des autres ? La discussion est féconde et pourra être prolongée avec les élèves, jusqu’à évoquer pourquoi pas la question très actuelle du djihadisme.

On trouvera d’autant plus dommage que le film n’aille pas au bout de ses idées, et finisse sur une forme de concession. Dans la tradition des « feel-good movies », Matt Ross choisit de conclure en réconciliant les deux parties. On aurait préféré un final plus sec, probablement plus mélancolique mais forcément plus juste. Car finalement, existe-t-il vraiment une manière parfaite d’élever des enfants ?

Merci à Florence Aulanier, professeure de Sciences économiques et sociales, pour sa contribution à cet article

Philippine Le Bret

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