Image du film Après la guerre

"En Italie, les années de plomb restent un passé qui ne passe pas"

Entretien

Après la guerre

Drame familial enraciné dans l'histoire récente de l'Italie, Après la guerre revient sur l’accueil en France des militants d’extrême-gauche condamnés ou recherchés pour leur implication dans le terrorisme d'extrême-gauche. La sociologue Isabelle Sommier, sociologue et spécialiste des mouvements d’extrême gauche, revient sur ces fameuses "années de plomb" et l'image qu'en ont façonné les médias et le cinéma.
 
Premier film de la réalisatrice franco-italienne Annarita Zambrano, Après la guerre revient sur un épisode un peu oublié des relations franco-italiennes : l’accueil des militants d’extrême-gauche condamnés en Italie pour des faits commis lors des « années de plomb » (période de violence politique s’étalant de la fin des années 60 au début des années 1980), en vertu de ce que l’on a appelé la « doctrine Mitterrand ». Le film commence en 2002, au moment où l’assassinat d’un juge ravive le souvenir de ces années de plomb. L’Italie demande alors à la France l’extradition de Marco, ancien militant d’extrême-gauche, soupçonné d’avoir commandité cet attentat. Marco est forcé à la clandestinité, emmenant dans sa fuite Viola, sa fille adolescente.
Bien qu’adossé à une réalité historique, Après la guerre est avant tout un drame familial : à la faveur du huis-clos engendré par la clandestinité, la réalisatrice scrute la relation entre le père, Marco, et la fille, Viola. Cette confrontation est écrite avec beaucoup de subtilité, portée par deux acteurs formidables. La réalisation, très sobre, souligne l’enfermement physique et mental dans lequel se retrouvent les protagonistes de ce drame.

Nous avons interrogé Isabelle Sommier, sociologue et spécialiste des mouvements d’extrême gauche, sur la doctrine Mitterrand, les années de plomb et la vision qu’en donne le cinéma.

Le point de départ d’Après la guerre est ce qu’on a appelé « doctrine Mitterrand » : la promesse, faite en 1983, de ne pas extrader les anciens militants d’extrême-gauche italiens réfugiés en France, à condition qu’ils n’aient pas commis de crime de sang et qu’ils se soient intégrés dans la société française. Pour quelles raisons le président français a-t-il pris cette décision?

Il s’agit d’unc combinaison de plusieurs facteurs. Tout d’abord, François Mitterrand et son Ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Deferre, étaient d’anciens résistants. Eux-mêmes avaient été, pendant la Seconde Guerre Mondiale, qualifiés de « terroristes » par le gouvernement de Vichy et l’occupant nazi. Ils avaient aussi une vision très négative de l’Italie, également héritée de la guerre : c’était pour eux le pays du fascisme, auquel pouvait renvoyer la législation d’urgence adoptée pour répondre à la situation des années 1970, qui portait atteinte aux libertés fondamentales. La doctrine Mitterrand naît aussi d’un calcul politique. Quand des centaines de personnes ayant pris part à un conflit armé arrivent dans votre pays, cela peut devenir dangereux. Mitterrand a préféré faire sortir ces personnes de la clandestinité et faciliter leur intégration plutôt que de laisser le conflit italien gangréner le territoire français.

Combien de personnes ont été concernées par cette doctrine Mitterrand?

Au total, 300 anciens militants italiens ont été accueillis en France en vertu de la doctrine Mitterrand. La plupart ont mené une vie tout à fait banale, reprenant un exercice professionnel et fondant parfois une famille. Seuls quelques militants, ceux qui étaient responsables d’un crime de sang et qui n’étaient donc pas protégés par la doctrine, vivaient dans la clandestinité.

Comment la décision de Mitterrand a-t-elle été accueillie, en 1983, par l’Italie?

L’Italie a protesté, mais mollement. Cette décision de ne pas extrader les 300 militants présents sur le sol français enlevait à l’Italie une épine du pied. À l’époque en effet, plus de 4 000 personnes étaient inculpées pour « tentative de subversion de l’État ». Les prisons italiennes débordaient.Quelques années plus tard, l’Italie a décidé de s’indigner publiquement, mais sans vraiment s’activer en coulisses. Le climat change en 2001, avec les attentats du 11 septembre et la création de l’espace Schengen. D’autant qu’à ce moment-là la gauche n’est plus au pouvoir en France, et que la plupart des anciens résistants qui avaient forgé la doctrine Mitterrand sont morts. L’assassinat de Marco Biagi par un groupe nommé « Les nouvelles brigades rouges » (assassinat dont s’inspire la scène inaugurale d’Après la guerre), donne alors à l’Italie un prétexte pour réclamer l’extradition des anciens militants réfugiés en France. Mais un seul d’entre eux, Paolo Persichetti, a été extradé depuis.

Une des thématiques les plus intéressantes du film est l’opposition assez nette entre le silence des adultes et les questions des enfants. Ce sont toujours les deux filles qui interrogent sur ce passé. En dehors des familles directement concernées par les événements, y a-t-il aujourd’hui une volonté de la jeune génération, celle qui n’a pas connu les années de plomb, de savoir, de comprendre?

Je dirais qu’au contraire les jeunes ne sont, dans leur majorité, pas particulièrement intéressés par cette histoire. Ils mélangent d’ailleurs tout ! Il faut dire que cette période n’est que très peu enseignée. Des chercheurs qui ont décortiqué un manuel d’histoire utilisé en section littéraire se sont ainsi rendus compte que seules quatre pages de ce manuel étaient dévolues aux années de plomb sur 1054 pages au total. C’est encore une fois la preuve que ce passé ne passe pas et que l’Italie préfère le recouvrir d’une chape de plomb.

Après la guerre s’inscrit dans une longue tradition de représentation cinématographique des années de plomb. Le cinéma n’a-t-il justement pas permis d’aborder ce « passé qui ne passe pas » ?

La plupart des films qui abordent les années de plomb privilégient justement une représentation psychologisante et familiale des événements. De mon point de vue d’historienne, il s’agit d’une impasse historique, car cette approche empêche de penser politiquement des événements qui doivent l’être. Ces œuvres dépolitisent l’histoire, ce qui contribue à l’obscurcir.

De quelle manière ces œuvres dépolitisent-elles l’histoire des années de plomb?

L’histoire des années de plomb n’est pas celle d’un terrorisme sorti de nulle part. La violence politique qui s’est déclenchée à l’époque prend racine, entre autres, dans les révoltes des années 1967-1969. Mais les films et les livres qui évoquent les années de plomb ne fournissent quasiment jamais cet arrière-plan historique. De sorte que la violence apparaît comme l’œuvre de personnes déséquilibrées ou fanatiques.

Cela veut donc dire que le récit collectif des années de plomb ne correspond pas à la réalité historique?

Il y a en effet un travail de mémoire qui ne correspond pas à un travail d’histoire. La plupart des attentats qui ont eu lieu pendant les années de plomb ont été le fait des groupes d’extrême-droite (ce qu’on appelle le terrorisme noir). Mais le récit commun – y compris dans les films – se focalise presque exclusivement sur la violence des groupes d’extrême-gauche (le terrorisme rouge).

Comment expliquer ce biais?

Collectivement, il est toujours plus facile de penser que la violence est l’œuvre de fous plutôt que le reflet des déséquilibres de la société. La comparaison a ses limites, mais c’est un peu le même processus que celui à l’œuvre autour du djihadisme : en France, les politiques de déradicalisation adoptent, très largement, une lecture psychologisante de la radicalisation. Quant au relatif oubli du terrorisme noir dans la mémoire nationale, il s’explique par le fait que son inclusion nécessiterait d’aborder des questions politiques complexes. Avant que la locution « années de plomb » ne s’impose, on parlait en Italie de la « stratégie de la tension ». À savoir le fait qu’une partie des services secrets militaires italiens s’est montrée très conciliante avec les groupes terroristes d’extrême-droite, voire les a aidés à réaliser certains de leurs attentats. Le but était d’instaurer un climat de peur permanente, pour que l’opinion publique accueille favorablement la mise en place d’un régime autoritaire.

Les travaux de recherche n’ont-ils pas permis de rapprocher le récit national du récit historique?

Pendant très longtemps, il n’y a pas eu, en Italie, de recherches académiques sur les années de plomb. Les premiers travaux réalisés par des historiens ne datent que de la fin des années 90. Cela signifie que ce ne sont pas les historiens qui ont écrit l’histoire des années de plomb, mais des journalistes et des témoins directs, qui n’étaient pas tous neutres. On observe un peu le même phénomène en France avec le récit des événements de mai 68. Je parlais à l’instant des locutions « années de plomb » et « stratégie de la tension ». Il faut savoir que le terme « années de plomb » a été utilisé pour la première fois en Italie par un journaliste de droite, Indro Montanelli pour remplacer celui de « stratégie de la tension », qui déculpabiliserait la violence d’extrême gauche. Montanelli, qui se présentait lui-même comme un « témoin non-neutre », était un ancien fasciste, victime d’un attentat perpétré par les Brigades rouges en 1977

L’occultation de ce passé a-t-elle des conséquences sur la société italienne contemporaine?

Il s'agit d'une question compliquée, mais je constate une tendance à la criminalisation d’une partie des mouvements de protestation. Que ce soit pour la mobilisation étudiante de 2002, contre la réforme du code travail, ou la lutte No TAV, contre le TGV Lyon-Turin, la classe politique voit dans tout soulèvement social un peu radical l’ombre des années de plomb.

Isabelle Sommier est professeure de sociologie à l’université Paris I – Panthéon Sorbonne, et directrice adjointe du Centre européen de sociologie et de science politique. Ses travaux portent sur la violence politique et les mouvements sociaux d’extrême gauche, en France et en Italie. Parmi ses publications : Breaking the Law. Violence and Civil Disobedience in Protest, avec Graeme Hayes et Sylvie Ollitrault à paraître en 2018 chez Amsterdam University Press ; Changer le monde, changer sa vie, en codirection avec Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et collectif Sombrero, Actes Sud 2018.
 

Philippine Le Bret

Suivez-nous